IMPORTATIONS. EXPORTATIONS. BF.VF.NIS
De 1848 à 1832. . . 17,000,000 piastre*. 11,830,000 piastres. 8,785,000 piastre»
1833 à 1837. . . 20.050,000 i:i,675,O0O 8,îl4:i,000
1838 a 1842. . . 44,800.000 44.273.000 ll,4u0,000
Dans les deux années suivantes, il y a eu baisse, savoir :
L'exportation du sucre avait passé de 6, 508,158 arrobas (quatre au quintal) eu 1826, à 10,166,555 arrobasen 1840, celle du café de 1,718,865 arr. à 1,877,646. L'exportation du tabac est montée de 5,940,000 livres ci» 1812, à 9,309,000 livres en 1847. Les états de 1848 et 1849 portent :
Tabac en feuilles 6,275.650 4,019,153
CiBare8 (milliers) 161,480 143,720
Enfin, voici les chiffres comparés de 1857 et 1858, extraits de la balanza gênerai del comercio de la Ula de Cuba en 1858, publiée Si U Havane en 1860.
Importations 54,853,558 piastres. 39,063,338 piastres- Exportations 54,668,188 33,831,839
Droits de douane 10.;i*7.903 11,154,110
Navires entrés i espagnols. 4,106 2,157
et sortis. | étrangers. 6,206 6,582»
' Dont 4,770 américains.
« Hernie col., 1845, p. 195.
* Ibid.
m L'ESC LAVAGE.
Cuba ligure dans la production lolale du café pour dix millions de kilogrammes, et, aussi riche par ses forets que par ses culture!?, par ses mines que par ses pâtur.iges, elle fournit le sixième de la production totale du cuivre, une grande partie de la production du tabac, et son commerce extérieur égale le cinquième de celui des États-Unis tout entiers
Porto-Rico n'est pas moins en progrès; cette île suffit à ses dépenses, envoie des ressources à la métropole ; elle est, au dire de M. Merivale, de toutes les colonies de l'Amérique, la mieux peuplée et la mieux cultivée.
Ces deux Antilles l'emportent sur toutes les autres; or elles ont seules conservé l'esclavage.
Celle prospérité relative est incontestable; mais le mal est à côté du bien. Le bien est dû à deux ordres de causes, les unes accidentelles, les aulres permanentes; Je mal est dû à peu près uniquement à une seule cause, qui est l'esclavage : nous allons le démontrer rapidement.
I. — Une admirable situation, au croisement de plusieurs des grandes routes du commerce des peuples, situation plus merveilleuse encore dans l'avenir, par le percement de l'isthme de Panama, l'étendue d'un sol égal en surface à celui de l'Angleterre, la fertilité incomparable de la terre, la beauté du climat, font de Cuba une région favorisée du ciel. Ces biens ne peuvent lui être ravis: avantou après, avec ou sans l'esclavage, elle les possédera toujours.
La ruine de Saint-Domingue a enrichi Cuba. Lorsque les colonies anglaises, françaises, danoises, suédoises,
ont cessé de recevoir des esclaves par la traite, Cuba continuait, continue encore à recruter largement sa population par ce moyen coupable. L'abolition de l'esclavage par l' Angleterre et par la France a fait peser, pendanl quelques années, sur leurs colonies une crise difiicile; nulle part elle n'a été aussi grave, aussi longue, qu'à la Jamaïque, voisine de Cuba, jusqu'à présent exempte des mêmes épreuves. Pendant que les possessions anglaises et françaises étaient fermées au commerce étranger, Cuba a joui depuis 1809 de tous les avantages delà libre vente de ses produits, du libre achat de ses consommations, du libre accès de tous les pavillons1. Au moment où la diminution des droits sur les denrées coloniales a facilité la concurrence du sucre étranger sur les marchés de l'Angleterre, puis sur les marchés de la France, Cuba, qui avait pu, n'ayant à traverser aucune secousse, renouveler son matériel, développer >es entreprises, profiter de toutes les expériences d'autrui, a été la première en mesure d'apporter ses produits aux consommateurs de l'Europe.
