LE VOYAGE
Comme je m'apprêtais à sortir ce matinlà, le facteur m'apporta une lettre recommandée.
Pendant que je signais son registre, je lisais sur l'enveloppe : Étude de M* Blondel, notaire. Le Casiellel (Loi-ci- Garonne). Monsieur Claude Solanle, 73, rue de Babylone, Paris (Seine).
Il me fallut donner un pourboire au bonhomme, le reconduire jusqu'à la porte. Cela n'en finissait pas et j'avais la fièvre.
J'ouvris ma lettre dans le couloir :
« Le Casiellel, 9 juillet « Monsieur, « Voire tante, MUe Aurélie Solante, est dêcédée dans sa propriété de Combepierrest
le 5 courant, vous laissant par testament une somme de vingt-neuf mille six cents francs, la maison et les terres sises au dit lieu.
« Un acquéreur s'est présenté en mon élude et désirerait être mis en rapport avec vous au cas où vous vous décideriez à vendre.
« Croyez, monsieur, à mes salutations les
plus distinguées.
« Blondel, notaire. »
Je consultai un indicateur. J'avais un train le soir à huit heures trente, et j'allai m'excuser auprès des Bottier- Damars. Je leur dis que j'étais obligé d'arranger sur place quelques vieilles affaires de famille, à propos de mon mariage, et que je reviendrais dans quatre jours.
— Rien de grave, au moins, s'inquiéta M. Bottier-Damars, parce que vous savez, entre nous, il ne faudrait pas se gêner...
11 avait sincèrement beaucoup d'estime pour moi et je le rassurai.
En prenant congé d'eux, Mme Bottier- Damars m'avoua qu'elle était très embarrassée pour faire un cadeau convenable à ma fiancée. Aristide, à mon retour, se
chargerait de la chose et nous achèterions ce que nous voudrions...
En sortant de chez eux, j'allai annoncer la nouvelle et mon départ à Berthe.
Elle était seule et elle drapait un voile
de gaze autour d'une forme de paille dorée.
Je lui montrai la lettre du notaire et je lui sus gré de me parler seulement et discrètement de ma tante.
Pour moi, j'étais bien excusable de ne pas songer comme il convenait à la défunte.
Je ne l'avais vue que deux ou trois fois, étant petit, et je me souviens à peine d'une vieille demoiselle qui m'apportait des pommes dans un panier.
Mon père l'appelait toujours « cette pauvre Aurélie », et elle ne venait presque jamais à la maison. Je sais qu'une fois elle m'embrassa en pleurant. Le grand air de septembre avait glacé, pendant le trajet en carriole de Cembepierres au Castellet, ses joues rouges. Je n'avais pas d'autres souvenirs, des larmes silencieuses de vieille fille, des joues froides, lisses comme les pommes de sa corbeille et parfumées comme elles, me semblait-il.
Je racontai tout cela à Berthe.
— Claude, me dit-elle, en me tendant ses
lèvres, revenez vite ; je ne pourrais plus vivre sans vous à présent.
Installé dans mon compartiment, je regardais tranquillement le tumulte de la gare.
Les Français sauront voyager lorsqu'ils ne feront pas du moindre départ un événement extrao- ainaire.
Des gens s'affolaient, encombrés de valises et de cartons, puis, assis sur les banquettes, ils s'apercevaient qu'ils avaient oublié des choses essentielles et des ménages se le reprochaient aigrement.
Lorsque le train s'ébranla, un couple congestionné et chargé de paquets qui arrivait trop tard, considéra le convoi qui s'éloignait avec un tel effarement que je dus éclater de rire.
Il faut savoir manquer le train avec décence, et ne pas faire la joie du gendarme de planton et des employés.
Un jour d'été, cette petite mésaventure m' advint dans une sous-préfecture de province, et je me contentai de demander à un homme d'équipe l'heure du prochain train pour Paris.
Il ne passait qu'à minuit vingt et on était au commencement de l'après-midi.
Je laissai ma valise à la consigne et je sortis.
Je trouvais charmant de m'en aller ainsi tout seul vers cette petite ville paisible où je ne connaissais personne et que je n'avais jamais vue.
L'avenue de la Gare, voûtée de très vieux arbres, me conduisit jusqu'à une place entourée de magasins et de cafés. Je me fis raser chez un coiffeur et je fus m'asseoir pendant un instant sur un banc du jardin public.
A l'ombre, devant les pelouses, de jeunes mamans vêtues de toilettes claires et coiffées de chapeaux de soleil ou de charlottes aux roses de mousseline, faisaient de la
broderie en surveillant Nine, Toto et Mimi, les éternels bambins qui font les mêmes pâtés de sable dans tous les squares de la vieille Europe.
Une musique militaire jouait au loin.
Je fis ensuite un tour de promenade.
