LA SALLE A MANGER DES BOTTIER-DAMAES
Je reçus le surlendemain un mot de Prosper.
L'affaire était conclue !
Je n'avais qu'à me présenter chez M. Bottier-Damars. Tl rentrait de voyage et m'attendait.
J'avais, depuis une semaine, un paletot chez mon tailleur qui ne voulait pas me le livrer sans accompte
Après lui avoir remis cinquante francs, je sortis de sa boutique avec un pardessus de ratine bleue à la dernière mode.
J'adore étrenner un costume.
Il me semble que cette enveloppe neuve vous donne une âme plus fraîche, des pensées nouvelles, un aspect rajeuni.
Un fiacre me conduisit rue Chorron.
Je jouais de bonheur. M. Bottier-Damars que je n'avais pas aperçu à une fenêtre, me vit arriver dans cet équipage. Je ne lésine jamais sur les pourboires, et le chauffeur souleva respectueusement sa casquette comme ces automates qu'une pièce de monnaie glissée dans une rainure oblige à faire un geste.
Tout cela n'était pas inutile et impressionna favorablement mon nouveau riche.
Avant de m'introduire, Prosper qui me guettait eut le temps de me dire qu'il m'avait donné pour un fils de famille éprouvé par le malheur ; il avait parlé de mon ouvrage : la Véritable élégance, et, interrogé sur ce que j'exigerais, il avait répondu : mille francs par mois et le déjeuner de midi avec mon élève.
M. Bottier-Damars était ravi.
On m'attendait au salon.
Je crus entrer dans la section de l'ameublement d'un grand magasin.
J'allai m'incliner d'abord devant ma-
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dame Bottier-Damars que j'affectai de ne pas regarder trop curieusement, mais elle me prit la main et me la secoua fortement en me demandant des nouvelles de ma santé.
La température polaire de ce février glacial nous passionna tout de suit.
M. Bottier-Damars qui n'avait encore rien dit affirma que c'était bierç là un temps de saison.
Xous échangeâmes quelques autre§ ventés éternelles.
Les petites gens aiment savoir de quel endroit est l'homme qu'on voit pour la première fois. Cela intéressait sans doute M. Bottier-Damars qui me le demanda, et lorsque j'eus dit que j'étais du Lot-et- Garonne, mais que j'habitais Paris où j'avais fait, mes études, depuis plus de vingt ans, ty*? Bottier-Damars g'exta«
Le Midi était pour elle une contrée de paradis avec des champs de roses, de mimosas, des bois d'eucalyptus descendant en
terrasses jusqu'à une mer d'azur, mais son mari dont l'esprit était moins poétique, me confia qu'il s'était laissé dire qu'une année, dans mon pays, on avait vendu le vin un sou le litre... Oui, monsieur, un sou le litre, cinq francs l'hecto !..,
Si j'étais peintre je serais certainement détestable dans le portrait. C'est là un <*enre qui ne me plaît point.
Les cheveux que M. Bottier-Damars possédait encore frisaient naturellement autour de ses oreilles en boucles courtes et tire-bouchonnées. Il avait une moustache presque rousse prolongée et augmentée par deux touffes de barbe, ses yeux étaient peut-être bleus et c'est tout. Je dois ajouter qu'il avait du ventre, que ses doigts étaient courts et qu'il devait ronger ses ongles.
Mme Bottier-Damars avait des fibrilles rouges autour du nez, une poitrine mal disciplinée et -elle ressemblait à une boutiquier cossue qui vient de donner un coup d'oeil à son ménage avant de mettre son
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chapeau et d'aller assister à la première communion de sa fille.
Un enfant entra. Il était trapu, rougeaud, et il paraissait déguisé dans une vareuse à grand col de matelot.
11 avait l'air d'un mousse qui, après des corvées dans la soute, vient de passer un costume propre.
Il me regarda d'un œil méfiant.
Je vis qu'il portait au doigt une de ces bagues que nos soldats fabriquèrent dans les tranchées avec un bout d'aluminium provenant d'une fusée d'obus, et je lui
promis un porte-plume que m'avait envoyé l'ordonnance de mon oncle, un colonel tue pendant un assaut à la tête de son régi-
ment.
Ce mensonge innocent produisit son
petit effet.
Je n'avais, je dois l'avouer ici, qu'un parent aux armées, un cousin qui était caporal d'ordinaire dans une compagnie
du 1er G. A. G.
— Nous vous confions Aristide, me dit solennellement M. Bottier-Damars ; il s'agit d'en faire un jeune homme qui... que...
Il s'embrouillait et je vins à son secours.
— Nous en ferons sans peine un jeune homme accompli, dis-je en souriant à sa mère qui était en toilette dès le matin et qui étalait sur ses genoux des mains lourdes aux doigts écrasés de bagues.
