L'abdication du poète. Port. de Lamartine gravé
J'ai fait l'autre semaine un déjeuner charmant. Nous étions réunis chez mon ami Jules Caplain pour causer de Lamartine.
Il y avait là Henry Cochin, Jean des Cognets. Ai-je besoin de vous dire leur mérite ?
Henry Cochin représente à la Chambre, depuis vingt années, quatre des cinq cantons dont Lamartine fut le député de 1831 à 1837.
Un grand humaniste a remplacé chez les Flamands un grand poète. Ses travaux, de l'érudition la plus sûre, ont pour moi, entre beaucoup d'autres, cet attrait qu'ils nous font connaître, comprendre, à travers un individu bien choisi et étudié dans son détail, les grands mouvements de sentiment et de pensée dont il a participé. C'est ce que mon savant collègue a fait avec le plus grand bonheur pour Pétrarque et Dante ; c'est ce qu'il vient de réussir encore avec son Lamartine et la Flandre.
Jean des Cognets est un jeune écrivain rompu aux bonnes méthodes critiques, mais qui n'a rien abandonné de ses facultés d'enthousiasme. Il vient de publier une Vie intérieure de Lamartine pleine de science et d'émotion. C'est avec un sérieux profond que le jeune écrivain poursuit son enquête. On sent qu'en interrogeant le génie il veut en obtenir des réponses qui le guideront lui-même, ou plutôt qu'assuré de la vérité, il veut l'em-
bellir en lui apportant les hommages de la poésie. Pas un instant il n'est homme à déformer le document, mais comme il triomphe, comme il se réjouit de trouver un Lamartine qui n'a jamais cessé de mettre au premier plan de son esprit la pensée religieuse !
Quant au maître de la maison, Jules Caplain, c'est un ancien officier, excellent patriote et petit-fils de ce M. Dubois de Cluny qui fut le voisin de campagne et l'ami du grand poète. Le vieillard lui a laissé deux cents kilos de documents poussiéreux remontant jusqu'à 1814, et mon ami les a lus, triés, classés dans un volume du plus haut intérêt, qu'il vient de publier, hors commerce, à deux cents exemplaires, sous ce titre : Edouard Dubois, Lamartine et Madame Valentine de Lamartine.
Caplain, Henry Cochin, Jean des Cognets, voilà d'excellents connaisseurs et qui ne le cèdent en science lamartinienne ni à Quentin- Bauchart, ni même à René Doumic qui nous a rendu Elvire. Mais ce qui donnait à notre
réunion son caractère le plus rare, et qui nous dégageait de la poussière des livres pour nous mettre dans la familiarité et l'émotion de la vie, c'était la présence d'une tante de notre amphitryon, Madame Dubois, une vieille Bourguignonne qui, elle, a bien connu M. de Lamartine.
— Ah ! vous l'avez connu, madame, lui disions-nous tout de suite pour l'inviter à nous raconter ses souvenirs.
Et Caplain d'intervenir :
— Si ma tante l'a connu ! Je crois bien. Il y a même l'histoire d'une certaine grappe...
Madame Dubois ne se fit pas prier davantage.
— Oh ! c'est bien simple, reprit-elle. Mais c'est une histoire qui n'a sans doute de valeur que dans ma mémoire de vieille femme.
M. de Lamartine était un grand homme, et en même temps le plus aimable, le plus bienveillant, et si attentif dans les petits détails ! Un jour que j'étais allée, avec mon oncle, en
visite à Saint-Point, M. de Lamartine nous promena dans sa propriété, et, montant luimême sur une échelle, il choisit le plus beau raisin de la treille, qu'il m'offrit avec des compliments et une courtoisie comme lui seul savait faire.
— Et la grappe, ma tante ? interrompit malicieusement Caplain.
— La grappe ? dis-je. Sans doute vous l'avez mangée, madame ?
— Pensez-vous ! s'écria-t-elle. Je n'aurais pas voulu manger devant lui. Mon oncle a pris le raisin et en rentrant nous l'avons mis dans un tiroir.
Nous regardions avec amitié et respect cette vieille Française, et sans en faire de réflexions, tous nous sentions que sa délicatesse de terrienne la rendait bien digne de l'attention du grand poète vigneron. Et moi, caressant la main de mon petit voisin de table, un enfant de dix ans, le fils de Caplain, je lui dis :
— Petit garçon, souviens-toi toujours que c'est un titre de noblesse d'avoir un aïeul qui a été cher et utile au génie.
