L'ÉNIGME
L'inconnu qui nous pousse à la Perversité Le sphinx insidieux, Satan, comme on l'appelle, Se justifie ainsi devant plus d'une belle Lui reprochant la mort de sa virginité :
— Oui, maintenant je suis ton hôte, Mais je ne l'étais pas encor, Ce certain soir de pourpre et d'or Où tu fis ta première faute.
118 l'abîme.
Il ne faudrait point t'abuser :
Ce n'est pas moi qui t'ai perdue, Et, ma confidence entendue, Tu ne pourras plus m.'accuser.
Donc, en ce temps-là, bien entière Couvait ta chaste floraison; Et l'honneur mirait son blason Dans l'acier de ta jarretière.
Ton petit crâne encor glacé Restait la boîte à l'innocence Où tes rêves d'adolescence Continuaient ceux du passé.
Sur ta lèvre folle et naïve Tous tes sentiments gazouillaient Des rires blancs qui se mouillaient A la fraîcheur de ta salive.
l'énigme. IIU
Ton cœur s'ignorait d'être pur Et ton corps sans pudeur maligne Germait comme une jeune vigne Portant son raisin demi mûr.
Alors ton ventre et ta poitrine Dormaient : ce n'était que l'ardeur Et la santé de ta candeur Qui frémissaient dans ta narine.
Allais-tu donc ainsi garder Cette belle chair ingénue Qui lorsqu'elle était toute nue Se voyait sans se regarder ?i.*
Non pas ! je voulais te corrompre !
Et je me mis à te tenter :
Ton calme pourrait s'entêter, Je finirais par l'interrompre.
120 l'abîme.
Je ne songeais pas à prévoii' Que tu serais à mon épreuve, Et que ta volonté si neuve Résisterait à mon pouvoir.
Tôt ou tard tu boirais mon philtre.
Graduel, en toi, jour par jour.
Descendrait le funeste amour Comme un poison lent qui s'infiltre.
Ta tendresse dans l'amitié Deviendrait beaucoup ma complice; Et quel joli tour de malice De te prendre par la pitié !
Pour commencer, ma flatterie Fut le miroir de tes attraits :
Or, pendant que je t'ingérais Le goût de la coquetterie,
L'ÈNUiME. 121
Ta modeste apparition Puritiait par sa i encontre :
Tu passais sans plus faire montre De ta grâce en éclosion.
Doux séraphin i se dérobe, Tu marchais si colestement Qu'on croyait voir à tel moment Pendre deux ailes sur ta robe.
Et pourtant j'attendais ton cœur :
Le faucheux guette bien la mouche !
Mais moi, je t'épiais plus louche, Avec plus d'ombre et de longueur.
J'activais mes métamorphoses; Et les sucs des mauvais désirs, Mes essences, mes élixirs Y passaient. J'en forçais les doses.
Et je retournais eu tous sens Les astuces de ma magie Pour éveiller la léthargie De tes pensers et de tes sens.
31aintenantj mes souffles moins vagues Visaient tes objets familiers :
Je contaminais tes colliers, Kt je pervertissais tes bagues.
Les formes, les couleurs, les sons Te renvoyaient mon chaud prestige Et je t'enlaçais de vertige Par les reflets et les frissons.
J'inventais avec les arômes Des nuages délicieux Où surgissait devant tes yeux L'obscénité de mes fantômes.
l'énigme. \2?,
Des soirs orageux et malsains Je pompais les langueurs perfides Que j'aggravais de mes fluides.
Et je les dardais sur tes seins:
Et toujours, aux heures funèbres, Vers ton lit, jusque sur ton drap, Rampait mon baiser scélérat Oui te cherchait dans les ténèbres.
Mais en vain naissaient sous tes pas Mille embûches de circonstance.
Tu raidissais ta résistance Et tu ne te défendais pas;
Tu triomphais près de ma trame, Comme un rosier près d'un crapaud; Sentais-tu même à fleur de peau Ce qui devait brûler ton âme?
124 l'abi^.ie.
Restait la Curiosité :
Elle eût ])eau siffler et se tordre; A quoi bon? Elle ne put mordre Sur ta plate sérénité.
A bout de ruse et de souplesse, Ayant tout fait pour te damner, J'avais fini d'imaginer L'occasion de ta faiblesse.
Et bonteux, confus, interdit, iMes venins rentrés dans leur gaine, J'étais là, ruminant ma haine, Lorsque la Nature m'a dit :
« Je revendique la conquête De ce bel être triomphant Qui tient à la fois de l'enfant,
Du végétal et de la bête...
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Quand j'aurai mis mon ver tortu Dans cette vierge au cœur de marbre, Comme le fruit tombe de l'arbre, Ainsi tombera sa vertu.
Moi, je te demande en partage De commencer à la pourrir; Toi, jusqu'à son jour de mourir Tu la pourriras davantage... »
Ma foi f fourbu, découragé.
Ployant sous ma déconfiture.
J'ai laissé faire la Nature Et c'est Elle qui m'a vengé !
Cela laisse la fdle anxieuse, et pour cause,
Car elle ose se dire : «Enfin! qui sait! pourtant
Au fond, la Nature et Satan
C'est peut-être la même chose ! »