‹ L'ABC de l'esprit et du cœurChapitre 24 sur 55 · HABITUDE · texte numérisé non relu

HABITUDE

H* — Toute habitude équivaut presque à une infirmité. On meurt, en effet, d'une habitude rentrée.

La règle est chose d'ordre moral;

L'habitude est chose de Tordre physique.

On a la règle du devoir;

On a l'habitude du tabac.

Les farceursj — ce solde de la population parisienne,— ne manqueront pas d'objecter qu'il y a aussi la règle du jeu de billard.

HUNEUR

H.— Dans un bourg de maigre apparence était posée sur un talus la maisonnette du docteur, entre un atelier de charron et l'inévitable cabaret, non loin de réglise. Le maire du lieu ne voyait pas le caré pour cause d'opinion politique; le curé ne regardait pas le médecin pour présomption d'indifférence en matière de culte; c'était enûn un petit désert dans un désert. A l'image de leurs chefs, les habitants étaient devenus de petits loups.Le pauvre docteur avaitpourtant fait ses études à Paris t Les hommes n'imaginent pas ce genre de supplice. Le docteur en vivait douloureusement, puisqu'on est censé vivre tant que la respiration continue.

Un jour que Dieu fit, le maire (qui était notaire), le curé et le médecin se rencontrèrent forcément au

lit d'un malade, propriétaire rabelaisien d'un petit château et d'une belle fortune, à quelques lieues du bourg, ce qui ne l'empêchait pas de souffrir parfois de la goutte; au contraire, car il vivait grassement. — Mes amis, dit alors le malade, en s'adressant à tous les trois, je veux faire mon salut, mon testament et ma guérison. Vous voilà réunis pour me donner votre avis sur ces trois points; mais je veux votre •unanimité; sinon, je vous rends responsables de tout ce qui pourra m'arriver dans ce monde et dans l'autre; arrangez-vous.

Je vous laisse à penser — la peine ne sera pas grande — si les trois messieurs se regardèrent avec étonnement. Mais l'humeur joviale du client était connue : le notaire nettoya ses lunettes, le curé fît un pli à la page de son bréviaire , le médecin osa sourire.

Mais personne ne prenant la parole, le malade se mit sur son séant, et. désignant le docteur :

— Au dernier les bons; par déférence pour les autorités civiles et religieuses, monsieur, commencez donc.

— Ma foi, j*obéis, et puisque vous n'avez pas de famille, monsieur, voici mon ordonnance quant à votre testament d'abord : recherchez bien si dans votre jeunesse, vous n'avez pas abusé de l'anonyme pour mettre au monde quelque pauvre diable. N'ergotez pas sur le plus ou moins do probabilité, n'y regardez pas de si près : donnez ; donnez pour les malades, pour les pauvres, pour les orphelins, pour les déshérités ; donnez, donnez, donnez. «

— Et vous, monsieur le notaire?

— Eh ! eh 1 la maison commune aurait besoin de quelque petite chose; mais je partage l'avis du docteur; j'y ajoute: cherchez bien si, par hasard, grâce à votre fortune et à votre humeur, vous n'avez point gagné quelque procès douteux sur un pauvre diable toujours en retard pour les frais d*acte , toujours en colère contre le^ juges. Si oui , restituez, restituez toujours.

— Et vous, monsieur le curé ?

— Je ne puis dissimuler que notre église manque des ornements principaux, et que le culte y est indigne du patron de notre village ; mais il faudrait si peu de chose ! J'approuve donc le projet de testament rédigé par ces messieurs, j'y ajouterai seulement les prisonniers du chef-lieu , car la prison est malsaine.

—Personne n'a oublié personne; je vous remercie, messieurs; les bonnes paroles font au cœur ce que le vin généreux produit à Testomac; je me sens bien ; je crois que le salut commence et la guérison aussi.

Toutefois, mon testament seul est fait ; monsieur

le notaire, vous le rédigerez dans le sens convenu;

j'ajouterai les chiffres. Passons au sujet plus délicat

de mon salut ; à vous, docteur.

Le médecin ne perdit nullement la tête, malgré

rétrangeté de la situation; ayant résolu de s'en tirer

en homme d'esprit, autant que faire se pourraH, il

s'exprima en ces termes :

— A vous parler franchement, cher malade, vous n'êtes guère en danger de mort et de salut; vous ressemblez plutôt- à ces philosophes de l'antiquité qui s'environnaient de convives, de disciples, d'amis, et devisaient de la vie et de la mort.

Quel est votre maître en philosophie?

Les maîtres chinois enseignent que : < Lm matière^ V émanation et la métempsycose sont le ressort et l'âme de l'univers. »

Êtes-vous Chinois?

Pour les Hindous, « les dmes^ en se séparant de leurs enveloppes, retournent à Vdme universelle y en ver tu d'une perpétuelle métempsycose. »

Êtes-vous Hindou ?

Pensee-vous comme les stoïciens que les âmes survivent à la dissolution des organes corporels^ mais qu'elles ne sont pas immortelles^ dans le sens propre, puisqu'aucune d'elles ne survit individuellement et indistinctement; qu'elles vont animer d'autres corps, pour retourner, après une conflagration générale, à leur Corps primitif?

Pensez-vous enfin comme on pensait en Egypte, chez les Carthaginois, chez les Celtes, chez les Druides?

Si vous êtes philosophe à la manière des anciens, voulez'vous finir à la manière de la plupart des anciens philosophes, par le suicide ?

SI, comme j'aime à le croire, vous ôtes simplement chrétien, mourez en chrétien, — c'est chose bien simple comme toutes les grande» choses.

Alors le curé se leva pour lui tendre la main.

Le notaire répéta comme s'il écrivait sous la dictée d'un client le paragraphe final d'un acte important : (f Si vous ôtes simplement chrétien, mourez en chrétien; c'est chose bien simple, comme toutes les grandes choses. »

Le malade, ouvertement entré en convalescence, et tout plein de son humeur gauloise, répondit :

— Vous ôtes tous les trois d'accord sur la meilleure manière de disposer de ses biens et de son âme, et réunis sur ces deux points, vous formiez trois partis

dans ce pauvre village, dont je réunissais, au temps de ma jeunesse, tous les habitants à Tabri de mon bon sens et de ma joyeuse équité ! — Je n'aurais pas voulu mourir en laissant ces pauvres amis à vôtre discrétion, et je vous ai fait venir afin de vous entendre; je vous ai entendus, me voilà tranquille. Seulement, docteur, je vous dei&ande une ordonnance pour plus de sûreté encore.

— L'ordonnance la plus simple et la plus appropriée à votre caractère est celle-ci : Portez-vous bien. Exécutez-la, monsieur, vos moyens vous le permettent.

— Et combien cela coûte-t-il ?

— A vous, monsieur, cela coûte vingt-cinq mille livres de rente, dit-on ; mais à d'autres, cela ne coûte rien.

— Je ne suis donc pas favorisé, mais peu importe, je suis content de vous avoir 5réunis et de vous avoir prouvé par vous-mêmes à vousrmêmes, que la plupart des hommes sont amis et condisciples sans le savoir; que deux onces de bonne humeur valent mieux pour Tarrangement des choses humaines que réloquence des lycanthropes ou la malice des politiques.

Le soir, nous dinâmes au château ; la nouvelle de notre alliance se répandit bientôt à dix lieues à la

ronde ; les habitants cessèrent de se défier les uns des autres et de se haïr. Tout va bien.

Malheureusement, si le maire et le médecin se marient, tout pourra changer, et le curé aura beau jeu.

H. — L'humeur est au caractère ce que la caricature est au portrait.

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