‹ L'abdication de Ris-OrangisChapitre 12 sur 17 · LA MULE D'OR ET LES DEUX MAGOTS · texte numérisé non relu

LA MULE D'OR ET LES DEUX MAGOTS

Comme je me préparais à sortir, le lendemain, après le déjeuner, Prosper qui m'attendait dans l'antichambre m'arrêta :

— Si tu n'es pas trop pressé, veux-tu monter un moment chez moi, j'ai à te parler, et si cela ne te fait rien, nous allons prendre l'escalier de service.

A travers un long couloir, il me conduisit jusqu'à sa chambre.

Une porte était entr'ouverte, et dans un miroir encadré de pitchpin j'aperçus une femme, une bonne ou une cuisinière, très brune, qui se coiffait. Elle était en corset, et la glace indiscrète m'offrit un sein médaillé de bronze et deux bras nus levés autour d'un écroulement de cheveux crespelé.-.

Prosper qui n'avait rien remarqué mit sa clef dans la serrure et me fit entrer. J'étais chez lui.

— Mais, tu n'es pas mal du tout, fis-je par politesse.

La fenêtre à tabatière montrait un horizon de ciel bleu, de tuyaux de cheminées et de toits. Un lit de cuivre occupait un angle de la pièce, et, devant une belle commode ancienne ventrue, aux ferrures de cuivre, sur un tapis assez confortable, il y avait deux larges fauteuils de cuir.

— Je ne suis pas mal, répéta-t-il, pas mal du tout. Assieds-toi. J'ai voulu te faire mes adieux. Je pars dans cinq jours... Un peu d'alcool?...

Il ouvrit un cabaret et me versa dans un verre épais en cristal taillé de la fine dont l'étiquette était trois fois étoilée, comme la manche d'un général de division. Puis, il me tendit une boîte de havanes, et, nos cigares allumés, assis en face de moi, il continua :

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— Oui, je m'en vais. Tu as devant toi un homme qui en a assez et qui a découvert tout d'un coup que le bonheur est dans les voies communes. Ne fais pas cette figure. Je ne suis pas à plaindre. Le patron voulait me garder en m'ofïrant pour cela, en plus de ce qu'il me donnait, le traitement d'un professeur de rhétorique. Je n'en veux plus.

Mon cher, tu connais chez nous Y H oie l de la Mule d'Or ? Tu vois la vieille maison avec son balcon et sa treille, la poulie du grenier qui servait au temps du roulage, son immense cuisine où nous allions regarder tourner la broche?

Tiens, je sens d'ici l'odeur des cèpes en train de frire dans l'huile d'olive et le parfum de pommes et de pain chaud qu'on y respirait en entrant.

Eh bien, dans quinze jours, l'enseigne qui se balance au-dessous d'une guirlande de feuilles et de muscats d'Espagne portera une inscription nouvelle :

Hôtel de la Mule d'Or

Prosper Barbelan

propriétaire.

Le fonds nous a coûté quarante mille francs et il nous en reste juste le double. Je dis : nous, parce que j'épouse Palmyre après-demain et que je m'en vais avec elle. J'ai trente-neuf ans, elle en a vingthuit. Voilà l'histoire.

Il secoua les cendres de son cigare.

— Tu penses certainement que je suis devenu fou, moi qui ne pouvais pas sentir la campagne. Je te répète que j'en ai eu brusquement assez de m'appeler Baptiste ou Jean quand je m'appelle Prosper, de changer de nom comme un simple roi ou un vulgaire pape, et de parler toujours à la troisième personne.

Tu ne réponds rien, ne me donnerais-tu pas raison?

— Je t'approuve, lui dis-je, et moimême je vais me marier. Je ne t'en avais

point fait part encore parce que la chose est récente, mais tu es le premier à qui j'en parle.

Si je suis heureux, Prosper, c'est grâce à toi ; je te dois tout...

Il m'arrêta d'un geste de sa main soignée où son cigare mettait un rubis ardent :

— Cela ne compte pas, mon vieux, c'est le hasard seul qui a tout arrangé...

Il me versa un autre petit verre.

