LA SÊPABATIO.N DU NORD ET DU SI I
1. — De l'Insurrection dllurpcr's Ferry (1859) * la désignation du président Lincoln (1860).
Le 24 septembre 1858 1 l'empereur de Russie, Alexandre, adressait ces paroles à la noblesse de Moscou et de Nichni :
« Je vous ai parlé de la nécessite de procéder tôt ou tard à la réforme des lois qui régissent le servage, réforme qui devait venir d'en haut, afin qu'elle ne vînt pas d'en bas
« J'aime la noblesse... je désire le bien-être du peuple, mais je n'entends pas que ce soit à votre détriment qu'il s'établisse; vous-même, dans votre propre intérêt, vous devez faire tous vos efforts pour améliorer la condition des paysans
• Journal le Nord.
« J'entends avec regret qu'il germe parmi vous des sentiments égoïstes. Je le regrette, les sentiments égoïstes gâtent toute bonne chose; abandonnez-les; agissez de manière que cela soit bien pour vous et pas mal pour les autres; je veux bienqtie vous pensiez à vos intérêts , mais n'oubliez pas ceux <F autrui. »
Qu'auraient pensé de ce langage Washington et Franklin? Auraient-ils imaginé que les républicains du nouveau monde recevraient cette leçon de l'autocrate de toutes les Russies, et qu'il resterait des esclaves à Baltimore, lorsqu'il n'y aurait plus de serfs à Moscou?
Hélas! de sombres prévisions assombrirent plus d'une fois la grande âme des fondateurs de l'Union américaine ! La république des États-Unis eut ses patriarches, elle eut aussi ses prophètes.
Washington mourant a douté de l'union future de sa bien-aimée patrie.
Jefferson a nettement proclamé que la cause de la séparation et de la ruine était l'esclavage.
Nous avons entendu les étonnantes prévisions de Chaming.
Écoutons l'expression des mêmes craintes dans un témoignage plus récent.
À l'occasion de la célébration du centième anniversaire de l'occupation des forts Duquesne et Pitt, qui a eu lieu à Pittsburg le 25 novembre 1858, le président des États-Unis a écrit la lettre suivante pour s'excuser de ne pas assister à la cérémonie :
«Washinglon, !e 22 novembre.
« Messieurs, j'ai eu l'honneur de recevoir l'invitation que vous m'a-
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. m
vez faite d'assister, le 25 de ce mois, au centième anniversaire de la prise du fort Duquesnc; je regrette que l'urgence des affaires publiques, à une époque aussi prochaine de lu réunion du Congres, m'empêche de jouir de cette faveur.
« Tout patriote doit se réjouir en réfléchissant au progrès sans égal de notre pays pendant le siècle qui vient de s'écouler. Ce qiu était au commencement un fort obscur, très-éloigné de la frontière occidentale de la civilisation, est devenu aujourd'hui le centre d'une ville populeuse, commerciale et manufacturière, envoyant ses abondantes productions aux États souverains qui sont encore plus à l'Ouest, dont les territoires étaient alors un immense désert inexploré et silencieux.
o Au point actuel où nous sommes arrivés, le patriote désireux ne peut manquer, en envisageant le passé, de jeter un coup d'œil sur l'avenir et de réfléchir sur ce que pourra être la condition de notre pays lorsque notre postérité s'assemblera pour célébrer le second anniversaire centennal.
« Notre pays sera-t-il habité par une nation plus populeuse, plus puissante et plus libre qu'aucune autre qui ait jamais existé? ou la fédération se sera-t-elle désunie et divisée par groupes d'États hostiles et jaloux? ou bien ne serait-il pas possible que d'ici là tous les fragments épuisés par des luttes interminables se fussent finalement réunis et eussent cherché un refuge à l'abri d'un puissant despotisme?
« Je crois fermement que, grâce à la Providence divine, ces questions seront décidées par la génération actuelle. Nous sommes arrivées à une crise où de ses actes dépend la conservation de l'Union selon la lettre et l'esprit de la constitution, et cette union une fois détruite, tout est perdu.
« Je le dis à regret, les présages actuels sont loin d'être favorables ! A l'époque passée de la République, on regardait presque comme une trahison de prononcer le mot de désunion. Les temps sont malheureusement changés depuis, et maintenant la désunion est librement préconisée comme le remède à des maux passagers, réels ou imaginaires, qui, si on les abandonnait à eux-mêmes, s'évanouiraient promptement par la marche des événements.
« Nos pères, qui ont fait la révolution, sont morts; la génération qui
leur avait succédé et qui s'était inspirée de leurs conseils et de leurs exemples, a presque entièrement disparu. La génération actuelle, privée de ces lumières, doit, volontairement ou non, décider de la destinée de sa postérité. Qu'elle ait au fond du cœur une tendre affection pour l'union, qu'elle résiste à toule mesure qui tendrait à relâcher ou à dissoudre ses liens; que les citoyens des États différents entretiennent des sentiments de bienveillance et d'indulgence les uns à l'égard des autres, et que tous prennent la résolution de la transmettre à leurs descendants sous la forme et l'esprit avec lesquels elle leur a été laissée par leurs pères, et tout ira bien alors pour l'avenir de notre pays.
« Je prendrai la liberté de devancer les années à l'occasion d'un autre mal dangereux et qui va grandissant. Dans les époques passées, bien que nos pères, de même que nous, fussent divisés en partis politiques qui eurent fréquemment à lutter les uns contre les autres, nous n'apprenons pas que jusqu'à une période récente ils aient eu recours a l'argent pour faire leurs élections. Si cette pratique doit aller en grandissant jusqu'au point que les électeurs ou leurs représentants dans la législation des États et dans la législature nationale en soient infectés, la source du gouvernement libre se trouvera empoisonnée, et nous aboutirons, comme le prouve l'histoire, au despotisme militaire.
« Tout le monde s'accorde à penser qu'une république démocratique ne peut durer longtemps sans vertu publique. Quand celle-ci est corrompue, et que le peuple devient vénal, un chancre dévore les racines de l'arbre de la liberté, le fait dépérir et mourir.
« Priant le Dieu tout-puissaut que votre postérité la plus reculée puisse continuer d'âge en âge, dans les siècles à venir, de célébrer l'anniversaire de la prise du fort Duquesne, en paix et en prospérité, sous la bannière protectrice de la constitution et de l'union, je suis votre très-respectueux ami,
« James Duchanan. »
Le même nom qui termine les messages dont nous avons présenté l'analyse se lit au bas de celle lettre mélancolique. 11 y a dans le même homme un penseur et un
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQL'E. 145
aventurier, un patriote et un négrier. 11 y a de même devant les États-Unis une double destinée, la conquête brutale ou la grandeur pacifique, l'ambition ou la justice, un abîme de dégradation ou un magnifique idéal d'élévation morale.
Écoutons ce bel idéal exposé par un grand esprit1 :
« Comme peuple, nous avons lu conviction que la divine Providence nous a donné une mission importante et nous a choisi- pour travailler à produire dans le monde une civilisation plus avancée que celle dont il jouit. Nous nous regardons comme un peuple qui a à remplir une grande destinée, une destinée glorieuse pour nous et bienfaisante poulies autres. C'est là un fait qui prouve des instincts généreux et une noble nature, certainement il contribuera beaucoup à entretenir dans nos âmes de hautes aspirations, et nous mettra dans la nécessité de suivre les voies d'une ambition légitime. Nous nous croyons le peuple de V avenir, et cette croyance servira beaucoup à faire de nous ce peuple. U y a plus de portée qu'on ne le pense dans l'expression populaire : Destinée manifeste. Nous avons une destinée manifeste, tous les peuples le voient et l'avouent, quelques-uns avec crainte, d'autres avec espoir; mais ce n'est pas précisément celle que supposent nos journalistes ou nos flibustiers. Ces flibustiers peuvent bien, sans le savoir, préparer les voies à la Providence. U peut se faire que nous soyons appelés à étendre notre domination sur tout le continent d'Amérique ; mais c'est là peu de chose, c'est là un objet indigne de l'ambition d'un véritable Américain ; nous ne devons souhaiter celte domination qu'autant qu'elle serait utile aux pays annexés et nécessaire à la sécurité de nos frontières, qu'autant qu'elle favoriserait l'établissement du nouvel ordre social. La destinée manifeste de ce pays est beaucoup plus noble, plus élevée, d'un ordre beaucoup plus spirituel, c'est la réalisation de Vidéal d'une société chrétienne pour l ancien et le nouveau monde. »
1 M. Brownson, Quarterly Rewiew, Boston.
il. 10
Gel idéal est bien loin. Les États-Unis voient leur honneur diminuer à mesure que s'accroissent leur territoire, ils voient l'esclavage et la licence déshonorer de plus en plus la liberté; ils deviennent en même temps le peuple le plus puissant du monde et le plus discrédité. Ils grandissent, mais portant le poids et la honte de cette monstrueuse faute originelle qui est l'esclavage au sein d'une république chrétienne.
À l'idéal d'une société chrétienne ils opposent le lugubre aspect d'une société menacée des déchirements de la guerre civile.
Guerre de journaux, guerre de scrutins, guerre de tribunaux!
Pendant que la Cour suprême décide qu'un propriétaire peut s'établir, avec ses esclaves, sur un territoire fédéral, la Cour d'appel d'Albany, après un procès qui a duré huit ans, proclame que tout esclave qui touche le sol d'un État libre devient libre, à moins qu'il ne soit fugitif1.
