‹ L'abdication de Ris-OrangisChapitre 11 sur 17 · LES CHEFS-D'ŒUVRE ET LA GIBELOTTE DE SOUVENIRS · texte numérisé non relu

LES CHEFS-D'ŒUVRE ET LA GIBELOTTE DE SOUVENIRS

M. et Mnie Bottier-Damars m'ont prié de les conduire au Louvre qu'ils désiraient montrer à leurs parentes et qu'ils ne seraient pas fâchés de connaître par la même occasion.

Décidément ce palais est toujours à l'horizon de ma vie.

Je pouvais facilement briller et les éblouir, me souvenant encore de mon ancien métier : guide artistique pour étrangers de passage.

Aristide devait être de la partie, mais son père m'a pris à part :

— H y a des tableaux, n'est-ce pas?

Il doit y avoir des petites femmes... Vous comprenez... Aristide est déjà précoce assez pour son âge...

Il n'a jamais lu Madame Bovary, il ignore même l'existence de Flaubert, mais il a ajouté :

— C'est qu'il est formé comme un homme, le bougre!...

La phrase textuelle de M. Homais, sauf le dernier mot !

Décidément les écrivains n'ont jamais rien inventé.

J'ai donc mené cette caravane. J'avais l'air de conduire un petit pensionnat de demoiselles râblées et de gens mûrs.

Dans les grands escaliers royaux, ils marchaient avec respect et, dès que nous eûmes franchi le seuil de la première salle, ils ne prononcèrent plus une parole.

Un froid de nef tombait des hautes voûtes ; ils se croyaient dans une basilique. Un jour trouble d'aquarium baignait les vastes pièces où flottait un ennui éternel, immense et sacré.

Des copistes se penchaient laborieusement sur leur chevalet ; une noce égarée,

qui faisait songer à celle de /' Assommoir, circulait entre les chefs-d'œuvre et ne cherchait que la sortie; un gardien splénétique bâillait, n'attendant rien de l'existence que la fermeture du musée.

Personne ne pouvait me reconnaître.

J'étais tranquille. Le bonheur me va bien et me transforme.

Je les ai traînés devant sept ou huit siècles d'art. Ils n'y ont rien compris et ils ont certainement trouvé cette promenade lamentable.

Ils ont passé devant la godaille des petits-maîtres familiers et précis, sans se douter qu'il y avait la plus riche lumière du monde dans le vernis du violon qu'un ménétrier au nez rouge pressait contre sa joue, sur la panse du broc que renversait un soudard en culbutant sur un tonneau une fille qui perdait ses gros bas de laine. Ils ne vous ont pas regardés, Disciples d'Emmaiïs, ni toi Philosophe de Rembrandt qui cherches les secrets et les rai-

sons des choses dans une clarté unique faite d'ombre et de buée d'or.

Ils ont dévisagé la Joconde comme on examine dans un village la femme infidèle qui revient au foyer conjugal, pardonnée, après une fugue amoureuse, mais j'avais honte de les traîner ainsi devant votre sourire ambigu, ô Monna Lisa, devant votre immense rêve d'art, ô vieux Vinci.

Ils ont vu les robes de soie et de velours d'une abbesse galante ou d'une rousse comtessina, assises sur une terrasse de marbre dont les balustres se reflétaient, au milieu des cimes renversées des grands arbres, dans l'eau dormante de la villa Pamphili ; V Assemblée dans un parc de Watteau, où, parmi le double crépuscule fait d'un divin soir d'été qui tombe et du mystère qui vaporise les molles frondaisons, les jupes des femmes, arrondies sur la pelouse, semblent des corbeilles de satin ; le Grand Canal sous un couchant de pigeons et de cloches, où la fenêtre d'un palais

sert de cadre à une patricienne dorée et grasse, à une blanche Arétine ; les dogaresses dont rêvaient les papes, les beaux seigneurs cruels qui empêchaient de dormir les filles des gondoliers de Venise et les jeunes femmes des vieux orfèvres de Florence !...

