‹ L'ABC de l'esprit et du cœurChapitre 35 sur 55 · CATHERINE · texte numérisé non relu

CATHERINE

M. — II faisaitbeau, la marée était basse et le sable delà grève invitait à marcher. Parti le matin du rocher de Granville, j'allai, j^aliai plus d'une heure durant.

et sans autre préoccupation que celle de laisser l'empreinte bien marquée de mes pas sur la grève. Cela était puéril, mais cela m'amusait. Presque tous nos plaisirs sont faits de puérilités.

Ed gagnant toujours versCoutanoes,je vis la plage prendre insensiblement un aspect désolé. Des restes de fondation écorchant le sable, des tôtes de pieux perçant la grève, des pierres à bâtir jonchant le sol, tout me disait avec l'éloquence des ruines:

Là fut un village !

Là, en effet, avait existé un village : celui des Salines. Mais la mer étant venue exproprier les habitants, pour cause d'envahissement public, les habitants avaient essayé de s'indemniser eux-mêmes eu établissant leurs tentes un peu plus loin.

Imaginez une cinquantaine de masures, ayant peur de leur misère réciproque et n'osant pas se toucher les unes les autres, ayant toutes une flaque d'eau pour bain de pied, en quelque sorte : voilà le bourg.

Quand on aura recommencé Paris deux ou trois fois, on fera bien de songer à reconstruire quelques villages.

Je me présentai aux portes des premières cabanes; elles étaient fermées. Je regardai aux étroites fenêtres, garnies d'un épais verre à bouteilles, je n'aperçus rien à l'intérieur. Je levai les yeux": aucune

ombre de fumée ne trahissait le plus petit coin du feu à demi éveillé.

Lorsque le fermier reuf et sans enfants est adî champs, il y a toujours dans Tétable quelque bruit, quelque mouvement qui rappelle le mattre et sa propriété, et ses soins et ses affections. Ici, rien. ^ Vi* dée me vint que tout cela était abandonné i il fadt êhre étrangement distrait pour imaginer que les hommes abandonnent Jamais deuï plancha et deui pierres ayant forme de propriété !

Un être se montra enûn, mais âur un toit, n descendit d'un pas assuré le long du chaume, et sauta lestement dans la rue. C'était un chat maigre et noir, aux jeux ardents. Il s'arrêta un moment pour me regarder, et reprit son itinéraire avec une tranquillité indolente.

Je résolus de le suivre, les toite exceptés. Mais où peut mener un chat noir? J'étais dans un jour de mélancolie, et la couleur de Tétrange animal ne lui faisait aucun tort dans mon esprit.

Mon guide habitait les faubourgs; II s'arrêta devant la dernière masure, et se mit en sentinelle sur le seuil de la porte. Lorsqu'il vit que j'avançais et qu'il soupçonna mon intention, il se tourna vers l'intérieur de la cabane, y fit quelques pas et donna sûrement l'alarme. A peine avais-Je avancé la tête.

qu'il avait fallu baisser pour entrer daps la salle, que des cris aigus et une agitation excessive s'élevèrent contre mon indiscrétion. C'était un geai maigre et déplumé qui se démenait dans sa cage, comme un con^ cierge scrupuleux auquel on a oublié de parler.

Par une ironie toute machinale, j'ôtai mon chapeau, et ne*manifestai que les intentions les plus honnfttes.

Du fbnd de la salle, une voix douce et.bienveillante murmura que c'est^il, ami ?

La réponse de l'oiseau ne me fut pas favorable.

Alors, derrière le large dossier d'un meuble imitant un fauteuil, je vis apparaître une aimable physionomie.

Vous attendez une jeune fille, une jeune femme...