* On écrit de New- York, le 1" février 1860, à la Gazette des Tribunaux :
• La Cour d'appel d'Albany vient de rendre son arrêt dans une affaire excessivement importante qui dure depuis huit ans, et qui prend un nouvel intérêt dans l'agitation que cause la question de l'esclavage au sein du Parlement et dans l'opinion publique. Quelques efforts qu'aient faits les partisans du travail forcé, les magistrats de trois juridictions diverses ont appliqué les principes consacrés en matière d'affranchissement par la loi et la législation françaises.
h Au mois de novembre 1852, un citoyen de la Virginie, M. Jonathan Lemnon, arriva à New-York à bord d'un vapeur de Norfolk, avec sa femme et huit jeunes esclaves qu'il emmenait au Texas, où il avait l'intention d'aller s'établir. En attendant qu'il se réembarquât pour le lieu de sa destination, il conduisit les nègres dans une humble pension. Mais un homme de couleur libre les y découvrit, et il obtint un mandat iïhabeas corpus pour
La loi sur les fugitifs est loin d'obtenir partout une exécution soumise. Plusieurs États du Nord, le Massa chussetts (Session acts 1855, p. 9*24), leWisconsin (revised sta tûtes, 1858, p. 9 12); le Yermont (Session acts,
faire comparaître les huit esclaves devant un juge de la Cour suprême.
« L'agitation fut grande à New- York. Les démocrates prétendirent qu'un habitant du Sud avait le droit de passer en transit dans les Étals libres, avec tout ce qui est considéré comme sa propriété par les lois de l'État où il résidait. Les abolitionnistes et les diverses nuances qui ont formé depuis le parti républicain soutinrent au contraire qu'un nègre était libre du moment qu'il touchait le sol d'un État libre, à moins qu'il ne se fût enfui de l'État où il était retenu en esclavage.
« Le juge Paine fut de ce dernier avis, et déclara, par une décision longuement motivée, que sous aucun prétexte on ne pouvait introduire d'esclaves dans l'État de New- York; il ordonna que les huit nègres cités devant lui fussent immédiatement mis en liberté.
« Ce verdict produisit une sensation profonde dans les États du Sud. Les abolitionnistes de New- York s'étaient empressés de faire une souscription qui produisit 300 ou 400 dollars, et qui permit d'envoyer au Canada les huit esclaves affranchis. De leur côté, quelques négociants qui étaient en relation d'affaires avec le Sud réunirent, au moyen de contributions volontaires, la somme de 5,000 piastres, destinée h indemniser M. Lemnon de la perte qu'il venait de faire. Pleinement satisfait de cette réparation pécuniaire, ce Virginien reprit la route de son État, sans plus songer ni au Texas ni à ses esclaves; mais les planteurs et les politiques du Sud envisagèrent l'affaire de plus haut. Le gouverneur de la Géorgie s'en occupa dans son message de
« S'il est vrai, disait-il, que les citoyens des États à esclaves qui, par la « force des circonstances ou pour leur convenance, cherchent un passage au « travers d'un État libre, accompagnés de leurs esclaves, soient par ce fait • seuls dépossédés de leurs propriétés ; s'il est vrai que ces esclaves soient « ainsi émancipés, il est temps que nous connaissions les motifs d'une telle « assertion. La répétition de tels attentats serait tm légitime motif de guerre « avec l'État qui les ferait naître ou qui les souffrirait. »
« Le gouverneur de la Virginie fut encore plus explicite, et demanda à sa législation qu'elle intervint pour faire appel, au nom de l'État, de l'arrêt du juge Paine à la Cour suprême de New-York.
« Cette affaire vint le 12 décembre 1857 devant cette Cour, qui confirma la décision d'affranchissement. L'État de la Virginie fit appel de nouveau dc-
148 i;escuvage.
1858, p. 42), s'opposent a cette loi par des actes formels, permettent à l'esclave de demander un jury poulie juger, punissent l'emprisonnement arbitraire, etc.
Enûn la guerre descend daus la rue et l'affaire lugubre d'Harpcr's-Ferry 1 remplit d'une épouvante mêlée de rage tous les Étals du Sud,
Dans l'État de Virginie, sur les confins du Maryland, est le petit arsenal fédéral d'Harpers-Fcrry. Au commencement d'octobre 1859, une centaine de noirs s'en empare tout à coup. À leur tête est un fermier nommé Brown, ses fils etquelques blancs. Dans l'arsenal où étaient déposées des sommes importantes, la bande reste deux jours sans rien prendre, si ce n'est des fusils. Pas de police : on n'a rien prévu, on ne sait rien, mais on croit tout, on imagine des ramifications étendues; la terreur se répand à Richmond ; pas de milice : on arme trois compagnies de volontaires; deux reviennent, les hommes ayant au retour meilleur mine qu'au départ; la troisième va jusqu'au bout. Le gouverneur Wise demande des troupes au président Buchanan. Quatre-vingt-treize
vant la Cour d'appel d'Albany, et ce n'est qu'après deux ans qu'elle a été plaidée et qu'un arrêt définitif a été rendu.
« Les intérêts esclavagistes ont été soutenus avec un grand talent par M. Charles O'Connor; M. Williams Evarts a été le non moins éloquent avocat de la cause républicaine. Celte dernière a triomphé complètement, et l'arrêt rendu a levé toute incertitude en pareille matière. 11 déclare que les lois de TÉtat de New- York ne protègent ni ne tolèrent dans ses limites une propriété consistant en esclaves, et il cite notamment une loi de 1817 qui, combinée avec la constitution fédérale, donne la liberté à quiconque, s'il n'est pas fugitif, touche le sol d'un État libre. »
1 Les dépêches, adressées au ministère des affaires étrangères, sur cet incident caractéristique, nous ont été communiquées avec beaucoup de bienveillance. Tout le récit est donc authentique.
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. U9 soldais de marine, seule troupe disponible du gouvernement des États-Unis, sont envoyés de Washington. Quelques heures suffisent pour déloger, décimer et disperser la bande. Le vieux Brown est saisi, frappé de quatre coups de sabre et de deux coups de baïonnette; ses deux fils sont tués près de lui. Des principaux meneurs, cinq, Cook, beau-père du gouverneur de l'Indiana, Copeland, Copp, Greenie, Stevens sont arrêtés, Douglas s'enfuit et gagne le Canada, Gerrit Smith devient fou ; on commence le procès.
L'arsenal, les troupes qui le gardaient, appartenaient au gouvernement fédéral, Harper's-Fcrry était au Maryland autant qu'à la Virginie. Cependant le président élude la responsabilité, fort content de se laver les mains de celle affaire. Elle est jugée à Charlcston en toute hâte. On n'attend ni la guérison de Brown, ni l'arrivée de son avocat, ni ses témoins, ni le retour du calme. Brown comparaît demi-mourant, mais l'àmc vivante et fière. On n'obtient de lui pas un aveu, pas un regret. 11 est condamné à être pendu.
L'opinion est plus féroce encore que la justice. Ce vieillard mourant, captif, condamné, pleurant ses fils, les écrivains l'insultent dans les journaux, les femmes s'en moquent dans les salons. La pitié devient un délit, et, pour le punir, on applaudit à l'arbitraire. Un homme a parlé de sympathie, on le met en prison; des voyageurs qui passent en chemin de fer, convaincus d'avoir causé trop favorablement, sont arrêtés. Un marchand de Savannah, pour le même crime de sensibilité inopportune, est goudronné, roulé dans les plumes, arrêté, exilé. Le
bruit court que les nègres s'insurgent et se rassemblent pour venir délivrer old Brown. Les volontaires se rassemblent, on se lève la nuit, on tremble, on s'agite, en proie à une panique ridicule. Le condamné attend courageusement sa fin, les accusateurs tremblent comme des criminels qu'on poursuit. On ne veut pas différer jusqu'à l'ouverture de la législature, de peur qu'il ne soit question de commuer la peine. Le 2 décembre, Brown est pendu.
Le gouverneur Wise avait écrit à M. Wood, ancien maire de New-York : « Brown sera certainement pendu, et son corps sera remis aux chirurgiens pour être transporté hors de l'État, afin que sa carcasse ne puisse pas souiller le sol de la Virginie, so that the carcass shall not pollute Ihe soil of Virginia 1 .
On juge et on exécute ses complices1. Trois fois Téchafaud est dressé pour eux. Leur mort ne termine pas l'agitation. Un livre contre F esclavage est interdit, aux termes d'un article du Code de la Virginie (chapitre cxvm, section 24), qui oblige le directeur des postes, bien que fonctionnaire fédéral, à informer l'autorité, s'il reçoit des documents abolitionnistes, et condamne au feu ces documents. Les volontaires continuent à jouer au soldat, à s'appeler major ou sergent. Les femmes jurent de ne plus porter que des étoffes de la Virginie ; un bal en robe de bure est donné; au second bal, offert à la fille d'un citoyen delà Caroline du Sud5, envoyé pour frater-
» Washington States, 7 norerabre 1859.
2 Les derniers, Stevcns et Hazlett, ont été pendus le 16 mars 1860. s M. Memniingcr qui, reçu par la législature, y parla pendant quatre heures et demie.
niser avec la Virginie, la peur d'être laides lavait emporté sur l'envie d être patriotes. Dans les meetings, on parle de terminer le chemin de fer, d'organiser des relations maritimes directes avec* la France et l'Angleterre, de lever une milice, de fonder des manufactures, de ne plus rien demander ni envoyer au Nord, afin de l'affamer. On parle de scission commerciale et politique.
