ET LA VITRINE
DE Mme BERTHE MYRANE
J'ai commencé aujourd'hui mon nouveau métier d'éducateur.
Je ne me dissimule ni les responsabilités, Di l'importance de ma tâche.
En me rendant rue Chorron. je songeais que ceux qui savent exactement quelque chose s'aperçoivent qu'ils n'ont effleuré qu'un peu de la science de leur temps et que ce qui est leur vérité ne sera pas celle des hommes à venir. Quant à ceux qui ne savent rien, c'est étonnant combien ils savent de choses et avec quelle assurance !
Entrez chez un marchand de vins, attablez-vous et écoutez.
On se demande, stupéfait, où ces braves gens ont appris tout ce qu'ils racontent, et ils parlent de tout : économie politique,
géographie, histoire, sciences, diplomatie... Quelques-uns même, en sirotant un calvados, s'entretiennent de l'au-delà !
Dans quels étranges manuels ont-ils lu ce qu'ils avancent avec un accent tel qu'on les sent prêts à se battre pour ces caricaturales idées?
On croit qu'ils ont été victimes d'une mystification énorme, qu'un orateur fou les a trompés, que des historiens goguenards ont interverti l'ordre des temps et des dynasties, maquillé les faits et les dates, inventé des peuples chimériques. On voit sourire des gens à qui l'on dit que la planète est ronde et qu'elle tourne. Ils prouvent immédiatement le contraire par les masses d'eau du globe !
Comment en effet l'eau pourrait-elle tenir sur une orange qui roulerait?
L'argument est triomphant.
Et l'histoire, cette histoire fantaisiste apprise par les plus cultivés dans d'invrai. semblables romans qui sont historiques
puisque les princes et les duchesses aux noms célèbres y courent la prétentaine avec des habits à la française, des perruques poudrées et des robes à paniers !
Je me souviens qu'un jour où l'orage m'avait obligé de m'abriter chez un cabaretier, j'ai entendu un consommateur qui expliquait à sa façon, et avec une conviction qui me troublait, l'origine et le rôle de la noblesse française, tout comme M. Taine.
Aux cochers qui ^écoutaient distraitement en mangeant leur maigre aux pommes, il prouvait Que les nobles étaient Allemands.
Pour lui, la France qui a rossé l'Europe de long en large avait toujours été envahie par les Prussiens. Ils avaient toujours vaincu nos armées et placé à la tête du pays des chefs germaniques. Ces chefs étaient les anciens seigneurs et le roi étant noble entre les nobles était le plus Prussien de tous. C'était clair, n'est-ce pas?
Puis, comme si cela eût logiquement découlé de sa théorie, il concluait : « C'est pourquoi on a bien fait de couper la tête à Capet... » L'averse cessa ; je sortis du cabaret en regrettant que le Père Loriquet qui faisait de Napoléon un général au service de Louis XVIII, n'eût pas connu cet historien d'estaminet. A eux deux, ils eussent écrit le Pli» étonnant des livres.
Moi j'ai acheté quelques manuels et j'ai
préparé fort scrupuleusement ma leçon.
Voici le programme des premiers six
mois :
Lundi : Histoire et calcul.
Mardi : Géographie et français.
Mercredi: Français et histoire.
Vendredi : Calcul et lecture.
Samedi : Histoire et français.
A part cela, j'apprendrai à Aristide les armes et les diverses façons de se comporter en société, comme dit son père.
DE RIS-OBANGIS 5g
Je vais d'abord m'en tenir à ces rudiments. Mon élève a treize ans et son éducation doit être passablement incomplète.
Plus tard, nous verrons voir, comme dit
sa rnere.
Aristide m'attendait au salon.
On avait mis une table près de la cheminée, avec une carafe d'eau et un verre.
J'ai à peine reconnu le matelot d'hier dans ce garçon qui portait une sorte de smocking, un gilet très ouvert et une cravate blanche de communiant.
J'ai senti qu'il était tout de même impressionné par ces préparatifs.
La veille, en le quittant, je lui avais donné un devoir écrit :
«Quelle est l'époque de l'histoire de France que vous préférez, et pourquoi? »
Je voulais juger rapidement de ce qu'il pouvait déjà savoir.
Il me remit son cahier et, confortablement installé devant ma carafe d'eau
6f) V ABDICATION
que j'étais décidé à respecter, je lus :
« La période de l'histoire de France que
je préfère c'est Duguesclin. Il rentrait
toujours avec des habits déchirés. Un jour,
il rencontre un ami. Duguesclin lui dit :
« Prête-moi de l'argent.
« — J'en ai bien, fait l'autre, mais je
veux pas t'en prêter.
« Duguesclin fiche une roulée à son ami et lui vole son argent. Puis, il va trouver son père qui était à son bureau.
__ prête-moi tes habits de tournoi.
— Tu es fou ! répondit le père, et il le
mit à la porte.