Eh bien, votre attente sera trompée... ce fut une bonne vieille qui m'apparut. Mais il y a des créatures faites, ce semble, pour l'honneur et pour la dignité de la vieillesse; le grand âge leur sied comme Tau* torité ou le commmandement à d'autres; elles ont moins vieilli que vécu, pour ainsi dire, et Ton voit en elles plutôt ce qu'elles ont été au^efois que ce qu'elles sont aujourd'hui; ees créatures privilégiées tiKspirent toujours un intérêt^ une sympathie mélancolique lorsqu'elles ont de la bonté. Ailleurs on rencontre les joies de l'esprit^ les contentements du cœur;

on ne trouve jamais que chez elles le contentement et la joie de Tâme.

La pauvre femme se leva^ et tenta de faire un pas à ma rencontre.

Je la suppliai de rester assise.

— Laissez-moi profiter de cette grâce du bon Dieu, dit-elle ; vous êtes le bienvenu, monsieur ; il y a eu deux années, à la Saint-Jean dernière, que je n'ai remué peiidant le jour.

Celle qui parlait ainsi de son immobilité était tout habillée d*un cotillon à mille raies bleues et noires, d'un casaquin noir-bleu, d'un fichu blanc à bouquets rouges; elle tenait un long bâton à la main.

— Votre bras pour m'appuyer, mon bon monsieur ; et Catherine (j'appris bientôt que c'était le nom de la digne créature} s'appuyant d'un côté sur moi, de l'autre sur son bâton, s'efforçait d'avancer, et souriait à la moindre réussite. Tout son corps penché eff avant, ses mains frémissantes^ trahissaient d'ailleurs l'importance et la passion qu'elle y mettait.

Nous passions devant la cage de l'oiseau. Catherine, fit une pause, caressa du regard et d'un petit bruit des lèvres son incorruptible gardien, et son ami le geai répondit à sa maîtresse par* une turbulence d'enfant jaloux et charmant.

— Ne sois pas inquiet pour ta maîtresse, lui dit la bonne femme.

En s'adressant à moi :

— Pardonnez-lui, il n'a jamais vu de monsieur, le pauvre ami.

La présentation était faite; le geai se calma sensiblement. J*admirai cette association, cette entente, et Toiseau déplumé se parait à.mes yeux d'un mérite plus solide décidément que la beauté.

Parvenu au banc de galets^ Catherine dégagea son bras doucement, me saisit la main et me regarda dans les ye^x. Je sentis bien ce qu'elle y cherchait : elle voulait, selon Tusage des vieillards, des femmes surtout, interpréter ma physionomie et me prédire quelque bonheur... J'attendis qu'elle parlât... mais elle ne voulut pas montir sans doute, et je n'obtins d'elle, tout examen fait, qu'un remercîment affectueux.

Elle avait quelque chose d'historique, pour ainsi dire, et de grand, cette femme; posée comme elle rétait en ce moment-là. La mer dans un lointain voisin des cieux, un ciel immense, quelques oiseaux jetés dans l'espace, formaient comme le fond de ce portrait en pied dans un tableau peint tout entier de la main du Créateur.

— N'allez pas penser, mon cher monsieur, reprit

it

la vieille, que te cher bonhomme n'ait pas souci de moi; mais il a déjà si grand' peine à me levBr chaque matin, et puis il faut quUl cultive le petit diiamp, soigne la vache toute la journée.

Ainsi, je devais savoir que le cher bonhomme exis< tait, qu'il était son mari; elle partait de là comme de l'existence de Dieu : la sainte affection part de ni haut!

Je répondis :

— Vous avez des voisins, des amis ?

— Non.

— Vous ôtes donc seule, et vos voisins sont morts ?

— Morts pour moi, vous l'avez dit.

Alors je pensai que j'avais affaire à une pauvre folle, et je regardai cette femme autiremeût...

— Vous vous trompez, me dit-elle; je vois que vous me jugez mal parce que j'ai mal parlé de nos voisins* Ils sont à notre égard comme morts, puisqu*ils nous refusent tout ce qui est la vie des chrétiens entre eux : Tindulgence^ le pardon, la charité.