La situation de Cuba est donc doublement exceptionnelle ; de tout temps elle le fut par les dons de la nature, en notre temps, elle l'est encore par tous les avantages que nous venons de rappeler.
Mais il est toujours inexact de comparer deux terres, parce que Dieu n'a pas fait deux terres semblables. Il ne l'est pas moins de mettre un pays qui a profité dans la paix
1 Environ 2,000 navires espagnols, i,000 navires étrangers. Le c.kiimerec avec les États-Unis dépasse l'importance du commerce avec la métropole.
ii. 13
i(U L'KSCLAYAl'.r].
et dans la richesse de toutes les transformations laborieuses des pays, ses voisins, en parallèle avec ces pays, précisément au lendemain de ces transformations. C'est en lui-même qu'il convient de l'étudier.
Or s'il est vrai que l'abolition de l'esclavage tout autour de Cuba a fait du bien à cette île, le maintien de l'esclavage à Cuba n'y produit-il paslous les maux qu'ailleurs il entraîne à sa suite?
Si la réponse est affirmative, cet argument contre l'esclavage sera supérieur à tout autre. Car s'il est un point d u monde où l'esclavage eût pu réussir, c'est en ce lieu . Le nombre des blancs est considérable, et par conséquent l'élément civilisateur est à côté de l'élément travailleur. Le nombre des libres de couleur est fort élevé, l'habitude du mélange et l'exemple de la liberté facilitent la transition. L'esclavage est doux, il l'a toujours été dans les colonies espagnoles. Des lois humaines assurent protection à l'Africain, comme autrefois à l'Indien1. Elles lui confèrent quatre droits, celui de changer un maître contre un autre, si l'esclave en trouve un disposé à l'acheter (droit de buscar amo), celui de se marier, celui de se racheter peu à peu par le produit de son travail ,.
1 H est banal de présenter la législation des Indes (Recopilacion de ieyes de Indias) comme un modèle de philosophie chrétienne et pratique. Hion de plus exagéré que cet éloge d'une compilation en neuf livres de lois, ordres, dépèches, cédules, émises pendant le cours de deux siècles; à côté de dispositions humaines envers les Indiens, on y trouve le monopole commercial, l'intolérance religieuse, des pénalités tyran niques. Mais surtout,. Cuba n'a pas été le point de l'Amérique auquel se rapportait ce recueil, et son nom y est à peine prononcé (don J. A. Saco, p. 57 à GO). Ce n'est donc pas à ces lois qun nous faisons allusion.
celui de racheter sa femme et ses enfants. L'exercice de ces droits est assurément fort difficile, cependant ils sont importants, et don Francisco de Arango s'en félicitait légitimement, dans un Mémoire de 1790, à l'époque où les lois d'autres Antilles (Saint-Christophe, 1784) ne punissaient que d'une amende le fait d'avoir arraché à un esclave un œil ou une oreille. M. de Humboldt, qui cite ce célèbre Havanais, loue après lui les lois de Cuba, et il écrit (1825), peu d'années après un arrêt, rendu dans les Antilles françaises (1815) qui condamne six jeunes noirs fugitifs à avoir \es jarrets coupés1.
Les mœurs sont douces comme les lois. C'est le témoignage de M. de Humboldt, et de tous ceux qui ont visilé Cuba, Porto-Rico, ou l'ancienne partie espagnole de Saint-Domingue. Une même religion éclaire la conscience des maîtres et celle des esclaves, la religion catholique, si tendre envers les malheureux et les petits. L'autorité d'un gouvernement européen, libre, éclairé, chrétien, est présente par des fonctionnaires élevés, investis d'un pouvoir sans limites. L'intérêt rend précieux les esclaves dont le prix est de plus en plus cher, le travail de plus en plus productif. Une force militaire, plus considérable que dans aucune autre colonie5, maintient la paix. La force, l'intérêt, le pouvoir, la religion, les mœurs, les lois, semblent donc concourir au même but, l'adoucissement des maux et des dangers de l'esclavage, la tranquillité, la prospérité des possessions espagnoles,
* Voyages, M, p. 454, en noie.
