IV. — Qu'a donc à craindre l'Espagne, si elle abolit
Une dépense pour indemniser les propriétaires, une perte de revenus pendant quelques années, un malaise momentané. i
Sans nier l'importance de celle dépense, le poids de ce malaise, il est permis d'affirmer que, dépense et malaise, seraient moins lourds et moins longs que partout ailleurs.
Les précautions dont l'expérience a révélé l'utilité, l'engagement transitoire des affranchis, seraient faciles. Déjà les meilleurs procédés de fabrication sont usités, et la combinaison de la petite cullure avec la grande fabrication n'est pas chose nouvelle. La force militaire, les écoles, les institutions de bienfaisance sont prêtes. L'exem pie du Travail libre est déjà donné sur une grande échelle.
CÛLOMKS ESPAGNOLES. 211
Il Test surtout de la manière la plus remarquable dans la seconde Ànlille espagnole , l'île de Puerlo-Rico. Une plus intelligente répartition des terres, régularisée par une ordonnance de Ferdinand VII, du 10 août 1815 \ qui accorde à tout étranger une concession gratuite de 4 fanègues 12 (2 hectares 50 ares) de terre, à condition de les cultiver, et la moitié à chaque esclave, a attiré les colons, répandu la petite propriété et facilité l'émancipation.
Dès 1 834, le colonel Flinter' constatait que sur 400,000 habitants, il y avait à peine un vagabond, que toute la population était aux champs, active et heureuse. Pas plus de 57 villes ou villages contenant 6,448 habitations sur 555 lieues carrées, tandis qu'on comptait dans la campagne 44,295 habitations occupées par 340,895 habitants sur 400,000. Sur 45,000 esclaves, 15,000 étaient domestiques, 30,000 seulement étaient répartis dans 300 sucreries et 148caféieries,indépendammentdel ,277 petites plantations. Les trois quarts des produits destinés à la consommation ou à l'exportation, étaient le fruit du travail libre des blancs ou des gens de couleur, ainsi que l'élève de 100,000 têtes de bétail.
En 1810, la valeur des exportations n'allait qu'à 65,672 piastres; en 1852, elle excédait 3,000,000 piastres. Autrefois, Porto-Rico, d'abord colonie pénale, était dans l'état le plus déplorable et les noirs libres étaient
1 Annexes au livre de do:i V. Ut:» ipo, p. ô<>9.
2 Londres, 1834, chez Longiran, cité dans un écrit de Zathary Macaulay traduit sous ce titre : Faits et renseignements prouvant les avantages du travail libre sur le travail force. Paris, Hachette, 1855, chap. i", p. 1, 19.
21*2 L'ESCLAVAGE, indolents et vicieux. Tous les progrès sont dus à la distribution des terrés , à une législation libérale, à la construction des églises, à de bons règlements contre le vagabondage, en autres termes à la propriété, à la religion, à la justice En vingt ans, d'après le témoignage de M. Mérivale f, la population a doublé, la production a quadruplé, le nombre des esclaves, malheureusement augmenté depuis, ne s'est pas accru. Outre les planteurs qui, en général , habitent leur terre et l'exploitent eux-mêmes, il existe à Porlo-Rico une classe très-nombreuse , à peu près un tiers de la population, de petits propriétaires de race blanche, connus sous le nom de hivaros, qui cultivent leurs petites habitations avec leurs familles, race peu instruite, mais courageuse, industrieuse, vivant en très-bons termes avec les gens de couleur. Ainsi les blancs peuvent travailler et se reproduire sous le climat des tropiques; les produits tropicaux peuvent être cultivés par le travail libre. L'exemple de Porto-Rico établit ces deux vérités si contestées.
En 1844, au témoignage de don José Saco *, on comptait à Porlo-Rico 1,277 petites plantations de cannes à sucre cultivées par leurs propriétaires libres, et le même écrivain rappelle que le sucre est également produit par des bras libres aux Indes orientales, à Java, aux Moluques, aux Célèbes, à Sumatra, à Manille. On peut ajouter maintenant les Antilles anglaises et françaises. Or, dans
1 Herman Mtmalc, Lectures on colonisation, 4841 , cité par M. Jules Lcchcvalier, Rapport sur les questions coloniales, I, introduction, XX, 1844.
* De la suppression de la tra:te des esclaves africains dans Vile de Cuba, par don José A. Saco {Rev. col, 1845, 5, 256).
les Antilles espagnoles, il y a déjà plus d'hommes libres qu'ailleurs, plus de blancs pour diriger les gens de couleur, plus de soldats pour maintenir Tordre, plus de capitaux pour traverser la crise, et l'expérience d'aulrui pour éviter les fautes et ménager la transition. Que manque-t-il donc? Rien, si ce n'est la volonté.