Le premier magistrat des Etals-Unis, rencontrant dans son message de 1860 ce sanglant épisode, consacre à le raconter des paroles dont la froideur étudiée ajoute un trait de plus à ce tableau de mœurs déshonorant. Il fait des vœux pour que l'opinion passe à un autre objet; il s'écrie que l'Union ne serait plus tenable si quinze Étals étaient sans cesse menacés de semblables insurrections. « Si la paix du foyer domestique de ces États était jamais attaquée, dit-il, si les mères de famille ne pouvaient rentrer chez elles pendant la nuit sans avoir à appréhender le sort cruel qui peut les attendre, elles et leurs enfants, avant le retour du jour; ce serait en vain qu'on parlerait à ce peuple des avantages politiques qui résultent pour lui de l'union... Tout État de société dans lequel l'épéeest continuellement suspendue sur la tête du peuple doit être intolérable. »
Est-ce que les esclaves n'ont pas de foyer domestique? Est-ce qu'il n'est pas de mères de famille esclaves? Est-ce que le fouet, sinon l'épée, est-ce que la potence, ne sont pas continuellement suspendus sur la tête de ce peuple infortuné? Leur situation est donc intolérable? Ne dites pas que le danger vient des noirs. L'affaire d'Harper's-Ferry prouve leur apathie presque
complète; mais elle établit non moins clairemenl à quel degré de bassesse, d'impuissance, de folle terreur, de vaine fanfaronnade, sont réduits les maîtres entre ces deux classes ennemies; l'ombre même de la justice a disparu, la paix n'est plus qu'une trêve de la vengeance; après un temps plus ou moins long, la colère éclatera, ce sera le jour où l'esclave reconnaîtra qu'il est le plus fort, et qu'ainsi le seul droit sur lequel s'appuient les maîtres passe de son côté.
11 est bien temps de remonter la pente d'un abîme si honteux.
Jetons en arrière un regard attristé.
Hélas! que de chemin en un demi-siècle! L'homme croit qu'il peut manger le fruit défendu, puis passer le revers de sa main sur ses lèvres et dire : C'est fini! Qux abstergens os suum, dixit : Non sum operata maluml Comme le bien, le mal est une semence d'où sort en peu de temps une effroyable et inévitable fécondité.
En 1787, les fondateurs de l'indépendance ne consacrent pas même une syllabe à l'esclavage dans la Constitution : ils appellent les esclaves des personnes.
Qu'on ferme la Constitution, et qu'on ouvre les lois des États à esclaves, et l'on y trouve, nous l'avons dit, des dispositions inconnues des législateurs païens ; l'affranchissement interdit ou entravé, l'instruction interdite, le mariage à peu près impossible, l'emprisonnement contre tout auteur ou propagateur d'un écrit favorable à l'émancipation, le noir libre banni.
En 1820, il faut tracer une ligne pour partager entre la servitude et la liberté le territoire de la patrie.
Depuis cette époque, des deux côtés de celte ligne, on se hâte à qui organisera le plus vite des territoires nouveaux pour jeter le poids de leurs droils et de leurs votes dans le plateau de la balance qui appartient au Sud ou dans le plateau du Nord. L'envahissement devient le mot d'ordre de la politique; les aventuriers sont ses instruments; l'annexion du Texas est son chef-d'œuvre.
En 1850, le compromis qui avait paru un triomphe, même aux partisans de l'esclavage ne leur semble plus suffisant. On concède la loi des fugitifs, la terre de la liberté n'est plus un lieu d'asile; les forces de l'Étal tout entier sont aux ordres des maîtres qui vont à la chasse de leurs esclaves. L'esclavage peut désormais franchir la frontière d'un état libre. Par le bill du Nebraska, il peut forcer les portes de la Confédération elle-même.
Quoi ! le Congrès ne conservc-l-il pas la puissance de discuter un nouvel État, avant de l'admettre, et de refuser l'entrée au crime ou au désordre traduits à la hàlc par des mains suspectes en articles de constitution?
Non, en 1859, la Cour suprême reconnaît et le président proclame le droit pour tout citoyen de transporter ses biens de toute sorte, y compris ses esclaves, sur les territoires communs appartenant à tous les États de la confédération, et d'y être protégé par la constitution fédérale (Message de 1859). Ainsi on peut semer l'esclavage sur un territoire qui ne le connaît pas, puis, quand il a grandi, on peut en faire l'objet d'un article dans
1 Le compromis de Missouri a été présenté par des propriétaires d'esclaves, soutenu par eux, voté par eux, approuvé par le président Monroe et son cabinet, dont M. Calhoun faisait partie. {Discours de M. Sumner.)
une constitution locale, et nulle puissance n'a le droit d'arracher la plante empoisonnée. Le crime se change en fait, le fait en droit local, le droit local en droit constitutionnel, et le successeur de Washington écrit tranquillement : « C'est une preuve frappante du sentiment de justice qui est incarné dans notre peuple, que la propriété des esclaves n'a jamais été troublée dans aucun des territoires. Si pareille tentative avait eu lieu, la juslice y aurait sans aucun doute porté un remède efficace. Si elle venait par la suite à être insuffisante, il serait temps de renforcer sa puissance par une autre législation. » (Message de 1859.)
En 1787, l'esclavage n'est toléré qu'à une voix de majorité. La traite, en 1808, est solennellement abolie.
En 1856, on lit, dans un message officiel du gouvernement de la Caroline du Sud, ce vœu répété depuis par le gouvernement de l'Alabama :
« Pour maintenir notre position, nous avons besoin d'avoir le travail à bon marché. Cela n'est possible que par un seul moyen, la reprise de la traite des esclaves : c'est une absurde sentimentalité que celle qui se pâme à l'idée de rendre légal ce commerce. »
En 1860, le nombre des États à esclaves a doublé, le nombre des esclaves a quadruplé, l'industrie locale de l'élève du bétail humain a succédé au trafic international, la traite vit encore; on la pratique secrètement, on l'invoque publiquement. Enfin, dans les élections, dans la presse, dans le choix, des fonctionnaires, une seule question divise, agite, décide, la question de l'esclavage, lie Sud parle bien haut de se séparer du Nord. L'Union
est déchirée, la guerre civile est imminente.
Les deux fractions d'un grand peuple composé de trente millions de chrétiens sont au moment de se séparer ou de se dévorer, et ils jouent leur honneur de peuple libre, leur destinée de grande puissance, pour le maintien d'une monstruosité répudiée par la chrétienté tout entière. L'Évangile reste enfoui sous les balles de coton, et si Washington, revenant sur la terre, était élu président de la République, le Sud refuserait de le reconnaître, et prononcerait l'Union dissoute.
C'est la réponse donnée par huit États à l'élection du président Abraham Lincoln.
On peut dire que la menace de désunion a précédé l'Union1.
En 1787, pendant qu'on discutait la Constitution, la Géorgie et la Caroline du Sud déclarèrent qu'elles n'entreraient pas dans la fédération, si on ne tolérait pas la traite des esclaves durant vingt années au moins; on la toléra jusqu'en 1808.
En 1794, au moment où le grand juge John Jay, d'après les instructions de Washington, négociait un traité avec l'Angleterre pour les indemnités dues aux marchands anglais, la Virginie, la patrie de Washington, déclara publiquement qu'elle se séparerait si le traité était ratifié ; il le fut cependant.
En 1820, le compromis du Missouri eut pour auteurs les représentants du Delaware et du Maryland, États à esclaves, et ne fut voté que parce que l'Union fut déclarée en danger.
« Ch. Sumner, Discours au meeting de Framingham, H octobre 1860.
En 1850, à l'occasion de la question des tarifs, la Caroline du sud menaça ouvertement de se retirer de la fédération.
En 1855, mêmes clameurs, lorsque John Quincy Adams apporta au Congrès des pétitions contre l'esclavage.
De 1840 à 1850, au moment du projet connu sous le nom de jwoviso Wilmot, à propos de l'admission des territoires de l'Utah, du nouveau Mexique, de la Californie, au sujet enfin de la loi des fugitifs, le cri de désunion fut sans cesse proféré. On l'opposa, en 4856, à l'élection du colonel Fremont. En 1859, la nomination d'un nouveau speaker; en 1860 !, la publication d'un livre important contre l'esclavage (the impending crisis, par M. Helper), livre auquel 67 membres du Sénat donnèrent leur adhésion, suffirent pour que la menace de séparation s'élevât de nouveau.
On le voit, c'est toujours le Sud qui a voulu rompre le lien fédéral. Le parti de la liberté est aussi le parti de l'union, et dans le fameux discours qui commença sa carrière politique, en attaquant au sénat, le 26 août 1852, le fugitive slave Bill, peu d'années avant le jour où il fut assommé en pleine séance par un sénateur de la Caroline du sud, Charles Sumner eut raison de formuler cet axiome, devenu le texte de tant d écrits : Freedom national, slavery sectional, la liberté est nationale, l'esclavage est séparatiste.
On le voit aussi, toujours la menace a été faite, jamais
4 Cette nomination exigea des scrutins répétés pendant deux mois.
elle n'a été réalisée. Mais elle est devenue plus sérieuse, et elle a été jetée d'avance comme un défi à l'élection présidentielle de 1861.
