‹ L'Abeille; journal d'entomologieChapitre 277 sur 335 · MONOGRAPHIE DES DIT0BIDE · texte numérisé non relu

MONOGRAPHIE DES DIT0BIDE

Faut-il donc prendre un parti radical et réunir en une seule tribu les Ditomides et les Harpalides? Cette manière de voir pourrait être défendue par les raisons les plus sérieuses; on regarderait les premiers, dont les formes sont plus développées et plus robustes, comme les patriciens d'une môme race dont les seconds, relativement plus petits et plus faibles, seraient les plébéiens. D'un antre côté, on peut faire la remarque qu'autour du grand genre Ditomus viennent se grouper d'une manière trèsnaturelle d'autres formes voisines, atteignant des degrés de développement plus ou moins accentués, mais toutes évidemment coulées à peu près dans le même moule et formant ensemble un tout bien naturel, de même qu'autour des Harpalus et Acinopus se groupent des formes plus humbles {Stenolophus, Bradycellus, etc.) qui n'en sont pas moins inséparables ; les deux groupes, quoiqu'ayant u n point do contact où ils se confondent, semblent pourtant conserver chacun son unité propt-e. Reste à décider si on doit leur donner à l'un et à l'autre l'importance d'une tribu et les mettre sur le môme rang que les Carabides, Scaritides, Féronides, etc., ou leur attribuer seulement une valeur secondaire en les réunissant tous deux en une seule tribu sous le nom d'Harpalides. Je laisse cette question à trancher à qui s'occupera d'une classification générale des Carabiques; pourtant j'inclinerais, pour ma part, à prendre le dernier parti.

Dans son Gênera des Coléoptères^ Lacordaire a introduit dans la tribu des Ditomides quelques éléments hétérogènes. C'est ainsi qu'il y comprend les genres Melcenus et Coscinia d'une part, d'autre part le genre Apotomus, Jacquelin Duval, dans le Gênera des Coléoptères d'Europe, a déjà séparé ce dernier genre de la tribu des Ditomides pour en former un groupe à part, celui des Apotomides. Je crois que cette division mérite d'être acceptée. Le prothorax des Apotomus, sans suture distincte entre l'arceau dorsal et l'arceau ventral, les parties de la bouche autrement conformées, et quelques autres particularités, telles que les tibias, même les intermédiaires et postérieurs, échancrés à leur bord apical, me semblent des caractères très-suffisants pour valider la création d'une tribu dont il faudra, je

crois, chercher la place dans le voisinage des Scaritides. Les Coscinia rentrent évidemment dans la tribu des Siagonides et ont même les traits de ressemblance les plus intimes avec le genre Siagona où Dejean les avait placées. Je suis plus embarassé pour assigner une place aux Melcerms^ qui, quoi qu'en dise Lacordaire, ne me paraissent pas plus voisins du Coscinia qu'ils ne le sont des tHtomus, Pour émettre une opinion autorisée sur la place que les MbUB' nus doivent occuper dans la série naturelle, il faudrait bien connaître les Carabiques exotiques; je me récuse donc comme incompétent; qu'il me suffise de dire que leurs pattes grêles, leurs tibias peu ou point épineux, indiquent des insectes coureurs et non fouisseurs et ne sauraient permettre de les classer parmi les Ditomides.

Débarrassés des Apotomus, Coscinia et Melœnus^ qui leur donneraient une extension géographique bien plus considérable en faisant entrer la zone intertropicale de l'ancien n)onde dans leur cercle d'habitat, les Ditomides forment un groupe naturel habitant seulement la zone tempérée de l'ancien monde, et spécialement la partie méditerranéenne de cette zone. On n'en a pas signalé en Amérique, pas même dans la partie orientale du continent asiatique. Les insectes de la Sibérie orientale, de la Daourie et de la Mandchourie sont assez connus pour qu'il soit peu probable que les Ditomides, s'ils habitaient, ces régions, y eussent échappé aux investigations des naturalistes. Leurs limites vers l'Orient paraissent être les monts Bolor et Himalaya. Au sud, ils atteignent les lies Canaries, mais ne vont pas jusqu'au Sénégal. Au nord, les environs de Paris sont à peu près leur extrême limite, encore n'en signale-t-on dans le bassin de la Seine que deux espèces qui, très-communes au midi de la France, sont assez rares sous la latitude parisienne.

Le plus grand nombre des espèces de Ditomides habite les parties méridionales de la zone méditerranéenne ; très-nombreux en individus en Andalousie et sur la côte de Barbarie, ils le sont encore davantage en Syrie. Cette contrée paraît être leur terre de prédilection ; ils y prédominent, quant au nombre des individus, sur tous les autres groupes des Carabiques. Leur époque d'appa-

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rition, surtout dans les pays méridionaux, est la fin de l'hiver et le printemps; les fortes chaleurs de Tété les font disparaître ; à Paris, ils se rencontrent aussi bien en été et en automne, en hiver môme on les prend dans les détritus des inondations. En Syrie, aux mois de mars et d'avril je les trouvais par légions innombrables sous les pierres, dès le mois de mai, leur nombre m'avait paru commencer à diminuer. Au mois d'octobre je n'en trouvais pas du tout, en décembre ils étaient certainement éclos, mais encore rares à la surface du sol, ils attendaient au fond du trou où s'était opérée leur dernière métamorphose que les grandes pluies d'automne, exceptionnellement tardives, il est vrai, l'année où je chassais en Syrie, eussent détrempé le sol pour leur permettre de se frayer un chemin facile vers sa superficie.

