LES ACTES DES APOTIŒS ET LES ÉCHUES
On sail que les Actes des Apôtres, écrits par saint Luc , présentent le tableau de l'Eglise primitive. Y est-il question des esclaves1? pas une seule fois. On y voit que les princes des apôtres travaillaient de leurs mains; on n'y lit pas qu'ils se fissent servir par des esclaves.
Prétendra-t-on que les apôtres et les premiers chrétiens pratiquaient le communisme, et qu'ils ne peuvent parler d'esclaves, puisqu'ils n'admettaient pas la propriété privée?
C'est là, pour le dire en passant, une absurdité gratuite, très-souvent répétée à cause de ce texte :
Act., ch. iv, 52. — La multitude de ceux qui croyaient n'avaient qu'un cœur et qu'une âme : et nul ne considérait ce qu'il possédait comme étant à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux.
Mais les versets suivants démontrent manifestement que les croyants vivaient ainsi pour pratiquer la
1 On lit seulement que Paul et Silas, étant à Phïippe, colonie romaine, rencontrèrent une esclave qui, possédée du démon, rapportait beaucoup à ses maîtres par ses divinations ; or, sans souci du profit des maîtres, les Apôtres chassèrent l'esprit qui possédait cette femme, et les maîtres, privés de leur gain, firent prendre, emprisonner et fouetter \e> Apôtres. (Actes. 16-23.)
charité, nullement pour pratiquer le communisme. En effet :
34. Il n'y avait aucun pauvre parmi eux, parce que tous ceux qui possédaient quelques fonds de terre ou des maisons les vendaient et en apportaient le prix,
35. Qu'ils mettaient aux pieds des apôtres, et on le distribuait ainsi à chacun selon qu'il en avait besoin.
Les versets 56, 57, nous montrent Barnabe donnant cet exemple, puis, au chap. v, 1-12, nous voyons Ànanic et Saphire frappés de mort, pourquoi? non parce qu'ils n'ont pas apporté leurs biens en commun, mais parcequ'ils ontmenti, déclarant les donner, tandis qu'ils en retenaient une partie. En effet, saint Pierre dit à Ananie :
3 Comment Sutan a-t-il lenlé votre cœur, pour vous porter
à menur au Saint-Esprit et à détourner une partie du prix de ce fonds déterre?
4. Ne demeurait-il pas toujours à vous, si vous l'aviez voulu garder? Et même après l'avoir vendu , le prix n'en était-il pas encore à vous?... Ce n'est pas aux hommes que vous avez menti, mais à Dieu.
Ces textes consacrent donc parfaitement le droit de propriété privée, bien loin de l'abolir, et le silence des apôtres sur la propriété des esclaves ne peut être attribué à leur prétendue opinion sur le droit de propriété en lui-même.
Aucun trait, aucun mot, aucun détail qui ne révèle, dans les apôtres et dans les premiers fidèles, la conviction la plus pure et la plus pratique de la fraternité des hommes, si nettement professée par saint
Paul devant l'Aréopage (Actes, xxit, 25, 26). « Ce Dieu que vous adorez sans le connaître c'est celui que je vous annonce. .. c'est lui qui a fait naître d'un seul sang toutes les nations des hommes pour habiter toute la terre, dans le temps et avec les bornes qu'il a déterminés. » On sait d'ailleurs qu'un esclave, pour être admis au sacerdoce, devait être mis en liberté; l'esclave Onésyme fut affranchi avant d'être diacre, puis il devint évêque, bien qu'ancien esclave.
Les Épîtres furent composées, soit pour développer aux fidèles les règles de la foi et de la morale, soit pour résister aux premiers mouvements qui les portaient vers l'agitation ou vers l'erreur. Les recommandations que contiennent les Épîtres dénotent donc les points où l'autorité del'Église était déjà obligée de se manifester, et les conseils de patience donnés aux esclaves peuvent prouver que la loi nouvelle les inclinait à l'impatience d'un joug dont ils sentaient mieux l'injustice.
