PAUVR E
W. — Je m'avisai un jour de demander à une mendiante qui passait des journées entières les yeux demi- fermés, au coin d'une borne, s'il n'était pas horriblement triste de réfléchir ainsi depuis le matin jusqu'au soir?
— Non, mo répondit-elle; je réfléchis, j'observe, et
rodme à viirro ainsi, les jours se suivenl el ne se ressemblent pas.
— Il n*csldonc pas triste de réfléchir?
— Non, quand on ne se laisse pas décourager (out de suite. Savez-vous quelles sont mes joies dans ma misère?... je regarde les passants et je reconnais les heureux, sans me tromper jamais, à l'apparence. Ils ont une manière de donner... on dirait tantôt qu'ils partagent, tantôt qu'ils s'acquittent. Leur argent a comme une moiteur douce et communicatiye. Toujours ils nous touchent la main, en nous donnant.
Les gens digues d'être heureux ou heureux par accident sont très-bons.
Vous vous le rappellerez ; j'ai parlé des gens heureux et non des gens simplement riches. Ceux-là sont secs. Leur sou sonne sur le pavé. J'ajoute : le bonheur, la bonté des gens que le Ciel paraît rappeler à lui ne ressemblent pas au bonheur, à la bonté des autres. J'ai mendié deux ans près d'une des églises les plus riches de Paris, près de Sainte- Valère; j'ai vu les personnages les plus opulents, les femmes placées dans les plus belles conditions de l'existence; j'en ai vu de bien jeunes me sourire aujourd'hui... et le lendemain...
La mendiante n'était plus une femme en ce mo-
ment, c'était une sorte de philosophe placé par le malheur au coin d'où Ton pouvait le mieut épier la vie.