PHYSIOLOGIE PHILOSOPHIQUE
S. — Dans un précédent livre , nous avons rappelé un fait incontestable, immense : nous avons montré l'homme bouleversant avec un acharnement véritable le globe terrestre ; mettant dessus ce que la nature avait placé dessous , étalant, frottant à outrance les métaux , déchaînant les gaz délétères, les vapeurs acides, etc. Après cela, nous avons osé croire
que rhomme ne devait pas se flatter d'opérer impunément de pareilles révolutions, et nous avons étayé notre croyance d'une citation ; nous avons rapporté ces paroles de J. J. Virey : a La nature humaine peut s'altérer et se modifier suivant de nouvelles lois ,et d'après de nouveaux équilibres entre les éléments ; les bouleversements de notre globe n'étant que de nouveaux équilibres , donnant naissance à d'autres genres d'organisation vivantes, parce qu'il doit y avoir des créatures en rapport avec chaque climat et avec chaque monde. >
• A ce* sujet, plusieurs personnes nous ont demandé si nous espérions, ou si nous rêvions Tapparition de quelque nouveau genre d'homme ou d'animal, datant de l'industrie moderne, comme les mammouths, les mastodontes et les paresseux gigantesques caractérisent, d'après G. Cuvier, la troisième époque des générations, et des populations successives émises et détruites sur la surface de la terre î Eh bien ! la demande est peut-être plus sérieuse que nos spirituels interlocuteurs n'ont voulu la faire. Nous nous en rapportons à eux-mêmes ; qu'ils nous disent si l'homme du dix-huitième siècle, par exemple, avec le doute, la science et la civilisation, n'est point une création nouvelle par rapport à l'homme du moyen âge avec la force, le dur travail et la foi ?
Qu'ils nous disent si les impressions, les sensations, les |idées qui venaient à l'un et à l'autre du dehors et du dedans% du ciel et de la terre, étaient identiques; sf, enfin, c'était bien le même homme, au point de. vue le plus élevé d'où Ton puisse considérer la créature : intellectuel et moral; au point de vue de l'esprit et de la conscience ? Mais au physique seulement, quelle différence dans l'expression de la physionomie ? quelles proportions autres de structure! Quels contrastes dans toutes les habitudes du corps.
Un auteur que la moralité de ses sentiments a rendu imposant dans foutes les assertions de son génie, Chardel, a écrit: a La vie, en excitant les ordres de la volonté, réfléchit physiquement l'action des pensées et des sentiments, et l'on peut Juger par là de son influence sur le fœtus qu'elle vient animer. Les formes en sont modifiées, et sous le rapport matériel, les résultats sont évidents... J'ai la pensée que si deux ou trois générations successives étaient appelées en ce monde dans un sentiment de pur amour^ les organisations s'amélioreraient, et le moral se rapprocherait de celui des anges. »
Il ne faudrait pas prétendre que nous abusons ici des différences d'éducation et de moralité, pour en conclure à des variétés de genre ou d'espèce physique. Analysant les ouvrages de F. Cuvier, M. Flourens a
dit avec raison : a Ainsi donc, et à ne considérer même les choses que sous le point de vue de la dis* tinction positive des espèces, l'étude des qualités intellectuelles n'importe guère moins que l'étude des qualités organiques ; et la raison en est simple : c*est par ses qualités intellectuelles que ranimai agit; c'est des actions que dépend le genre de vie; et, par conséquent, la conservation des espèces ne repose pas moins, au fond, sur les qualités intellecttilles des animaux que sur leurs qualités organiques, i
^Après cela, n'est-il pas positif qu'rl y a moins de distance du moyen âge au dix*huîtième siècle, que du dix-hutième siècle à nous, contemporains delà va^ur et de l'électricité appliquées à l'art usuel de la vie ? Ce n'est ni dans un article, ni dans l'étendue d'un petit livre que nous pourrions en fournir les preuves innombrables : chacun a là-dessus ses observations et ses réflexions personnelles, qui suppléent heureu* sèment à notre travail. Mais qu'il nous soit permis d'indiquer, d'une façon légère et brève dans la forme, positive pourtant et sérieuse au fond, les modifications apportées à l'existence de l'individu, par les inventions contemporaines. Aujourd'hui on ne chevauche plus, on est voiture, on n'est plus même voiture, on glisse ; on ne marche plus, on se pro* mène ; on ne respire plus, on fume ; quand on veut