— Bonne et digne femme! Ils ne craignent donc ni la justice ni la colère de Dieu, ceux qui se conduî* Sent ainsi envers vousî

— Ils obéissent à la tradition du pays; ils sont fidèles à la recommandation de leur père. La tradition, je dirai même la religion du pays^ est que \otxi hâbi-

lanl du bourg épouse une fille du bourg. Quiconque se marie au dehors blesse ses parents, ses amis, ses voisins, et sa femme est maudite parmi eux- à tout jamais.

— Vous le saviez?

— Je le savais, et je l'ai voulu.

Je l'ai voulu !

Toute îa jeunesse de cette femme de soixantequinze ans se trouvait dans ces derniers mots : Je l'ai voulu! — Doux et triste rappel d'une désobéissance d'un jour; incrédulité de son propre cœur envers les conseils de Tesprit desautres. Je Tai voulu ! douloureuse volupté d'une indépendance qui se souvient d'elle-même et qui est forte de tout ce qu'elle a coûté. Je l'ai voulu! mots de la puissance qui n'est plus, et que toutes les infortunes n'ont pas môme la consolation de prononcer.

— Vous êtes bonne et indulgente, lui dis-je.

Elle m'interrompit en riant, comme une femme à laquelle on a dressé un compliment exagéré, et fut tout à fait aimable en répondant i

— Je suis bounej à vous entendre, et je gronde le bravo homme presque tous le« jours; indulgente!... et lorsqu'il fait un beau soleil que je ne puis voir comme autrefois, je pense à maudir tout le monde. Je n'en fais rien, mais il s'en faut de si peut Âhl

mon cher monsieur, il est bien difficile de valoir , mieux que les autres. J'ai ma croix, ils ont leurs peines; chacun a les siennes en ce monde; heureusement on n'est pas pour y toujours rester.

Elle ajouta : Mais vous avez eu de la complaisance et de la charité envers moi, et je ne voudrais pas vous faire de la peine. On ne vient pas dans le bourg sans raison; que voulez- vous donc savoir?

— Réussirai-je à vous l'exprimer avec la simplicité et le respect convenables? Je suis venu dans ce bourg sans me douter que j'y venais. Ce n'est pas par hasard, sans doute, puisque j'ai pu vous rendre un léger service, et qu'en échange vous ne refuserez pas de m'apprendre comment tout ce que je vois, tout ce que j'entends est possible.

Enfin, comment êtes-vous venue parmi ces hommes qui vous méconnaissent? comment y êtes-vous demeurée cinquante ans? Tenez, voici Fimpression que vous avez à détruire si vous le jugez nécessaire : je vois en vous comme un saint missionnaire oublié chez les sauvages.

— Monsieur, monsieur, répondit-elle, vous dites de bien grandes choses que je ne mérite pas, et vous iriez peut-être les répéter ailleurs, au loin. Il ne le faut pas, je dois Tompêchcr autant qu'il est en moi.

La vérité ne sera pas longue ; je vous la dois ; puisque jo vous ai induit en erreur, écoutez-la,

Jo suis native de Vire, assez près d*ici. Ma famille y tenait un menu commerce qui prospérait, lorsque la mort nous visita et choisit ma mère. J'avais quinze ans; c'était bien de la jeunesse. Mon père vendait sans savoir au juste combien Ton gagne. Bref, de plus habiles nous enlevèrent la chance; nous avions de la peine à vivre.

Mes anciennes compagnes me délaissaient une à une; plusieurs m'humiliaient même le dimanche, et je pleurais. Mon père me dit alors : « Pleurer, maigrir, ma fille, c'est travailler pour ceux qui nous jalousent. Catherine, lu as tort. Celles qui t'abandonnent maintenant attendaient do longue main l'occasion de te tourner le dos. L'occasion leur en est venue, mais tu n'en es pas moins restée la plus belle' fille du pays, d

Une jeune fille entend cela, vous comprenez bien. Comme je pleurais encore quelquefois, mon père, ayant remarqué que son moyen de me consoler n'était pas mauvais, y revenait aussi. Il m'aimait tant depuis ses chagrins!