A l'effacement du palron, comme l'appelait Prosper, j'avais compris qu'il fallait compter avec la paironne. Je me hasardai à lui faire quelques compliments.
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— Vous m'excuserez, madame, mais j'adore les bijoux anciens et vous avez la un camée splendide et tel qu'on n'en trouve plus que dans certains châteaux, chez quelques vieilles familles...
La pourpre de Mme Bottier-Damars devint violette. M. Bottier-Damars lui avait offert cette broche pour sa fête... il . avait encore la facture...
Je félicitai le mari.
Prosper apporta une bouteille de porto et nous choquâmes le verm.
On me prévint qu'on me gardait à déjeuner, à la fortune du pot.
Mme Bottier-Damars se lamenta sur toutes les denrées que l'on ne trouvait plus, même avec son argent... enfin à la guerre comme à la guerre!... Je les estimai charmants et plus civilisés que je ne le pensais. Je m'étonnai presque qu'on ne m'eût pas offert de casser la croule ou de tuer le ver...
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La salle à manger où nous passâmes sans cérémonie et dans laquelle M™ Bottier- Damars ne voulut jamais entrer avant moi, était neuve, bien entendu, et son atmosphère était encore hostile.
Il v a toujours quelque chose de désert dans les chambres où l'on entre rarement, dans les cabinets de travail où l'on ne tra-
vaille pas.
Je sentais qu'on avait peu mangé et mal
dans cette pièce.
Malgré le monumental buffet Henri II livré le mois dernier par un ébéniste du faubourg Saint-Antoine, malgré le tapis moelleux et la chaleur douce des radiateurs, cette salle à manger n'était pas intime, et il me semblait qu'on avait posé ses meubles sur un palier, dans un passage, au beau milieu du Pont-Neuf.
J'ai toujours beaucoup souffert de cette sensibilité maladive qui me fait saisir les
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relations obscures et mystérieuses qui existent entre les êtres et les choses.
Si vous voulez avoir une salle à manger sympathique, ne l'encombrez point de meubles trapus et chers, évitez les alignements de chaises qui font songer à des attentes désespérées dans quelque antichambre, tendez les murs d'une petite cretonne gaie comme celle des vieilles maisons provinciales, remplacez les sièges étroits par de bons fauteuils, accrochez de-ci, de-là, des assiettes campagnardes.
Le reste viendra tout seul, mais souvenez-vous qu'il faut, pour qu'elle prenne un aspect aimable, mille choses qu'on ne vend pas dans les magasins d'ameublement.
Il faut y avoir mangé convenablement, on doit y avoir découpé de vraies viandes saignant sous le couteau bien affûté, y avoir servi des bécasses de trois semaines et des crus authentiques qui ne venaient pas de chez l'épicier. Jamais vous ne connaîtrez l'atmosphère heureuse dont je
parle si le gigot ne laisse pas choir dans le plat, comme une perle parfumée, une gousse d'ail, si le soufflé est liquide, si la salade a trop de sel et trop de vinaigre, si le bifteck a grillé sous le gaz, si le café est clair, si la pipe mal bourrée chante et si le cigare est humide, et votre salle à manger sentira les vieilles famines, les plats ratés, le gros vin coupé d'eau. Ce sera horrible !...
Je ne pouvais guère parler de tout cela à mon voisin de table, c'était trop subtil et il aurait pensé que je me moquais de lui. J'étais assis à côté de M. Bottier-Damars. La femme nest à son rang que dans les civilisations et les sociétés élégantes ; ailleurs elle travaille et prend d'elle-même la plus mauvaise place.
Les peuples primitifs et les Orientaux pensaient ainsi.
Le déjeuner était soigné, mais il ne valait pas le dîner que Palmyre m'avait servi dans sa cuisine.
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C'était un déjeuner classique et simple : des hors-d'œuvre, des œufs brouillés, un rôti de bœuf aux pommes et de la salade. tandis qu'à l'office j'avais été admis au très grand honneur de partager avec l'artiste elle-même les plats qu'elle exécutait pour elle et pour son ami Prosper.
Mes hôtes manquaient un peu de conversation, bien que Mme Bottier-Damars ne tarît point.
Elle s'obstinait à me dire le prix de chaque chose, elle se lamentait sur la rareté des denrées, et je l'écoutais poliment, l'air prodigieusement intéressé par ces ragots désolés, en imaginant une fuit.de poulets plumés, de veaux et de légumes montés sur de longues pattes de faucheux, tous portant une étiquette attestant de leur prix exorbitant.