Écoulez le message inaugural du gouverneur de la Virginie, en février i860. 11 propose un projet de convention ou de conférence sur les questions qui divisent les États, puis il ajoute :
« On objectera peut-être que ce plan tend à une désunion. Je l'accorde. Mais le danger de la désunion n'est-il pas imminent, et les esprits ne sont-ils pas, ou Nord et au Sud, agités profondément par la crainte que les jours de l'union ne soient complés? Les discours en faveur de la désunion sont à l'ordre du jour des corps délibérants, nationaux ou généraux, et la presse est remplie d'articles édités, communiqués ou cités sur ce sujet. Les législateurs du sud s'occupent de rechereber les meilleurs moyens de protéger l'honneur et les droits de leur Etat, et prennent des mesures pour armer et discipliner la milice, dans le seul but de se protéger et de se défendre, soit unis, soit séparés (eitherin or oui of the Union). Chacun voit et sent le danger qui nous menace, chacun regarde la désunion non-seulement comme un événement possible, mais extrêmement probable et peu éloigné (not only a possible, but a hùjhhj probable event, and at not distant day). »
D'avance il proteste contre l'élection d'un président républicain, c'est-à-dire abolitionnistc. Le Sud devrait résister, dit-il, car
« L'idée de permettre qu'un tel homme ait dans les mains l'armée, la marine des États-Unis, la nomination des plus hauts fonctionnaires, ne peut être supportée par le Sud un seul instant. »
C'est au milieu de ces menaces bruyantes qu'a eu lieu, le 6 novembre 1860, la nomination des électeurs féilé-
vaux chargés de nommer le président de la confédération.
Jusqu'ici le Nord, bien qu'il eût plus de deux millions de suffrages à opposer à un million, n'avait pu les réunir sur un même candidat; les voix du Sud, toujours compactes, avec l'appui du parti intermédiaire assuraient la majorité. Cette fois, deux faits nouveaux se sont produits. La formation d'un grand parti politique modéré, bien dirigé, choisissant et gardant son terrain avec habileté, est, dans tous les pays libres, le meilleur instrument de succès d'une opinion raisonnable. Tant qu'une idée est aux mains des violents, elle échoue parce qu'elle effraye. Les abolitionnistes avaient plus d'une fois compromis l'abolition. La loi des fugitifs, thème des discussions passionnées qui précédèrent l'élection de 1856, était un terrain plus contestable, au point de vue du droit des Élats et du texte de la Constitution que la question du Kansas, c'est-à-dire celle de l'admission d'un État nouveau dans la Confédération, question fédérale au premier chef. Le parti républicain, fortement organisé dans toutes les villes importantes, s'est rallié avec habileté dans cetle position avantageuse, il s'est essayé avec succès au dedans du Congrès par plusieurs débats heureux au dehors, par des élections locales, et par de grandes assemblées ou conventions préparatoires, et au jour décisif, les voix se sont groupées dans tous les États libres, excepté un seul1, pour la première fois, autour des candidats de ce parti.
1 Le New-Jersey.
Le Sud s'est en quelque sorte pris au piégc de ses propres combinaisons. À un candidat ont été opposés trois candidats, représentant sur la question de l'admission des États nouveaux des différences d'opinion presque imperceptibles; le premier plaçait au-dessus du droit du Congrès le droit des maîtres, le second le droit des territoires avant leur admission, le troisième le droit des Étals après leur admission dans l'Union fédérale. Ces nuances ne justifiaient pas la division, elles n'en étaient que Je prétexte : le but était d'empêcher que personne n'obtînt la majorité absolue, et de renvoyer l'élection au Congrès. Or on sait, et c'est là le mécanisme qui explique toute cette combinaison, qu'aux termes de la Constitution (art. Il, sect. i, 3) la Chambre des représentants, nommée au prorata de la population, tandis que le sénat est composé par Etats, on sait, dis-je, que la Chambre des représentants, en cette occasion exceptionnelle, vote par États. Les forces des partis extrêmes se balançant à peu près également, c'était assurer le triomphe au candidat du parti intermédiaire. Cette lactique a échoué dès la nomination des électeurs fédéraux. À une immense majorité, ils ont été chargés de nommer président M. Abraham Lincoln, ancien ouvrier, parvenu par son travail à la fortune, et par son mérite à l'honneur de représenter l'État de l'IUinois au sénat, partisan actif et déclaré de l'abolition de l'esclavage.
S -• — He l' élection a l'Installation dn Président Lincoln.
Au vote parfaitement régulier qui a donné la majorité au Nord, la Caroline du Sud a répondu en poussant le cri et en donnant le signal d'une séparation immédiate. Puis cet État, passant de la menace au fait, a bruyamment opéré sa séparation, le 20 décembre, et le 24, le gouverneur publiait l'avis suivant :
« Son Excellence Francis W. Pickens, gouverneur et commandant en chef de l'État de la Caroline du Sud.
« Attendu que le brave peuple de cet État assemblé en Convention, par une ordonnance unanimement adoptée et ratifiée, le vingtième jour de décembre, en l'année do notre Seigneur 1860, a abrogé une ordonnance du peuple de cet État, adopté le vingtième jour de mai, en l'année de notre Seigneur 1788, et a par là dissous l'union entre l'État de la Caroline du Sud et d'autres États sous le nom des États- Unis d'Amérique, moi, comme gouverneur et comme commandant eu chef de l'État de la Caroline du Sud, en vertu de l'autorité dont je suis investi, je proclame en conséquence par la présente, en face du monde, que cet État est et a le droit d'être un Élat séparé, souverain libre et indépendant, et que, comme tel aussi, il a le droit de faire la guerre, de conclure la paix, de négocier des traités, des ligues ou conventions, et de faire tous actes quelconques appartenant légitimement à un État libre et indépendant.
« Donné sous mon seing et le sceau de cet État, à Charleston, le vingt-quatrième jour de décembre, en l'année de notre Seigneur 4860, et en la quatre-vingt-cinquième de l'indépendance de la Caroline du Sud.
» F. W. Picrehs. »
On a osé invoquer Dieu, au moment ou d'une main
ÉTATS-UNIS D'ANÉMIQUE. IGt
impie, un peuple sacrifiait sa pairie pour conserver ses esclaves !
Le i 7 septembre 1 7&7, Dieu fui invoqué par ces honnêtes grands hommes qui écrivaient en tète de la Conslilulion des Etals Unis ces mémorables paroles :
« Nous, le peuple des États-Unis, afin de former une union plus parfaite, d'établir la justice, d'assurer la tranquillité intérieure, de pourvoir à la défense commune, décroître le bien-êlre général et de rendre durables pour notre postérité les bienfaits de la liberté, nous établissons cette constitution... »
Le 20 décembre 1860, voilà ce qui se passait à Charleston :
« La scène était des plus grandioses et des plus imposantes. Le peuple était là, représenté par ses mandataires les plus élevés, presque tous des patriarches, des dignitaires, des prêtres, des juges. Au milieu d'un profond silence, un vieillard, le révérend docteur Bachman s'est avancé, et, levant les mains, il a prié le Dieu tout-puissant de répandre ses bénédictions sur ce peuple et de favoriser l'acte qu'il allait accomplir. Toute l'assemblée s'est levée, et, la téte découverte, a écouté ce touchant appel au sage dispensateur des événements.
« A la fin de la prière, le président s'est avancé avec le parchemin consacré, sur lequel était inscrite la décision de l'État. Avec lenteur et solennité il en a donné lecture; mais lorsqu'il a prononcé le mot de « dissolution », leseceurs n'ont plus pu se contenir, et une acclamation formidable a ébranlé les murs et s'est élevée vers le ciel.
« Les membres de la Convention se sont ensuite avancés, et un à un ont signalé la résolution ; après quoi, au milieu des plus bruyants applaudissements, le président a déclaré l'Étal de la Caroline du Sud une nationalité indépendante et distincte, n
Le sage dispensateur des événements a fait du peuple
1*62 L'ESCLAVAGK.
qui l'implorait en 1787 l'une des premières nations du monde. Peut-on, sans l'offenser, supposer qu'il réserve des destinées comparables à la Caroline du Sud ?
Les plans de cet État sont gigantesques : il veut établir une confédération indépendante, composée des États du Sud, enrichie par le libre-échange, peuplée par la traitedes noirs, agrandie par l'invasion de l'Amérique centrale, du Mexique, de Cuba, maîtresse de ce port merveilleux qu'on nomme le golfe du Mexique.
L'idée d'une scission dans l'immense nation des États- Unis s'est souvent présentée aux esprits prévoyants; on peut l'accueillir avec faveur, on peut la souhaiter, parce que les trops grands États, on le sait bien, sont peu favorables aux libertés publiques; tous les vastes territoires enfantent des Césars. Mais se séparer pour être plus libre, ce n'est pas le vœu de la Caroline, elle se sépare pour conserver, étendre et perpétuer l'esclavage.
Qu'est donc cet État si audacieux et sur qui comptet-il?
La Caroline du Sud est, après le Delaware et le Maryland, le plus petit État à esclaves. Elle occupe 29,585 milles carrés : elle n'a que 22 habitants par mille carré, au total : 668,507, savoir :
274,565 blancs ;
8,960 noirs libres; 584,984 noirs esclaves
Parmi les blancs, au-dessous de 20 ans, il y en a 1 sur
1 Ces chiffres sont ceux du recensement de 1850. Celui de 1860 indique 107,185 noirs contre 308,186 blancs, en tout 715,371 habitants.
18 ne sachant ni lire ni écrire. La principale ville, Ctiarleston, atteignait, en 171)0, un chiffre d'importation égal à 2,662,000 dollars; il était tombé à 1,750,000 dollars en 1855. La Caroline du Sud coûte à la fédération plus qu'elle ne rapporte; elle est en décadence.