Aussitôt Caplain voulut nous donner lecture d'une note trouvée dans les papiers du grand-père Dubois. « J'ai connu M. de Lamartine, pour la première fois en 1828, disait d'une manière très touchante le vieux Bourguignon. Je Vai aimé et servi de tout mon cœur et de tout mon dévouement..., mais j'en ai été bien récompensé par l'amitié, Vestime et la confiance qu'il me donna sans réserve, ainsi que sa très digne femme. Ce fut mon plus grand honneur en ce monde, et une grande part de mon bonheur. J'en ai joui pendant quarante et un ans, et j'ai reçu de lui de continuels témoignages bien flatteurs et bien précieux :
1° Sa présence spontanée aux noces de ma fille avec provision de vins fins, de Chypre et du Liban ;
2° Ses visites annuelles avec sa famille dans mon modeste manoir de Saint-Laurent, avec
le dîner champêtre sous les rochers ombragés d'où faillit le frais ruisseau qui arrose le fardin et les prés ;
3° Dans la volumineuse correspondance qiiil m'a adressée, la lettre qui commence ainsi : « Mon cher Dubois, les autres hommes ont un cœur dans la poitrine, moi j'en ai trouvé cent dans la vôtre. »
Quand Caplain parle de son grand-père, il est inépuisable, et nous ne nous lassions pas de l'entendre et de lui demander des détails sur les rapports de M. Dubois et de son illustre voisin. Il nous le montrait comme un faiseur de calme auprès du génie, comme un modeste3 un sage qui, avec des paroles simples, savait trouver accès dans ce cœur superbe. Il nous racontait les promenades en tête-àtête des deux amis à travers les bois de Saint- Point ou les vignes de Monceaux, et leurs entretiens qui roulaient toujours sur la grande et éternelle question. « Expliquez-moi, disait Lamartine, pour quelles raisons vous êtes
revenu à la pratique de la religion catholique ? »
L'apologétique de M. Dubois tenait surtout dans le bonheur de se trouver d'accord avec tous les siens, de se sentir relié par un même credo à ses morts et à ses enfants. C'est le bonheur pour tous, pour les savants et les ignorants, pour les riches et les pauvres, pour les forts et les faibles. M. de Lamartine s'arrêtait un instant, et prenant par la main son vieux compagnon lui disait : « Je voudrais être comme vous ».
Ainsi racontait Caplain, et autour de la table amicale chacun de nous s'émerveillait d'apprendre la place qu'a tenue auprès de Lamartine M. Dubois. Jean des Cognets tout le premier ne se lassait pas d'entendre des détails qui viennent si heureusement compléter son histoire de la Vie intérieure de Lamartine. Mais il avait son saint, lui aussi, et il n'entendait pas qu'on le laissât dans l'ombre.
— Il est vrai, disait-il, que Monsieur Caplain
vient de nous faire voir admirablement la complaisance de Lamartine pour la religion de sa mère. Permettez-moi cependant de vous rappeler qu'il opposait des objections très tenaces à la stricte orthodoxie. Dans le travail que je viens de publier, je crois avoir établi que, pendant vingt ans, Lamartine s'est fort bien entendu avec un autre de ses familiers, un philosophe, celui-là, un ami des Quinet, des Michelet, je veux dire M. Dargaud.
A ce nom, Caplain interrompit vivement Jean des Cognets :
— Dargaud ! Nous y voilà l C'est l'homme malfaisant qui a constamment agi pour dénaturer l'âme de M. de Lamartine. Il le faisait sortir de sa voie naturelle. Il essayait d'en faire un radical. Mon grand père savait à quoi s'en tenir là-dessus.
— Enfin, Caplain, disais-je, il faut reconnaître que Lamartine ne répugnait pas tant que ça à l'endoctrinement de Dargaud : il l'a écouté toute sa vie.
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— Tout ce que vous voudrez, disait Caplain ; mais on n'aimait pas Dargaud à Saint- Point. Madame de Lamartine se sentait mieux chez elle dès qu'il était parti. Et sûrement Monsieur de Lamartine était plus en confiance avec mon grand-père. Leurs cœurs battaient à l'unisson.