Je vous parle du temps jadis, mon cher monsieur; aussi cette idée que mes compagnes étaient jalouses et n'avaient pas tort de l'être, entra dans ma tête, et

y causa^ je vous assure, de grands dommages. Je devins fière... mais oui... Eh bienl voyez; déjeunes garçons, que noire honnôlelé n'aurait p-as fait venir, accoururent dès qu'il fut bien dit que nous étions difficiles.

Je refusai le premier, je .refusai le second. J'avais lé temps, et le cœur ne me disait rien; j*en refusai encore deux ou trois. Les autres filles, qui ne riaieo;)! pas d'abord, je les vis rire : elles me répétaient que je ne me marierais plus, que les garçons leur avaient fait des confidences...

Mais tout cela est peu de chose, mon cher mon^ sieur, et, en vérité, j'en rougis...

Pourtant, un dimanche, mon père avait voulu me conduire à une petite église située à deux lieues de la ville, et Irès^renomraée dans le pays. L'église, qui a trois nefs pourtant, était ce jour-là remplie de monde; on se pressait du côté de la chapelle dédiée à Notre-Dame de DéKvrance. — Qu'y a-t-il donc? demanda mon père à un voisin, -r- Rien... D'où ètesvous, si vous ne savez pas que Jean-Marie accomplit aujourd'hui le voeu qu'il a fait à la bonne Vierge? Le voisin, qui aperçut ma curiosité, montra de la complaisance, et ajouta : — Il y a trois semaines, le beau chasse-marée le Saint-Nicolas a fait naufrage

la côte. Tout espoir do sauver le navire et Téqui-

page était perdu. Jean-Marie pensa quMl y avait en* core un recours, pqisque la bonne Vierge existait. Il s'adressa à elle, et promit de faire, pieds nus, le voyage qu'il achève en ce moment. Le bâtiment sombra corps et biens. Pendant quelques minutes nous ne vîmes plus rien. Puis, tout d'un cpup, au sommet d'un flot, qu'est-ce? Jean -Marie I La mer le porte, et il est bercé comme par la bonne Vierge elle-même et déposé sur la grève, — mourant, mais pas mort. Au total, il n'avait perdu que ses forces, à cause de son dévouement pendant le danger.

Il y a plus de cinquante ans de cela, mon cher monsieur. Je vois encore Jean -Marie.., Son air atten» dri et reconnaissant envers celle qui Vavail sauvé ; c'était bien, l'homme brave qui ne croit pas que la force est tout, et j'aurais répondu de sa douceur.

Lorsque mon père me proposa de quitter l'église, parce que, disait-il, nous avions assez vu, je lui demandai une minute pour faire une prière à l^ bonne Vierge. — Que veux-tu lui demander?... Le fait est que je n'en savais rien, et que je me sentis bien rouge, et je n'osais prier.

Jean-Marie passa devant nous; il me regarda, que Dieu me pardonne c^ souvenir de son église, je fis des vœux dans mon cœur pour celui qui mettait tant de zèle et de piété h accomplir les siens.

Le lendemain j'évitai de parler de la veille, mais la conversation étant revenue, de mon fait peut-être, sur les garçx)ns que j'avais refusés, je déclarai que j'avais eu des torts, sans doute, et que je ne refuserais plus un marin.

— Un marin, reprit mon père; c'est bon, ma fille, et à bon entendeur salut : c'est Jean-Marie que tu espères?

— Est-ce que j'ai parlé de Jean-Marie?

— Oh I que nenni ! tu n'as pas été plus franche que les autres; mais sois tranquille, ce n'est pas pour rien que l'on vient au monde avant ses enfants; j'ai compris tout, et je ne le ferai qu'une seule observation : Jean-Marie ne peut épouser qu'une femme née native du bourg de Salines.

— Un homme de son mérite et de son courage peut ce qu'il veut, de môme qu'il lient ce qu'il promet.