* En 1841, à la Jamaïque 1 soldat sur 84 noirs, 9 blancs; a Cubn, 1 solda *ur 45 noirs, 5k2 blancs.
Î9fi L'ESCLAVAGE.
le développement normal et simultané de la population, de la liberté, de la richesse, de la morale. En est-il ainsi? Où en est la population? où en sont les mœurs ?
II. — D'après Queipo1, la population de Cuba s'élevait en 1827, à 704,487 âmes, savoir:
Blancs 3H,05t
Libres de couleur 106,494
Esclaves 286,942
Et en 1842, à 1,007,62-4, savoir:
Blanc* 418,291
Libres de couleur 152,838
Ksi laves 450,495
Voici, d'après un ouvrage publié à New- York sous le lilre de Cuba en 1851, les chiffres de 1850 (Revue col. 1851, 7,448):
Créoles 520,000
Espagnols 35,000
Militaires et marins 23,000
Étrangers 10,160
Population flottante 17,000
Mulâtres libres 118,200
Noirs libres 85,270
Mulâtres esclaves 11,0001
Noirs esclaves 465,000
605,160 blancs.
201,470 libres de couleur.
447,600 esclaves.
1,282,650 habitants.
Le même auteur, M. Queipo, affirme que le rapport de
* l\ 12, M. de Humboldt l'estime, en 1823, à 700,000 habitants, dont 25(5,000 esclaves. Voyages, ITÏ, liv. X, ch. xvii, p. 334.
la population blanche à la population esclave n'a pas beaucoup varié depuis un siècle:
un
Blancs . . .
Esclaves. .
Il en conclut qu'aucune colonie n'a moins favorisé la traite. Mais ces proportions ne prouvent rien. Comme l'a justement remarqué M. Saco, il ne faut pas comparer la population noire à la population blanche ; si chacune des deux a augmenté à la fois d'une quantité presque semblable, le rapport entre les deux ne change pas, mais les variations de ce rapport n'indiquent en aucune façon les variations de la population. Or, on sait qu'à la fin du siècle dernier, Cuba était une colonie de peu d'importance, occupée par de petits propriétaires, cultivant et élevant des bestiaux, presque sans le secours d'esclaves ; sur 500,000 habitants, un tiers à peine était esclave1. Il convient de comparer la population blanche à ellemême, la population noireà elle-même, pour savoir que lie loi a suivi leur accroissement.
Or, en acceptant les chiffres mômes de M. Queipu5, la population blanche a augmenté, entre 1827 et 1842, d'environ un quart, la population libre de couleur d'environ un tiers, la population noire d'environ moitié, et
* Mérivata, cite par Lechevalicr, Introduction, XIV.
* Ils ont été répétés par M. Villa venta dans la discussion de la loi sur la traite devant les Cortès, 27 janv. 1845. liev. col., 1845, p. 170.
si on compare cette dernière à ce qu'elle était en 1 791 , elle a plus que quadruplé.
Encore ce chiffre est-il loin de dire toute la vérité. Les habitants , par crainte de l'impôt, et pour ne pas mettre sur la trace de la traite clandestine, se gardent bien de déclarer tous leurs esclaves.
A la même époque, où écrivait don Vasquez Queipo, on lit dans une dépêche du 31 décembre» 1 845 de lord Aberdeen à M. Bulwer, ambassadeur à Madrid1. .
« Dans ce moment, suivant le rapport des habitants les plus intelligents, le nombre des esclaves dans l'île de Cuba ne s'élève pas à moins de 8 à 900,000 individus. »
Si l'on tient compte du chiffre de la production du sucre, qui a doublé entre 1827 et 1842 2, et de celle du tabac qui a suivi la même progression, il faut bien admettre que le nombre des bras qui les fabriquent a suivi le même progrès.