faire de Vexercice, il faut on arriver à faire de la gymnastique ou les moyens manquent. L'organisation humaine se mettra peu à peu en rapport, en harmo* nie avec ce genre d'existence. Elle perdra fatalement tout ce qu'elle cessera d'employer ou d'exercer. Du contact de tous les types du monde, rapprochés par la vapeur, sortira un type nouveau. Il y aura, finalement, une immense uniformité avec une immense unité sur la terre... L'ennui pourrait bien en naître; mais nous avons, pour nous rassurer contre cette éventualité lointaine, les belles et consolantes paroles d*un grand physiologiste : a En fouillant dans les tré* sors cachés de l'âme. humaine, on verra s'ouvrir de nouvelles sources de bonheur ; on verra s'agrandir journellement le cercle de ses destinées : et la raison n'a pas moins de découvertes utiles à faire dans le monde moral, que n'en font dans le monde physique, les plus heureux scrutateurs. »
P. — Cette magnifique pensée des découvertes à faire dans les trésors de l'âme humaine, nous remet en mémoire une observation intéressante. Voici ce
qui se passait le 29 août 1853, de denx à cinq heures de relevée, dans la ville de Reims : l'administration de l'enregistrement et des domaines faisait vendre sous cette rubrique : Vente d'objets mobiliers^ Tattirail sanglant de la guillotine départementale. Et la foule était venue là, comme elle va partout... aux émotions.
On proclama la mise à prix. Quelle peut être la mise à prix d'un échafaud î cette seule question trouble la tête. ' .
A 20 francs 1 a dit une voix. -^ Un silence de mort a plané sur la foule ; cependant, une enchère, venue on ne sait d'où, s'est produite : — 25 francs ! a dit le crieur. Déjà on cherchait Vamateur, on demandait son nom, lorsque tout à coup un jeune homme s*est avancé, qui a dit •. — 50 francs 1 — Personne ne dit mot ? a demandé h crieur. — Non, personne, personne ! a répondu la foule.
» On savait déjà que l'adjudicataire était un noble cœur, qui n'achetait l'échafaud que pour le brûler. Quand la nouveile a été certaine, les applaudissements ont éclaté dans la foule, et on a demandé que l'exécution eût lieu sur la place publique.
» Pour des considérations de bon ordre, qu'il n'est pas besoin de déduire, on n'a pas donné de suite à ce premier mouvement, et la foule s'est retirée, attendant au dehors le moment oU s'élèverait la fumée de l'incendie qu'on lui promettait. Ce n'a pas été , long. Nous avons ^u en un clin d'œil toutes les pièces de l'échafaud, et les accessoiref servant aux exécutions, pour parler comme l'affiche, tomber l'un après l'autre, dans un immense foyer qu'en -
tretenaient ayec une ardeur sans pareille, toutes les personnes présentes, parmi lesquelles nous pourrions citer un haut fono tionnaire, qui se mêlait de bon cœur avec nous à cette besogne. Pendant trois heures qu'elle a duré, la foule stationnait sur le boulefard Cérès dans un ordre parfait.
Eugène Baichère. »
El maintenanl cette foule qui réchauffait ainsi son âme, ses bons sentiments à la fumée de la guillotine condamnée au feu^ n'est-elle pas la même foule pourtant qui accourait, qui serait encore accourue voir tomber des têtes sur les mêmes planches, les jours d*exécution et de marché? Étrange question que nous ne faisons pas — Dieu nous en garde — par ingratitude ou par désobligeance^ mais qui se présentera naturellement à tout esprit porté à réfléchir ; et puis, il doit bien être permis de sonder cet abîme qui s'appelle la foule I
P. — Nous avons abordé déjà ce sujet terrible, ce siyet grotesque : La foule !
Je connais des gens qui se sauvent dès qu'ils Taper— çoivent, même de loin. Ils ne la comprennent que sous l'uniforme, avec armes et bagage. Alors la foule n'est plus la foule à leurs yeux : c'est la nation.
P. — Je connais d'autres personnes qui s'amusent lorsqu'il y a foule exclusivement. Elles ont réellement t)esoin du plus grand nombre.