— Allons, ma lille, que la volonté de Dieu soit faites... Mais... tu le souviendras plus d'une fois de mes paroles.

— Est-ce qu'on pleure en mariage? me dit une voix à l'oreille et au cœur.

Mon père s'aperçut bien que je causais avec moimême et que je parlais contre lui.

— Allons, reprit-il, allons, à la grâce de Dieu!

Nous avons beau opposer notre vieille expérience à ses desseins sur nos enfants, il décide. Je le prierai toujours, mais je ne te dirai plus un mot.

J'embrassai mon pauvre père. Je le trouvais s\ raisonnable...

Et deux mois après, j'étais la femme de Jean- Marie...

Apercevez-vous? Voit-on toujours d'ici une mass(î de sable qui, par une longue traînée, va se rattacher au rivage?... Eh bien ! c'était là.

Et la bonne vieille ne dit plus rien.

C'éiaii là ! Qui n'a pas prononcé ces mots avec tristesse, une fois au moins dans sa vie? Malgré la frivolité de nos goûts, la légèreté de nos passions elles^ mômes, notre existence , la partie la plus immatérielle de notre être, s'attache, se fixe toujours à quelque point du monde... les jours, les années passent et semblent nous en éloigner toujours plus. Mais le lien, pour s'étendre, n'a pas perdu son attache; notre pensée revenant sur elle môme, le suit, remonte le temps, l'espace, et ne s'arrôte que lorsqu'elle peut dire: C'était là!

Après la vie la plus glorieuse, après Texistence la plus infortunée, l'homme qui voudrait dire tout son secret n'aurait qu'à montrer- un sentier, un arbre, une fenôtre. Gloire! fortune! malheur! amour! vous

pouvez toujours tenir et vous résumer dans ces deux moU: C'était là!

Catherine reprit^ après quelques minutes de silence: — - Cette masse de sable a remplacé Tancien bourg des Salines. Notre auberge était à la pointe, tout à fait sur le bord de la mer. Le roi n'eut pas besoin de Jean-Marie pendant la première année de notre insiriage. Vous n'fttes pas sans l'avoir remarqué, monsieur, il y a, pour tout ce qui commence, des bonheurs qui ne se renouvellent plus. Notre auberge allait d'elle-même^ le monde y venait tout seul. Jean-Marie parlait de fortune; je n'exprimais rien, j'espérais tout ce que la terre peut donner.

Pendant ce temps-là, chacun faisait naturellement son œuvre, la vague et la méchanceté ; nos voisins disaient du mal de notre petite prospérité. Pas un seul parmi eux ne passait le seuil de notre porte ; à leurs yeux, dans leur esprit, j'étais maudite... et je ne songeais pas à m'en apercevoir. Le bonheur rend si aveugle! Je n'avais d'ailleurs nul besoin de leurs services ; l'activité de Jean-Marie ne me perjnettant pas de savoir que, pour avoir de l'eau fraîche, il fallait aller la quérir à une lieue ; les choses dont je manquais le moins^ dans les menus détails de notre existence et de notre commerce, étaient celles que le pays nous refusait absolument : je ne m'en doutais

guère; mon ignorance... je dirais aujourd'hui mon égoïsme, faisait la joie de Je^n-Marie.

Une nuit dp grande marée, la mer entra jusque dans notre maison : il fallait que le danger fût grand, car Jean-Marie était là et je criais au secours!

T- C'est inutile, me répondit le cher homme, prie et n'appelle pas ; Dieu c^t encore notre ami je plus près.

r^Le plus près I Je comprenais enfin tout ce que mon père m'avait prédit jadis. Sa parole s'accomplissait, mais c'est le cher homme qui avait parlé, cette fois-là, et je commençais à croire.

J'avais élé sous le charme en écoutant la chère femme ; il m'avait semblé entendre un caplique auquel l'heure du jour et l'Océan mêlaient leur poésie, et je n'aurais pas voulu cesser d'entendre..