Or, comme l'a démontré M. Saco, cet immense accroissement n'est pas dû aux mariages et aux naissances. Sans doute le nombre des mariages entre esclaves, le rapport des naissances légitimes aux naissances illégitimes, sont beaucoup plus satisfaisants qu'en aucune autre colonie; : mais les décès l'emportent cependant sur les naissances, et les femmes, malgré de grands efforts faits pour ac-, croître leur nombre, sont aux hommes dans la proportion de 1 5 à 28 \ D'un autre côté, il résulte des chiffres de la douane que, de 1521 à 1790, il avait été introduit à la
1 Discours cité de M. Yillavordc.
* lieu, col., 1844. 4, p. 402.
r» Queipo, p. Cl.
Havane 90,875 noirs seulement, mais que, de 1 700 à 1820, ce port en a reçu plus en trente ans qu'en deux siècles et demi, savoir : 225,574. Si l'on ajoute ce qui a pu être introduit par la Trinidad et Santiago, on arrive à accepter lecalcul de M. de Humboldt, qui estimeàil 3,500 le nombre des nègres apportés par la traite à Cuba de 1521 à 1825. Or, ils n'étaient représentés, en 1825, que par256,000 têtes.
Donc, la population esclave, qui semble augmentée, devrait l'èlre bien davantage ; la servitude a englouti des masses de créatures bumaines ; elles arrivent toujours, et toujours on en manque.
Des efforts énormes ont été tentés pour favoriser l'introduction de colons de diverses races. Dès 1794, le célèbre Havanais don Francisco de Arango avait obtenu des fonds pour encourager l'immigration des travailleurs blancs1. Le roi Ferdinand VII, par une ordonnance du 18 octobre 1817, avait pris des mesures trèslibérales pour accroître la population blancbe, et l'attirer par des dispenses d'impôt et autres facilités*. Le b. soin <le ces nouveaux colons est, on le voit, bien antérieur aux mesures prises pour abolir, du moins officiellement, la traite. En 1844, sous l'administration du capitaine O'Donnell, la Junte royale d'encouragement de V agriculture offre, par un programme du 30 août, des primes de 6,000 à 12,000 piastres, et même 50,000 fr. pour le même objet5. En 1849, un nouveau projet est
1 La Question de Cuba, 1850.
* Annexes ;»u livre de don V. Queipo.
3 Annexes au livre de don V. Queipo.
adressé à la reine par don Domingo de Goicouria, propriétaire de la Havane, le seul qui ait répondu à l'appel de la Junte, projet intelligent et moral, qui consiste à introduire des familles et non de simples journaliers, et à séparer la production de la canne de la fabrication du sucre, de manière à répandre la petite propriété1. Toutes ces tentatives ont pour but l'immigration de la race blanche. D'un commun accord, leurs auteurs déclarent que les blancs valent mieux que les nègres, tandis que les Indiens ou les Chinois ne valent pas les nègres, qu'ils créent un nouvel élément de débauches et de désordre, qu'ils sont moins laborieux et moins dévoués. Mais on a beau faire, larace blanche n'est pas attirée. «C'est, dit très-bien don Domingo de Goicouria, un axiome d'arithmétique politique, sanctionné par l'expérience et parla nature des choses, que l'immigration des hommes blancs et libres dans les colonies européennes de l'Amérique a été en raison inverse de l'accroissement de la population esclave. En I 774, le rapport des blancs aux noirs était de 0 à 4, il est maintenant de 4 à 6S. »
En 1 854, l'expérience et le besoin rendent moins scrupuleux. Le rapporl du ministre, le comte de San Luis, à la reine8 contient des aveux et des déclarations cyniques. Il attribue le besoin de bras à plusieurs motifs, d'abord à la cessation de la traite en vertu des traités : « Quelle que soit, dit-il, la qualification que méritent ers traités, l'honneur oblige le gouvernement de les observer, bien qu'ils
1 Hev. col., 1849, nouv. sôrio. H, p. 5.
2 Mémoire cité, p. 5.
5 22 mars 1854. V. la Gaceta d? Madrid, 15 avril 18.V4. Rev. col , 1854, 13, 28G.
