Et moi? demanda Louise
— Toi, tu ris jusqu'à temps que tu pleures.
— Oui, répliquait Ix)uise, mais en attendant^ mes larmes sont les plus bonnes, j*en suis sûre.
— Gomme si ça se voyait, murmurait Marie avec un léger mouvement de tête et d'épaules, suivi d'une pirouette de mécontentement sur elle-même.
— Eh bien, je le verrais si je voulais, affirmait crânement Léon; car j'étudierai la chimie au collège, et la chimie fait voir ces choses-là.
Marie et Louise furent heureuses de se moquer ensemble de Léon.
— Eh bien, repril-il, Ja première fois que vous pleurerez toutes les deux, donnez-moi une larme dans ces petites coquilles qui sont là dans ma boîte à couleurs... et vous verrez.
— Moi^ je ne pleurerai pas de sitôl.
— Ni moi non plus.
— Âh 1 bien^ oui, pas do sitôt t
Et les choses s'animèrent bientôt à ce point sur cette question-là; que Louise et Marie pleuraient, celle-ci de dépit, celle-là de malice, au bout d'un quart d'heure.
Léon, — qui annonçait un grand caractère, — le fil comme il l'avait dit : il se fit verser une larme par chacune de ses sœurs, dans une de ces petites coquilles roses^ que les enfants ramassent avec tant de soin au bord de la mer.
— Après? demanda Louise.
— Après ? répondit Léon; je vais mettre les coquilles sur la fenêtre; celle qui sera sèche la première...
— Eh bien ? firent ensemble les deux sœurs.
— Eh bien?
— Oui.
Léon n'était pas sûr du tout de ce qu'il allait ajouter:.
— Celle qui sera sèche la première... sera la plus bonne.
— D'abord, c'est la meilleure qu'il faut dire, objecta Marie.
~ Pas de tricherie surtout, n'est-ce pas, Léon? n'est-ce pas, Louise?
— Oh noni
Les coquilles ayant été^ déposées sur Tappui de la fenêtre, tous les trois quittèrent Tappartement et descendirent au jardin.
Marie remonta la première :
^ Mère, dit-elle en s'adressant à une femme encore jeune et toiigours charmante^ mère, tu ne sais pas ? Léon prétend que je pleure toujours et que mes larmes ne sont pas bonnes; il en a mis une sur la fenêtre, pour voir avec la chimie..*
^ Tu as donc pleuré^ ma fille ?
— Exprès, maman.
— Alors^ tes larmes ne pearent pas être b(mnes; il n'y a que les vraies qui comptent devant le bon Dieu.
Louise arriva à son tour ;
— Sais-tu, mère, Léon m'a fait pleurer ; il veut voir avec la chimie, qu'il apprendra au collège, si mes larmes sont bonnes. Est-ce que ça peut se voir, ça, mère?
— Pourquoi pleuraisHu, d'abord ?
— Marie était si f&chée contre Léon que f en ai ri à pleurer.
— Mon enfant, ce n'étaient pas de bonnes larmes. Ris, puisque tu as l'humeur heureuse; mais ne t'amuse pas des autres, si ridicules qu'ils puissent ôtre.
Léon entra:
— Maman, j'ai fait une expérience et tu vas voir si j'aurai un jour des prix et des accessits en chi« mie.
Et Léon conta l'affaire.
— Viens, maman, viens voir l'épreuve et tu verras.
La mère et les trois enfants se dirigèrent vers la fenêtre...
Hélas I le vent avait soufflé sur les frôles coquillages et tout avait péri, corps et biens : plus de coquilles, plus de larmes.
— Tu vas voir, tu vas voir, s*écrièrent à la fois Louise et Maîie triomphantes l le beau savant, ma foi.
-^ Oui, mais je ne pleure pas, moi, toujours, ré^ pondit Léon très-fièrement.
— Eh bien, mes enfants, voilà la morale de votre petite aventure toute trouvée : il ne faut pleurer ni toujours, ni pour rien, ni pour une adversité qui ne touche qu'à nos prétentions. — Vous n'aviez pas été
gentils ce matin : vous en êtes punis tous les trois, par une petiteleçon bien douce. Âimcz-vous, car la vievous en donnera de plus sévères, si vous ne vous aimez pas jusqu'à voir seulement vos propres défauts en regardant vos amis; mais c'est assez pour si peu de chose: embrassez-vous, et riez ensemble de vos larmes renversées.
— Mais j'apprendrai tout de môme la chimie?
— Tout de môme, mon fils; mais tu as vu qu'elle ne montrait pas tout.
— Louise et Marie, nal
Et les petites filles eurent le dernier mot.