‹ L'abdication de Ris-OrangisChapitre 15 sur 17 · XIY LA MAISON MORTE · texte numérisé non relu

XIY LA MAISON MORTE

Pour aller d'Agen à Castellet on doit prendre une vieille petite diligence.

Je la trouvai devant la gare où elle •itait comme autrefois, à l'heure du train.

C'était toujours la même caisse de bois jaune. Je constatai avec plaisir qu'on n'avait pas remplacé la glace brisée du fond et que l'intérieur de l'antique patache avec son velours grenat et ses clous à têtes dorées ressemblait encore à celui d'un carrosse de manège forain.

Je cherchai Mabraille, le conducteur, mais devant les deux chevaux pommelés il n'y avait qu'une jeune femme.

Elle s'approcha :

— Bonjour, monsieur. Vous allez sans doute au Castellet? C'est moi qui fais

la correspondance depuis que mon oncle ne vient plus.

— Mabraille est donc malade, Thérésou?

Elle me regarda, étonnée.

— Oui, le vieux ne va plus, mais je ne vous remets pas... Oh ! si... attendez... monsieur Claude !...

Nous nous serrâmes la main. La sienne était petite, sèche et dure.

— Ah ! par exemple ! quelle surprise, s'exclama-t-elle ; mais j'y suis, vous venez pour la succession de cette pauvre Aurélie. Nous allons partir. Je vais jusqu'aux bagages et je reviens. Il n'y aura pas de voyageurs aujourd'hui.

Je reconnaissais spontanément les choses et les êtres auxquels je n'avais même plus songé depuis quinze ans.

Jadis, la diligence qui faisait le service du Castellet à Agen était conduite par Mabraille, l'unique célibataire de la commune. Il ramenail lesvoyageursà l'hôtel do la Mule d'Or et il apportait le courrier à la poste.

C'était un grand gueusard qui nous offrait un abricot dont il avait remplacé le noyau par une cigale qui chantait dès qu'on essayait de mordre dans le fruit tiède.

Thérésou, sa nièce, était comme aujourd'hui brune, ambrée et mince et elle ressemblait à une de ces bohémiennes qui campent devant les remparts d'Aigues- Morte ou sous une arche du Pont du Gard.

Elle n'avait pas d'autres parents que Mabraille, et sa vertu était, paraît-il, assez endommagée. Lorsqu'elle revint, je lui offris une tasse de chocolat à la terrasse d'un café voisin, puis j'allumai un cigare et je m'assis à côté d'elle, sur le siège.

Le soleil était déjà chaud et les chevaux allaient presque au pas entre les grands platanes de la route blanche et dure comme du marbre.

— Et vous n'êtes pas mariée, Thérésou?

— Moi, monsieur Claude, et avec qui vouliez-vous que je me marie? Avec Miraclou qui va à la journée? avec Perdigal

qui éborgna sa femme un soir où il était ivre? avec Roudille qui ne songe qu'à pêcher à la dynamite et qui a fait déjà de la prison? Voilà mes anciens soupirants. Non, voyez-vous ces beaux partis?

Elle effleura les croupes pommelées du bout de son fouet.

— Non, non, je suis bien plus heureuse ainsi. Dites donc, Prosper Barbelan a acheté la Mule d'Or ; il sera au Castellet dans une semaine. Il y a bien quinze ans que vous n'étiez venu, n'est-ce pas? Le pays n'a guère changé. C'est à peine si les gens meurent lorsqu'ils sont trop vieux. Il y a cependant cette pauvre Sylvie, vous savez, Sylvie Rosarieux, qui est morte cette nuit. On la mène au cimetière demain matin...

Sylvie Rosarieux ! Elle avait mon âge et nos mères songeaient à nous marier.

Je ne l'aimais pas. Elle était triste, maladive et laide, mais elle avait peut-être fait elle-même le rêve de nos parents.

Je l'avais revue quand j'étais venu au Castellet pour l'enterrement de mon père. Elle avait déjà l'aspect d'une très vieille fille ; ses cheveux étaient tout gris et elle ne bougeait pas de sa chaise, derrière la fenêtre fermée où elle tricotait.

Un dimanche, je la croisai sur la place, à la sortie de la messe, et nous échangeâmes de vagues propos. Sur son corsage plat, elle portait le ruban bleu des Enfants de Marie qui me semblait une décoration, le grand cordon de l'ordre du célibat. Pauvre Sylvie!

