ACTE PREMIER
SAM
C’est justement de la table et du toit que je viens vous, parler, patron.
LE DOCTEUR, à May.
Eh! eh I voilà l’un des bébés de votre nouvelle famille. (Montrant la tablier de cuir de Sam.) Eli bien ! sa bavette ne SUsera pas de sitôt et no coûtera pas cher de blanchissage.
. MAY, b Sam.
Et qu’est-ce qui te fait sortir de ton trou ? rat de cave.
SAM
Parlant en personne et pour inoi seul, jeune patron, je ne parle jamais pour les autres, vous savez... si vous tenez à me donner la table et le logement, je m’y soumets .. Quant au logement, je suis toujours dans la cave... Pour ce qui est do la labié, j’y tiens ma place tout comme un autre... je ne crains personne pour l’appétit. Il ne s’agit pas pour moi de ce que je prends, mais de combien je prends.
LE DOCTEUR
Comme dans tous les états, mon brave, la nature humaine est partout la même... La question n’est pas dans ce qu’on vous offre, mais dans ce qu’on empoche.
SAM
Alors, ils vont tous se goberger ici, n’est-ce pas? les trois garçons de cave, les garçons de peine, les deux porteurs et ies apprentis. Et les hommes de journée en sont- ils?
MAY.'
Les hommes de journée en sont.
SAM
Ahf
MAY
Et nous vivrons tous en famille et nous serons heureux.
SAM
J’espère qu’ils le seront, patron.
MAY
Comment! ils?... pourquoi ne dis-tu pas nous?
SAM
Ne comptez pas sur moi pour faire un nous, patron, ne comptez pas sur moi pour être heureux; je suis moisi et mélancolique, je n’absorbe que les vapeurs du porto. Heureux! c’est bon à vous autres qui êtes habitués à boire votre vin
[ >ar le système ordinaire, à le laisser doucement couler par 'entonnoir de la gorge, d’être heureux et fringants; mais moi je ne prends le vin que par les pores de la peau, et pris ainsi, il déprime, il alanguit. Chaque goutte do vin que vou3 prenez vous enlève une ride et vous met le sourire aux lèvres : essayez d’un prendre la moitié parles pores et vous arriverez au misérable état dans lequel je suis.
L’ABIME
LE DOCTEUR
Je me contenterais bien de ta santé, moi, pas pour mes clients, pour moi. Mais il est dix heures, les femmes do charge vont se présenter, et...
MAY
Georges s’est chargé de les recevoir et de m’envoyer seulement celle qu’il croira devoir le mieux me convenir. (Le docteur secoue la tète et se lève.) Vous ne VOUS en allez pas?
LE DOCTEUR
J’ai un malade à voir dans le quartier, je reviendrai. (Se versant un dernier verre do vin.) Allons, le coup de l’étrier.
SAM
Prenez-le par la bouche, c’est le bon système. (Tout en reconduisant le docteur.) Au revoir, docteur, au revoir monsieur Payne, revenez bientôt.
Il parle toujours jusqu’à oe que le docteur ait disparu.