Ils ont vu, sur l'herbe, VAniiope du Corrège aux hanches caressées par le soleil et le vent ; les vastes compositions de Paul Rubens : la Médicis couperosée sur une proue de navire battu par des flots qui charriaient des dauphins, des dorades et des sirènes mafflues aux cheveux ruisselants d'algues fraîches et soufflant dans des conques de nacre argentée.

Pendant cet interminable après-midi, ils ont regardé comme dans un tourbillon les chastes muses harmonieuses, les rois maladifs et blonds de Van Dyck, les princesses de Velasquez, les sobres messieurs de Port-Royal, les faunesses et les duchesses, les maréchaux et les ermites, les évêques obscurs et les comédiennes illustres, les

échevins, les favorites, les grands capitaines et les cardinaux qui montraient, dans l'écartement de leur pourpre, l'acier d'une cuirasse étoilée d'une croix au bout d'un ruban de moire bleue...

Mme Bottier-Damars déclara que ce n'était pas mal, que cela valait la peine d'être vu une fois, mais que, par exemple, ce n'était pas toujours convenable.

Elle cligna de l'œil et me dit à l'oreille :

— Vous pensez bien que ce n'est pas pour moi que je parle, c'est pour mes nièces. Elles sont encore demoiselles...

Les trois demoiselles, ahuries, respiraient largement, à présent, dans la cour du Carrousel. J'étais furieux, mais je pris congé en souriant. Avec leurs corsages houleux de blanchisseuses, leurs croupes solides de filles qui ont vécu sans corset et qui ont roulé des barils et traîné des caisses, Minnenwerf er, Bar-le-Duc et Crèmede-Menthe en savaient plus que je ne leur en avais enseigné.

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Il faisait tiède et il était quatre heures, l'heure charmante de ce premier jour de juin. Je décidai de m'asseoir sur un banc des Tuileries et de la goûter en paix, mais, à peine installé, au dos d'une enveloppe je me mis à écrire des vers.

Les amoureux sont tous les mêmes et la poésie est la langue naturelle de l'amour.

Certes, je sais tout ce qui manque .;i celle-ci, et il y a bien dix ans que je n'avais rimé. D'ailleurs ce n'est peut-être pa> si mal que je le pense ; on est souvent mauvais juge de ses propres ouvrages.

La voici :

A Berthe.

des chapeaux légers aux fleurs de mousseline, Certaines sont des lys dans un jardin mouillé : Et d'autres, mon amour, ont le charme effeuillé Qu'après l'orage on voit à la tendre églantine.

J'en sais dont le parfum emplit l'ombre et le soir, Et qui me font songer à de chaudes tempêtes ; Elles ont, celles-là, dans leurs ardentes fêtes, La tragique saveur d'un vénéneux fruit noir.

Mais la brune aux bras durs est toujours monotone. C'est un été brûlant que rien n'apaise... Vous, Par un midi fané d'octobre, triste et doux, Vous êtes, ô mon cœur, une rose d'automne.

Et vous êtes l'amour tel que je le chéris, Avec vos yeux sans joie et vos mourantes grâces, Avec vos bras de soie et vos épaules grasses Et vos seins délicats et si vite meurtris.

Blonde, charmante et lasse, on a toujours envie De vous dire : « Si vous sortez quand le soir vient Il fait humide maintenant, attachez bien Cette écharpe couleur d'anémone-sylvie...

Ces brides mauves sont divines... C'est heureux Cette nuance éteinte à côté de vos joues !... Vous ne pouvez porter que des robes très floues, Mais vous êtes ainsi telle que je le veux,

Et lorsque vous ôtez votre corsage pâle, Vos bas, un jupon blanc sur un fauteuil jeté, On doit croire vraiment, rose d'extrême-été, Que vous vous effeuillez, pétale par pétale...

J'ai serré ces vers dans mon portefeuille, je ne les montrerai à Berthe que plus tard

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et j'ai traversé la cour du Louvre et le pont des Saints-Pères au moment où le soleil jetait dans le fleuve miroitant sa rose de cinq heures.