Ce fut Henry Cochin qui nous départagea ; avec sa clairvoyance d'homme qui a fréquenté les milieux de la politique, il donna, à mon sens, le juste point de vue :
— Lamartine a toujours gardé au fond de lui la religion de sa mère, et de son propre mouvement il n'aurait donné qu'un crédit bien passager aux objections de la philosophie. Monsieur Caplain a raison, c'était l'accent de Monsieur Dubois qui s'accordait le plus naturellement avec ses pensées instinctives. Mais il désirait le succès politique, et, dans ce temps-là comme aujourd'hui, pour obtenir une place au pouvoir il fallait laisser de côté toutes les idées religieuses. Les esprits sur lesquels Lamartine
devait agir appartenaient à la tradition du xvme siècle, et les catholiques sous Louis- Philippe, plus peut-être encore qu'aujourd'hui, étaient mis à l'écart de toute action politique. De là chez le poète, à mesure qu'il s'avançait dans la vie publique, une tentation à s'écarter de la foi catholique, et cette tentation prenait vie et forme en Dargaud.
— Croyez-moi, reprenait Caplain, Dargaud était un délégué de la secte. Le bonhomme avait pour mission de conquérir à la maçonnerie le génie et l'influence de Lamartine. Je ne sais pas si on raconte cela dans vos livres de critique, mais c'est la vérité. Le cas de Dargaud chez Lamartine, c'est un cas de tous les jours. Seulement, voilà ! pour le comprendre, il vous manque d'avoir passé par l'enseignement de Copin-Albancelli et de vous être mis au courant des mofurs de la maçonnerie.
Et Caplain nous établit, avec ses traditions de famille, que c'est à la mort de Dar-
gaud que Lamartine revint décidément à la religion des siens. Il nous fit en traits brusques des tableaux saisissants de cette vieillesse penchée sur un seul livre : Y Imitation de sa mère.
Ah ! cette vieillesse de Lamartine, que je voudrais la connaître ! Le père d'Origène se levait la nuit pour se pencher sur la petite poitrine de son fds, en adorant la grâce cachée, le germe divin des belles moissons. C'est un geste charmant de respect, de confiance dans la vie et d'espérance. Mais, pour mon goût, je préfère peut-être à tous les jeunes arbres de la forêt un chêne séoulaire. La vieillesse même d'un chien m'intéresse. Il me semble que toutes les promenades qu'il a faites, tous les bons morceaux qu'il a happés, toutes les compagnes qu'il a aimées, lui tiennent compagnie, et que la pauvre bête, sur son tapis, auprès du feu, est riche des plus hautes émotions de sa race. Qu'est-ce donc s'il s'agit d'un prophète, d'un de ces hommes mystérieux
qu'a visités l'esprit de Dieu ? On se penche sur la ruine calcinée par le feu du ciel : on espère y surprendre les secrets de l'inspiration. Le vieux Lamartine, c'est Moïse qui redescend es pentes du mont Sinaï. et qui peut-être va nous laisser surprendre sur son front les reflets du buisson ardent. J'imagine que c'est dans les dernières années du vieillard que nous pourrions le mieux discerner ce qu'était son fonds religieux et de quelles sources il tirait son inspiration.
Caplain se défend d'avoir des opinions sur ces grandes questions.
— Messieurs, nous disait-il, je regrette de ne pas pouvoir vous tirer d'embarras. Si j'avais fait causer mon grand-père là-dessus, nous aurions sûrement la solution. Mais au moment où Monsieur Dubois a quitté ce monde, je ne me doutais pas que je recevrais un jour des Lamartiniens à ma table. A cette époque, je ne pensais, sauf votre respect, qu'à avoir le derrière bien en selle... Mais, Barrés, je veux
faire quelque chose pour vous... Je vous donnerai un autographe de Lamartine dans ses dernières années. Et les autographes, croyez-moi, se font rares dans la vieille maison de Monsieur Dubois ! Il en avait des kilos, le grand-père, mais, sans offenser sa mémoire, je puis dire qu'il les a bien mal gardés. Il était trop confiant. Au moment du centenaire de Lamartine, en 1890, il les avait étalés par monceaux sur la table. Chacun fouillait là-dedans, et faute de temps pour les copier, demandait à les emporter. On ne les a jamais revus. Les meilleurs manuscrits ont ainsi disparu, mais pour vous, n'ayez pas peur, je saurai trouver quelque belle pièce et qui vous donnera je crois, de précieuses indications sur les dernières années du poète.