La fenêtre était une immense toile bleue, sans une ombre. Des hirondelles la traversaient d'un vol oblique. Le bruit des voitures qui remontaient ou qui descendaient l'avenue des Champs-Elysées arrivait assourdi, lointain et continu. Un maçon chantait en plein azur, sur le toit de la maison voisine. Il avait une voix assez agréable et j'écoutais sa chanson :

Pourquoi sont-ils toujours

Si doux, les yeux des femmes ?

D'azur ou de velours , Ils ont bientôt grisé nos âmes.

Pourquoi faut- il un jour Céder à leur promesse ?

Pourquoi faut-il à leur caresse Se laisser prendre à son tour ?

— Sais-tu ce qui m'amuse le plus?

reprit Prosper, c'est de songer à l'argent avec lequel j'ai payé l'honnête et provincial Hôtel de la Mule d'Or.

Personne ne s'en douterait. Heureusement qu'il n'a pas d'odeur, car il sentirait alors les plus étranges et les plus incroyables parfums du monde.

Il y a dans cette somme les gages que me payait irrégulièrement Francis Gentelle, le romancier mondain, et les pourboires de Gloria Sabioncella, une cantatrice milanaise qui avait hérité d'un brasseur anglais et qui s'était toquée du patron.

Elle arrivait, celle-là, à des heures impossibles, couverte de bijoux royaux, en coup de vent et cassant les sonnettes.

« Lé maestro est chez loui? Introdouisezmoi... »

Elle me glissait toujours cinquante francs pour que je l'introdouise chez lé maestro qui était parfois furieux, mais qui ne me mettait pas à la porte parce qu'au fond il m'aimait bien et qu'il me devait toujours six mois.

Les billets que la diva tirait de son sac aux mailles d'or et qui avaient voisiné avec ses flacons et ses boîtes à poudre avaient un parfum violent et sucré que je n'ai jamais pu reconnaître.

Une nuit chaude et molle d'Italie, mon cher, parmi des œillets et des magnolias...

Il y a dans cette somme les louis que laissaient sur le plateau les altesses à qui je servais du Champagne, et que j'étais obligé de ramasser respectueusement sous la table, de déshabiller et de coucher ; des géants à favoris poivre et sel qui avaient des couronnes brodées sur leurs chemises et des uniformes rouges tout cliquetants de croix dans leurs innombrables malles.

Tu te souviens du grand-duc Yvan dont on ne retrouva que le bonnet de fourrure après un attentat révolutionnaire ? Eh bien ! celui-là, j'ai dû l'endormir une nuit comme un enfant.

En compagnie de deux filles, il avait fait un peu trop de noce au Royal-Palace ; il revenait d'un dîner officiel à l'Elysée, un dîner de gala avec des toasts écoutés debout et la musique de la Garde républicaine. Il était en grande tenue avec tous ses ordres et ses cordons parce qu'il avait été impossible de le dévêtir.

Il me tenait par le cou et ne voulait pas me lâcher. Le vieux bougre était musclé comme un lutteur. Il criait des mots que je ne comprenais pas, en riant aux éclats. Je voyais près de mon visage ses yeux pâles et froids, son crâne chauve qui luisait, et il me soufflait son haleine qui sentait le tabac et le kummel. Il était là, cet impérial poivrot, sans défense, que les nihilistes avaient cent fois voulu suppri-

mer et qu'ils accusaient d'avoir organisé des massacres.

Une des deux fdles était ivre et malade, l'autre grelottait, presque nue, au fond du lit...

Et j'ai vu d'autres types plus extraordinaires encore qui m'ont permis d'amasser pièce à pièce le magot : la maharami voilée qui arrivait du fond de L'Inde pour assister aux obsèques d'Edouard VII et qui apportait des poulets que l'on jetait vivants dans des chaudières pleines d'une eau sacrée dont on traînait vingt barils dans ses bagages ; les ras abyssins qui faisaient griller leur côtelette au milieu d'un salon Louis XV, accroupis autour d'un brasero, comme en pleine brousse.

Ceux-là s'égaraient derrière les tentures et les rideaux qu'ils prenaient pour les water-closets !

L'état des appartements à trois mille francs par jour valait le coup d'œil après leur départ.