Les Ditomides sont, comme je l'ai dit, granivores; on les voit souvent, surtout pendant les journées chaudes, grimper sur les plantes, surtout les graminées et les ombellifères, dont ils arrachent, soit les graines, soit les anthères. Ils emportent les graines dans leurs terriers et les accumulent quelquefois en quantités considérables. Ces provisions sont-elles destinées à la nourriture de celui qui les a recueillies, ou doivent-elles servir à l'alimentation de sa progéniture? C'est là une question à laquelle je ne saurais donner une réponse péremptoire; les larves des Ditomides, en efTet, sont encore inconnues. Latreille a signalé celle de VAristus clypeatus^ mais il la donne comme tout-à-fait semblable à celles des Cicindèles; il est plus que probable qu'il a fait quelque confusion. Dans tous les cas, que les larves des Ditomides soient granivores ou qu'elles soient carnassières, comme celles des Hydrophilides , malgré le régime herbivore de ces insectes à l'état parfait, les Ditomides doivent exercer une influence très-notable sur la végétation dans les pays où ils sont nombreux ; la quantité de graines que les insectes parfaits emportent dans leurs trous est considérable.

J'ai vu en Syrie certains Carterus rassemblés en grand nombre, en plein jour, sur des fleurs d'ombellifères, j'en prenais jusqu'à une douzaine à la fois sur une seule ombelle. J'ai remarqué que c'était seulement par les jour-

CARACTÈRES DE LA TRIBU. d

nées orageuses que ce fait avait lieu, les autres jours les fleurs d'ombellifères, aux mômes endroits, n'étaient visitées par aucun de ces insectes. En effet, c'est exceptionnellement, et seulement sous certaines influences athmosphériques qu'ils sortent de jour, ordinairement ils passent la journée dans leurs terriers, assez profondément enfoncés souvent, les grosses espèces surtout, pour échapper facilement aux recherches du chasseur qui doit creuser la terre, quand il a vu l'ouverture de leur retraite, pour pouvoir les en retirer. Ils sont nocturnes, et c'est au coucher du soleil qu'ils entrent habituellement en activité; les espèces aptères courent sur le sqj et grimpent sur les plantes, les espèces ailées (Carterus, Eriotomus) prennent leur vol, et alors vont souvent se jeter sur les lumières qui se trouvent à leur portée. Les poils dont le corps des Ditomides est ordinairement revêtu, devaient faire soupçonner ces habitudes nocturnes ; ces poils sont, en effet, des organes d'itne sensibilité tactile spéciale suppléant en partie aux fonctions de l'appareil de la vision. Les inondations sont ainsi une occasion favorable pour trouver les Ditomides en grand nombre ; l'eau les force à sortir de leur retraite et le courant les dépose au milieu des détritus. Quand ils ont été entraînés à la mer, le flot les rejette sur la plage où on peut les prendre en quantité sous les algues et débris divers qu'on y trouve souvent accumulés. C'est cette circonstance qui en a imposé à quelques observateurs et leur a fait dire que les Ditomides étaient des habitants ordinaires des sables du littoral. La détermination des espèces n'est pas difficile pour les représentants les plus développés de la tribu ; les grands IHtomus, les Fachycarus, ont tous des particularités de forme nombreuses qui permettent de les distinguer facilement les uns des autres. Les Ditomides de taille petite ou moyenne sont, au contraire, d'un faciès assez homogène et il faut les regarder de très-près pour bien reconnaître chaque espèce. Chez les Carterus, la longueur relative du premier article des antennes est le meilleur caractère dont on puisse se servir, La ponctuation est de force très-variable suivant les individus, ainsi que la profondeur des stries et le degré de. convexité de leurs

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intervalles ; en ce qui concerne la ponctuation, il faut plus tenir compte du nombre et de la position des points qui peuvent être, sur les élytres, épars sur les intervalles des stries ou disposés en série, unique ou double, que de leur grosseur qui est très-variable dans une même espèce. Quand les mâles ont des cornes sur Tepistome ou les mandibules, il ne faut pas oublier que le développement de ces cornes varie beaucoup, et qu'elles peuvent môme manquer tout-à-fait, comme c'est du reste la règle générale pour les caractères sexuels accessoires dans tout l'ordre <ies Coléoptères. Certains Aristus sont, de tous les Ditomides, lip espèces dont la détermination donne lieu aux plus grandes difficultés. En effet dans ce genre, chez plusieurs espèces voisines et parfaitement réelles cependant, il n'y a pas de caractères facilement mesurables. Toutes les différences résident dans des particularités légères de la forme de la tête, du prothorax, des élytres, ou dans la ponotuation. Comme ces caractères subis^nt •dans la même espèce dos modiGcations étendues en plus ou en moins, il en peut résulter de grands embarras pour Tobservateur. Ce n'est qu'avec une attention soutenue et par des études réitérées sur de nombreux exemplaires de chaque espèce qu'on arrivera à des résultats certains. J'ai eu pour étudier ces espèces difficiles des séries considérables d'individus, et j'espère que, grâce à cela, j'ai pu éviter de tomber dans l'erreur à leur sujet.

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