soient en partie la cause du mal dont on se plaint. » Or, on sait que le besoin de bras remonte bien au delà des traites faits pour réprimer la traite; on sait aussi qu'elle est loin d'être entièrement réprimée. Le ministre signale d'autres causes d'insuflisance de la population noiré : 1° la coutume d'affecter au service domestique, dans les villes, des esclaves qu'on enlève aux champs. Déjà M. de Humboldt avait remarqué celte agglomération, plus grande que partout ailleurs, des noirs esclaves ou libres dans les villes. Le luxe enlève aux champs plus de bras que la répression de la traite;
2° Le peu de soin donné par les propriétaires à la reproduction de leurs esclaves, parce qu'ils comptent, pour les recruter, sur la traite clandestine;
5° Le peu de sécurité du droit de propriété sur les escl a ves , pa r su i te des d i ffi cul tés q u e so u I è vc j ou rn el I em en l avec une nation puissante l'exécution des traités.
Il conclut à l'augmentation d'un impôt de capitalion, déjà établi par un ordre royal du 29 juillet 1 844, sur les esclaves domestiques ou résidant dans les villes, et à une dispense du droit d'alcabala de (> pour 100 sur les ventes d'esclaves, quand ils sont vendus pour servir sur les établissements ruraux.
Il propose d'affecter le produit de cette capitalion à la distribution de trois prix annuels, l'un en faveur des propriétaires dont les esclaves auront eu le plus grand nombre d'enfants, le second en faveur de celui qui aura le plus grand nombre d'esclaves femmes proportionnellement au nombre des hommes, le troisième en faveur de celui qui aura perdu dans l'année le moins d'esclaves. Le
202 L'ESCLAVAGE, ministre espère qu'ainsi sera favorisée la reproduction de celte race nécessaire , et môme que les planteurs consacreront spécialement à cette reproduction de grands capitaux, comme cela arrive en d'autres pays.
Il demande que l'immigration de colons de toute race soit largement autorisée, et que les conventions entre ces colons et les planteurs soient libres, sous la surveillance d'un protectorat spécial.
Enfin il propose un enregistrement de tous les esclaves actuellement existant dans l'île, de manière à ce qu'on n'ait plus à craindre aucune recherche d'origine pour le passé, ni aucune inscription d'esclave introduit illicitement pour l'avenir.
Toules ces propositions sont devenues les décrets royaux du 22 mars 1854 l. Ils se résument à ceci : fermer les yeux sur la traite jusqu'en 1854; promettre de se corriger à partir de ce jour ; encourager par des primes Y élève de la race noire comme on encourage l'élève de la race chevaline; forcer par l'impôt les maîtres à transformer l'esclavage très-doux de la domesticité en esclavage rural; appeler au service de la canne à sucre et du tabac des Indiens, des Chinois ou des Yucatèques, en famille ou sans famille, sans terme maximum fixé pour leur engagement, sous la protection plus ou moins vigilante et désintéressée du capitaine général, de ses délégués et des syndics des municipalités.
La promesse de cesser la traite a été, est toujours violée. En 1857, le nombre des nègres saisis a été de 2,704,
1 Text<\ Rev. coi, i85i, 13, 293, 518.
celui des nègres introduits impunément de 10,456 l.
Un traite, considéré comme un bienfait immense, promet à la colonie 20,000 Chinois; il est en voie d'exécution; 5,560 ont été apportés en 1857, en tout 17,146 depuis 1847, sur lesquels on a compté 7 femmes!
