ACTE PREMIER
RICHARD, à paît.
Elle appelle ma mère celte dame!... (a Sarah.) Lorsque vous parlez de ma mère, pourquoi ne l’appelez-vous pas ma mère?
SARAII.
Cette dame vous a fait part de mes confidences. Vous rappelez-vous bien ce que je lui ai dit?
R ICHAR D
Est-ce que je puis l'avoir oublié !
SARAII.
Selon moi, je disais alors la vérité, monsieur, comme je prétendsencore la dire aujourd’hui. Ma s vous ne savez pas, et a celte époque je ne savais pas moi-mème ce qui était arrivé à la succursale de l’hospice, en province. Une étrangère, une veuve,' madame Miller, vint à l’institulion six mois après que l’enfant avait été retiré de Londres. Son but était d’adopter l’un de nos orphelins et elle était pourvue de l’autorisation nécessaire. L’enfant qu’elle choisit fut celui que j’avais vu baptiser, l’enfant de la dame dont le portrait est là.
RICHA R D.
Pourquoi ne pas parler clairement? Pourquoi ne pas dire « Moi? »
SARAH
Jè veux dire, monsieur, l’enfant de cette dame : vous n’étes pas son enfant. (Richard tressaille.) Vous ne filles reçu à l’hospice que trois semaines après la date dont je parle, a l’hospice en province. Il fut question du nom qu’on vous donnerait : le nom de l’enfant qui avait été adopté était vacant, il vous fut donné. Après trois ans, l’on vous renvoya à l’hospice de Londres, on vous y renvoya sous le nom de Richard May. J’ignorais toutes les circonstances de votre réception; que pouvais-je conclure? C’est que vous étiez l’enfant que j’avais vu baptiser. Comment pouvais-je savoir que le premier Richard May a.vait été adopté et emmené et que vous aviez été mis à sa place ?
f R I C H A R D, chancelant.
Est-ce que la nuit vient? Est-ce que la vue me manque ?
' Soutenez-moi, je ne sais pbs où je suis. »
SARAH, le soutenant et le conduisant près du grand baril, le fait asseoir.
Voulez-vous du secours? voulez- vous que j’appelle?
RICHARD
Non, non, restez près de moi! Attendez, donnez-moi le temps de me remettre. (Se redressant subitement.) Et qui est-ce qui me dit que votre histoire est vraie?
SARAH
Dans ma situation, monsieur, est-ce que j’oserais vous mentir ?
L’ABIME
RICHARD
0 Dieu! plie que j’aimais tant ! Je croyais si bien que j’étais son fils.
Il -regarde le portrait, sa tôle s’affaisse, Sarah la supporte sur son épaule.
Il fait des mouvements pour se dégager.
SARAH
Là, mpnsieur, laissez-la reposer là : bien des fois cela vous est arrivé de dormir ainsi quand vous étiez enfant à l’hospice.
RICHARD
Elle mourut dans mes bras, elle mourut en me bénissant, comme seulement une mère pouvait me bénir. Oh! Sarah! Sarah ! pourquoi ne pas avoir parlé plus tôt?
Est-ce que je le pouvais, monsieur? Est-ce que je le savais ? Il y a deux ans, trouvant le travail de l’hospice trop lourd pour moi, jé le quittai pour entrer en service. J’allais pour diré adieu à une amie, à notre succursale en province, et là, j’appris pour la première fois ce que je viens de vous dire. Où pouvais-je trouver la pauvre daine ? Où pouvais-je vous trouver, vous ? Ce n’est pas ma faute, monsieur et si vous m’aviez laissée partir, si vous ne m’y aviez pas forcée, je n’aurais pas parlé encore à présent.
RICHARD, se levant.
Comment I vous ne m'auriez rien dit! vous m’auïiez laissé dans l'ignorance! vous m’auriez laissé accaparer la place et le bien d’un autre, (il passe à gauche.) 11 faut qu’on le trouve! Quelle est cette femme qui a adopté l’enfant ?
SARAH
Je vous l’ai dit, monsieur, madame veuve Miller. •
RICHARD
Où est- elle ?
SARAH
Il s’est passé vingt-quatre ans depuis lors, monsieur. Tout ce qu’on sait, c’est quelle emmena l’enfant en Suisse.
RICHARD
En Suisse ! Quelle partie de la Suisse?
SARAH
Personne ne le sut alors, monsieur, et personne ne le sait encore aujourd’hui.
Entre le docteur Payne .