Mais, d'autre part, qu'est-ce que l'Espagne doit redouter, si elle n'abolit pas l'esclavage?
La décadence morale et même matérielle d'un admirable pays, puis la perte de sa colonie.
Que le luxe , le faste, les millions, les mariages des créoles de la Havane et la prospérité incontestable, duc à des causes exceptionnelles et transitoires, ne nous fassent pas d'illusion.
En résumé, avec un esclavage adouci, continuellement renouvelé par la traite, l'île ne s'est pas peuplée ; avec de magnifiques éléments de richesse, la propriété est en général obérée par les dettes, dévorée par le luxe; la terre est devenue une fabrique ; une force militaire considérable, un pouvoir supérieur illimité, n'ont pas empêché des révoltes, l'état de siège, le bannissement; la religion s'est corrompue au lieu de civiliser ; la justice est abaissée; les mœurs dissolues; les blancs soumis, sans aucune liberté politique, au pouvoir absolu dont ils ont besoin pour se protéger contrela révolte. On a beau dire que l'émancipation se fera peu à peu; on a beau van ter des lois humaines, une opinion aboi itionnisle sérieuse, même parmi les maîtres, une large faculté de rachat, moins de préjugés de couleur qu'en Amérique Le rachat ne conduit à rien, l'opinion n'est pas libre, aucun exemple n'est donné et on se
314 L'E$CL\VAGtt.
réduit à répéter : c'est le temps qui détruira l'esclavage. Or le temps rive plus de chaînes qu'il n'en use. Qu'a-t-il fait jusqu'ici ? Le temps a vu naître à l'île de Cuba d'admirables progrès. Cette riche contrée a des écrivains, des savants, des artistes, des poètes, des administrateurs, des millionnaires, des journaux, des écoles, des églises, des établissements de toute sorte , des usines modèles , des chemins de fer, des plantations supérieurement dirigées, des ports magnifiques , un commerce actif ; elle est ce qu'on appelle aujourd'hui un pays civilisé.
« Partout, dit M. de Humboldtl,oïi l'esclavage est trèsanciennement établi, le seul accroissement de la civilisation influe beaucoup moins sur le traitement des esclaves que l'on ne désirerait pouvoir l'admettre. La civilisation s'étend rarement sur un grand nombre d'individus, elle n'atteint pas ceux qui, dans les ateliers, sont en contact immédiat avec les noirs. »
On voit à Cuba, ce que Ton vit à Rome et à Athènes, l'esclavage durer à côté du luxe , l'extrême abjectien a* côté de l'extrême opulence , et l'état des esclaves plusmisérable à mesure que les exigences de la richesse et du commerce deviennent plus impérieuses. Le même soleil fait mûrir les fruits et pourrir le fumier. Le temps* accroît la richesse des maîtres et la misère des esclaves. 11 y a bientôt quarante années que M. de Humboldt a visité Cuba ; quarante années n'ont pas changé la conr dition des esclaves. Compter sur le temps, c'est perpétuer la servitude.
« Voyages, UI, p. 4b6. ;
€e serait au gouvernement espagnol à prendre l'initiative. Pour abolir la traite, il a fait, de mauvaise grâce, quelques efforts tardifs; pour abolir l'esclavage, aucun. U n'est pas demeuré seulement inerte, il a été complice.
Nous le verrons fermant les yeux sur la continuation •de la traite au mépris des traités les plus solennels. Nous avons vu, et il faut redire encore, sa conduite envers l'opinion des partisans de la liberté, nombreux , à l'honneur de la société cubaine.
A la suite des insurrections des esclaves qui eurent lieu à Cuba à la fin de 1843 et au commencement de 1844, un mouvement abolitionniste se manifesta dans l'opinion, 92 habitants considérables de Matanzas signèrent (29 novembre 1843) une adresse au capitaine général O'Doïmell contre la traite et indirectement contre l'esclavage 1 ; le capitaine général refusa de les recevoir et leur fit une sévère admonestation. Une seconde adresse ayant été signée à la Havane, il la mit en pièces devant ses auteurs ; à une troisième adresse, il répondit par des menaces écrites. Plus de trois mille noirs furent passés par les armes et un millier d'autres banni'. Quel était leur crime? Au milieu des tortures cruelles infligées à ces malheureux uoirs pour leur arracher des aveux sur l'origine de l'insurrection, ils déclarèrent, alors même qu'ils étaient attachés au fatal poteau, qu'ils n'avaient pas été poussés à la révolte par des traitements trop rigoureux , mais
* liev.col., 18i:>, 7,281.