Sur qui compte ce petit État? Il a provoqué, il a obtenu l'adhésion de sept États du Sud, savoir : le Mississipi, l'Alabama, la Floride, la Géorgie, la Caroline du Nord, puis la Louisiane, qui ne pourra longtemps empêcher la navigation du Mississipi d'être libre, et le Texas1, dont la persévérance est douteuse parce qu'il est intéressé à recevoir du Mexique, des États voisins et de l'Europe, des émigrants libres, pour peupler son immense territoire : 274,562 milles carrés, habité seulement, en 1860, par 400,000 blancs et 180,000 esclaves.
Un président a été nommé, un drapeau a été choisi, un nom a été pris, et la république des Etats confédérés prend place audacieusement à côté de la république des États- Unis.
De quoi se compose la nouvelle Union?
Les cinq premiers États formeraient, avec la Caroline du Sud, une nation composée de 2,124,698 blancs ', avec 1 ,747,186 esclaves et 26,819 noirs libres. Mais (en
1 Surface du Texas 274,362 milles carrés
Surface de la France 200,000
Surface de l'Angleterre et du pays de Galles. . 57,855 Cet immense territoire doit être un jour divisé en quatre États.
(Olmsted, Texas Jouniey, p. 418.) La confédération du Sud ne peut défendre le Texas sans disperser ses forces ; s'il est attaqué, s'il se soulève, il est perdu pour elle.
* Ce sont les chiffres du recensement de 1850. V. à V Appendice, 1rs chiffres de 1800, connus trop lard en Europe pour être insérés ici.
16i 1/ESCLÀVAGK.
laissant à part les deux Étals douteux, la Louisiane et le Texas), les huit autres États à esclaves : le Tennessee, la Virginie, le Kentucky, l'Arkansas, la Caroline du Nord, et surtout le Missouri, le Delaware, leMaryland, les États k tabac, les Etats voisins du Nord, border stales, qui n'ont presque plus d'esclaves, renferment une population de 4,055,679 blancs, 191,309 noirs libres et 1,455,120 noirs esclaves, population qui resterait unie aux 15,434,586 habitants des seize États du Nord. Ceserail donc, d'un côté, 18 millions d'hommes libres, ayant les ressources nécessaires pour Iransformer bientôt en affranchis 1 ,500,000 hommes de plus, et de l'autre côté, 2 millions de blancs en face de 2 millions d'esclaves sur un espace immense.
Oui, dil-on, mais c'est la patrie du coton! L'Amérique du Nord et l'Europe sont tributaires de la terre privilégiée qui produit le coton ; avec le coton, elle défie le monde entier.
La nature a entouré d'un duvet blanc et mou, au sein de leur enveloppe, les semences d'un arbuste rabougri, de la famille des malvacées, qui se plaît seulement entre les dix parallèles, au nord et au sud de l'équateur. Ce duvet tient occupés, dans l'ancien et dans le nouveau Monde, 8 millions de créatures humaines, moitié à la culture, moitié à Touvraison, moitié à le recueillir et à le séparer, moitié à en disposer parallèlement les fibres cl à les réunir par une torsion suffisante'.
L'intelligence humaine s'est exercée depuis un siècle
« V. letravaï adm'rable, Iti ù l'Acadjmic des sciences morales, par M. L. lleybaud, sur l'industrie du crton, Journal des économistes, janvier 1861.
ÉTATS-UNIS D'AMKRIQUK. Htt
d'une manière merveilleuse pour aider, par d'ini»/»nieuses machines, ce double travail. En 76 ans, de 1 78 i à 1860, l'exporUtion s'est élevéede 71 balles à 4,775,000. En 60 ans, la consommation s'est élevée de 20 millions à 4 milliards et demi, les prix se sont abaissés de 6 ou 7 (Y. le mètre d'indienne, à 0,60 c. ou 50 c. La fabrication a suivi le même progrès, l'Europe et les Étals-Unis comptent 50 millions de broches, sur lesquelles l'Angleterre seule en a 53 millions. Par un de ces contrastes fréquents ici-bas, l'immense extension de la fabrication du colon a eu pour condition, en Europe, la liberté de l'industrie, la destruction des maîtrises et jurandes, la réunion de masses ouvrières dans d'immenses manufactures où trois ouvriers, aidés de machines, suffisent pour la tâche qui exigeait autrefois 500 filcusesà la main; elle a eu pour résultat l'accroissement du bien-être, la diffusion de l'usage du linge et des vêtements de coton, dans les plus pauvres ménages ; mais, à l'opposé, une extension correspondante de l'esclavage aux Étals-Unis; d'un côté, un immense progrès, de l'autre, un immense fléau. Le calicot et le sucre nous apportent une jouissance achetée par les souffrances des esclaves. Mystérieuse dispensa lion des biens et des maux sur la terre !
On a répété longtemps : Point de sucre sans l'esclavage! Les faits ont démontré qu'après l'émancipation dans les colonies de la France et de l'Angleterre, le sucre était produit par des bras libres. On soutient que le colon ne le serait pas. On affirme que sous un climat trop chaud, les noirs seuls peuvent cultiver le colon, à condition que l'esclavage les y oblige. Nous l'avons déjà dit,
c'est calomnier le soleil. II en sera un jour du coton
comme il en a été du sucre et du café.
Seulement , le coton est maintenant un produit industriel si important, et les intérêts des peuples sont si entremêlés, que la transition est pénible, partout ressentie, et que le poids de la crise est même plus lourd pour l'Europe, qui ne peut se passer de cette matière première cl qui l'échange contre d'énormes quantités de numéraire, que pour les États-Unis, qui peuvent se passer des objets fabriqués que l'Europe leur renvoie en retour.
La Caroline du Sud a compté sur celle solidarité; elle a deviné surtout l'embarras de l'Angleterre, à la fois patrie de Wilberforce et d'Arkwright, à la fois la première aboli tionnisle et la première fabriçanle de coton entre toutes les nations du monde.
Le plus Anglais des Anglais, lord Palmerston, dans un curieux discours prononcé à Southampton le 8 janvier 1861 , s'est contenté de faire des vœux pour que « les différends soient résolus à l'amiable, soit pour le maintien, soit pour la dissolution de l'Union. «L'Angleterre a plusieurs raisons de se réjouir de la scission : L'édifice élevé à la suite de la séparation de la métropole menace ruine; l'affaiblissement des États-Unis garantit la possession du Canada ; la scission du Sud entraînera le libre échange, le coton à bon marché; la seconde puissance maritime du monde va déchoir; maîtresse des mers, l'Angle, terre, si une guerre maritime éclate, sera une maîtresse tyrannique etsanscontrepoids. Que de motifs de joie secrète!
La France ne souffre pas tant de la crise financière ; elle a l'intérêt politique opposé à celui de l'Angleterre ;
elle doit souhaiter la durée d'une œuvre qu'elle a glorieusement aidée à naître, et surtout le maintien d'une puissance marilime qui seule peut contre-ba lancer l'omnipotence de la Grande Bretagne sur les mers.
Mais, quelle que soit la différence de vues et de situation, quelle que puisse être la différence de leurs conseils, ni l'Angleterre ni la France ne sauraient se ranger du côté de l'esclavage, après avoir eu l'honneur de l'abolir dans leurs possessions.
Malgré l'importance de son coton, la Caroline ne peut donc avoir l'espoir sérieux de former ni à l'intérieur une immense fédération, ni à l'extérieur aucune alliance.
Ses prétendus plans ne sont pas plus pratiques. Si elle établit le libre-échange, les États du Nord en profiteront comme le reste du monde. Si elle ressuscite la traite, elle rencontrera sur la route de ses négriers toutes les marines des nations civilisées. Si elle cherche à s'étendre sur le golfe du Mexique, elle effrayera l'Espagne pour Cuba, l'Angleterre pour la Jamaïque, la France pour ses Antilles, et, bien loin d'être effrayée, l'Espagne trouve le moment favorable pour annexer l'ancienne partie espagnole de Saint-Domingue.
Avec quelles ressources', avec quels soldats la Confédération nouvelle s'en ira-t-elle en guerre? Avec quels habitants peuplera-t-elle ses conquêtes? Ses ressources
1 Le montant total de l'encaisse des banques de l'Union américaine a été évalué, pour 1860, à un peu plus de 1 ,425 millions de francs. Sur ce chiffre, les États à Esclaves ne comptaient que pour un quart, soit 327 millions; le.^ États libres pour les trois quarts, soit 1,053 millions. L'Etat de New \ork seul figure dans ce chiffre pour £86 millions, la Caroline du Sud j oui 23 millions. (Extrait de YÊconomist.)
<»t ses soldais suffiront à peine à maintenir en paix sur son propre sol ses habitants actuels, qui eux-mêmes suffisent à peine aux cultures. Pour éviter la désertion des esclaves, plus de loi des fugitifs; pour réprimer leur rébellion, plus d'assistance des forces fédérales; pour arrêter la propagande, nulle mesure assez forte.
De quelque côté qu'on envisage la situation, il semble démontré que cette crise terrible, née à la honte des Étals à esclaves, doit, après un temps plus ou moins long, finir à leur détriment, mais peut-être après d'affreux malheurs. Ils ont poussé à l'extrême, refusé les impôts, parlé d'affamer les troupes fédérales retiréesdans une île en face de Charleston, menacé de s'opposer à l'installation du président, condamné d'avance au gibet les soldats envoyés contre eux.
Pendant que le Nord, qui avait tout à gagner à ces violences, et à demeurer à la fois impassible et conciliant, espérait une transaction ou un retour tardif des États qui déchirent l'Union, pendant que les États du Centre essayaient d'intervenir comme conciliateurs, et que la patrie de Washington, la Virginie, proposait sa médiation, qu'a fait le magistrat investi de l'autorité souveraine, qu'a fait le président Buchanan?