« Une autre époque de l'histoire que je préfère c'est la guerre de 70.
« Bismarck disait à Napoléon :
«— Es-tu prêt?
« — Oui, fait l'autre, il me manque pas un bouton de guêtre.
« Alors, Napoléon dit à Mac-Mahon de venir, mais Mac-Mahon, qui était sur la tour de Malakoff, répond :
« — J'y suis, j'y reste... »
J'étais assis, heureusement, et on sait que mon indulgence souriante est infinie. D'ailleurs, à ce moment, les parents d'Aristide entrèrent.
Je feignis de rester plongé dans ma lecture. Ils marchaient sur la pointe des pieds, comme les gens qui arrivent à l'église pendant le sermon, ou au théâtre au milieu d'un acte, et .AI me Bottier- Damars me fit un signe de la main qui voulait dire : « Travaillez, travaillez, ne vous dérangez pas pour nous».
Ils s'assirent pendant que j'annotais le cocasse devoir de mon élève.
— Je vous demande pardon, dis-je, au bout de quelques instants, mais j'attache une très grande importance à cette première épreuve. Elle me permet de porter un diagnostic sur lequel je suis assuré de ne jamais revenir.
Mon jeune ami, j'ai déjà pour lui la plus vive affection, manque de méthode,
6o L'ABDICATION
mais il a le sens du pittoresque et de l'humour.
Je préfère cela aux qualités moyennes et sérieuses qui ne mènent à rien que de médiocre et vous m'en voyez ravi.
Je vais à présent commencer ma leçon et l'histoire par le commencement.
Ils me regardaient, inquiets, comme si je leur avais annoncé que j'allais escamoter le verre à pied, jongler avec la carafe, ou faire sortir des œufs de mes manchettes.
Je pris un manuel et je lus :
« La France s'appelait autrefois la Gaule. Elle était bornée par l'océan Atlantique, le Rhin, les Alpes, la mer Méditerranée et les Pyrénées. Elle était plus vaste que la France actuelle, puisqu'elle allait jusqu'au
Rhin.
« Le sol de la Gaule était mal cultivé. On n'y voyait presque point de routes et point de villes. La terre était couverte de forêts et les Gaulois étaient des barbares.
« Ils étaient divisés en un grand nombre
DE RIS-OBANGIS 63
de peuples qui se faisaient la guerre les uns aux autres.
« Ils faisaient aussi la guerre aux peuples étrangers pour le plaisir de piller, de tuer et de conquérir, comme font tous les peuples barbares.
«C'est ainsi qu'ils conquirent, au nord de l'Italie, la province qui est arrosée par le Pô ; puis ils attaquèrent les Romains qui habitaient la ville de Rome, au centre de l'Italie. Mais les Romains devinrent un grand peuple qui conquit toute l'Italie et attaqua ensuite les Gaulois.
« En 58 avant Jésus-Christ, un général romain, Jules César, commença la conquête de la Gaule. Les Gaulois étaient très vaillants, mais comme ils étaient divisés, ils furent vaincus... »
Le livre fermé, j'ai commenté, non sans éloquence, ces humbles chapitres sommaires, puis j'ai interrogé Aristide.
Lorsqu'il hésitait, sa mère, la bouche arrondie, lui soufflait le mot qui ne venait
pas, et ce ne fut pas toujours très brillant, mais je compris que, chaque matin, M. et Mme Bottier-Damars assisteraient à mes leçons afin d'en profiter, eux aussi.
Ils n'avaient sans doute pas besoin d'apprendre le calcul, car ils se retirèrent lorsque nous passâmes à ce nouvel exercice.
Après leur départ, Aristide devint
loquace.
Mes explications l'avaient frappé.
Toutes ses préférences allaient cependant à Jules César, un poilu d'attaque, comme il l'appela, et il ne paraissait pas tenir en très haute estime nos ancêtres, « des gars qu'avaient pas les foies blancs, mais qui devaient s'attiger dans des soviets au lieu de fabriquer des canons et des munitions... »
Il me déclara tout de suite que « pour ce qui était du calcul, il n'en craignait pas ».
Il ne se trompait jamais.
Trois bidons de pinard à un soixantequinze, cela faisait dix francs cinquante.
Je lui fis remarquer que trois fois un
DE RIS-0BAJSG1S
soixante-quinze cela ne faisait que cinq francs vingt-cinq, mais il me regarda d'un air supérieur et nie dit :
— Mais non, voyons, les bidons sont toujours de deux litres, et encore il y a d poilus qui trouvent moyen de gagner un bon quart de plus en tirant dedans une cartouche à blanc qui fait gonfler le frère... Nous causâmes un peu. Ce n'était pas un mauvais garçon et il avait cette sorte de ruse qui tient lieu d'intelligence, mais il parlait la langue des tranché g ' des cantonnements.
