MÉLANGES
La brièveté de la vie, chez la plupart des insectes parvenus à l'état parfait, est connue de tout le. monde ; on sait que les individus mâles meurent peu après l'accouplement ; que la femelle ne survit pas longtemps à la ponte de ses œufs ; et comme cette ponte suit de près sa dernière métamorphose, il en résulte que l'existence de l'insecte adulte n'est que d'une courte durée. Mais si, par un obstacle quelconque, la femelle est empêchée de devenir mère, sa vie peut se prolonger bien au-delà des limites ordinaires.
C'est surtout dans l'ordre des coléoptères qu'on a pu observer ces exemples de longévité : nouvelle preuve, entre mille, de la prévoyance du Créateur, qui ne veut pas qu'un animal périsse avant d'avoir reproduit son espèce. Celte prévoyance s'applique à l'homme, auàsi biëh qu'aux animaux inférieurs ; on la remarque chez les femmes enceintes, condamnées par les médecins, comme atteintes de cacjiexie tuberculeuse : tant que dure la gestation, le mal reste stationnaire; mais dès que l'accouchement a eu lieu, une phthisie galoppante les enlève en quelques jours.
Cette sagesse mystérieuse, qui veille sur la conservation de l'espèce, nous a été révélée, il y a une trentaine .d'années, par un insecte coléoptère que nous présenta un
vieil amateur d'histoire naturelle, qui, bien que fort peu lettré, avait su déchiffrer quelques pages du grand livre de la création : « Voici, nous dit-il, un insecte très-rare, que je tiens vivant dans cette boîte depuis plus d*un an, traversé par une épingle, et qui, malgré ce désagrément, se porte mieux que moi, car j'ai un cancer de 1 estomac qui ne^ me laisse pas six mois à vivre : c'est le Caîosoma auro-^pimetatum, dont j*ai, le premier, découvert l'espèce aux environs de Paris, dont j'ai élevé la larve, et dont je connais, moi seul, la localité. Celui-ci est une femelle, vierge, que j'ai piquée au moment de sa naissance à l'état parfait; j'ai voulu voir combien de temps une femelle peut vivre quand l'accouplement n'a pas eu lieu ; il est aisé de reconnaître qu'elle n'a pas été fécondée, à l'odeur musquée très-agréable qu'elle exhale ; je l'ai piquée de manière à ne pas blesser les ganglions nerveux; je la nourris pendant l'été avec des chenilles sans poils, et pendant l'hiver avec la membrane interne des intestins de poulet, » ,
Deux mois après cette visite, la mort de M. Ledoux (c'était le nom de ce brave homme, bien connu des collectionneurs ses contemporains) nous fut annoncée par le précieux Calosome dont il nous avait, en mourant, légué la propriété et l'entretien. L'insecte survivait à son premier possesseur, comme celui-ci l'avait prédit. Il vivait depuis quatorze mois dans une boîte de ferblanc, traversé de part en part, sur le côté droit, par uoe épingle fichée sur un liège. Nous continuâmes à le nourrir de chenilles, et c'était plaisir de le voir, suspendu sur son pal, agitant avec une vélocité infatigable ses longues pattes dans le vide, courant continuellement sans changer de place, et faisant disparaître entre ses mandibules de volumineuses chenilles dont il rejetait bientôt la peau desséchée.
Nous le conservâmes ainsi quatre mois entiers. Un jour qu'il dévorait sa pitance accoutumée, nous voulûmes la lui arracher ; l'effort qu'il fit pour la retenir lui tirailla violemment le col, et le lendemain nous le trouvâmes mort.
Ainsi, l'insecte destiné à périr peu de jours après la ponte de ses œufs, fut conservé vivant pendant dix-huit mois (et aurait pu sans doute vivre bien plus long- ,
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temps encore) parce quMl n'avait pas accompli sa destinée.
Cette prolongation d'existence, due évidemment à sa captivité et au célibat qui en était la conséquence, s'expliquera sans peine malgré le supplice infligé à Tinsecte, si l'on considère qu'il n'était pas lésé dans un organe essentiel à la vie ; que sa sensibilité était dispersée dans un grand nombre de cerveaux; que l'épingle, oxydée et soudée par son contact avec les parties molles, les avait cicatrisées dans toute la longueur de son trajet, et que œ corps étranger était bien moins offensant et douloureux pour le Calosome (dont il était devenu en quelque sorte partie intégrante) que ne le serait la moindre épine enfoncée dans les chairs de l'homme .... Ajoutons que cet animal, tout empalé qu'il était, jouissait, au point de vue hygiénique, d'une existence presque confortable : il possédait un appétit robuste ; il respirait librement, en plein air et au soleil ; l'exercice ne lui était pas interdit, car il courait perpétuellement, sans déplacement, il est vrai, mais aussi sans fatigue, puisque sa suspension le soustrayait aux lois de la pesanteur.
Nous espérions le conserver vivant jusqu'au printemps de l'année suivante, époque où nous aurions pu favoriser son accouplement, sans toutefois le débarrasser de son pal, dont l'extraction eût causé dans les tissus un déchirement mortel ; l'accident qui mit fin à sa vie nous empêcha de compléter l'expérience. Mais ce qui rendrait encore plus concluante l'observation de cette longévité toute providentielle, ce serait de recueillir simultanément plusieurs larves ou nymphes femelles, de surveiller leur métamorphose finale, de renfermer séparément chaque insecte parfait dans une cage de fil de fer à mailles unes, suffisamment spacieuse, et de l'y nourrir aussi longtemps que possible. — Après un an, deux ans, ou peut-être une plus longue durée de cette vie claustrale, les femelles vierges seraient successivement, chaque annéoj mises en rapport avec un individu mâle de leur espèce, et l'on pourrait constater, en môme temps que leur longévité, les intervalles séparant l'accouplement, la ponte des œufs et la mort de la mère. b. lm.
L'iBEILLE, Jooraal d'Entomologie
Par M. S.-A. de MARSEUL