‹ L'ABC de l'esprit et du cœurChapitre 26 sur 55 · INFINI · texte numérisé non relu

INFINI

!• — Si vous aviez le malheur de creuser ce motlà) vous tomberiez bientôt dans un gouffre, la tôte^ c'est-à-dire la raison la première. L'homme est donc condamné à exprimer beaucoup d'idées qu'il ne comprend pas î le mot a cours et chacun met dessous ce qu'il peut selon sa force et sa capacité intellectuelle.

Que devient la contemplation de l'Océan lui-même se confondant avec les cieux^ en présence de cette chose que l'on ne voit pas, que l'on ne touche pas, que l'on ne comprend pas et qui est pourtant: L'infini?

De ce globe, tout n'est rien à côté de l'infini, et l'infini paraît infime devant Dieu.

PME TIRtE DES NtNOIRES D'UN INFIRMIER

I. — Que j*en ai vu I Sans doute^ ce cri est vague, mais il répond seul à l'effroyable variété de mes souvenirs. J'en ai tant vu !

Cela m'a-t-il rendu plus savant, par hasard ? Plus savant, non; mais plus curieux, oui. Le numéro trois, qui est homme de lettres par-dessus le marché, dit que ma curiosité est très-intéressante, et qu'il est permis, dans ma situation, de s^adresser au public. Je corrigerai les épreuves, a t-il ajouté; cela signifie qu'il effacera mes sottises et celles des autres. Que restera-t*il donc? Enfin, J'ai consenti; il laissera seulement quelques fautes d'orthographe, afin que tout ne soit pas de lui dans l'ouvrage.

Il s'agit de commencer : ce serait là une grosse affaire si je devais croire tout ce que l'on veut m'insinuer à ce sujet. Il me semble que le commence-

ment résultera de ce que j'écrirai sur la première page : je n'en coniiais pas de plus simple. Le numéro trou prétend, il est vrai, qu'il faut de Tordre, de la logique, etc., dans un livre. Entre nous, le numéro trou est jaloux déjà , et il travaille à me décourager. Je suivrai donc ses conseils, mais comme s*ii ne m'en donnait pas du tout. Gela sera plus sage : on prétend même que cela se fait toujours ainsi.

Aîorsy c'était le matin, au mois de mai. Le jour essayait de souffler sur nos lampes, mais il les faisait seulement pâlir, et répandait tout le long des salles Te sentiment du réveil. Un malade me fit signe de venir à lui.

— Jean, me dit-il de sa voix la plus forte et qui expirait sur une syllabe dans chaque mot, Jean, je vais te confier quelque chose...

Je tendis tout naturellement la main... Il continua de parler, après avoir fait un vif effort sur son coude pour se rapprocher de mon oreille :

— Un secret... continua-t-il.

Je lui serrai la main, ce qui signifiait, nîerci et je m'éloignai. Je vous ai annoncé pourtant que j'étais curieux ; mais le malade en question m'avait toujours fait peur. D'après sa pancarte, cet homme avait quatre-vingts ans ; il était puisatier de son état. Le bruit courait qu'il- avait eu une jeunesse brillante;

qu'il était tombé, après une faute cruellement expiée, dans la misère noire et bizarre; que deux ou trois fois il était resté enseveli pendant quelques joum.

•^ Jean ! cria-i«il après moi, d'une voix imposante; m*étant retourné, je me trouvai sous la domination d'un regard et d'un geste tout^puissants.

-^ Écoute, reprit-il : j'ai vécu dessus et dessous, et je vais monter là-haut tout & l'heure. Je veux t'inttruire d'un fait capable d'attirer sur toi l'attention des hommes.

— Grftces de cela, mon ami. Il faut être fort pour supporter ce que vous dites. Au moment de la visite, vous choisirez quelque étudiant jeune, plein de bonne

volonté et d'avenir.

— Je te tiens (et il enfonçait jusqu'à mes muscles grêlés ses longs doigts dans le molleton de mon uniforme); je ne t'ai pas choisi; je te trouve au moment où la mort me dit de parler : écoute donc.

— Je fis un vain effort pour me dégager des étreintes sèches de cet homme; je me sentais comme enlacé de fils de fer.

Il reprit :

Trois fois, je suis resté enseveli trois jours sous des masses énormes; pendant ce temps, la terre m'a véritablement parlé; car tout a une voix pour qui sait entendre. Je connais le secret de ses entrailles,

je te le donne et rien ne pourra f empêcher de le faire connaître. Une force semblable à celle qui agit en moi en ce moment te fera restituer au public ce que je vais dire à ton oreille. Jean, les hommes se trompent en confiant leurs morts à la terre, avec ces paroles : Reposez en paix... * car la terre est un tourment.

— Bien, bien, interrompis-je, un peu effrayé: soyez tranquille, j'en ferai part à mes amis et connaissances.