Ainsi, malgré la traite, on n'a pas vu la population noire suivre un accroissement normal ; sa présence a arrêté tout développement de la population blanche. On en est réduit à mendier des Chinois, le rebut d'une race méprisable
En 1860, un nouveau décret a ouvert plus largement encore les portes de Cuba aux Chinois, et ce décret a soulevé les plus graves critiques.
« Ou bien, » dit le journal El Ihrizonte du 19 juillet 1860, « ou bien le gouvernement veut abolir l'esclavage a Cuba, et en ce cas le décret est efficace, car le travail servile, devenant plus cher que le travail des Chinois, sera impossible; mais, en ce cas, le décrei manque de franchise; — ou bien il veut, comme le dit le préambule, amener dans Vile le nombre de bras nécessaires pour que sa prospérité ne décroisse pas, et, dans ce cas, le décret agit précisément en sens contraire de ses intentions, car l'importation de Chinois avides, faux, violenls, corrompus, pressés de revenir dans leur patrie, produira le ■désordre, l'appauvrissement, etdiminuera la prospérité.. . La base de la richesse de l'île est la servitude; elle vit par elle et avec elle, con ella y par ella vive.
« Si les possesseurs d'esclaves ne peuvent lutter avec
1 20' rapport de YAnty Slavcry Society, p. 5.
les rivaux qui emploieront des Chinois, s'ils voient leur fortune disparaître dans cette lutte, il est logique qu'ils désirent l'indépendance ou l'annexion aux États-Unis, et
dans les deux cas, notre domination est perdue »
Mais comment faire ? On craint les Chinois ; comment s'en passer?
L'envie d'ajouter de nouveaux esclaves africains (bozales) à ceux qui vivent dans l'île (ladinos) est d'ailleurs combattue par la crainle qu'ils inspirent.
Ces esclaves, si doux, si heureux, si bien traités, dit-on, se sont révollés plusieurs fois. La seule insurrection1 de Matanzas (1845-1844), coula la vie à 4 ou 500 hommes, fui étouffée par d'affreuses rigueurs, et fit répandre plus de sang qu'il n'en fut versé à la suite d'aucune émancipation. Peu de temps après, don V. Queipo écrit que Vile eut mr un cratère, et qu'il faut s'opposer «à tout prix à une plus large inlroduction d'Africains.
111. — On n'a donc pas civilisé ces esclaves? La prétendue conversion des races inférieures par les bienfaits de la servitude est donc demeurée sans fruit?
« Je ne puis, dit M. Anthony Trollope*, placer les nègres de la Jamaïque sur le même pied que ceux de Cuba qui sont laissés absolument sans instruction religieuse, et sont, en conséquence, bien plus voisins de la brute que lous les autres. »
Les aveux de M. Queipo sont, sur ce point, extrêmement précieux. 11 pense que « pour les esclaves, il suffit, quant à présent, de limiter l'éducation à l'instruction
» Rev. col.,\m, 2, 2-49.
* The vmt Indiesand the Spanisli Main, p, 47.
religieuse1 .» Il engage le gouvernement à faciliter par tous les moyens en son pouvoir, une si utile instruclion, et voici quel en est, à ses yeux, le programme :
« l/instruction religieuse, dirigée par des ecclésiastiques zélés et instruits, loin d'influer sur le relâchement de la discipline, comme le craignent peut-être quelques personnes , contribuerait, au contraire, à affermir Vantoritédes maîtres, en habituant les esclaves à la soumission, et en leur enseignant à supporter avec la résignation que peut seule inspirer la religion, les privations de leur condition passagère*. »
Craindre la religion qui relâche la discipline, favoriser la religion qui habitue à la soumission, c'est en tous lieux le langage des partisans de la servitude et leur embarras.
Trouve-t-on du moins un clergé commode prêt à faire cet ignoble usage de son zèle ai de son instruction ? Que vaut le clergé qui consent à cette tâche honteuse?