A présent, je reconnaissais les moindres aspects du paysage : un mamelon d'argile, un rocher à l'horizon, sur une crête, deux peupliers, une maison en pleins champs, et brusquement, au tournant de la route, les fumées du Castellet montèrent à travers les arbres noirs.

x\près avoir fait un peu de toilette dans la chambre que j'avais retenue à la Mule

d'Or, je me dir gea ivers l'étude de Me Blon-

del.

Le soleil de onze heures en fourbissait les panonceaux de cuivre rouillé.

Je ne retrouvai pas, à côté, la maison où j'étais né. On avait transformé le rezde-chaussée. A la place de la petite fenêtre d'où je regardais la rue, quand j'étais enfant, il y avait une immense glace derrière laquelle étaient exposées des bicyclettes.

J'aimais autant ce changement, cela m'eût fait trop de peine de revoir la vieille croisée, au-dessus du banc de pierre, et la porte au seuil disjoint où je jouais aux billes.

Me Blondel accourut lui-même à mon coup de sonnette.

Malgré la chaleur, il était coiffé d'une calotte de velours, et il avait une jaquette d'alpaga et une cravate blanche sale.

Veuf depuis longtemps, il vivait avec sa fille Paule, une grande brune d'une beauté

DE R1S-0RANGIS 295

hardie et tragique. Elle ne se mariait pas. On disait qu'elle avait eu une aventure, à Toulouse, avec un officier de dragons. Me Blondel était un homme triste, scrupuleux, taciturne et fort maniaque, qui ne prononçait que des paroles indispensables. Nous abordâmes tout de suite l'affaire qui m'amenait au Castellet. Elle n'était pas compliquée. Je pris connaissance du testament et il me compta sur sa table les vingt-neuf mille six cents francs qui me revenaient. Puis, il s'excusa de me laisser seul ; il allait envoyer sa servante chez M. Malibert. un propriétaire, nouvellement installé dans le pays, qui désirait acquérir Combepierres.

Un papier vert tapissait toujours l'étude moisie qui sentait les pommes aigres et les vieux papiers. Entre deux bibliothèques, bourrées d'actes et de minutes, il y avait toujours une gravure représentant Gambetta étendu sur un catafalque drapé d'étendards et veillé par des mobiles et

des femmes symboliques : l'Alsace, la Lorraine et la République en deuil.

M. Malibert ne tarda pas à arriver.

Nous décidâmes que sa voiture serait à deux heures devant l'hôtel de la Mule d'Or et que nous irions en compagnie de Me Blondel jusqu'à Combepierres. Midi sonna.

La voix du vieux clocher n'avait pas changé, et je sortis de l'étude obscure.

En saluant le notaire, sur le seuil, j'aperçus M»* Paule, et je dus lui présenter mes hommages.

Elle revenait du jardin, très grande, avec son dur visage d'héroïne passionnée, et ses immenses yeux noirs qui faisaient toujours un rêve impossible à réaliser.

Le courant d'air du couloir plaquait son peignoir contre son corps et le sculptait. Elle était vraiment étrange et belle. Elle devait avoir trente ans ; un léger duvet bleuissait les coins de sa lèvre sanglante, et comme elle avait eu chaud,

uL R1S-OHANGIS 297

au soleil, et qu'elle était très brime, une odeur poivrée qui émanait d'elle parfumait l'ombre fraîche du corridor.

En me lovant de table je vis le vieux Mabraille sur le banc, devant la porte, au-dessous de la treille de muscats d'Espagne. Il suçait une pipe uoire qui devait

être éteinte et qu'il serrait dans sa main à demi paralysé.-.

— Eh bien! Mabraille, lui dis-je. tu ne me reconnais pas?

Il tendit son visage que salissait un poil blanchâtre de barbet.

— Parlez plus fort, me conseilla Thérésou qui sortait de la cuisine, il est un pou sourd.

— Mabraille, criai-jr* à son oreille, tu ne te souviens plus dos abricots dans lesquels tu mettais une cigale?

Un éclair de malice passa dans ses yeux d'étain.

= — Ah ! oui... murmura-t-il, en essayant

de sourire... les abricots... les cigales... Tu es le petit Solante... tu ne dois pas être tout jeune; quel âge as-tu, mon garçon?... Moi, je suis là, tu vois, depuis six ans... J'ai peut-être bu trop de gouttes dans mon temps... Thérésou, bourre un peu ma pipe...

