LE PROGRES
P. — On a dit de l'espèce humaine « qu'elle est condamnée à tourner dans le môme cercle par les passions, tandis qu'elle avance toujours dans la carrière des idées. » Ce mot de condamnée montre assez que l'auteur ne se réjouissait pas de cette destinée, toute de manège^ et qu'il en rêvait une autre. Mais le rêve n'est pas la raison, et c'est à elle que définitivement il faut se rendre. Tournons-nous seulement? Avançons-nous un peu ? Le genre humain se sauvet-il par une tangente ?
Nous sentons-nous beaucoup plus heureux depuis rinvention des chemins de fer?
D*abord, on a senti que Ton partait à heure plus ûxe et que l'on arrivait plus vite.
Le senlimentde la vitesse est déjà fort émoussé. Nos enfants qui^ n'ayant pas connu la diligence^ ne com* pareront le chemin de fer qu'avec lui-même, iront vite sans en éprouver ni étonnement, ni satisfaction extraordinaire.
Les heures paraîtront anssi longues, aussi lentes, aussi ennuyeuses que les simples quarts d'heure d'autrefois. Voilà tout. On dira à l'habitant de Lyon, vous demeurez trop loin, comme on le lui disait jadis.
Avant deux années, la vie sociale nouvelle sera réglée sur les vitesses acquises, et, au total, on ne se trouvera pas beaucoup plus avancé, car la grande loi du monde, c'est l'ingratitude.
P.— Toutes les fois que'l'ou s'occupe de statistique criminelle, on a grand soin de mettre en évidence le nombre des condamnés qui no savent ni lire ni écrire.
L'intention est bonne ; il est impossible de ne pas s*y associer. Mais il ne faudrait pas s'arrêter là.
Nous croyons^ en effet, que la statistique précédente appellerait un complément. On devrait faire connaître, autant que possible, le nombre des condamnés pour lesquels :
Le café et le pousse- café,
Le tabac,
Le vin blanc le matin, formaient des conditions essentielles d'existence, des dépenses fixes préalables à la recette.
A notre avis, la plupart des délits procèdent du vin ; la plupart des crimes se font à l'alcool : dans une tonne d'eau-de-vie, il y a plus d'un grand litre de férocité.
La perpétration (un mot usuel) de presque tous les grands crimes, a lieu dans un état de demi-ivresse.
Aussi, quand nous voyons un ivrogne tout à fait dompté, battant les murailles, nous nous disons : il est sauvé.
P.— Bon, voilà qu'on nous fait repentir de ce qui précède; on nous crie : « Fondez des sociétés de tem-
pérance> faites des lois, des décrets, des ordonnances, des règlements sur l'usage des boissons... »
Mettons plutôt que Je n'ai rien dit.
Tâchons que l'homme devienne assez grand garçon pour mettre lui-même, de lui-môme, un peu d'eau dans son yin.
P. — Quelques-uns disent : a II ne manque plus à nos paysannes qu'un tour à Paris et une visite à l'Exposition pour n'être plus paysannes du tout.
D'abord la paysanne a presque toujours été un être de bucoliques et d'imagination.
Si la jeune fille de Paris a, pour se faire, comme on dit, l'hiver, les bals, la musique, le monde; la jeune paysanne a « le printemps, les communications immédiates avec la nature, l'harmonie enivrante du premier chant des oiseaux, le travail mystérieux de fécondation et de développement qui se poursuit sous ses pieds, au-dessus de sa tête, dans l'air, qu'elle respire à pleins poumons, l'amour chez tous les êtres qui l'environnent, le frémissement voluptueux de tout ce qui sent, de tout ce qui existe sous le soleil. — Tout cela vaut bien le monde> car tout cela exalte^
énerve, oppresse, et les raffinements de la femme de la ville ne sont ni plus extraordinaires ni plus dangereux que les naïvetés de la paysanne.
En résumé :
« Il y a sur la terre plus d'égalité qu on ne le pense entre les êtres, pour tout ce qui est sentir et souffrir, w
P.— Jadis rhomme avait une place (le mot indique assez que Ton pouvait se mouvoir), aujourd'hui il a des fonctions, et, grâce à la réglementation de toute chose, môme infime, ces fonctions deviennent chaque jour moins animales et plus mécaniques.
L*homme de Yaucanson I voilà le dernier lerm de nos perfectionnements et de nos découvertes.
La vie en douze temps, après Texercice en^douzo temps, et puis la mort.
P.— N'est-il pas étonnant que les fêtes de village se composent aujourd'hui, comme il y a dix ans, de
baraques, de phénomènes empaillés, etc* Presque toute Tamélioration consiste on quelques lanternes de papier tricolore substituées aux vieux lampions devenus trop politiques.
Après cela, nous savons bien que ce peu d*effort vicinal suffit pour attirer la foule, encombrer les voitures, et mettre les restaurants au-dessous de leur tâche, mais bien au-dessous. Dieu, qu'on dîne mal à la fête du village voisin I
F. — Les Parisiens, dès qu'ils ont pris le chemin de fer, une voiture, et qu'ils se sont arrêtés- à une station, se persuadent qu'ils, sont à la campagne, qu'ils ent l'air de la campagne, etc. Tant que le Parisien a une illusion, on peut l'exploiter hardiment, comme la superstition de tout sceptique.