Les souliers étaient des godasses; le médecin, un loubib ; le lit, un par/rot : et il répondit en riant à une observation, à lause d'une tache d'encre sur son plastron : — C'est une guerre d'usure... Y a bon... t'en fais pas pour le chapeau de l'enfant !...
Chaque jour, après mon déjeuner, j'adore descendre à pied l'avenue des Charops-
VABD1CATIQN
Ûvsées et gagner sans me presser la rue deBabyloneoù j'ai loué, dans une maison neuve qui ressemble à un bloc colossal de nougat, un petit appartement composé d'une minuscule chambre et d'un grand cabinet de toilette.
Jamais je n'avais remarqué dans ce quartier une boutique de modiste, et j'ai lu tantôt pour la première fois cette inscription sur la porte d'un goût délicieux et sobre :
Mme BERTHE MYRANE MODES
J'ai la passion des noms.
Je suis d'avis que ceux que l'on nous donne quand, nous naissons ne devraient pas nous accompagner jusqu'à la mort parce qu'ils ne désignent plus le même être
Justement, ce matin, devant la porte de mon corridor, quand je suis sorti, dem chiffonnières à peu près ivres s'embras saient.
DE niS-OBANGIS (j7
J'entendis :
— A r'voir, Rose.
— A r'voir, Marguerite.
Rose et Marguerite! Était-ce possible?
Rose avait un emplâtre sur l'œil, une bouche ébréchée et cariée, et Marguerite qui montrait un visage gonflé encadré de mèches sales et grises, traînaitd'énormes souliers sans lacets et puisait d'un doigt noir dans une tabatière de corne.
On ne pouvait croire qu'elles eussent été des petites filles.
Comment ces noms qui ne leur convenaient plus les avaient-ils suivies jusque-là? J'avais l'impression de lire des étiquettes charmantes comme : fleurs de tilleul ou sauge pourprée sur un vase plein de boue. Je sais donner aux noms une couleur.
Berthe Myrane !
On peut sourire, mais Berthe est mauve et Myrane est d'un violet voilé de tulle comme la manche transparente d'un cor-
h ABDICATION DE RIS-ORANGIS
Séduit, j'ai traversé la rue et me suis arrêté devant la boutique.
En regardant par-dessus les dentelles de la vitrine, j'ai constaté que mon instinct n'avait pas été en défaut : les murs étaient tapissés d'un papier dont les nuances fondues allaient du mauve au lilas.
Les chapeaux qui étaient là ne ressemblaient pas aux autres. On eût dit des fleurs de soie, de faille et de velours écloses sur des tiges d'or, mais des fleurs délicates aux grâces penchées.
La clientèle de cette maison devait être distinguée. Il n'y avait là que des coiffures de jeunes femmes sérieuses et douces.
Elles ne pouvaient convenir qu'à des personnes blondes et un peu tristes éprouvées par un amour malheureux.
Aucun de ces chapeaux de frondeuses,
de ces feutres empanachés et tapageurs.
Je n'y vis pas un seul ruban rouge ou
jaune. Les femmes qui se faisaient coiffer
ici n'étaient assurément pas brunes.
BERTHE ESSAYAIT LAE CAPOTE A UAE D AME
VGEE.
En me haussant sur la pointe de mes bottines, je pus entrevoir l'intérieur du magasin.
tétait un petit salon clair. Une seule rose pâle, dans un cornet de cristal, s'effeuillait sur le tapis de la table autour de laquelle travaillaient quatre demoiselles. Devant la psyché, Mme Berthe %rane, sans aucun doute .-savait une capote à une femme âgée, et elle élevait comme une couronne un chef-d'œuvre de velours, de jais pareil à des larmes de glace noire, et de glycines en grappes légères qui faisaient songer au mur d'un jardin dp presbytère provincial.
Mme Berthe Myrane, grand. lue
d'une robe délicieusement floue, était blonde et elle accusait une trentaine meurtrie.
David ou M. Ingres n'auraient rien compris à sa beauté fanée et délicate, mais Watt eau eût composé avec elle sa plus divine toile.
Pêches mûres, roses qui passent, soies
éteintes, je ne pourrai jamais chérir que
vous !
Je compris que j'aimais cette modiste charmante et lasse et que je la portais désormais dans mon cœur.
L'amour est une chose brusque comme la mort.
Je n'étais plus le même homme.
J'avais un rendez-vous auquel je n'allai pas, et je passai ma soirée, seul, chez moi, avec un livre que je ne lus point d'ailleurs. D'autres rêves me sollicitaient...
J'épousais Mme Berthe Myrane, je vivais dans l'atmosphère aimable de ces élégances féminines, et je connaissais un tranquille bonheur d'arrière-boutique...
Je n'ai jamais beaucoup admiré le bouillant Achille quand il provoquait les guerriers de Troie, bouclé dans son armure et la lance à la main, mais je l'ai toujours envié lorsqu'il vivait obscur et caché parmi les robes des fdles de Lycomède...