Mais, quoi qu'il en soit, ces conseils sont positifs. Il est nécessaire de les analyser, et d'abord de les connaître.
Tous les textes de saint Paul et de saint Pierre qui parlent des esclaves peuvent être divisés en deux catégories : les uns enseignent avec énergie le devoir du travail et de l'égalité des hommes; les autres recommandent aux esclaves la soumission, aux maîtres la bonté et la justice.
En général, on ne cite ces textes que par extrait, et on ne les cite pas tous. J'ai pris à tâche de les rechercher avec le plus grand soin, et je demande la liberté de reproduire en entier ces vénérables articles de la charte de l'égalité chrétienne.
Je suivrai, pour les textes de saint Paul, l'ordre chronologique tel que l'indique dom Cal met :
r ÉpUre aux Thesmloniciem, an 52 de Jésus-Christ :
Ch. iv, 10, il. Je vous exhorte à travailler de vos propres mains, ainsi que nous vous l'avons ordonné... Aûn que vous vous mettiez en état de n'avoir besoin de personne.
IT~ Épitre :
Ch. m, i0. Celui qui ne veut point travailler ne doit pas manger.
\ i . Nous apprenons qu'il y a parmi vous quelques gens inquiets qui ne travaillent point...
i2. Nous ordonnons à ces personnes et nous les conjurons par Notre-Seigueur Jésus-Christ de manger leur pain en travaillant en silence.
ÉpUre auxGalates, an 55 de Jésus-Christ:
Ch. m, 28. Il n'y a plus maintenant ni de juif ni de gentil, ni d'esclave ni de libre, ni d'homme ni de femme, mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ l.
Ch. iv, 7. Aucun de vous n'est maintenant serviteur, mais enfant.
51. No is ne sommes point les enfants de la servante, mais de la femme libre, et c'est Jésus-Christ qui nous a acqiûs cette liberté.
Ch. v, i3. Mes frères, vous êtes appelés à un état de liberté ; ayez soin seulement que cette liberté ne vous serve pas d'occasion pour vivre selon la chair, mais assujettissez vous les uns aux autres par une charité spirituelle.
14. Car toute la loi est renfermée dans ce seul précepte: vous aimerez votre prochain comme vous-même.
1 Les Juifs regardaient avec une hauteur dédaigneuse tous ceux qui n'étaient pas Juifs; les Grecs ceux qui n'étaient pas Grecs; ils les estimaient esclaves par nature et d'une race inférieure L'intelligence de cette parole
de S. Paul suppose la connaissance du sentiment d'Aristote (Mœlher, ch. m).
15. Que si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous consumiez les uns les autres.
r 9 Épitre aux Corinthiens, an 56 de Jésus-Christ :
Ch. vu, 20. Que chacun demeure dans l'état où ,il était quand Dieu la appelé.
21. Avez-vous été appelé à la foi étant esclave? Ne portez point cet état avec peine, mais plutôt faites-en un bon usage, quand même vous pourriez devenir libre1.
22. Car celui qui, étant esclave, est appelé au service du Seigneur, devieut affranchi du Seigneur, et de même celui qui est appelé, étant libre, devient esclave de Jésus-Christ.
23. Vous avez été achetés d'un grand prix ; ne vous rendez pas esclaves des hommes.
35. Je vous dis tout ceci pour votre avantage, non pour vous tendre un piège, mais pour vous porter seulement à ce qui est de plus saint et vous donner le moyen de prier Dieu sans empêchement.
Cu. xii, 13. Nous avons tous été baptisés dans le même esprit, pour n'être tous ensemble qu'un même corps, soit juifs ou gentils, soit esclaves ou libres. Et nous avons tous reçu un même breuvage pour n'être qu'un même esprit.