Les premiers ont-ils une nature aristocratique; les seconds une organisation démocratique ?
Pas le moins du monde : la foule attire ou repousse magnétiquement.
Chez les hommes, la foule obéit surtout à des im* pulsions; elle est poussée par un flux et un reflux, comme l'Océan ; elle envahit et elle abandonne.
Il se prépare, nous le savons, un livre intitulé : Physiologie des passions populaires. C'est l'histoire, non pas du cœur roman, mais du cœur même de la pauvre humanité. — L'auteur a fouillé dans les trésors de l'âme humaine, selon l'expression de Cabanis ; souvent il les a trouvés taris. N'importe, il ne s'agissait pas de flatter, mais de commencer une science difflcile, qui importe au moraliste et à l'homme ' d'État ; et la science est commencée.
Selon nous, humble observateur, toute foule a des nerfs; elle est femelle essentiellement.— Elle donne, en grand, le spectacle de tous les phénomènes qui caractérisent, aux yeux du physiologiste, le tempéra-
ment mélancolique : une immense sensibilité se montant sur un sujet imaginaire ; une insensibilité incurable appliquée à la situation la plus déchirante; une énergie sauvage, une pusillanimité honteuse.
Si les anciens n'avaient pas déjà inventé Vatrabile, ne faudrait-il pas l'imaginer, pour expliquer, autant que faire se peut^ l'humeur dominante de la foule : l'humeur ignée et maligne.
Le fait de la prédominance du tempérament mélancolique dans toute masse d'individus, est bien prouvé, selon nous, par les afifections dont toute foule est particulièrement susceptible, savoir :
L'enthousiasme ;
L'imbécillité;
La folie ;
La fureur.
Oui^ la foule part quelquefois d*un enthousiasme superbe ; elle a des élans d'abnégation,- de dévouement, de religiosité qui, dans leur grandeur, semblent atteindre jusques aux cieux. Mais ne devient-elle pas souvent imbécile devant un obstacle, en présence d'un phénomène naturel? Alors, elle s'éctase ellemême, ou bien elle se laisse écraser plutôt que de prendre et de suivre le moyen de salut qui lui crève les yeux pour ainsi dire. O^ant à la folie, tout le monde sait qu'elle a régné d'une façon quasi épidé-
inique pendant les quinzième, seizième et dix-septième siècles. Nous ne parlerons pas de la fureur ; il nous faudrait toucher deux sujets dont l'un est brûlant et l'autre interdit. Nous ne voulons pas môme prononcer leur nom.
6'élève-t-ii au-dessus de la foule en mouvement, des émanations nerveuses ou magnétiques ? En attendant que cette question soit résolue, voici le fait que nous avons observé :
C'était après 1848. Tous les jours une foule ou une autre se rendait à l'hôtel de ville. Un jeune homme, d'une complexion très-nerveuse, logé dans les environs de la place, à une trop grande hauteur d'étage pour entendre le bruit des pas, et trop malade, d'ailleurs , pour percevoir le bruit des voix , éprouvait infailliblement une émotion vague, générale et douloureuse, toutes les fois qu'un cortège, une manifestation quelconque venait à passer. Il ne désignait rien, ne témoignait aucun sentiment déûni,* mais une sj^eur froide perlait sur son front, et il murmurait : je souflfre plus, mais c*est l'orage. Lorsque la guérison fut venue, nous interrogeâmes ce jeune homme pour savoir s'il avait voulu parler par allégorie, par image. Il nous affirma que jamais il n'y avait songé, et qu'il avait voulu exprimer simplement ce qu'il souffrait en réalité,
P.*- Quoi d*étonnaDt à cela, en définitive ? Est-ce qu'un lK)is , un jardin, une forêt, un parterre, une prairie, est-ce que tout cela n*est pas sensible y môme pour i*individu qui ne roit ni les arbres, ni la ver dure ? La masse qui s'arrête ou qui passe a son atmosphère se fixant ou marchant avec elle. Puisque la vie a sa chaleur, comment pourrait-elle ne pas avoir son rayonnement ? La vie, diffuse entre le ciel et la terre, ne frappe pas plus nos sens que la pesanteur de Tair égale à celle de 32 pieds d'eau ou de 28 pouces de mercure ne charge habituellement nos épaules ; mais la vie combinée dans rorganisation de dix, vingt ou trente mille individus, devient comme vie une chose presque matérielle; on la ressent, on Véprouve; on j perd, on y puise. II y a dans l'expression vulgaire : se sentir les coudes, en parlant d*hom mes, de soldats destinés à suivre le même chemin , à braver le même péril ; il y a là, prétendons-nous, une confirmation générale du fait que nous avançons.