J'ai suivi les quais jusqu'à l'Institut, sans m'attarder aux étalages des bouquinistes. On n'y trouve plus rien, à part le Voyage du jeune Anacharsis et ces innombrables volumes que les libraires appellent des comptes d'auteurs. Livres attendrissants et maladroits !

Des jeunes hommes les ont composés dans la fièvre du premier rêve de gloire. Les grands éditeurs les ont refusés sans les lire, puis, moyennant quelques centaines de francs, ils ont vu le jour à la vitrine d'une petite boutique déserte.

Quelle ivresse î Leur livre paraissait ! Paris était à eux. Puis les jours passaient, les journaux ne parlaient jamais de cet événement et les confrères célèbres, après avoir gratté la dédicace admirative, envoyaient ces pauvres ouvrages à la

morgue des bouquins, dans les boîtes des quais...

En passant sous les guichets de l'Institut je songeai qu'il ne m'aurait pas déplu d'être membre de l'Académie française.

Mon Dieu, j'ai quarante-six ans et je crois que j'aurais porté le frac vert avec une certaine allure. Les jeudis de réception, la voiture d'une amie très riche se serait arrêtée là. J'aurais lestement sauté sur le trottoir ; elle aurait appuyé, pour descendre, ses doigts lourds de bagues sur mon poing ganté de blanc, et devant les badauds éblouis, murmurant mon nom, je l'aurais guidée, à travers les couloirs humides et solennels, jusqu'à la salle des séances.

J'aurais été chancelier pour le trimestre en cours ; un romancier célèbre serait venu me féliciter au sujet de ma dernière pièce, et un auteur dramatique ne m'aurait entretenu que de mon dernier roman.

Le Monde illustré publierait des photographies de mon cabinet de travail : un

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immense hall plein de meubles anciens, de tapis et de bibliothèques, et on verrait mon portrait au Palais-Royal, entre ceux d'une belle sociétaire de la Comédie-Française et d'un premier ministre anglais.

On lirait mon nom dans les Déplacements et villégiatures du Figaro, les retours de septembre à Paris, les arrivées d'hiver à Cannes ou à Nice.

Mais à quoi allais-je penser?...

Je m'arrêtai devant une boutique de la rue de Seine où l'on vendait des journaux. Une femme en sortit, la marchande sans doute. Elle me dévisagea.

Où donc l'avais-je vue?

Mais, c'était...

— Jeanne !

— Claude !

Xous sommes demeurés pendant quelques secondes sans pouvoir ajouter quoi que ce soit à ces deux exclamations. Je devais avoir l'air stupide.

Jeanne ! Nous nous retrouvions là, après

plus de vingt ans ! Ma petite Jeanne, si pâlote et si blonde, qui me fit manger tant de gibelottes de lapin et de pommes frites ! Parmi toutes mes amies, c'est elle sûrement que j'avais le plus aimée, et elle était là : Mercerie, papeterie de V Institut l

Elle put parler la première. Dans ces sortes d'affaires, les femmes sont toujours plus fortes que les hommes.

— Entre un moment, je suis si contente de te revoir...

J'étais ému.

— Tu n'as presque pas changé, dis-je.

Je t'ai reconnue tout de suite... Tu as toujours ton grain de beauté près du menton... Tu te portes mieux, par exemple... J'ai souvent pensé à toi...

Elle me complimenta :

— Moi, je t'ai reconnu dès que je t'ai vu, mais ce que tu es chic ! D'ailleurs tu as toujours été très élégant, même lorsque... tu te souviens, quand on n'avait pas

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le sou? Et dis-moi, tu es certainement marié, toi aussi?...

Je ne la détrompai pas.

Elle était heureuse. Son mari, qui l'adorait, était employé à la Monnaie, le petit commerce marchait assez bien, et elle n'avait pas d'enfant.