Le même auteur déplore « l'éloignement et l'indifférence toujours croissante de la jeunesse pour la carrière ecclésiastique »
« 11 voudrait jeter un voile sur le triste tableau que présente l'état du culte et de ses ministres... 3 »
Ce clergé est en effet l'un des plus corrompus qui soient au monde, malgré le zèle d'évêques respectables et l'exemple dès jésuites, réguliers et irréprochables.
Quoi ! vous chargez la religion d'affermir les mauvais rois, les mauvais maris et les mauvais maîtres, en prê-
* The west Indies, etc., p. 161.
* lbid., p. 1 56.
3 Ibid., p. 157.
chant la soumission aux sujets, aux femmes et aux esclaves, et vous êtes surpris que, pour ce beau métier, on ne trouve pas de prêtres, et qu'à le remplir, on se corrompe et on s'avilisse! Dieu en soit loué! Quand le clergé se charge d'excuser les vices qu'il doit combattre, il les gagne, et c'est justice que le médecin prenne la maladie qu'il n'a pas voulu guérir.
On pourrait parier d'avance que la justice, qui est la seconde; force morale après la religion , est envahie par la même contagion. Les aveux de M. Queipo, lui-même procureur général, n'en laissent pas douter1. « La législation produit une source intarissable de procès; ils sont la proie d'une multitude d'agents d'affaire (picaplaïos), d'avocats (tetrados), et de procureurs (causiditm)\ ils coûtent énormément cher, la procédure est inextricable, ils durent sans fin; en France, en Angleterre, en Espagne même, la justice est coûteuse, mais enfin, on a l'espoir de l'obtenir. 11 n'en est pas de même dans l'ile, où l'indulgence des cours supérieures et la difficulté de faire parvenir jusqu'aux pieds du trône les plaintes qui peuvent s'élever contre les abus et les injustices des tribunaux inférieurs et leurs assesseurs gradués, les laisse maîtres absolus de la fortune et de
la liberté des habitants, en favorisant l'impunité »
L'exorbitante faculté laissée aux parties de choisir et de récuser leurs juges \ l'abus des gratifications (hmcas)i escamoleries (cistas* épices), assure aux maîtres d'esclaves une impunité facile. Après une longue énumération
« The wst Indus, etc., p. 240, 24Ô, 256. « Ibid. p. 252.
COLONIES ESPAGNOLES. 2<»7 des abus, c'est un magistrat qui conclut en nommant 1» législation et la justice, un ter rongeur qui mine l'île l.
Au-dessus de la justice civile s'élève la justice politique, ou le gouvernement. Il est absolu, sans limites. Pas delégislature comme à la Jamaïque, pas de conseils généraux comme aux Antilles françaises. Pour maintenir les esclaves, les colons veulent un pouvoir de fer ; ils le subissent pour eux-mêmes. Voici quelques exemples* de la manière dont il s'est exercé dans les dernières années :
Don José Antonio Saco, pour avoir publié quelques articles contre la traite des noirs, banni sans procès ;
Don Domingo Delmonte, riche propriétaire d'esclaves, soupçonné d'avoir rédigé une pétition contre la traite, exilé ;
Don Benigno Gêner, pouravoir écrit une adresse contre la traite signée par 93 planteurs de Matanzas, forcé de s'expatrier (1844) ;
Don Gaspar Bétancourt Cisneros, riche planteur de Puerto Principe, soupçonné des mêmes opinions, mandé et sévèrement admonesté devant le capitaine général.
Don José de la Luz Caballero, pour les mêmes opinions, traduit devant une commission militaire;
Don Manuel Martinez Serrano , pour les mêmes opinions, mort en prison.
Ainsi, il y aurait, ou plutôt il y a une opinion abolitionnisteà Cuba, le gouvernement ne la tolèro pas. Mais il a longtemps toléré que le capitaine général reçût une
1 The west Indies, etc., p. 304.
* La Question de Cuba (1859, p. 19, 20).
once d'or (quatre-vingt-quatre francs) par tète de bétail humain introduite. On peut citer les capitaines généraux, vivant encore, et enrichis de cette manière.