2 Uapp. du jugc-jommi&airc anglais, titv. col. 1847, 12, 104.
que 1 amour de la liberté) dont on les avait injustement privés, les avait excités à se révolter, qu'ils étaient prêts à braver pour elle les plus cruelles souffrances et la mort même, que sans elle ils ne pouvaient plus vivre; on en vit s'échapper et se donner la mort , plutôt que de retomber en esclavage.
Lord Aberdeen, en affirmant tous ces faits dans une dépêche au gouvernement espagnol du 2 mai 4844', ne craignait pas d'ajouter : «Les seules personnes qui prêtent la main à la continuation de la traite sont les officiers même de la couronne d'Espagne. La cupidité du gouvernement est la cause réelle de cet affligeant trafic imposé à la colonie, malgré son danger manifeste et au grand mécontentement des propriétaires, dans le but unique d'enrichir le capitaine gënéral. »
L'opinion s'émut à Madrid comme à la Havane. I>es remontrances du cabinet anglais eurent pour résultat la loi de 1845 pour la répression de la traite, loi plus sévère et non moins violée que les précédentes. Mais rien ne fut fait contre l'esclavage. Or il était la cause des révoltes; il ne suffisait pas de dire : n'apportez plus d'esclaves , si l'on n'ajoutait pas : n'en conservez plus. L'émancipation anglaise était accomplie; on préparait, dans cette même année 1845, l'émancipation française par des lois importantes. Le gouvernement espagnol n'exprima pas même un vœu, un espoir, il n'annonça l'intention d'aucune initiative. Quinze années se sont écoulées depuis cette époque, sans qu'un seul pas ait été fait, sans qu'un
« Hev. col. 1845. 7, 285.
seul mot ait été prononcé en faveur de l'abolition de l'esclavage.
Au contraire, le rapport qui précède les décrets de 1854, sur l'enregistrement, Y immigration, etc., débute par ces paroles honteuses ' :
« L'un des maux les plus graves dont souffre aujourd'hui l'île de Cuba, provient de la rareté des travailleurs. . . Si Ton ne se hâte d'y porter remède, les richesses que renferme cette île ne tarderont pas à diminuer et même
à s'épuiser complètement Il n'échappera pas à la
profonde pénétration de Votre Majesté, que la situation qu'on déplore est due, d'une part à l'existence nécessaire de l'esclavage, et de l'autre , aux traités en vigueur qui suppriment la traite. Les Antilles paraissent condamnées par la Providence à ne montrer leur fécondité qu'à la faveur de cette institution et aux dépens de la race sur laquelle elle pèse. De là est résultée, pour l'île de Cuba, une situation sociale et économique qu'il est indispensable de maintenir arec tous ses inconvénients , quelque exceptionnelle et anormale qu'elle soit, car l'idée seule de la régulariser en la modelant sur les sociétés européennes ferait naître de plus grands dommages encore pour l'État et même pour la race privée de la liberté civile.
« De la nécessité de maintenir l'esclavage dans ces régions naissait naturellement l'utilité de permettre en certains cas, l'introduction de nouveaux esclaves, mais comme les traités le prohibent, ce moyen efficace de conservation a
1 Bev. col., 1854, 13. 286.
manqué à l'esclavage au moment où le développement et les progrès de l'agriculture le rendaient chaque jour plus nécessaire. »
L'esclavage nécessaire, latraite nécessaire, voilà ce que proclame en 1854, le gouvernement espagnol.
Mais, grâces à Dieu, c'est l'abolition qui est nécessaire. Ce que l'humanité n'a pas inspiré, la nécessité le commande. Cuba n'a pas changé de maîtres, mais il a changé de voisins. Dans tous les pays qui avoisinenl Cuba, du Mexique à la Floride, de Panama à la Guyane, dans toutes les Antilles, régnait, il y a moins d'un siècle, presque partout l'Espagne, et partout l'esclavage. Centre de l'Amérique insulaire, de l'Amérique du Nord et de l'Amérique du Sud, la reine des Antilies, Cuba, n'a plus autour d'elle que des institutions ou que «les races sans ressemblance avec les siennes. Le Mexique, l'Amérique centrale, la Colombie, Saint Domingue , les Antilles anglaises, françaises, danoises, suédoises, n'ont plus d'esclaves. La Louisiane et la Floride en possèdent, mais elles appartiennent à la race envahissante des Amé* ricains. La grande, belle, riche Cuba semble aux Slaveskolders du sud de l'Union américaine comme une terre détachée de leur continent qu'ils veulent reprendre à la mer. Augmenter d'une contrée divisée en deux Etats, lé nombre des États à esclaves > c'est rétablir dans lés deux chambres du congrès l'équilibre des votes, et fortifier; rétablir l'influence du Sud. L'Amérique est aux Américains comme l'Italie aux Italiens. Cuba doit être la proie des États-Unis, elle le sera : les premières tentatives ont échoué avec Lopez, elles seront recommencées. La con-