P. — Il y a l'ancien et le vieux journalisme : Dans l'ancien, le bureau d'un journal était comme le foyer de la Comédie-Française : on y causait, on
j discutait, on s*j ioslruisait même avant d'instruire les autres.
On fait» on rédige l'ancien journal; on conspire le vieux, et Dieu sait pour débiter quelles inno« oenoes«.. Chaque employé apporte Tarticie de sa Spécialité, le dépose comme un pauvre enfant dans un tour, après lui avoir fait une marque obligée, la signature, puis il se sauve.
L'enfant a quelquefois changé de sexe quand Fauteur le retrouve, ou bien il a une barbe grise.
Le bureau du vieux journalisme est sourd, triste, comme percé de trous pour Toeil et l'oreille du maî- . tre ou du sous-maître, du pédagogue ou du pion.
Les rédacteurs ne respirent un peu librement qu'à la caisse.
Du reste, toute la philosophie du vieux journalisme se réduit à ceci (de Bilboquet) :
Saurons la caisse ! c'est le progrès I
P. — Nous vous demandons si vous n'êtes pas effrayé de celte population puéro-sénile qui grouille, qui pousse, qui bouscule tout ; population de fœtus*
hommes^ perclus d'idées, d'habitudes et de mœurs à douze ans; ayant, à douze ans, des besoins coûteux et nuisibles, celui du tabac, entre autres, et croyant déjà, parce qu'ils ne peuvent les satisfaire en flânant par les rues, avoir gravement à se plaindre de leurs ancêtres, de la Restauration^ de 1830> de la République, etc., etc.
— Je n'en suis point effrayé. Ce sont précisément les besoins exagérés précoces qui matent les générations et les assouplissent.
— Vous m'en direz tant 1...
P* — 11 y a des gens qui attendent tout du progrès, même la conscience» même la félicité. Ils oublient que le malheur progresse comme le reste, et qu'il se retrouve an plus beau moment.
P« — Mon journal m'avait répété bien des fois : a Vous êtes un* heureux abonné tout de même; vous êtes de la génération qui verra les productions de
ruDirers entier disséminées sur tous les points du glot>e au fur et à mesure des besoins naissants, etc. »
Là*dessus, nous avons tous mangé, en espérance, les fruits les plus exotiques au-dessous du prix coûtant dans le pays producteur même. Ah ! qu'il faut chèrement payer cette consommation imaginaire! . Trouvez-moi un homme qui puisse auyourd'hui joindre les deux bouts, comme on dit. 4.es deux bouts 1 la belle avance, quand on y parviendrait. La rie a trois bouts, hélas! la nourriture, Thabitetle logement.
Jadis, j'étais heureux de vivre pour faire beaucoup de choses.
Aujourd'hui, je cherche à faire beaucoup de choses pour vivre, et j'y réussis à grand'peine. A qui la faute? A nous-mêmes, sans doute : nos besoins auront été plus vite que nos progrès. Tout le monde veut de tout, et les plats manquent, car notre époque est plutôt accélérée que réellement progressive.
P. — Après tout, la société n'esf, ne sera jamais qu'un moyen humain, imparfait, fini, de remédier
aux maux renaissants et presque infinis de Thumanité.
Nous voulons trop bien vivre et nous demandons au progrès, séance tenante, le secret de Balthazar et de Sardanapale.
— Vous êtes donc iégumiste, va-t-on me demander encore une fois^ vous faites donc partie d'une société de tempérance? quaker!
* Quaker? allons donc, le mot seul dessèche mon esprit et ne me laisse plus voir le monde qu*à travers le voile noir des coupables. Pour vous rassurer, j'ai bien envie de vous faire une profession de foi. Je la fais : je crois donc qu'il y aurait un préjugé à détruire quant à la vie, quant à l'expression vivre. En effet, le bon goût, l'habitude et finalement la morale ont donné à cette expression un sens tout grossier et matériel. Elle rappelle Épicure. Eh bien ! vivre, c'est — dans l'intention évidente du créateur, — c'est répondre pleinement à la confiance de celui auquel nous aurons à rendre compte un jour d'un corps, d'une intelligence et d'une âme ; vivre, c'est garder dignement et honorer par des actes ce triple dépôt de la divinité.
Vivre, c'est jouir en travaillant. Je pense que le chagrin de rester inutile fait plus do malheureux que la pauvreté.
— Oh I voici la rengaine, voicî la réclame en flaveur de l'humanité. Est-ce qu*on n'est pas tellement pressé de se reposer que Ton veut aujourd'hui faire fortune, une grosse fortune, en quelques petites années? On veut bien continuer d'être utile au successeur, mais h une condition/ celle de vendre le fonds, beaucoup comptant et beaucoup sur les années suivantes : on vend d'une main, on retient de l'autre.