— Parlez encore, lui dis-je.

— Parlez encore... répondit-elle; ehl bon Dieu, est-ce que les paroles ne sont pas comptées? est-ce que toute parole inutile n'est pas une sottise et spuvent Pis?

Catherine ne se souvenait plus, bien sûr, d'avoir adressé devant moi la parole à son oiseau. ^ J'insistai, elle continua :

Le danger passa ; nous en fûmes quittes, cette fois encore, pour une demi-vergée de terre. Le cher

homme n'en continua pas moins d'avoir bonne espérance, et parce que les étrangers venaientde préférence à la maison, comme à l'endroit le plus menacé de la plage, Jean-Marie parlait toujours de fortune. Je crois bjen que la Providence n'aime point ce mot-là dans la bouche des braves gens, car elle no bénit pas son espoir. La mer venait chaque jour caresser notre petit avoir, le détachait de nous, et remportait le lende* main. Nous avions tant de courage tous les deux, noire affection nous dérobait tant de choses ; nous ne pouvions pas voir qu'à la fin d'une bonne journée, nous n'avions pas seulement gagné de quoi faire de nouvelles avances à la marée prochaine, qui ne manquait jamais de gagner sur nous.

Ah ! monsieur, je n'ai rien à apprendre à personne ; mais, croyez-le bien , une fois que le bonheur s'en va, il emmène tout. Jean-Marie reçut Tordre de se rendre à Brest dans la quinzaine, pour de là prendre la mer sur un bâtiment de l'État.

Il partit en brave marin, en digne homme qui n'a qu'un même cœur pour le devoir et pour ce qu'il aime. Sa résignation me fit savoir comment je devais me conduire.

Après le dépari de Jean-Marie, les étrangers affluèrent plus que jamais. Plus que jamais aussi ils m'appelèrent la belle Catherine... tant, tant et tant,

que je ne dus pas les écouter;. — ne pas les écouter, c'était les congédier... Ils ne revinrent plus.

Je ne vous raconterai pas mes chagrins un à un ; seulement^ je vous ferai une confidence, parce que je vous crois bon et que je me sens tout encouragée à vous parler comme je ne Tai jamais fait à personne.

Chaque soir, je descendais sur la plage, je trempais mes doigts dans la vague comme dans une eau bénite, parce qu'elle avait porté le navire de Jean-Marie, et je faisais le signe de la croix. C'était de la superstition, c'était une faute. Allez, quandjuie âme simple et honnête en vient là. il faut bien qu'elle soit perdue de douleur. Heureusement, personne ne me suivait, personne ne cherchait à me voir.

Pour les habitants, je n'existais pas.

On dit que le monde est plein d'ingratitude pour les êtres les plus utiles, de méchanceté pour les hommes les plus généreux, cela peut être ; mais pensez-vous qu'il y ait quelque chose de comparable à la position d'une créature humaine près de laquelle les créatures tournent, passent sans s'arrêter, sans se rapprocher un seul jour de la vie, une seule fois... * Tenez, monsieur, je vais vous dire cela comme je l'éprouve ici, au bord de cet Océan qui inspire tout. C'est, pour une pauvre femme, une grande découverte que celle du besoin que nous avons les uns des

autres; quand elle le sait... oht alors, rexpérienco a commencé, la vraie jeunesse est finie.

Petit à petit, la misère vint, je la reçus en fepcime pour laquelle le malheur arrive do plus haut. Je vous Tavouerai, la misère ne m'ôlait pas un chagrin; oui, autrefois, lorsqu'à la fin du jour, je ne pouvais syouter à mon examen do conscience ces mots si rassurants ol si doux : Mon Dieu ! j'ai dtfnné, autrefois, j*élais honteuse et humili(^e de ce que les malheureux euxmêmes refusaient d'avoir pitié de moi, en implorant ma charité aussi bien que celle des autres; la misère venue, je pouvais me dire : les pauvres n'ont rien à vouloir des pauvres.