Par un message du 5 novembre 1860, il a essayé de démontrer que le Nord était coupable des violences du Sud.
« Pourquoi, dit Je piésident Buchanan, pourquoi l'union des États est-elle menacée de se voir détruite? L'immixtion prolongée et sans ménagement des États du Nord dans la question de l'esclavage
dos Étals du Sud a produit à la fin ses conséquences naturelles
L'incessante agitation de l'esclavage pendant le dernier qu.irt du siècle,
dans les Étals du Nord, a enGn exercé son influence maligne sur les esclaves, et leur a inspire de vagues notions de liberté. De là résulte que le sentiment de la sécurité ne règne plus autour du loyer domestique... Bien des mères de famille, dans le Sud, se retirent le soir pleines de craintes sur ce qui pourra arriver à elles et à leurs enfants avant le jour. . . L'agitation a été entretenue par la pres?e, les actes des conventions d'États et de comtés, les sermons, les discours, les broehures, les livres, etc..
« Tout ce que les États à esclaves ont jamais demandé, c'est qu'on les laissât tranquilles, qu'on leur permît de diriger à leur gré leurs institutions intérieures... »
Ainsi donc, si l'Union est menacée, si le Sud est agité, si les mères dorment mal, si les esclaves revent à la liberté, la faute est au Nord, non-seulement à sa politique, mais à ses journaux, à ses livres, à ses paroles !
Eh quoi! M. Buchanan connaît-il un secret pour arrêter la pensée humaine? Qu'inventera-t-il de mieux que cette loi du Maryland (décembre 1851), « qui condamne à dix ou vingt ans de prison, comme coupable de félonie, tout citoyen ayant écrit, gravé, imprimé, propagé ou aidé à écrire, graver, imprimer, propager un livre, une gravure, un pamphlet de nature à exciter le mécontentement des gens de couleur. » Vaine défense î les échos de la parole franchissent les frontières, comme le souille du vent ou le rayon du soleil. Nulle puissance, nulle muraille ne peut empêcher la voix de la liberté d'arriver jusqu'au cœur du captif.
Arrêter la propagation des idées abolitionnistes, apaiser les craintes d'insurrection ! qu'on accuse des premières l'Évangile et l'âme humaine, des secondes, les violences du Sud, nullement les menées du Nord.
Est- il donc vrai que la politique du Nord ait été une immixtion prolongée et sans ménagemenls dans la politique du Sud?
Qui donc, en 1820, obtint par le compromis du Missouri de livrer à l'esclavage la moitié de la patrie? Le Sud, grâce à M. Calhoun, alors ministre du président Munroe.
Qui donc obtint, en 1850, la loi des fugitifs, qui permet de requérir tous les fonctionnaires, dans tous les États, pour aller à la chasse des esclaves enfuis? Le Sud. Qui donc a soutenu et fait triompher, à propos du NebraskaetiluKansas, cette doctrine, $fjuatter-sovereignlyy qui rend un ramassis d'émigrants maîtres de bâcler une constitution, d'y inscrire l'esclavage et de forcer, ce papier à la main, les portes de la fédération? Les hommes du Sud. Qui donc enfin a fait nommer douze présidents sur dix-huit, presque tous les hauts fonctionnaires, les magistrats, les ambassadeurs ? Le Sud. Qui donc, si ce n'est le Sud, a triomphé dans l'élection de M. Buchanan lui-même en 1857? Le provocateur n'est pas le Nord, et le Sud n'a pas cessé d'être le dominateur, jusqu'aux élections de 1860.
Les États du Sud fussent-ils menacés par le résultat de ces élections particulières, est-ce qu'ils auraient le pouvoir de rompre à eux seuls le lien fédéral?
Le message du 5 novembre 1860 établit très-fortemen1 que ce droit n'existe pas.
« On ne saurait, répondait déjà, en 1853, à la Caroline du Sud, le général Jackson , reconnaître à un État isolé le droit de se libérer à volonté et sans le consentement des autres États de ses obligations les plus sacrées
et de mettre en péril la liberté et le bonheur des millions d'hommes qui composent notre Union. Une pareille faculté est inconciliable avec les principes d'après lesquels r si constitué le gouvernement fédéral, aussi bien qu'avec le but exprès en vue duquel ce gouvernement a étéorganisé.»
Si la séparation des États du Sud est une révolte, la conclusion aurait dû être de s'y opposer comme on s'oppose à une révolle, ou du moins, en cherchant des voies d'apaisement, il eût fallu assurer la défense des forts fédéraux, le recouvrement des impôts fédéraux. Rien d'énergique n'a été ordonné. Le président Buchanan a proposé un expédient misérable.
Comptant que le parti de l'esclavage, ayant perdu la majorité dans le pays, la conserve encore dans le Congrès, il a demandé que, par un amendement à la Constitution, le Congrès consacrât l'esclavage. Si les membres du Sénat et de la Chambre des représentants tombaient dans ce piège, ils concéderaient ce qui ne l'a jamais été, ils subiraient une revanche plus grande que leur triomphe, ils écriraient dans leur loi fondamentale un mot qui ne la souille pas, ils l'écriraient sur la pierre qui recouvre les restes de ses glorieux auteurs. Qu'ils accordent, si cela est possible encore, du temps, de la patience, des transactions, mais un principe, jamais! Il vaut mieux renoncer à un Etat qu'à une vérité.
Ni les menaces, ni les tentatives d'assassinat n'ont pu intimider le président nouveau. Il a pris pour ministre ce courageux et éloquent citoyen, M.Seward, qui prononça ces admirables paroles1 :
* Discours du 29 fi>ricr 18G0.
Digit
« Ce serait une source de honle et de chagrin sans bornes, si nous, trente millions d'hommes, Européens par l'origine, Américains par la naissance ou par le régime, chrétiens parla croyance, et prétendant l'être par la pratique, nous ne parvenions pas, dans cette question perturbatrice de l'esclavage, à combiner la prudence avec l'humanité, de manière à sauver nos incomparables institutions libres et à en jouir dans l'harmonie et dans la paix. »
Quatre voies sont ouvertes devant le nouveau pouvoir :
Ou bien céder, tracer une nouvelle ligne du Missouri, accepter des amendements à la Constitution, faire à la servitude sa place et son droit. Ce serait perdre tout le fruit d'un laborieux triomphe, consacrer honteusement le fléau que le suffrage universel a condamné, déchirer le titre même au nom duquel le président est en fonctions;
Ou bien imposer l'Union par la force, moyen périlleux, ruineux, douloureux, difficile sur de si grands espaces avec si peu de troupes, mais après tout nuisible au Sud plus qu'au Nord, puisque le premier coup de canon tiré pourra être le signal d'une insurrection d'esclaves;
Ou bien fixer un délai, comme on l'a fait pour la traite en 1 794, gagner du temps pour ramener le calme, préparer la transition et régler les intérêts, mais à condition de maintenir l'Union ; moyen de tous le meilleur, le plus raisonnable, si le Sud pouvait encore écouter la raison ;
Ou bien laisser, en protestant, et sans abandonner le droit, laisser les États séparés à eux-mêmes.
Installé le 4 mars 1861, soixante-douze ans après cet illustre Washington, qui fut « le premier dans la paix,
KTATS-UXIS D'AMKItHjUK. 175
le premier dans la guerre, le premier dans le cœur de ses concitoyens1 », le président Lincoln a prononcé un discours conciliant, ferme et sensé, dont voici le résumé * :
L'union des Etats date de la déclaration d'indépendance en 1776 ; renouvelée par les articles de confédération de 1778, elle a été consolidée par la Constitution de 1787, qui fut rédigée expressément dans le but de rendre VUnion plm parfait? ;
Ou bien cette Union a formé une nation , et, dans ce cas, elle est perpétuelle ; aucune loi d'aucune nation ne prévoit et ne prépare l'extinction de cette nation ;
Ou bien cette Union n'est qu'un contrat, et, dans ce cas, il ne peut être résilié que par la volonté de toutes les parties.
Ainsi la séparation, violemment décrétée par le Sud, est sans droit.
En second lieu, elle est sans raison. Car, dit le président, « je n'ai dessein ni directement, ni indirectement, d'intervenir dans l'institution de l'esclavage, dans les États où elle existe. Je crois que je n'en ai pas le droit, et je ne m'en sens pas le désir. » Dès lors, quelles sont les questions controversées? Les voici : La réclamation des esclaves fugitifs, garantie par la Constitution, doitelle être assurée et poursuivie par les autorités d'États ou par l'autorité nationale? La Constitution ne le dit pas. Le Congrès doit-il proléger l'esclavage dans les territoires? La Constitution ne le dit pas. Qui tranchera ces questions? La cour suprême ? Non, car elle ne peut pro-
1 Mignet, Notice sur M. Edouard Livingston; {Mémoires de l'Académie des sciences morales).
* V. le texte à Y Appendice.
noncer qu'entre les parties qui sont en cause et pour les cas qui lui sont soumis ; si elle statuait d'une manière générale, le peuple américain aurait abdiqué entre ses mains, elle serait non plus l'interprète, mais la maîtresse de la Constitution. Le vrai juge, c'est une convention nationale, nommée dans les formes constitutionnelles. La majorité prononcera. Or, la majorité, c'est la seule souveraineté d'un peuple libre, puisque l'unanimité est i mpossible. Quiconque repousse la majorité tombe nécessairement dans l'anarchie ou dans le despotisme.