Mais il me tenait toujours.

— La terre est un tourment^ une oppression. Elle a Tair inerte, bon même ; elle paraît vous recevoir, mais en réalité, elld vous désire , ellç vous attend. Si vous saviez avec quelle lâche perfidie, elle s'éboule quand elle vous voit pris : l'araignée n'est pas plus ardente à s'élancer sur sa proie. Quand on essaye d'arracher un homme à la terre qui le recouvre, elle devient mille fois plus ingénieuse«que la chatte, maîtresse d'une souris, pour le garder. En un mot, la terre aime le corps humain, comme l'incube aime sa victime, comme la sangsue aime la partie enflammée.

— Assez, m'écriai-je, je ne comprends pas et je ne veux pas en entendre davantage.

— Écoute: l'heure est solennelle; je parle comme

je n'ai jamais parlée et tu dois comprepcire œmme je parle. La terre, Jean, la terre se venge de nous supporter^ de nous substanter, de fournir à tous nos besoins^ et sa vengeance est aussi lente, aussi lourde que cruelle; avertis tes semblables, afin qu'ils se défient de la terre^ et qu'ils cessent de l'appeler: le champ du repos.

Et cet homme retomba accablé sur son lit ; mais ses doigts demeurèrent enfoncés dans mes muscles ; il me tenait; et malgré mes efforts en sens contraire, je tenais à lui.

Dq ce qu'il m'avait dit, je n'avais pas l'intelligence bien, nette, et chose assez étonnante, je me souvenais d'autant plus que je comprenais d'autant moins.

Bientôt le malade se réveilla, et il reprit:

—L'état naturel de l'homme, après sonderniersoupir, c'est celui de poussière. La religion elle-même le proclame :é... in pulverem reverteris^ le jour des Gendres. Alors l'esprit ne doit plus rien à la matière, alors il en est complètement libre^ mais seulement alors. Pensez-y bien, car l'esprit aime sa chair, la chair dans laquelle il doit ressusciter un jour : s'il a voulu la dompter pendant la vie, il souffre, après la mort, de toutes les humiliations inutiles qu'on lui fait subir. Les âmes sont en peine, les esprits errent agités, La

société du dessus, malgré son luxe hors de terre, reste dans un vague tourment.

— Allons, essayai-je de répondre au malade en m'éloignant de lui, vous demandez que Ton vous brûle après votre mort,

— Le bois manque, n'est-ce pas? et les procédés sont trop coûteux. La terre compte bien là-dessus, et elle s'en est franchement ouverte à moi. Ta réponse, Jean, est effroyable parce qu'elle indique bien le parti pris de Phumanité à cet égard, et qu'elle présage de longs malheurs. Tu n'en raconteras pas moins ce que tu viens d'entendre de ma bouche ; tu braveras l'opinion parce que tu portes une vérité ; ton ignorance ne donnera que plus de force à ton témoignage. Crois-le bien, ce n'est pas pour colporter des tisanes et des cataplasmes que la destinée t'a mis ici, mais pour recevoir ma confidence, et afin que ton humble mais terrible position môme donne un caractère de plus à la nouvelle, car tu es comme tout couvert et imprégné de derniers soupirs.

— Je ne veux pas vous tromper : je ne dirai rien.

— Tu parleras, car je te rafraîchirai la mémoire, en rêve, de temps en temps. Tiens, aujourd'hui môme, on dira devant toi, à propos d'un mort : <r que la terre lui soit légère, » et tu éclateras de rire malgré toi. Les murmures s'élèveront, il s'agira de té faire

un mauvais parti, mais inspiré par moi, tu leur répondras :

a Amis, la terre est lourde ; en lui abandonnant nos corps comme une proie, vous la rendez grasse et non légère. Si vos moyens ne vous permettent pas, à vous, civilisés du dix-neuvième siècle, qui pouvez tout, d'accomplir cette promesse de notre religion : « turetoumeras en poussière;» ne prenez'pas du moins la première terre venue pour enterrer vos morts. Sur le penchant de quelque montagne, de l'autre côté des villes, préparez un sol véritablement léger, pur de larves, et dans lequel une substance quelconque remplace l'action du ver hideux. L'homme est l'image de Dieu, après tout. Vous n'oseriez pas laisser manger le portrait de votre père par des rats; par qui Jais-» sez-vous manger son corps ?

» Au bas du nouveau cimetière, un lac recevant les eaux de la montagne ; un lac sacré où le soleil seul boira avec les racines des arbres et des plantes. »

Et quand tu auras répondu ainsi, ceux qui mur<» muraient, murmureront encore, mais pour dire: a c'est un fou 1 »

Sois fier, alors; quand lé monde accepte déjà une idée comme une folie, tout va bien.

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