Tu n'imagines pas ce qui peut se passer dans un Palace.

Un fleuve d'or y roule des malheureux et des fous, et des vices, mon cher, dont le plus louche voyou n'a aucune idée.

Puis, avant de rencontrer ces excellents et candides Bottier-Damars, j'ai fait d'autres places encore.

J'ai été maître d'hôtel chez la comtesse Illyssia.

Son premier mari, un sous-officier de cosaques, l'avait pendue dans une grange du Caucase et un de ses amants arriva à temps pour la sauver, à demi étranglée, mais elle dut s'enfuir. Elle épousa, en Italie, le prince Demétrius Donatello qui l'avait trouvée je ne sais dans quel bouge, et enfin il paraît qu'à la mort du vieil Italien dont elle héritait, elle fut épousée par celui dont elle portait le nom et que je ne vis jamais.

Elle était belle, mon vieux, étrange et

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belle à faire s'entr'égorger deux frères à coups de couteau.

D'ailleurs, elle est morte à Venise de façon assez mystérieuse et peu naturelle.

Pour me donner ses ordres, elle me faisait venir dans sa chambre ou dans son cabinet de toilette, et elle composait le menu d'un dîner de gala, presque nue, s'habillant devant moi comme si j'avais été son chien ou sa femme de chambre. Elle avait des

seins de marbre, un dos creux et fauve de lionne et des jambes, des jambes d'écuyère, musclées et fines, toujours gantées de soie blanche palmée d'or.

Elle avait voyagé en Chine, et je l'entendis une fois, à table, parler d'un supplice effroyable auquel elle avait assisté dans une prison de Pékin, avec des yeux qui me firent peur. J'ai trouvé dans sa chambre, certains matins, des filles en cheveux qu'elle ramassait sur les boulevards extérieurs...

En sortant de là, j'ai servi chez le baron Doche. noblesse pontificale. Je n'y suis pas resté longtemps, je serais mort d'ennui. Le salon ressemblait à un ouvroir, les bougies des candélabres étaient pareilles à des cierges : on se serait cru dans le parloir d'une des innombrables œuvres que dirigeait le vieux, et quand j'avais fait quelque travail pénible, j'avais l'impression d'avoir gagné des indulgences pour l'enfer ou le purgatoire.

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Tu vois qu'il y a même des pièces du pape dans la somme que j'ai donnée à maître Blondel. le notaire du Castellet.

Tu comprends maintenant pourquoi j'ai été tout d'un coup écœuré lorsque j'ai songé sérieusement à cette existence.

Je vais être libre, et avec les pourboires parfumés de la Gloria, avec ceux des altesses alcooliques, des maharamis qui mangeaient des poulets bouillis dans l'eau du Gange, des ras abyssins, des princes persans, des comtesses cosaques, de tous les toqués et de toutes les folles, j'ai acquis la Mule d'Or, son balcon et sa vieille treille de muscats, son jardin plein d'oseilles, de tournesols et de rosiers, et je ferai le cassoulet, les jours de foire, et les gros propriétaires dont on détellera la voiture devant la porte me serreront la main en entrant et m'appelleront par mon nom.

Palmyre sera la belle hôtelière, la belle Mme Barbelan. C'est une jolie fille et nous nous aimons beaucoup.

Dans la vaste cuisine où elle surveillera les servantes, elle fera très bien avec un corsage blanc dont les manches transparentes gazeront à peine ses bras robustes et ronds.

L'hôtel est achalandé depuis plus d'un siècle. Je n'y veux rien changer. On y mangera des plats de chez nous, je garderai les anciennes assiettes à fleurs et je mettrai moi-même mon vin en bouteilles.

Voilà tout ce que j'avais à te dire...

Je lui donnai raison et je promis d'aller passer huit jours à la Mule d'Or, avec ma femme, à la saison des bécasses.

Comme je désirais descendre féliciter Palmyre à sa cuisine, Prosper me dit :

— Tu la verras demain, elle est chez sa couturière. D'ailleurs je compte que tu voudras bien me servir de témoin.

Pendant que nous sortions, le maçon qui s'était rapproché de la croisée, reprenait sa romance sur les toits :

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Pourquoi sont-ils toujours

Si doux, les yeux des femmes ?