Les esprits simples n'ont pas le sens du mystère, ils se livrent tout de suite et j'eus vite fait d'apprendre que M. et Mme Bottier-Damars avaient tenu un petit corn-
merce d'épicerie et de mercerie en Champagne, du côté de Somme-Suippe. Puis, la guerre était venue, les affaires avaient prospéré de telle sorte que M. Bottier- Damars avait pu mettre dix-huit cent mille francs dans une usine de munitions qui lui avait rapporté dix mille francs par jour pendant des mois.
Ils s'étaient abrités dans leur cave, leur solide cave champenoise taillée en pleine craie, quand les Boches avaient arrosé d'obus le village, puis, habitués aux bombardements, ils étaient demeurés tandis que les autres habitants fuyaient, allant mener ailleurs la vie errante et misérable des réfugiés.
Près de leur maison, les boyaux de cheminement commençaient à serpenter.
Je n'ai jamais vu le front, mais, d'après ce 'que j'en sais j'ai imaginé derrière le couple de mercantis, la zone des armées, une lande sinistre semée par endroits de fds de fer rouilles, des terrains pelés
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hérissés de perches téléphoniques, rien que cela avec une maison basse dont la muraille portait sur ses croûtes eczémateuses une flèche noire au-dessous de cette inscription : ■ boyau lunette no 3 » et, accrochée à une croisée, une pancarte de bois avec ces mots: «Vin blanc et rouge.... pas autre chose, sinon peut-être, sur le sol boueu*, des boîtes de singe vides, un journal souillé, quelque rat écrasé par un camion, et tout cela noyé dans une atmosphère morte, dans des grisailles de pluie, dans la désolation et l'angoisse d'une aube sale...
Ils avaient vécu là.
Des régiments venaient au repos et la boutique ne désemplissait pas.
Ils avaient vendu de tout : des camem- Lerts par milliers de boites et des ieggings de cuir fauve, du thon, des sardines, des bottes lacées, du papier à lettres, de l'eau de Cologne et surtout, mais surtout du pinard !
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Aristide et son père, en bras de chemise et semblables à des Danaïdes, avaient rempli sans fin, la nuit, le jour, des bidons qui paraissaient sans fond.
Tous les sergents-majors, les fourriers et les cyclistes du corps d'armée étaient les familiers de la maison, et les divisions se succédaient, on relevait les brigades épuisées, et il en venait d'autres plus fraîches qui voulaient encore des camemberts, de l'eau de Cologne, du papier à lettres, des leggings et du pinard.
Ils en avaient profité. Où était le mal? M. Bottier-Damars avait plus d'une fois risqué sa vie, Aristide avait eu le pouce gauche entaillé par un éclat de marmite.
Ils avaient eu le courage de- rester, malgré le danger, et les soldats étaient bien contents de trouver dans ce désert une boutique ouverte...
Ils me regardaient, satisfaits d'eux, comme des gens qui ont accompli vaillamment un devoir difficile.
Je fis des phrases sur les différentes sortes d'héroïsme, et comme je félicitais Anstide à cause de sa blessure, il me dit : — Oh ! là là... C'est rien. Si tu avais vu les poilus ce qu'ils ont pris devant la porte, ce qu'ils ont été bousillés!...
H imita le sifflement de l'obus qui arrive, le fracas de l'éclatement, puis il ajouta :
- Et tu sais, c'était du gros, du 130 autrichien, du pépère, un de ceux-là que tu as pas le temps d'entendre et que tu reçois en poire, en pleine gueu...
Aristide ! interrompit .Mme B0ttier- Damars courroucée, tu n'es vraiment pas convenable; que va penser ton percepteur?
— T'enfaispas, p'tite mère, on les aura... Et l'enfant suça longuement une goutte
de vin restée au fond de son verre.
— Aristide, va jouer, va voir à la cuisine si j'y suis! ordonna Mme Bottier- Damars.
Lorsqu'il eut disparu en sautant à cloche-
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pied, elle me prit à témoin et je crus L dans ses yenx : « Vous voyez, mon pauvre monsieur, cela ne va pas être très commode... » Mais elle dit :
Le petit est intelligent, seulement il est nature. Dame, vous comprenez, avec notre commerce on n'a pas eu le temps de s'occuper de lui et de son éducation. Si vous vouliez commencer demain...
Je promis d'être là dès neuf heures.
Elle me remercia avec effusion. J'étais pour elle l'artiste qui sait nettoyer un portrait de famille gâté par l'humidité ou le bitume ; elle semblait croire que j'allais lui rendre au prochain repas de midi, puisqu'elle payait, un Aristide transforme, d'une élégance suprême, élevé comme le fds d'un vieux lord splénétique et d'une jeune lady, dans le château ancestral, au parc plein de grands arbres toujours ruisselants de pluie.