La séparation, qui est sans droit, sans raison, est encore sans efficacité. Combien de temps vivra une confédération fondée sur le droit de se séparer, une confédération au sein de laquelle une minorité peut réclamer une séparation nouvelle? Demain, la traite des esclaves sera libre, mais la fuite des esclaves sera libre aussi. Demain, les Élats seront séparés, mais ils ne seront pas éloignés; ils ne seront plus unis, mais ils seront toujours voisins, face à face, obligés à vivre en paix ou en guerre. « En paix, les rapports seront-ils plus amicaux après la séparation qu'avant? Des étrangers peuvent-ils faire des traités plus aisément que des amis ne peuvent faire des lois? Supposez que vous fassiez la guerre. Lorsqu'après une grande perte et sans aucun avantage de part et d'autre, vous cesserez de combattre, vous vous trouverez de nouveau en présence des mêmes questions relativement aux rapports réciproques. »
11 n'y a aucun motif quelconque pour agir précipitamment. « L'intelligence, le patriotisme, le christianisme, et une ferme confiance en Celui qui n'a jamais abandonné
sa terre favorite peuvent encore suffire à ajuster pour le mieux les difficultés présentes. »
Ainsi donc, le président Lincoln ne regarde pas l'Union comme rompue. Il jure de la maintenir pacifiquement, sans recourir aux armes, à moins qu'on ne l'y contraigne. IJ va bien loin dans la voie des concessions, puisqu'il déclare inattaquables les institutions domestiques du Sud, et constitutionnelle la loi qui assure l'extradiction des fugitifs. 11 conseille de gagner du temps, et de convoquer une grande convention, chargée par le peuple d'amender ou de maintenir la Constitution.
Pendant que le président parle comme si le Sud ne s'était pas séparé, le Sud s'est organisé comme si le président n'eût pas été installé; il a nommé un président, il l'a installé à Montgomery, il a envoyé à l'Europe des ambassadeurs chargés de demander à l'Angleterre et à la France qu'elles reconnûssent l'avortement de la grande œuvre politique que l'une a combattue, que l'autre a secondée; enfin il a donné le signal de la guerre civile.
L'Europe se déshonorera si elle ouvre les bras sans examen et sans retard à cette étrange nation, fille de l'esclavage. Qu'elle laisse au moins du temps aux citoyens sages et patriotiques dont les efforts et les conseils tendent à réunir encore en une même famille les éléments divisés du peuple américain ! Qu'elle laisse aussi le temps faire justice de la folle et coupable tentative de ces États du Sud, que le Nord ne saurait mieux châtier qu'en les exauçant. Oui, qu'on les abandonne à eux-mêmes, mais sans rendre à leur drapeau les honneurs, sans ouvrir à leurs ambassadeurs les portes de l'Europe, sans ajouter
m L'ESCLAVAGE.
leur nom à la suite du nom de la France ou de la Grande-Bretagne sur la liste glorieuse des grandes nations.
Quoi! parce que 2 à 300,000 propriétaires exploitent 3 millions d'êtres volés, bajtus, dégradés, parce que ce scandale est avantageux à la culture du coton, du sucre et du tabac, ce crime évident, ce profil ignoble, seront mis en balance avec l'existence de la Constitution, l'honneur d'une grande et jeune nation, l'amour de la patrie, le progrès du genre humain ! et Nous nous séparerons, répètent quelques marchands de chair humaine, et la république s'arrangera comme elle pourra! » J'ose affirmer que de toutes les nations chrétiennes de l'univers entier, il n'en est pas une, si ce n'est l'Amérique du Nord, où de telles paroles puissent être dites, où de telles paroles puissent être entendues. Supposez donc un marchand de Liverpool, tenant ce langage dans le parlement d'Angleterre; figurez-vous les ir.aîlres de forges de Saint-Élicnne, ou les agriculteurs de quatre ou cinq départements venant adresser cette sommation au gouvernement français! Mais comment le supposer ? Une telle hypothèse est un outrage. Je le sais, chacun des iïlals-Unis est souverain; ils composent une fédéralion, et le lien est plus facile à rompre. Je le sais aussi, il est dans l'histoire de mémorables exemples de séparation ; notre siècle n'en offre pas de plus admirable que l'émancipation des Etats-Unis eux-mêmes ; les intérêts, la fortune, la vie, furent peu de chose quand les compagnons de Washington combattirent pour repousser l'injustice, pour se donner une patrie, un nom, des droits, un drapeau. A celte séparation magnanime et désinté-
ressée, que prétend-on comparer? Une sorte de liquidation forcée, après la dissolution frauduleuse d'une société commerciale ! L'Union s'est séparée de l'Angleterre pour être libre; le Sud se sépare de 1 Union, pourquoi? Pour ne pas diminuer le profit du coton et les revenus du commerce des hommes?
Comment n'être pas tenté de répondre à celte inqualifiable menace :
Vous voulez vous séparer? Séparez-vous! Oui, qu'il y ait désormais deux Amériques du Nord : l'une, mère delà liberté, l'autre, dernier repaire de l'esclavage. Recommencez la traite, livrez-vous sans scrupule, sans limite, a vos sordides intérêts !
Le soleil ne cessera point de se lever sur cetle terre féconde, rOhio ne cessera point de porter ses ondes au Mississipi, le Mississipi au golfe du Mexique, et le golfe de se perdre dans l'Océan. Le Sud n'aura pas moins besoin des capitaux, de l'intelligence et du blé du Nord, et le Nord besoin du colon, du riz et du tabac du Sud. Mais au-dessous d une république florissante et libre, qui aura préféré la justice à la puissance, une seconde république sans nom, désignée, flétrie, menacée par l'esclavage, ayant sacrifié la grandeur à l'intérêt, ayant troqué l'Évangile et la Constitution contre un ballot de colon, se présenter.! seule au mépris du monde et verra' bientôt la fuite, l'insurrection, la mort ou la guerre, lui enlever les profits même de la servitude.
Quand vous serez divisés, déshonorés, ruinés, ravalés au-dessous des républiques de l'Amérique du Sud, peutêtre reviendrez-vous solliciter l'Union, qui fait seule votre h. 12
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honneur et votre force. Pour nous, hommes du Nordr le jour île la séparation sera celui d'une gloire nouvelle ; ne nous demandez plus de loi îles fugitifs, de part dans nos votes, dans nos fonctions, dans nos inslilulions ; nous partagerons notre drapeau; à nous les couleurs de l'indépendance, à vous les taches de la servitude.
Au moment où ces pages, ;irdente et inutile protestation, s'écrivent et se terminent, le monde ne sait point encore si cet illustre étendard sera déchiré à jamais. On suit avec une anxiété mêlée d'effroi ces luttes grandissantes qui vont, par un choc inévilable, allumer sur ce loinlain continent l'épouvantable explosion d'une guerre civile compliquée d'une guerre servile. On contemple d'un regard mélancolique et désappointé l'évanouissement graduel d'une des plus nobles espérances d'un siècle si souvent déçu, on s'afflige amèrement au spectacle d'événements qui emportent, avec l'honneur et la prospérité d'une grande nation, une partie de l'avenir de la liberté sur la terre.
Toutes les âmes élevées pour qui, dans l'ancien monde, la liberté demeure l'objet d'un culte fidèle et d'une inquiète espérance, avaient cru que ce bien précieux, émigré vers le nouveau monde, y trouverait un établissement plus durable et des destinées moins compromises. On aurait volontiers nommé l'Amérique la terre de Chanaan de la liberté. Ce noble rêve est délruit.
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Qui ne se rappelle celte admirable apostrophe de Burke, dans le plus fameux de ses discours sur l'Amérique, le 22 mars 1775 :
o N'oublions pas que l'immense progrès de notre prospérité coloniale s'ot accompli dans le court espace de la vie d'un homme. J'ai devant moi lord Bathurst : en 1704, il pouvait acta pairntum jam légère, et qux sit cognosceve virtits. Si l'ange de sa jeunesse avait alors levé devant ses yeux le voile de l'avenir; si, au milieu (!e l'ivre*sc de son enthousiasme, à la vue de la lutine grandeur de l' Angleterre, il lui avait montré un petit point, à peine visible dans la masse des intérêts nationaux, une semence plutôt qu'un coi ps vivant, et lui avait dit : « Jeune homme, voilà l'Amérique; elle ne sert qu'à vous amuser « avec les histoires de ses sauvages habitants et de ses mœurs bizarres : a eh bien, avant que vous touchiez à la mort, elle éyrlc a, à elle « seule, tout le commerce que le monde nous envie. Autant l'Angle- « terre a reçu de grandeur \nr ses accroissements, ses progrès, le gé- « nie de ses peuples, la succession des conquêtes quelle a entreprises « et des établissements qu'elle a fondés pour la civilisation du monde, « dans l'espace de dix-sept cents ans, autant l'Amérique lui en aura u apporté dans le cours d'une vie humaine. » Ah ! si un tel avenir lui avait été dévoilé, n'aurait-il pas eu besoin de toute la crédulité vivace de la jeunesse et de lo;ile la flamme ardente de l'enthousiasme pour y croire? Homme heureux, il a assez vécu pour le voir! Heureux, eu et et, s'il vit encore sans rien voir qui vienne déranger cette belle vue et assombrir cette clarté'. »
Ah ! qu'auraient dit à leur tour les immortels auteurs, de l'indépendance américaine, qu'aurait dit Washington si, voyant en esprit avec une inexprimable admiration les prodigieuses destinées de la nation qu'il venait de fonder, devenue en moins de cent ans l'une des maîtresses du monde, il avait en même temps aperçu trhte-
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mentà son front une souillure que le temps ne ferait qu'élargir? On comprend l'esclavage dans les sociétés païennes, on l'explique encore dansles petites sociétés coloniales, dont la place en ce monde est si étroite et si exceptionnelle. Jfais qu'une nation illustre, chrétienne, généreuse, éclairée, qui possède des orateurs, des poètes, des historiens, des publicistes, des économistes, des romanciers, qui sait parler le langage du bon sens avec Franklin, et celui de la pitié avec Channing, contienne, tolère, justifie, autorise des hommes qui achètent des hommes, des pères qui vendent leurs enfants, des magistrats qui chassent aux esclaves, des prêtres qui amnistient la servitude, des femmes qui ne servent qu'à reproduire des enfants qui seront vendus, des mœurs qu'aurait flétries, des lois qu'aurait réprouvées l'antiquité païenne, ah ! je ne crois pas qu'on rencontre dans l'histoire un démenti plus douloureux infligé à la sagesse humaine, et un mécompte plus dur imposé à de généreuses espérances! Moins t)'un siècle après une révolution qui ne fut si féconde que parce qu'elle fut si honnête, on en est venu à trembler que cette grande œuvre n'échoue et qu'une si jeune et si vigoureuse société ne soit prêle à sortir de la civilisation.
