CHAPITRE IV
Résultats opératoires et valeur du procédé
Les résultats des manœuvres que nous venons de décrire doivent, il nous semble, devoir être envisagées à deux points de vue bien différents : résultats pour le chirurgien, résultats pour le malade. S'ils concordent, nous pourrons en déduire quelle sera la valeur du procédé.
Pour l'opérateur d’abord : Le jour que l'on peut obtenir par l’orbitotomie de M. le professeur Rollet, est-il suffisant ? Permet-il de bien enlever la tumeur que l’on a découverte, de l'enlever complètement, quels que soient son volume ou l'étendue de ses prolongements ?
La réponse à ces questions nous est donnée par quel. ques-unes des observations que nous publions : Le volume de la tumeur semble peu importer. Ne trouvons-nous pas relatés des exemples de tumeurs très volumineuses, dont l’ablation fut pratiquée avec la plus grande facilité, sans qu'il ait été nécessaire d’avoir recours à un morcellement de la masse néoplasique :
Obs. II. — Tumeur du volume d'une amande ;
Obs. VIT. — D'une grosse noix ;
Obs. XIX. — Tumeur plus grosse que l'œil.
Ces trois exemples montrent suffisamment bien, sans
phrases, que la simple incision marginale de quatre à
cinq centimètres est suffisante et permet l’ablation facile, en bloc des masses les plus volumineuses.
Nous trouvons aussi dans nos observations que les tumeurs les plus diverses comme siège ont été ainsi abordées avec succès. Qu'elles siègent sur la paroi interne ou externe, supérieure ou inférieure, sur la glande lacry. male ou le nerf optique, que ce soient des tumeurs développées aux dépens des vaisseaux ou autour d’eux : angiomes simples ou caverneux, angiosarcomes,ou des tumeurs provenant des régions circonvoisines, on pourra toujours les aborder par la voie marginale. L'éviscération de la loge rétrobulbaire a même pu être pratiquée avec succès dans des cas de tumeurs infiltrées, sans qu'il ait été nécessaire de faire une énucléation.
Les prolongements de la tumeur, ses extensions, quand elle en présente, sont facilement recherchées et enlevées par le doigt du chirurgien. Aucune section osseuse n'est faite pour faciliter l’ouverture de l'orbite. Elles entraînent fatalement avec elles la formation des débris esquilleux à arêtes vives et tranchantes. Rien ici de tout cela. L’opérateur n’a pas à se soucier de prendre garde à ne pas se blesser en se heurtant à ces fragments osseux menaçants. Il opère dans la proximité de surfaces osseuses mousses, arrondies, recouvertes de plus par leur enveloppe périostée. Il a donc toute facilité pour donner à sa main telle position qui lui paraîtra devoir être plus commode et cela en toute tranquillité.
Il opère, il est vrai, sans rien voir de la région où il porte son effort. Seul le toucher lui permet de se rendre compte de l'endroit où il se trouve. Mais, outre que les
renseignements qui lui sont ainsi fournis ne manquent
or
pas de précision, que ce fait ne constitue pas, en réalité, un inconvénient réel, ne convient-il pas de se souvenn que tant qu'il n’est pas sur la tumeur elle-même, le chirurgien opère dans une zone absolument sûre, où il ny a rien à éviter, Il peut s’y livrer au gré des circonstances à toutes les manœuvres qu'il voudra, il ne pourra ni bles ser un vaisseau, ni sectionner un seul nerf, bien protégés par l’aponévrose orbito-oculaire, au-delà de laquelle s’agitent les doigts ou les instruments du chirurgien. N'est-ce pas là un avantage évident plutôt qu'un pis aller ; il vaut
encore mieux aller sans y voir dans une zone absolument sûre, plutôt que d'opérer sous le contrôle de la vue, mais dans une région où l'attention risquerait de se fatiguer trop vite à vouloir éviter les obstacles dont elle est parsemée.
Il arrive quelquefois qu'en voulant isoler une tumeur à contenu liquide ou semi-liquide, telle qu'angiome caverneux, mucocèle, etc..., celle-ci se rompt sous les tiraillements dont elle est l’objet et laisse échapper son contenu
Avec la technique, cet accident, quand il se produit, est peu à redouter pour les conséquences ultérieures. Si la poche se rompt et que son contenu s'écoule, il ne peut le faire qu'entre l’aponévrose et le périoste. La substance qui s'est répandue hors de la tumeur est facilement évacuée au dehors. Elle ne risque pas de diffuser en plein tissu graisseux et d'y créer là un foyer d'infection dont on peut facilement supposer la gravité.
En résumé, le chirurgien trouve dans l’orbitotomie par incisions curvilignes marginales, une voie d'accès aisée sur les tumeurs rétrobulbaires, par laquelle il peut en
faire sans difficulté l’exerèse. L'opérateur pourrait tou-
jours, en cas d'insuccès, pratiquer après, le Krœænlein, jamais M. Rollet n'a eu à sectionner l'os secondairement.
Nombreux pour le chirurgien les heureux résultats de l'opération de M. le professeur Rollet ne le sont pas moins pour les malades.
Très rapidement, dès les premiers jours qui suivent l'acte opératoire, ils voient disparaître la plupart des symptômes qui les inquiétaient.
L'exophtalmie disparaît complètement et l'œil reprend sa place dans le plus grand nombre de cas ; les douleurs si vives, tenaces, résultant des compressions exercées par la tumeur sur les nerfs voisins cessent.
La vision même dans quelques cas s'améliore notablement : (obs. [, de 1/50 à 1/10 en 21 jours ; obs. VII, de 1/8 à 1/4 en 28 jours, à 1/2 en 3r jours ; obs. IX de 1/4 à 1 en 7 jours.) Il faut pour cela que les lésions nerveuses ne soient pas trop profondes. Il est certain que si l'on se trouve en présence d’une atrophie optique ayant déterminé de l’amaurose, il n’est pas permis d'espérer voir le malade reprendre l'usage de son œil. (Obs. XVII.)
Les phénomènes conjonctivaux s’amendent. Le chémosis qui existait souvent en même temps que la tumeur, et était chez certains malades assez important pour rendre difficile la suture palpébrale, disparaît très vite, avec la compression qui le causait.
Du côté du fondus, on voit les œdèmes papillaires se résorber, la turgescence des veines diminuer, puis disparaître. Le fond d'œil reprend son aspect normal.
Le globe oculaire qui, avant l’ablation de la tumeur, ne pouvait plus effectuer certains mouvements, ou en pré-
sentait de peu d'amplitude, voit reparaître une mobilité
EP
très souvent normale ; elle est toujours fortement améliorée.
Le globe dont on a respecté toutes les connexions vasculaires, voit sa nutrition respectée. Même longtemps après l'opération, on ne constate aucun signe de dégénérescence. La cornée garde son poli et sa transparence habituelle, la tension est normale. ,
Récidives. — Les guérisons ainsi obtenues sont définitives. Les récidives sont en effet très rares. Et si ce fait est banal pour des tumeurs bénignes, il est curieux de constater que des tumeurs, histologiquement malignes, se comportent parfois, absolument comme des tumeurs bénignes. Leur ablation est l’épilogue des troubles qu'elles ont causés. Prenons, dans nos observations, celles qui ont trait à des malades porteurs de tumeurs malignes, qui ont été suivis dans des délais variant de cinq mois à un
an. Nous pouvons en dresser ainsi un tableau statistique :