AMOUR
A •— Une petite plante confie aux vents sa poussière et leur dit : portez à ma compagne ce don de mon amour ; qu'elle en soit fécondée en souvenir de moi.
Et les vents obéissent ! L'amour accomplit facilement ces prodiges, et trouve, quand il est vrai, une docilité admirable par toute la terre : les âmes s'entendentà distance, et elles vivent l'une de Tautre à travers Timmensilé.
Il y a, pour parler la langue profane à propos de choses sacrées, une relation fugitive entre ce langage de la petite fleur et les paroles de VAngelus.
A — Qu'elle est bonne la vie au commencement de l'amour I qu'elle est ravissanleTinitiation de l'âme à la vie de l'âme ! Et puis, avez-vous observé par quel miracle tout s'arrange pour favoriser les premiers jours ? Le ciel et la terre, la lumière et l'ombre, les rivaux et les ennemis, tout nous sert, tout nous protège ; le danger môme ne fait que constater nôtreadresse facile; l'imprudence assure notre succès. De quelle prescience odieuse il serait doué, de quelle stérilité désolante de cœur il serait frappé, l'homme qui ne s'abandonnerait pas d'abord aux charmes de cette impunité et pourrait ne pas la croire éternelle !
A — Lorsqu'on est heureux d*aiiner« on a la félicité parfaite en amour; vouloir être aimé, c'est déjà risquer son bonheur et le placer hors de soi.
Un poëte a dit : Les amoureux et les mystiques se confondent. — Il a dit vrai : l'homme qui parle d'une façon sensée, ii^teiiigible et raisonnable de la femme qu'il aime, est déjà en possession de la réalité.
La réalité est le commencement de la fin.
A — Aucun poëte, aucun amoureuîTne célébrera jamais d'une façon plus aimable le regret d'avoir vieilli et l'orgueil d'avoir vécu pour l'amour que ne l'a fait Clément Marot dans ces vers :
Plus ne suis ce que j'ai été, Et plus ne saurais jamais l'être ; Mon beau printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon mattre, Je t'ai servi sur tous les dieux .
Ah ! si Ton pouvait deux fois naître Combien je te servirais mieux I
Lorsqu'on met la musique du temps sur ces paroles si doucement mélancoliques, si spirituellement ten-
dres, on est ravi. Si Clément Marot était là, les plus jeunes femmes l'embrasseraient de bon cœur... et le préféreraient à leur préférence.
A. — « Qu'est-ce que l'amour pour ceux qui l'aiment, qui semblent enivrés de ses plaisirs et qui ne peuvent se passer de lui ? L'amour est une servitude perpétuelle, un monde de sentiments et d'idées où nul ne vit pour soi et où pour être heureux il faut pouvoir baiser ses fers et bénir son esclavage; un monde où l'espérance même rend tous les gens malheureux, et où ceux qui n'espèrent rien se croient encore plus misérables ; voilà l'amour dans^son beau ; vous voilà vous-même qui m'écoutez... >
Quiconque a lu sait déjà que nous venons d'appli^ quer à l'amour la peinture que Massilton faisait du monde dans son Petit Carême. En est-il de plus simple ? en est*il de plus vraie ?
Hâtons-nous d'ajouter que la société moderne ne comporte plus Tamour-passion. La passion, en effet, tient toujours de la barbarie par quelque endroit : c'est le brin d'herbe qui, poussant entre les pavés,
— lofait proclamer la ville la plus magnifique un vrai désert.
L'amour-passion, au même titire que les civilisations antiques et radmfnistration romaine, ne peut plus être étudié que dans les bibltothèques et sur les vieux monuments.
Sans doute,* il n*y a rien d'absolu sous un soleil criblé de taches; sans doute, il y a encore, par-ci partie, des gens qui s'aiment beaucoup, des personnes qui s'aiment bien ; mais ce serait nier l'évidence que de contester ce fait : ramour,le grand amour, Tamourpassion enfin, tend à disparaître et les cœurs se soumettent sans trop de peine comme à l'alignement et à toutes les lois sur l'expropriation pour cause d'utilité publique. 11 faut vivre, il faut parvenir : telle est la grande passion I
Le plaisir physique s*est d'ailleurs mis à la portée de toutes les conditions, nous allions presque dir« h la portée de tous les âges comme le cigare, la pipe et la cigarette : on s'amuse donc et l'on s^établit.
Parfois on aime en s'amusant, mais cela ne rentre plus dans notre sujet.
vGooçle
A. — € La vio est un mystère, la mort en est un autre ; — mais, je le vois par tout ce qui m'entoure, de quelque côté que je me dirige: les gens qui aiment se rapprochent le plus de Ja vérité. Les riches qui ne viennent prendre Tair ou les eaux que dans les seules conditions de la fortune, même immense, meurent. Ceux qui se sont ingéniés de s'attacher à quelqu'un — moins que cela — à quelque chose, prolongent leur existence. Je consultais hier une jeune femme, que l'on dit perdue, sur la température, les médica* ments qui lui font le plus de bien ; elle haussa les épaules et me répondit : a Je vais bien quand j'ai fait du bien. Tenez, hier, par exemple, en dehors des conditions banales d'accorder une aumône, il m'a été donné de secourir une famille, la mère a voulu m'embrasser... je me suis abandonnée, elle m'a serrée dans ses bras... Hier, j'ai respiré, hier mon médecin m'a trouvée méconnaissable, en mieux... »
Vous allez peut-être me trouver prétentieux, ridicule, mais je me suis permis de tirer cette inductfbn d'une multitude de faits : la bonté, l'affection sont les deux principaux aliments de la vie. Tout mauvais sentiment est un poison, de même aussi tout lâche abandon est morteL