Croire en un si lamentable avenir, ce serait bannir de son nmc l'espérance caerée du triomphe de la justice en ce monde.
Un généreux esprit, ami de l'Amérique, ennemi de l'esclavage, M. Agénorde Gasparinl,goui mande à propos
1 Un grand peuple qui se relève, ou les États-Unis en 1861, par le cj:nte Agénor de Gasparin.
les inquiétudes hâtives ou intéressées que l'Amérique inspire à l'Europe. Combien il est sur notre conlinent d'opinions que rend joyeuses le naufrage d'un pays libre! Toute la sympathie libérale de l'Angleterre, j'ai honte de le dire, semble étouffée par la satisfaction de voir, qu'on me passe le mot, un rival coupé en deux. Je me sens heureux d'être d'accord avec M. de Gasparin, heureux de penser comme lui que la séparation des Elats vaut mieux que la consécration de la servitude, que le divorce est préférable à un tel ménage. Oui ! un peuple qui se repent est un peuple qui se relève.
Mais la crise est-elle achevée? Combien durera l'expiation?
On demeure confondu, à chaque page de l'histoire, du degré qu'il est permis au mal d'atteindre ici-bas. Quand le mal a grandi, on le croit épuisé, on suppose que le fonds de l'abîme est enfin touché, et voilà que tout s'envenime, voilà qu'au mal accompli s'ajoute encore et encore un mal qu'on n'imaginait pas. Nous avons vu la décadence, nous voyons la séparation, nous verrons la guerre, une guerre abominable. Le Sud, plus ardent, plus politique, plus préparé que le Nord, a commencé par deux actes habiles, la réforme de la constitution, la réforme des tarifs; le Nord a débuté par deux fautes . l'aggravation des droits de douane, la lenteur des préparatifs. Si la guerre éclate, le Sud aura peut-êlre les premiers succès, les États intermédiaires, les vendeurs d'esclaves aideront les acheteurs, Washington peut être pris, une insurrection peut éclater...
Or Voltaire a eu beau dire que la guerre de Spartacus
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était la plus juste et peut-être la seule juste de foules les guerres, le réveil, l'explosion d'une rage endormie, rouvrant pour ainsi dire à la fois toutes les blessures d'âmes longtemps opprimées, estune perspective qui fait horreur. On se rappelle Saint-Domingue. « il était arrivé là, dit admirablement M. Thiers (liv. XVI), ce qui arrive dans toute société où éclate la guerre des classes : la première avait été vaincue par la seconde, la première et la seconde par la troisième. Mais, à la différence de ce qui se voit ailleurs, elles portaient sur leur visage les marques de leurs diverses origines (blancs, mulâtres, noirs); leur haine tenait de la violence des instincts physiques et leur rage était brutale comme celle des animaux sauvages. Aussi les horreurs de cetle révolution avaient-elles dépassé tout ce qu'on avait vu en France en 1795... »
La décadence, la séparation, la guerre civile, l'insurrection, voilà donc les menaces du présent!
Mais tant de folies sanguinaires auront un lendemain, et, après la guerre, les mêmes questions qui la provoquent se dresseront de nouveau.
Ou bien le Nord aura été vainqueur, et, le triomphe de la force s'ajoutant à la victoire du droit, l'Union sera recomposée, le vœu des amis de l'humanité et des âmes patriotiques sera accompli, et, après plus ou moins de concessions et de délais, l'esclavage sera frappé de mort.
Ou bien le Sud l'emportera ; le seul fruit de sa victoire sera la séparation des États. Le Nord, affaibli peut-être, mais épuré, dégagé, relevé aux yeux de la chrétienté tout entière, reprendra le cours de ses destinées. Le Sud aura tous les embarras de sa honteuse victoire; les États con-
fédérés vivront séparés des États-LW*; mais, menacés, obérés, flétris, inquiétés, condamnés à n'attendre que de la force, le repos, le progrès, l'agrandissement, ils sentiront de plus en plus peser sur leur existence le terrible problème qu'ils n'ont pas le courage de résoudre. Les Etals intermédiaires les abandonneront, dès que la traite recommencée menacera de ruiner leur horrible industrie. Les nations que le Sud approvisionne, averties par les derniers événements, chercheront par tous les moyens à décliner la responsabilité et l'inévitable contre-coup de la solution future. On demandera du coton à l'Égypte, au Bengale, au Sénégal, au Dahomey, et l'Afrique, affranchie par le commerce, l'Afrique, plus rapprochée de l'Europe, fera concurrence à la terre qui tient en captivité les Africains. Le jour viendra, le jour est proche où le Sud payera son ambition et maudira sa victoire.
J'écris en 1861. Avant que le cours rapide du temps ait emporté la dernière année du dix-neuvième siècle, l'Europe célébrera l'anniversaire de 1789, l'Amérique verra se lever celui de 1787. Parmi les hommes qui ont servi la cause de la justice, de l'égalité, de la fraternité chrétienne, de la liberté, dans les deux mondes, plus d'un se sera peut-être endormi tristement dans la tombe, désespérant de son œuvre, et prophétisant à sa patrie un inévitable abaissement dans ces deux abîmes qui se succèdent, comme les cercles d'un enfer, l'anarchie et le despotisme. J'ose croire, j'ose affirmer, confiant en Dieu, malgré tant d'apparences adverses, que le découragement sera trompé, et que l'espérance aura raison.
J'ose croire, j'ose affirmer qu'avant un quarl de siècle il n'y aura plus, en Europe, un seul despote, en Amérique, un seul esclave.
Mais, quand même l'espoir que je nourris serait menteur, si les plus funèbres présages s'accomplissent, si la première république chrétienne et libre des temps modernes termine dans la discorde et dans l'abaissement, après moins d'un siècle, sa glorieuse existence, ah ! ne souffrons pas que l'histoire accuse la liberté de cette catastrophe, ne souffrons pas que, sur la pierre du tombeau de Washington, la postérité inscrive avec désespoir ces mots : « Sa pensée fut un rêve et son œuvre ne pouvait pas réussir. »
Ne l'oublions pas, l'esclavage précéda l'Union, et la république se meurt d'un mal qui lui fut transmis; elle portait en naissant un germe de mort, que ses illustres fondateurs eurent la faiblesse de ne pas étouffer. Ce n'est pas la liberté qui est impossible, c'est l'alliance de la liberté avec l'esclavage.
L'Union américaine a été flétrie par l'esclavage, abaissée par l'esclavage, agitée par l'esclavage, déchirée par l'esclavage ; il est le grand coupable ; s'il y a des ruines, il les a faites; si le sang coule, il l'aura versé.
On le connaissait déjà, ce fléau dangereux, si bien défini1 par ces quatre caractères :
« La prétention monstrueuse qu'un homme peut être propriétaire d'un autre homme, la destruction complète de tout rapport de mari et de femme, de père et d'en-
1 Discours de Charles Sumncr.
f«int, le refus absolu de toute instruction, et le travail forcé sans salaire. »
L'esclavage excitait déjà les ardentes imprécations des âmes pieuses et des consciences justes, pour le mal qu'il fait à des innocents malheureux. L'histoire des États- Unis le voue désormais à l'exécration de tous ceux à qui le progrès du genre humain n'est pas indifférent, car ce pesant forfait opprime les petits, maisil abaisse les grands; il- avait désolé, décimé, écrasé, les races intimes de l'Afrique, il a souillé, déchiré, mis en péril les races supérieures du nouveau-monde ; il a tué les germes qui pouvaient lever, il a flétri les fruits que la raison , le courage, la vertu, la richesse, la liberté, avaient mûris. Si le misérable tyran du Dahomey égorge des créatures innocentes, c'est à l'aide de l'esclavage, et c'est la suite de l'esclavage, si la grande pensée de Washington semble prête à s'évanouir douloureusement.
Témoins de ces vicissitudes, n'en oublions pas la leçon ! Les amis du despotisme vont s'écrier : Maudissons la liberté, car avec elle une grande nation ne peut pas vivre.
Pour nous, sachons répondre : Bénissons Dieu, car il est juste, il ne permet pas que la liberté se marie à la servitude, et sa main souveraine, en s'appesantissant sur les États-Unis, ne frappe pas la liberté, elle flétrit, elle ébranle, elle condamne à jamais l'esclavage.