En résumé, la justice, la liberté politique, la sécurité sont en décadence. Mais du moins est-il bien vrai que la richesse, unique objet auquel tout est sacrifié, soit en progrès ?
Si le luxe était la richesse, si d'énormes fortunes particulières que voit l'Europe, parce qu'elles se dépensent en Europe, étaient un fait habituel, l'île de Cuba pourrait être regardée comme une terre opulente, et la ville de la Havane, si brillante, si animée, la ville de la prodigalité charmante et de la mollesse dorée, serait un paradis. Mais ces apparences sont des voiles qu'il faut lever. Allons aux sources de la richesse. Plus d'une est desséchée. Le commerce étant presque tout entier entre les mains des étrangers, c'est la possession et le travail de la terre qui est la richesse de l'île. Or le travail servile augmente de prix. Si la population avait été libre, elle se serait peu à peu répartie dans tous les endroits les plus fertiles. Captive, elle a été parquée dans une seule province. En Espagne, il y a 750 habitants par lieue carrée; à Cuba, 5S7 dans le déparlement occidental de l'île; les bras manquent et la terre reste inculte partout ailleurs \ Four fa-
• Terres cultivées 65,677 caballerias
Prairies naturelles 99,612
— artificielles \ 7,404
Terres non défrichées 409,826
Terris arides \ 39,265
\jk caballoria est de 55 acres 1/2 anglais. (Hev. col., 1850, 5, 368.)
COLONIES ESPAGNOLES. m
briquer du sucre, a l'aide des esclaves, on a négligé les prairies artificielles et l'élève du bétail 1 ; des forêts séculaires ont été abattues pour cultiver la canne, et il en est résulté la sécheresse et l'insalubrité * ; on a négligé la recherche et l'exploitation de mines de charbon importantes9. L'étendue de la culture nécessaire à la production de la canne à sucre ne permettant pas facilement la division des héritages, les sucreries ayant longtemps joui du privilège exorbitant de ne pouvoir être vendues que pour une dette égalant leur valeur (loi 5, tit. XVI, liv. 5, du Code des Indes), la répartition des terres ayant été faite sans prudence à l'origine, au point qu'une seule famille (Hecios) possède 200 lieues carrées , l'habitude du luxe entraînant à une grande imprévoyance, il résulte de toutes ces circonstances que la propriété foncière est obérée lourdement, et qu'elle « se trouve, dit M. Queipo, comme perdue dans un inextricable labyrinthe, source intarissable de procès qui troublent la paix des familles, compromettent et diminuent les fortunes, ruinent les créanciers de bonne foi, et, Irai nés facilement en longueur, aboutissent pour la plupart à la vente des habitations*. «L'intérêt de l'argent, à cause de ce défaut de sécurité, est très-élevé. Le numéraire est rare. La vie est Irès-chère. Les colons et les capitaux de l'Europe n'osent s'aventurer. Pendant ce temps, le sucre auquel on a tout sacrifié, est de plus en plus concurrencé par le sucre de
« Don V. Queipo, p. 100.
Digit
210 I/ESCLAVAGK.
Java, de la Louisiane, du Brésil. Les colonies anglaises etfrançaises reprennent leurs forces. De grandes fortunes, plus ou moins bien acquises, à coté d'un malaise général de la propriété, une prospérité, ravivée par des causes passagères, dont on entrevoit dé jà le terme, des habitudes deluxeet de prodigalité qui contrastent avec la vie cruelle des esclaves, et achèvent de cacher et par conséquent de précipiter des causes profondes de ruine, voilà donc, après avoir lu un défenseur officiel de Cuba , ce que l'on est conduit à penser de cette prospérité matérielle, dont les partisans de la servitude font un si complaisant étalage, prospérité qui pourrait en effet devenir immense, le jour où les efforts des hommes correspondraient aux dons incomparables du Créateur.