Elle riait: Je la retrouvais dans les moindres gestes, dans le son de sa voix, et tous nos souvenirs se pressaient, toutes les choses que l'on croit mortes et qui reviennent au moindre appel.

Un rameau de lilas embaumait doucement l'humble boutique bien rangée avec ses casiers pleins de boîtes de papier à lettres, de crayons, de règles et de carni ! s, ses vitrines où étaient exposés des porhplume de nacre et des agrafes, des boud. et des canifs.

— Et ces messieurs qui dînaient avec nous, que sont-ils devenus? demanda-telle. M. Emmanuel Rombier? J'ai souvent regardé dans les journaux, mais on n'y a

jamais parlé de lui. Il m'impressionnait beaucoup. Et M. Nirgent? Je n'ai jamais vu son nom nulle part. C'était pourtant un grand journaliste. M'a-t-il fait du pied, au restaurant, celui-là ! Je ne te le disais pas parce que je ne voulais pas te fâcher avec lui, mais une fois, tu te rappelles peut-être que j'avais perdu un soulier sous la table?... Je l'avais laissé entre les siens en voulant me retirer... Tiens, c'était un soir où tu avais reçu de l'argent; tu m'avais offert un corsage vert que j'étrennais, et Rombier, qui ne faisait attention à rien, l'avait remarqué et m'appelait Jeanne Yéronèse... Et l'autre, tu sais, celui qui parlait toujours de la Commune?...

— François Labreux, dis-je. Non, Jeanne, je n'en ai revu aucun.

— Ah ! je crois qu'ils ne sont pas devenus bien célèbres. D'ailleurs ils étaient toujours au café. Tu te souviens de Franchie qui était si grasse, avec ses grains de beauté et ses fossettes? Elle est concierge,

carrefour de Buci. Et Luce qui était toujours nue dans l'atelier de la rue de Vaugirard. Elle est veuve d'un vieux monsieur très riche. Mon Dieu, comme il y a longtemps !...

Une jeune fille poussa la porte, et la sonnette eut un petit grelottement argentin au ras du plafond.

— Bonsoir, mâme Couvreur ; je voudrais deux bobines de fil rouge et une grande boucle pareille à celle que je pris avanthier.

Jeanne, active comme une abeille, dérangea des piles de cartons, grimpa sur un escabeau, et je vis qu'elle était encore coquette, que ses bas à jours étaient bien tirés, mais que sa jambe n'était plus aussi fine qu'autrefois.

Elle ouvrit son tiroir, rendit la monnaie, — elle avait une caisse, maintenant, — raccompagna la cliente en lui parlant d'un corsage qu'elle portait la veille, enjouée et souriante.

Le contenu d'un pot devait verser sur le fourneau, dans la cuisine.

Elle se précipita, et lorsqu'elle revint je lui dis :

— Et le lapin en gibelotte, Jeanne, l'aimes-tu toujours autant?

Des fossettes se creusèrent à ses joues.

— Xon, presque plus... Mais toi? Il me semble que tu ne le détestais pas.

— J'en avais horreur !

— Pourtant, c'est toi qui en réclamais.

— Oui, mais c'était pour ne pas te contrarier.

— Mon pauvre chou, que tu étais mignon, dit-elle avec sa voix de jadis. Tiens, embrassons-nous, mon mari sera ici dans dix minutes...

Je l'embrassai maladroitement, et elle me demanda d'entrer lui dire bonjour, lorsque je passerais.

Je le promis.

Je refermai la porte. La petite cloche tinta au ras du plafond et j'avais les yeux

pleins de vieilles larmes oubliées que je n'avais pas pleurées et qui devaient venir d'un dimanche de Robinson où nous nous quittâmes après une brouille puérile...

Dorénavant, j'éviterai cette rue. Un peu de ma jeunesse y est en prison dans les vitrines de cette boutique crépusculaire et bien rangée, parmi les canifs, les boucles de ceinture et le papier à lettres, au-dessous d'un pâle rameau penché de lilas de Paris...

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