Je longeai un pan de rempart écroulé, assailli par des ronces et des herbes, un mail plein d'ombre et fraîchement arrosé. Un vieil homme lisait sur un banc de pierre ; un orphelinat passa ; des enfants s'écrasaient le nez contre les vitres ; une jeune fille qui cousait derrière sa croisée ouverte me livra le bleu candide d'un regard étonné. Je surpris quelques intérieurs : un salon aux meubles recouverts de housses, un bouquet dans un \ blanc, sur le tapis d'une table, des photographies dans des cadres de peluche, une bibliothèque vitrée.
Devant une villa fermée dans laquelle on jouait du violon, une femme, grande, mince et très brune, en robe rouge, était
debout sur un perron aux rampes d'hortensias...
Je pris un apéritif au Café Riche et je vis défiler toute la ville.
A côté de la mienne, une table était réservée.
J'étais sûr de connaître quelques habitués de l'établissement. Ils arrivèrent et j'appris leurs noms au hasard d'une partie de manille. Le docteur Quérel avait ordonné la montagne, la montagne pas la mer, à Mlle Paulette Gigoux... M. Lannier héritait de sa bellemère...
Le percepteur, un petit homme gras, regardait la pendule à chaque instant.
Sa femme ne devait pas plaisanter avec l'heure des repas.
Lorsqu'ils s'en allèrent, je m'étonnai presque qu'ils ne m'eussent point serré la main...
Une gazette locale qui traînait me mit au courant de la vie publique de la ville :
le kiosque à musique avait besoin de réparations, pourquoi ne s'y décidait-on pas? La toiture du marché devait être refaite. A quoi songeaient les édiles? Le clergé se perdait en intrigues souterraines, et, au théâtre municipal, on donnait le soir même Manon.
Je m'y rendis après le dîner, et je sortis à onze heures trois quarts pour reprendre ma valise et mon train. J'avais passé une journée délicieuse. Eût-il mieux valu
me lamenter?
La nuit était venue dans le wagon qui m'emportait vers le Castellet, et j'étais seul avec un vieux monsieur qui, je le devinais, n'avait aucune envie d'engager la conversation et qui lisait obstinément un journal du soir.
Les troisièmes classes sont meilleures filles ; on s'y eonnaît tout de suite.
— Jacquot, fais attention. Ne grimpe pas sur la banquette, tu salis la jupe de la dame.
— Oh ! ce n'est rien, il n'y a pas de mal. Quel âge a-t-il?
— Huit ans le vingt du mois prochain, madame, mais il grandit beaucoup.
— Moi, j'en ai perdu un qui aurait son âge...
On compatit. L'ombre d'un petit mort a passé... On apprend encore que votre voisine va faire arracher une dent. Elle la montre. C'est toujours grave, n'est-ce pas, d'al 1er chez le dentiste, mais elle souffrait trop et elle s'est décidée ce matin. Tant pis...
Et le voyage qui, silencieux, eût été une marche au supplice, devient supportable en bavardant.
Je ne connus le son que rendait mon compagnon taciturne que lorsqu'il ronfla, puis je m'installai moi-même assez confortablement et je me mis à rêvasser avant de m'endormir.
Je songeai à un ami de mon père qui ut marié de la plus étrange façon.
Il allait de Paris à Nice avec sa maî-
tresse, une fille qui lui faisait une existence de forçat et qu'il n'arrivait pas à quitter.
Après une nuit passée dans son compartiment, il sortit dans le couloir du wagon. Elle dormait encore.
Le train s'immobilisa devant le jardin plein de tournesols d'une petite gare poudrée de poussière blanche, malgré son rideau de cyprès, comme un moulin.
Un employé annonça trois minutes d'arrêt.
Il baissa la glace de la portière et regarda. A une fenêtre entourée de glycines et de lierres, une jeune fille en corsage rose se coiffait devant son miroir.
Elle vit le jeune homme et elle sourit. Elle était fraîche comme l'aube dans ce cadre de feuillage et de fleurs.
Il n'hésita pas.
Il rentra dans le compartiment. Son ennemie lourde et molle de sommeil n'avait pas bougé. Il s'aperçut pour la première fois qu'elle n'était pas très belle ainsi.
Un peu de salive mouillait le coin de sa bouche, des mèches de cheveux barraient son front têtu et sa joue. Il atteignit sa valise, mit quelques billets de banque dans le sac à main qui était près d'elle, et au moment où le train repartait, il sauta sur le quai de cette station perdue dont il ne savait même pas le nom.
Deux mois après, il épousa la grande enfant souriante de la croisée aux glycines et il n'entendit plus parler de l'autre.
Les choses qui paraissent invraisemblables et impossibles sont parfois les plus simples à exécuter, mais on n'a qu'une seconde pour sauter du marchepied sur le quai, et c'est ce geste qu'il faut savoir
faire...
Lorsque je m'éveillai, le lendemain, je n'eus que le temps de bâcler une rapide toilette au lavabo. J'étais arrivé.