Eh, mon Dieu! nous ne sommes pas matérialistes, car nous pensons, nous aussi, « qu'il y a quelque chose de divin [rà Ocîov-- nescio quid divinum) dans toutes les opérations^ soit ordinaires, sêit extraordinaires de la nature. » Nous ne voudrions pas matérialiser ou panthéiser, lorsqu'il s'agit de l'homme; les lecteurs de
bonne foi comprendront la portée de notre comparaison et ne la conduiront pas, malgré notre pensée, au delà du point où elle s'arrête, et nous dirons : la vie ainsi que Téiectricité est diffuse entre le ciel et la terre ; mais concentrée dans un individu, dans une bouteille de Leyde, la vie, l'électricité deviennent une puissance appréciable, mesurable : la foule, c'est la batterie électrique; et, si cela nous était permis, nous en donnerions mille preuves irrécusables empruntées à notre terrible histoire révolutionnaire. Mais les souvenirs de quiconque a un peu lu ou un peu vécu remplaceront, avec avantage, les documents que nous ne fournissons pas.
Sur la pente où nous sommes, nous pourrions être bien vite conduits à nous demander : Qu'est-ce que la vie? Mais un titre oblige, et nous n'oublierons pas le nôtre : petit livre! Défense d'être trop sérieux, trop grave. Nous rapporterons seulement la définition de la vie, la plus spirituelle, sinon la plus savante que nous ayons jamais trouvée; nous l'avons trouvée (horresco referens!) dans un roman, et la voici :
ce La vie est une maladie dont on meurt. »
Il est positif que la crise flnale, il est positif qu*au bout de toute vie^ plus fatalement qu*à la fin de la maladie la plus terrible, c'est la mort. Dans la mort naturelle, de quoi meurt-on? — de la vie.
La vie est un état passager qui a ses phases naturelles d'origine^ de développement et de fin.
A chaque phase correspond une crise, im effort» une maladie : c'est de ce point de vue que les paroles de Sjdenham sont vraies / « Morbus nihil aliud est çuam natura conamen.., »
La nature a donc ses maladies; la société, la civilisation y ajoute les siennes. Il y a donc encore une médecine de nature et une médecine d'institution» pour ainsi dire. L'homme réduit à l'instinct n'aurait besoin que de la médecine de nature; élevé à l'intelligence, il a besoin de la médecine d'institution. Tout ce qu'on a pu écrire : de autocratid naturœ; de instinetu naturœ in morbis; de naturd morborum medi^ eatrice meehanicd, de vulnerum naturd medicatrice^ etc., ne saurait rien changer à la vérité, au fait. Ce n'est pas, d'ailleurs, dans la pratique des villes que le médecin serait bien venu à s'en tenir à la nature. Il a plutôt à lutter contre les tendances raffinées en quelque sorte des malades. Heureux encore lorsqu'il n'a pas à discuter avec eux le principe même des malades.
Nous parlions naguère d'une certaine éducation médicale à donner au public, afin de rendre l'intervention de rhomme de science plus utile à l'humanité ; eh bien! parmi les préceptes de cette éducation, nous voudrions mettre le suivant : a 11 convient d'être sans passion et même SANS esprit dans la plupart des maladies,,. Nous avons vu, en effet, que les facultés mentales étant anéanties, comme dans le sommeil, la synergie des mouvements médicamentaux s'exerce bien plus complètement, »
Être malade 5an5ê5/)nï,'pour lai plupart des femmes ! mais c'est le sans dot de Molière. Sans esprit...
A pai'ler scientifiquement, la passion, l'esprit du malade est souvent cette puissance surnaturelle et occulte, ce quid divinum d'Hippocratè, sur lequel les commentateurs ont tant disputé ; voilà cr cette cause grave, occulte^ agissant sur toute la substance de nos corps, et compliquant de sa malignité^ infectant souvent de'son venin inconnu les maladies en apparence les plus bénignes. »