ACTE DEUXIEME
chose rare de trouver un patron quelconque dans mon trou, depuis la mort de Parkins neveux.
- GEORGES
Tu les regrettes donc toujours?
SAM
M’est avis, jeune patron, qu’il faut toujours regretter les honnêtes gens, c’est chose rare aussi.
GEORGES
Alors, j’espère que tu nous regretteras à notre tour?
SAM
Cela, maître Georges, ne serait pas dans l’ordre des choses, c’est moi que vous devriez avoir à regretter, car c'est moi qui devrais le premier tourner à l’aigre et être mis au rebut.
Mais on change tout ici, peut-être bien avez- vous changé la loi de nature avec le reste.
GEORGES
Voyons, ne gronde pas.
SAM
Ce n’est -pas moi qui gronde, c'est le vin qui fermente, et je vous le dis : en changeant le nom de l’enseigne, vous avez changé la chance de la maison.
Préjugés, sottises que tout celai
SAM
Préjugés ést bientôt dit et sottises s’ensuit naturellement, mais je n’ai pas croupi pendant trente-cinq années de ma vie dans ces caves, sans savoir ce qui se passe dans le monde.
GEORGES
Oh! ohl et comment cela? je demande le mot du rébus?
SAM
D’ici, je jauge le monde. Voyez ces voûtes, elle me parlent, ces longues rangées do tonneaux ont un langage pour moi ; les vapeurs qui s’en échappent me racontent les bruits de làhaut. Quand tes meetings turbulents brisent les grilles de Hyde-Park, il faut donner de l’air au vieux porto, et lever la * bonde si l’on ne veut pas que la futaille éclate ; quand le vin chante dans la bouteille, l’année sera joyeuse et fleurie, quand il siffle en s’échappant du fût; sinistres en mer; quand il mugit en tournant dans l’entonnoir ; guerre, disette, famine ! Ne riez pas, patron Georges, c’est comme ça.
GEORGES, qui a pris la règle à mesurer les vius et tourmente les excroissances de la route.
Est-ce que ces glutineuses excroissances ont quelque chose \ à voir dans tes divinations, maître Sam ?
SAM
Assurément, monsieur, et nous avons nos légendes sur ce
que «vous nommez de je ne sais quel nbrn barbare et que j’appelle, moi, comme tout bon Anglais : des fongus.
GEORGES, remuant toujours les fongus'.
Ah! oui, nos caves sont renommées pour leurs fongus, n’est-il pas vrai?
SAM
Elles le sont, monsieur Georges, et si vous m’en croyez vous ne les tourmenterez pas ainsi.
GEORGES
Et pour quelle raison, s’il te plaît?
SAM
Pour trois raisons, s'il vous plaît.
GEORGES
Oh ! oh ! trois... comme les sorcières de Macbeth... Première raison pour ne pas... tourmenter tes fongus?
SAM
D’abord, parce qu’ils se forment des vapeurs du porto et que je ne vous conseille pas d’en essayer l’absorption.
GEORGES, continuant à faire mouvoir les fongns.
Deuxième raison ?
SAM
Ensuite, parce qu’au premier degré de leur croissance, ils sont romplis de vers et... vous pourriez très-bien en faire tomber sur vous.
GEORGES, se reculant et désignant des fongus du bout de sa règle.
Co sont des vers, ceux-ci?...
SAM, élevant sa- chandelle et regardant.
Non, pas ceux-là, jeune patron. Ceux-là ont passé sur la couche des vers. (Georges remue de nouveau les fongus.) Mais laissezles donc tranquilles, jeune patron. »
GEORGES
Pourquoi?
* SAM
Pour la troisième raison que je ne vous ai pas encore dite.
GEORGES. 4
Troisième raison?
SAM, mystérieux.
C’est la légende des caves.
GEORGES
Voyons la légende ?
SAM
D’abord, regardez la couleur.
GEORGES
Je regarde.
SAM
Est-ce que cela no ressemble pas au sang caillé ?