Quatre années s'étaient passées ainsi, ma force était près de finir, et j'avais peur... — Mon mari me fut rendu. Je ne lui appris rien de ce que j'avais en* duré, mais vous pensez bien qu'il le devina.

— Femme, dit-il, tu as fait plus de chemin que moi pendant mon absence, car je t'ai quittée heureuse, et tu sais maintenant ce que c'est que souffrir.

Vous vous demandez, sans doute, f»ourquoi Jean- Marie, le cher homme, ne me proposa pas d'aller nous établir ailleurs ; bien loin du bourg de Salines.», puisqu'il m'aimait, puisqu'il était bon?.,. Voyez-vous, monsieur, on se fait mille questions à propos des autres. À l'égard de soi-même, c'est différent.

J'avais compris, dès le premier jour, qu'en épousant une femme qui n'était pas du bourg des Salines, Jean- Marie avait fait son sacrifice et borné son hérilage sur la terre, mais qu'il n'avait plus rien à abandonner après ça. Si je lui avais paru trop malheureuse, il n'aurait pu faire qu'une chose, §e repentir... mais la faute, c'était le mariage. Vous le voyez bien J'avais bien des ménagements à garder. Et puis, j'aimais mon mari pour lui, et non pour moi.

Je ne fis plus grande attention à ce qui m'était personnel. La mer avançait toujours ; le bourg tout entier recula ; j'espérais parfois que je finirais enfin par être du pays, le pays changeait si souvent de place. Mais non... La mort changea les habitants, et j'espérais qu'enfin je serais du pays pour les enfants que j'avais vus naître. Mais non... et j'ai soixante-quinze ans aujourd'hui 1 Gomprenez*vous la patience de ceux qui m'en veulent toujours?

Ils n'ont plus longtemps à attendre.

La pauvre vieille fut interrompue par son chat qui venait de lui sapter sur l'épaule ei qui la caressait par les ondulations de son corps, tandis qu'il me menaçait de son regard fixe et fauve.

— Tu es inquiet ou jaloux, ami ? je vais rentrer.

Catherine ne parlait plus, et je l'entendais encore.

Jamais je do m'étais rendu compte jusque-là de tout ce qu'il faut de simplicité pour causer une heure, mais une heure dignement en face de cette solitude, de ce silence immense, que crée sur la plage un reflux d'équinoxe.

J'écoutais toujours.

La vieille Catherine me tendit les mains, et me pria de la reconduire à sa cabane.

— Déjà?

— Mes amis de tous les jours, mon pauvre chat qui se nourrit chez les voisins et qui n'aime que moi, mon pauvre geai, que vous entendez appeler d'ici, me font des reproches; vous passez... ils restent... et il faut être fidèle à ceux-là.

— Votre souvenir ne me quittera pas, répondis- je; il y a donc un coin de terre qù une créature intelligente a vécu, se rappelle et prie cependant avec les formules de tout le monde, sans y mêler ni vœux ni regrets...

N'achevez pas, dit Catherine en s'appuyant sur un de mes bras,eten m* indiquant du dôigtune forme petite, gracieuse et leste, que Ton voyait poindre et sautiller à l'horizon.

— Eh bien? demandai -je tout étonné de l'émotion de la pauvre femme.

— Eh bien!... c'est un enfant... un garçon! que c'est beau un fils!...

— Si j'avais un fils, reprit-elle, jo m'appuierais sur lui, il me conduirait à midi sur la plagt\ il me ramènerait lo soir. .

Le petit garçon accourut près de nous, et se cacha familièrement sous le tablier de Catherine.

— Ah I mon Dieu! s'écria-t-elle, une tendresse, une amitié d'enfant ! Cher ange, tu n'es pas du pays !

— Nous venons de loin pour voir combien la mer est méchante, et j*ai couru pour voir, le premier. . Maman me cherche et aura grand'peur, bien sûr.

— Entends-tu, femme? prononça une voix.