14. De même le corps n'est pas un seul membre, mais plusieurs.
22. Or, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont les plus nécessaires.
23. Nous entourons même de plus d'honneur les parties du corps qui paraissent les moins honorables.
27. Or vous êtes le corps de Jésus-Christ et les membres les uns des autres.
II"* Épître aux Corinthiens :
1 Peut-on comprendre que M. de Cassagnac traduise ainsi ce texte remarquable : Si tu peux avoir ta liberté, reste d'autant plus en servitude.
Cm. xi, 20. Vous souffrez qu'on vous réduise en servitude, qu'on vous dévore, qu'on vous dépouille, qu'on vous abaisse, qu'on vous frappe à la face.
Epîtreaux Romains, an de Jésus-Christ, 58 :
Ch. n, il . Dieu ne fait point acception de personues.
On peut ajouter même Epître :
Ch. vi, 16. Ne savez-vous pas que, de qui que ce soit que vous vous soyez rendus esclaves pour lui obéir, vous demeurez esclaves de celui à qui vous obéissez, soit du péché pour y trouver la mort, soit de l'obéissance pour y trouver la justice?
18. Affranchis du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice.
21 . Quel fruit tiriez-vous alors de ce dont vous rougissez maintenant?...
22. Mais à présent que vous êtes affranchis du péché et devenus esclaves de Dieu, le fruit de cet esclavage est votre sanctiûcation, et la vie éternelle en sera la fin.
23. Car le salaire du péché est la mort, mais le don de Dieu à ses serviteurs est la vie éternelle par Jésus-Christ Notre Seigneur.
Dans tout ce passage, saint Paul s'adresse aux Romains qui pratiquaient l'esclavage, et il parle par figure de l'assujettissement au péché ou à la justice. Mais qui donc trouvera dans ces paroles une consécration de l'esclavage? Que l'on mette partout le mot : serviteur à la place du mot : esclave ^ et le sens reste le même. Bien plus, qu'on serre les mots de près, et l'on remarquera : Ie Qu'il s'agit d'un assujettissement volontaire ; 2° qu'on peut s'en affranchir; 3° qu'il comporte un salaire. Or, l'esclavage n'est pas volontaire, n'a pas de lerme, n'est pas salarié. Donc la figure même dont se sert saint Paul ne peut s'entendre que du service proprement dit.
MémeEpître :
Ch. xiv, 1. Demeurez unis avec celui qui est faible dans la foi, sans contester avec lui sur ses sentiments.
4. Qui êtes-vous pour juger le serviteur d'autrui? C'est à son maître à voir s'il demeure ferme ou s'il tombe; mais il demeurera ferme parce que Dieu est puissant pour l'affranchir.
II est trop évident que le maître ici, c'est Dieu, et que le serviteur n'est par conséquent pas un esclave. C'est encore une allusion aux mœurs des Romains.
Toutes les autres É pitres aux Églises sont de la même année de Jésus-Christ, 62.
Epître aux Ephàiens, an de Jésus-Christ, 62 :
Ch. vi, 5. Vous, serviteurs, obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, avec crainte et avec respect, dans la simplicité de votre cœur, comme à Jésus-Christ même.
6. Ne les servez pas seulement lorsqu'ils ont l'œil sur vous, comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes ; mais faites de bon cœur lu volonté de Dieu, comme étant serviteurs de Jésus-Christ.
7. Et servez-les avec affection, regardant en eux le Seigneur, et non les hommes.
8. Sachant que chacun recevra du Seigneur la récompense du bien qu'il aura fait, soit qu'il soit esclave, ou qu'il soit libre.
9. Et vous, maîtres, témoignez de même de l'affection à vos serviteurs, ne les traitant point avec rudesse et avec menace, sachant que vous avez les uns et les autres un maître commun dans le ciel, qui n'aura point d'égards à la condition des personnes.
C'est la lin de cette belle et tendre Épître dont le chapitre IV commence par ces sublimes paroles :
Ch. iv, 1. Je vous conjure donc, moi qui suis dans les chaînes pour le Seigneur, de vous couduire d'une manière qui soit digne de l'état auquel vous avez élé appelés.