En traversant l'avenue des Champs- Elysées, près du rond-point, je fus obligé de m'arrêter sur un refuge, à cause des voitures.

J'y rencontrai Pierre Malglaive, le romancier qui n'aimait pas les Femmes Savantes de Molière.

— Ah ! vous êtes obligé d'atterrir sur ce récif, vous aussi, me dit-il en me serrant la main. Je n'ai jamais tant vu d'équipages. Il est vrai que l'après-midi est adorable...

L'Arc de l'Étoile s'enlevait au fond de l'immense avenue dans une lumière bleue, et il semblait que le beau soir fleuri, glorieux, puissant et doux avait passé, comme un vainqueur, sous cette porte triomphale.

Pierre Malglaive me montra un espace

libre où il était à peu près possible de se faufiler.

— Je crois que nous pouvons quitter notre île déserte, venez vite... Là... nous voici sur le trottoir... Vous allez de ce côté? J'y vais aussi. Faisons route ensemble si cela ne vous gêne pas. Je cherchais un sujet pour une longue nouvelle qu'on me demande, et je n'en trouve pas. Il fait trop beau. Je ne peux travailler qu'à la lampe, quand il pleut, les rideaux fermés. Vous ne connaissez pas ces angoisses? Je vous envie et vous êtes bien heureux... Il paraissait vraiment désolé. Je le regardai en souriant.

— Mais, mon cher Malglaive, un écrivain de votre talent n'a pas besoin de sujets ; vous n'êtes pas un auteur de romans-feuilletons. Essayez de raconter en plus de deux lignes l'histoire de Madame Bovary : une jeune femme de province qui s'ennuie, trompe son mari et se suicide. C'est tout !

Le tailleur Staube, disait Henri Heine, fait payer le même prix pour un costume, qu'il fournisse ou non le drap. Il ne tient compte que de la façon. L'étoffe, il la donne pour rien. Vous connaissiez cela, n'est-ce pas? Je vais à présent vous conter une petite histoire que j'ai lue je ne sais plus où, par exemple.

Un matin, vers dix heures, Alexandre Dumas le fils, qui était encore couché, reçut la visite d'un ami qui se versa un verre de porto et qui offrit au maître qu'il venait taper un sujet de pièce.

Alexandre Dumas, qui n'avait pas beaucoup d'imagination parce que son père en avait trop gaspillé, avança la somme, ravi, et écouta.

— Voici, dit le visiteur, un jeune homme aime une jeune fille qui l'aime, mais les parents des deux amants ont des opinions différentes. Enfin tout s'arrange et cela finit par un mariage...

Dumas, furieux cria :

— Tu viens m'éveiller à cette heure pour te moquer de moi ! Rends l'argent !

— Mais, mon vieux, répondit l'ami vexé, tu es difficile. Je t'ai donné le sujet du Cid !...

— C'est charmant, dit Pierre Malglaive, et vous avez raison. Le sujet n'est rien dans une œuvre d'art, c'est l'atmosphère qui importe. J'ai peur que tout ce qui n'est ni le Cid ni Madame Bovary ne soit Rocambole. les Mystères de Paris ou les Deux Orphelines.

Votre histoire est infiniment amusante.

Je vois Dumas le fils, comme vous l'appelez, dans sa chambre ; sa belle tête ravagée et frisée de vieux corsaire qui serait devenu ministre de la marine, sur un oreiller de dentelles. Un pantalon était jeté au dos d'un pouf de soie rouge ; sur un guéridon d'acajou, un gant blanc pendait hors d'un chapeau de haute forme ainsi qu'un grand lys flétri au bord d'un vase noir ; des cartes de visite s'éparpillaient

entre une boîte de cigares et un cabaret à liqueurs. On pouvait lire sur la table de nuit que la princesse Mathilde priait M. Alexandre Dumas de venir déjeuner à Saint-Gratien. Une terre cuite de Carpeaux décorait la cheminée de marbre rouge, et entre le buste et les flambeaux il y avait quelques portraits de dames ou de demoiselles aux camélias, et encore des cartes de visite, des cigares et des photographies de chez Nadar. Ah ! votre histoire est drôle comme tout î...