C'était la voix de Jean -Marie. Le brave homme revenait accablé, et il avait pris un ravin pour abréger la route. Nous ne l'avions pas aperçu.

Il déposa aux pieds de Catherine une cruche d'eau bien limpide et deux petits paquets, l'un de sel et l'autre de café.

Mais Catherine était inattentive à ces provisions, h ces trésors de la maison; elle ne regardait que l'enfant.

Jean-Marie, blessé au cœur, reprit;

— Est-ce que. tu ne Tas pas entendu, cet enfant? li se réjouit à l'idée de causer du chagrin à sa mère.

Les voilà bien tous: enfants^ ils sont cruels; plus tard^ ils sont ingrats.

— Je le sais, répondit la pauvre femme, en payant sa complaisance et son mensonge de quelques larmes qu'elle eut bien soin de cacher à son mari.

Un habitant du bourg vint à passer en ce moment ; lorsqu'il aperçut Catherine, il se détourna de la ligne directe, mit en plein les deux pieds dans une flaque d'eau, et le rustre nous éclaboussa.

Jean-Marie fil semblant de ne rien voir ; mais pour se réhabiliter, le pauvre homme dit en affectant un certain orgueil : — Femme, nous avons touché ce malin nos deux cent cinquante francs de retraite, avec cela on ne meurt pas de faim dans Tannée.

Le canon de Jersey, traversant la mer, annonça que le soleil se couchait. Col avertissement solennel de chaque soir semble donné tout à la fois aux hommes et à la nature, et il a une grande poésie et une majesté imposante.

Jean et Catherine répétèrent ensemble :

— Encore un jour î

El ils me dirent adieu; je les avais conduits sur le seuil de leur cabane. Le pauvre geai battait des ailas à leur passage. Il y a des honneurs en ce monde pour les plus déshérités.

Je m'éloignai en me promettant bien de revenir

et de méditer cetlei grande leçoB si sîniple de pbilo* Sophie pratique.

A la vérité, qu'ipi portent les méditations ? la vie est la vie ; elle entraîne.

Si bien que, le soir, je dapsai au bal de Granville, comme s*il no s'était rien passé le matin même.

Et je me rappelai la bonne Catherine... un jour de rhumatisme, dix ans après.

LA MBDC

M. — A toutes les époques, on a ri des modes de l'époque, on a déclamé sur elles. Et puis, les modes ont passé quand elles se sont ennuyées d'être ; elles sont mortes parce qu'elles avaient yécu. Ni les rires, ni les déclamations n'ont avancé d'une seconde leur dernière heure ; bien au contraire.

On ne critique pas une mode : on la dessine. Deux mois, trois mois après, ce dessin devient \e^ carica-

ture la plus bouffonne, la satyre la plus gaie^ la plus ébouriffante do la chose en question.

Aujourd'hui, la vogue est aux jupons crlnolins, empesés, doubles, triples, quadruples. Va donc pour bis, ter, quater. Si ce n'était pas cela, ce serait autre chose. — D'ailleurs, autre chose viendra demain, attendons un peu ; no soyons point maussade.

Imaginez un individu assujetti au joug de la cravate, aux fourches caudines de la bretelle, à la banalité du paletot, à la hideuse incommodité du chapeau ordinaire, soie ou feutre; imaginez un tel individu s'escrimant contre la mode, ne seriez- vous pas étonné de son audace ?

— Malheureux ! lui crierez- vous, laisse donc chercher autre chose !

La crinoline n'est qu'une mode, et elle passera ; mais ton chapeau est un usage, une convenance et il ne passera pas. Il te faudra en acheter un neuf, deux neufs, trois neufs avant do mourir. Est-ce gai? estce consolant ?

La mode, toute considération industrielle à part, est la recherche du beau.

Dieu sait ce qu'on trouve d'effroyable en cherchant: mais enfin, l'effort est là.

Gloria in excelsis Deo et in terra paxJiomnibus bonœ voluntatis.

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