ACTE PREMIER
LE DOCTEVR.
Bah! ce vin-là connaît son monde et ne donne la goutte qu'aux clients... Au reste, vous n’avez rien à en craindre... c’est la tète chez vous qui est malade.
' MAY
Oui, docteur, et des pieds à la tête il y a loin quand la bôte est longue...
LE DOCTEUR
Pas si bête, mon garçon, mais malade, oui, vous l’êtes vraiment; soignez-vous, je vous le dis, c’est sérieux : ces bourdonnements... (il arrêts vivement Richard au moment où celui-ci va »e verser un verre de porto.) Non, ne buvez pas cela, ne vous excitez pas. (Se versant à loi-même nn verre qu’il boit d’une seule lampée.) La
sobriété, ‘monsieur May, voilà la première recommandation que j’aie à vous faire.
MAY. '
Oui, docteur, vous avez raison, je suis vraiment excité; mais c’est égal, je suis bien heureux depuis que je me sens apte à accomplir les dernières volontés de ma pauvre défunte mère... ses affaires sont réglées, les frais de succession payés.
LE DOCTEUR
Sans rabattre sur les honoraires, drôle d’idée ! ,
MAY
C’était une vraie note d’apothicaire, hein ?
LE DOCTEUR
Ne dites pas de mal des apothicaires, ils nous font la remise.
Pauvre chère mère! vous savez, docteur, elle n’avait#qu'une idée, voir tout le monde heureux autour d’elle... Eh bien 1 ce but, je vais l’atteindre... Ma tête n’étant pas très-solide... oh ! je le sais bien !... je me suis associé Georges Leslie, qui voyageait déjà pour nous et auquel un récent héritage a permis do prendre une part dans notre maison.
LE DOCTEUR
Georges Leslie, — brave garçon, bonne famille, je vous permets celui-là pour ami.
Ma mère voulait que tout son monde fût réuni autour d’elle comme les membres d’une seule famille; aussi je veux une femme de charge qui obéisse à ces idées, en nous rassemblant tous, employés et patrons, autour d’une seule et même table.
LE DOCTEUR
Voilà l’annonce qui a paru dans le Times. On demande une femme de charge: s’adresser rue de La Tour, de 10 heures à midi, le... Eh! parbleu! c’est aujourd’hui.
MAY
Aujourd’hui ! c’est vrai, docteur. (Après on moment.) Chère
L’ABIME
mère ! je me souviens, comme si c’était hier, du jour ou je la vis pour la première fois. Elle était venue à l’hôpital des Enfants trouvés. C’était au réfectoire, pendantde diner. Elle s’approcha de moi, je m’étonnai de son émotion, et d’une voix tremblante me demanda si j’aimerais à quitter l’hospice pour entrer dans le monde, pour vivre dans une maison à moi, pour y trouver une mère qui m’aimerait bien... Vous comprenez ma réponse, n'est-ce pas, docteur?... Elle m’embrassa en pleurant et je devins son fils secrètement reconnu; et dès lors nous ne fûmes jamais séparés jusqu’au jour où la mort me l’enleva, il y a six mois... Tout ce que j’ai, tout ce qui pourra me revenir plus tard, je le devrai a son amour. J’espère que mon affection filiale l’aconsqlée de tout ce qu’elle a souffert dans sa jeunesse... Elle avait été cruellement trompée, docteur, mais elle n'en parlait jamais, jamais elle ne m'a appris à mépriser le nom de celui qui l’avait trahie.
LE DOCTEUR
Forte tête ! Elle savait se taire celle-là, un peu mieux que vous ne saurez jamais le faire.
MAY, montrant l’intérieur du bureau.
Voyez là, docteur, voyez ce portrait que j’ai fait placer dans mon bureau.
LE DOCTEUR
Ressemblant, monsieur, très-ressemblant.
MAY
Ne semble-t-elle pas me sourire encore ? Ah ! si je ne puis plus lui témoigner 1 amour’et le respect que j’avais pour ellô, je puis, du moins, montrer aux autres que je tiens à honneur d’être son fils, que je ne rougis pas de ma naissance, que je n’ai pas honte de n’ètre qu’un pauvre enfant trouvé! Moi, que mon père n’a pas reconnu, je veux me faire une famille à moi, dans mon entourage, parmi mes employés, je veux que ma femme de charge soit la servante de mes ouvriers... je veux que mon associé soit comme moi leur frère et m’aide à les rendre heureux. Oui, nous ferons rexivre le bon vieux temps, alors que patrons, commis, domestiques, mêlés, unis, confondus .. vivaient ensemble comme une seule et même famille... A chacun sa tâche, mais même toit et une seule table pour tous.