Je lui montrai un hôtel devant lequel nous passions, et je lui fis remarquer que c'était là que l'empereur allemand devait déjeuner en août 1914.

Il haussa les épaules.

— Il y a des choses impossibles, fit-il. Imaginez-vous celle-là : le kaiser suivant ce chemin que nous venons de suivre, à cheval, avec les kronprinz de Prusse, de Bavière, de Saxe et le grand étatmajor derrière lui?

Dans la lumière éclatante de ce jour d'été, il se serait accoudé à ce balcon, on aurait vu aux fenêtres son prince impérial louche et falot comme un clown tragique, et les grosses moustaches du dogue Hindenburg, et le glabre visage de sorcière du vieux feld-maréchal de Haesseler, sinistre et irréel comme le fantôme grotesque de de Moltke, et les von Klûck, les Mackensen et les Biilow ! Et la table aurait pu être servie pour eux avec des plats et des vins de France ! Je crois que j'aurais préféré, et Dieu sait si je l'aime, voir flamber Paris.

Mais j'étais tranquille. Il ne serait venu là que sur un brancard avec un petit trou de drap brûlé à sa tunique et du sang sur ses croix de fer et ses aigles noirs de première classe.

Ah ! cher ami, la voix sèche et déchirante des canons de la Marne est le bruit le plus sublime du. monde...

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Mon compagnon m'entraîna jusqu'au boulevard Saint-Germain et voulut m'ofirir un bock au café des Deux-Magots.

Le soir qui descendait était délicieux.

A côté de nous, des jeunes gens qui sortaient de l'École des Beaux-Arts riaient avec des modèles ; la terrasse sentait le tabac, la bière et la poudre de riz. Un vieil homme arrosait la chaussée, et de la statue de Diderot assis dans un fauteuil, entre des marronniers, on ne voyait que les mollets et les souliers de bronze.

Devant le socle de pierre, une jeune femme qui sans doute attendait quelqu'un, tirait à chaque instant une montre minuscule qu'elle regardait et qu'elle remettait ensuite dans son corsage.

La montre tiédie à la chaleur douce de sa gorge devait battre contre son cœur anxieux, sur la soie tendue d'un sein gonflé.

Son visage s'épanouit brusquement.

Un homme qui arrivait lui prit le bras et l'entraîna vers la rue de Seine.

Elle se frottait contre lui, elle riait, et son mari s'ennuyait certainement, à cette heure, devant son bureau.

Si j'avais été l'amant de cette femme, je l'aurais invitée à faire une promenade sur

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les quais, à goûter paisiblement la soirée charmante et je ne l'aurais point emmenée dans une triste et obscure chambre d'hôtel dont le lit craque.

Pierre Malglaive me toucha le coude.

— Regardez, Anatole France !

Grand, la tête un peu penchée, vêtu d'un paletot de ratine bleue, coiffe d'un chapeau mou et plat, un sourire mélancolique sous sa moustache blanche, M. Anatole France passa.

11 venait du cote de Saint-Germain-de=- Prés et il remontait le boulevard.

Derrière lui, par un hasard de la rue, on aurait cru que tous les personnages qui vivent dans ses beaux livres lui faisaient cortège.

Un monsieur à barbe grise et à binocles, qui portait une serviette de maroquin, avait la silhouette chétive de M. Bergeret. 11 écoutait respectueusement un grand vieillard dont les cheveux s'échappaient en molles boucles d'argent d'un chapeau de

haute forme et dont la redingote était fleurie à son revers d'une rosette rouge. Il s'appuyait sur une canne à bec de corbin comme M. Sylvestre Bonnard, de l'Institut. Barbu et farouche, avec un canotier d'été et un pardessus d'hiver, M. Mazure, l'archiviste-paléographe, lisait en marchant un journal socialiste, sans voir une dame blonde dont le lampion de paille qui s'ornait d'une grappe retombante de glycine était pareil à celui de la jolie et légère Mme de Gromance, ni un prêtre à la soutane fine, gras et digne, qui pouvait bien être l'abbé Guiirel venu à Paris pour obtenir le siège du bienheureux saint Loup et l'évêché de Tourcoing...

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