COLONIES ESPAGNOLES. m
voitisc du Sud est devenue un plan de la politique passée dans le langage officie) ; Cuba sera achetée, cédée ou prise. > ■
L'Espagne livrera son dernier vaisseau et son dernier écu avant de perdre le seul joyau qui lui reste de son ancienne couronne américaine. Déjà dans les Certes, des défis solennels ont répondu aux menaces et aux instances du Cabinet de Washington1. Les deux cent mille mulâtres libres, qui le lendemain de l'annexion retomberaient dans un rang voisin de l'esclavage, résis'eront avec l'Espagne. Un parti puissant essayera de conquérir l'indépendance de l'île. Cependant, l'exemple du Texas prouve assez que l'Amérique avancera pas à pas, et, tôt ou tard, l'usurpation est infaillible. Car d'une part, s'il y a aux États-Unis un parti qui la prépare, il y a dans l'île, d'autre part,, des planteurs qui la désirent, afin de ne plus payer à l'Espagne tantd'im-, pots et les frais de tant de fonctionnaires, afin d'assurer, en s'unissant à quinze États à esclaves, la perpétuité de la possession fies leurs. Lord Palmerslon l'a dit un jour : « les colons de Cuba ne tiennent plus à L'Espagne que par la peur d'une insurrection et par la, faveur de la traite. » Or, l'Amérique protégerait désormais mieux leur sécurité et leur trafic. Les assiégeants ont donc des in tell h gences dans la place, et l'envie est assurée de la comT plicité de l'intérêt.
A moins que l'Europe ne s'y oppose, ce siècle est probablement destiné à voir la main énorme des États-
1 V. liv. IV, titaU-Ums.
Digit
no L'ESCLAVAGE.
Unis, s'étendre et se refermer sur une nouvelle conquête, grande comme l'Angleterre, plus riche des dons de Dieu qu'aucun pays du monde, Gibraltar de la Méditerranée américaine, sentinelle postée à l'entrée du Mississipi, gardienne du futur canal de Panama, reine des Antilles que se partagent les puissances maritimes et que la même convoitise, accrue par ses triomphes, osera menacer à leur tour?
L'Espagne, conduite par une mauvaise action à une situation fausse et extrême, a déjà tenté d'obtenir pour ses possessions la garantie de l'Angleterre et de la France. En 1852, un traité a été proposé aux États-Unis ; dans cette convention, il ne s'agissait de rien moins que d'une déclaration obligatoire de la part des trois nations, équivalente à assurer à l'Espagne la possession perpétuelle de l'île de Cuba, sans aucune garantie de sa part à l'égard des habitants de la colonie'. Les États-Unis ont refusé un traité qui décevait leur ambition sans satisfaire l'humanité.
Depuis cette époque , nous l'avons dit ailleurs, les projets sont devenus publics, et les menaces audacieuses.
Heureusement pour l'Espagne, la Providence lui accorde un répit et une occasion de se relever. A la faveur de la crise qui déchire les États-Unis, par une démarche hardie, l'Espagne a recouvré Santo-Domingo, et elle est sans doute disposée à placer sa main dans les révolutions du Mexique. Maîtresse ou protectrice de deux terres sans esclaves, comment conservera-t-elle la troisième et la
1 ta Question de Cuba, 1859, p. 57.
plus belle, comment s'assurerat-elle la possession de Cuba?
Le seul moyen, c'est d'émanciper les esclaves!
Le sud des États-Unis n'aura plus le même intérêt à l'annexion ; s'il la tente, l'asservissement d'une lerrc libre pour y rétablir l'esclavage fera horreur au monde entier, et l'Espagne obtiendra plus aisément l'appui de l'Europe. Quatre cents mille noirs et deux cenls mille mulâtres défendront le droit de l'Espagne avec leur liberté. L'émancipation lui enlèvera des esclaves et lui donnera des défenseurs. Les propriétaires seront indemnisés, et, s'ils se plaignent à l'excès, l'on pourra opposera leurs plaintes les traités qui permettent de rendre à la liberté les esclaves dont on ne peut justifier l'origine ; si ces Iraiiés étaient exécutés à la lettre , que leur resterait-il donc?
Je le répète avec un écrivain distingué : « L'aboliiion de l'esclavage est le moyen le plus infaillible d'assurer à l'Espagne la possession de Cuba1. »
De toutes les nations de l'Europe, l'Espagne a été la première à peupler d'esclaves le monde qu'elle a conquis, sera-t-ellc la dernière à renoncer à un crime qui a duré plus de trois siècles!
» M. Cuchev.il-Clarigny, Patrie du 17 janv. 1859.