Je lui offris un cigare et je lui fis apporter un verre d'armagnac.

— Ah !... le petit Solante... les abricots... les cigales... répétait-il... oui... oui...

La voiture de M. Malibert s'arrêta devant la porte. Je grimpai à côté de lui et nous partîmes pour Combepierres.

Personne n'avait pénétré dans la maison où ma tante Aurélie était morte après une humble vie tranquille et sans bonheur.

La porte et les volets en étaient clos.

Me Blondel tira une clef de sa poche et nous entrâmes dans la vaste cuisine.

Il était quatre heures, et un rayon de soleil qui nous avait devancés polissait déjà

le métal des bassines près de la cheminée.

Le notaire seul était venu quelques fois à Combepierres ; heureusement Berthière, la femme du métayer, qui nous avait vus, se présenta.

Lorsqu'elle sut que j'étais le neveu de son ancienne maîtresse, elle me fit visiter la maison.

— Voici, monsieur, la chambre où cette pauvre demoiselle est morte.

Elle poussa les persiennes et le jour inonda la pièce qui sentait le feu de bois, la paille de maïs et l'éther.

Le lit sans draps ni couvertures montrait son matelas à carreaux bleus et blancs, des fauteuils et des chaises étaient alignés contre les murs. Sur une commode ancienne il y avait, sous globe, une couronne de fleurs d'oranger dont les pétales de cire étaient à peu près jaunes.

— C'est une couronne de mariée, celle de votre grand'mère ; la demoiselle y tenait beaucoup.

A côté, dans un cadre de peluche bleue, s'effaçait une photographie d'enfant.

— Vous ne vous reconnaissez pas sans doute, monsieur. C'est pourtant vous à cinq ans. Votre pauvre tante vous aimait bien, elle me contait souvent qu'elle pleurait en vous embrassant, mais elle était timide, et vous n'êtes jamais venu...

Pauvre tante Aurélie ! Elle m'avait aimé et je ne m'en doutais pas.

— Est-ce qu'elle a souffert? demandai-je.

— Oh ! non, monsieur. Elle était si usée. Elle est morte en prenant un bol de tisane que je lui faisais boire. Elle me disait quelques minutes avant : « Mon neveu sera bien étonné quand il va recevoir de mes nouvelles par le notaire. »

On l'a transportée au Castellet, dans le caveau où sont votre père et votre mère...

Dans cette chambre où le dernier être de ma famille était mort en pensant à moi, de grosses larmes emplirent mes yeux.

— Berthière, dis-je, vous garderez le

linge et les provisions qu'il peut y avoir.

A présent, voici pour avoir assisté ma tante pendant sa maladie. Et je lui donnai six cents francs.

Je tirai au milieu de la pièce deux bergères dont les soies fanées étaient adorables et je lui montrai la commode :

— Je ferai prendre demain ces meubles; et je mis ma photographie d'enfant dans ma poche, avec son cadre de peluche bleue.

Je retrouvai Me Blondel, M. Malibert et le fermier à la cuisine.

L'affaire fut vite réglée.

M. Malibert gardait le ménage Berthier qui avait un bail de neuf ans, et il m'offrait trente mille francs des deux maisons et des terres.

Il paraît que c'était un prix raisonnable.

Le soir descendait tout doré de lumières chaudes ; il emplissait la cuisine recueillie d'une puissante mélancolie.

Resté le dernier, je me tournai vers làtre où étaient encore de vieilles cendres froides et je murmurai :

— Aurélie, pardonnez-moi, je ne pouvais pas savoir, et, pendant vingt ans, l'argent du voyage m'a toujours manqué...

Je refermai moi-môme la porte et nous arrivâmes au Castellet avec la nuit...

Après mon dîner, je voulus faire quelques pas, tout seul, à travers le village.

Il était neuf heures et il dormait déjà de toutes ses maisons éteintes.

La lune était dans l'abreuvoir et je m'assis sur un banc de la petite place plus noire que les rues à cause des arbres épais.

On n'entendait rien, pas même le bruit d'une carriole lointaine sur la route. Une paix immense écrasait la nuit.

Entre deux branches, une fenêtre s'éclaira. Paule Blondel allait se coucher. Ses rideaux de tulle la cachaient à peine. Elle enleva son corsage et, les bras nus, elle tordit devant un miroir sa terrible

ggpFfœ

Page 1