‹ L'abolition de l'esclavage (volume 2)Chapitre 34 sur 59 · LA BONNE NOUVELLE AUX PAUVRES, POUR GUÉRIR CEUX QUI OM LE CŒUR BRISÉ · texte numérisé non relu

LA BONNE NOUVELLE AUX PAUVRES, POUR GUÉRIR CEUX QUI OM LE CŒUR BRISÉ

« 19. Pour annoncer aux captifs leur délivrance (la Vulgate et l'hébreu disent : captivis libertatem et clausis apertiouem), pour renvoyer libres ceux qui sont brisés

1 V. aussi S. Matthieu, vi, 25 et suiv., vu, 25, 26.

SOUS LEUHS FERS, POUR PUBLIER i/ ANNÉE FAVORABLE DU SEI- GNEUR (selon tous les interprètes, Tannée du Jubilé où les esclaves étaient libres), et le jour où il se vengera de ses ennemis.

a 21. Cesl aujourd'hui que celle Écriture que vous venez d'entendre est accomplie. »

Ce texte me paraît décisif. Impossible de soutenir qu'il est figuré; car le v. 18 est certainement sans figure, et le v. 21 ne laisse aucun doute. Ainsi pourquoi Notrc- Seigneur a-l-il été envoyé ? Four annoncer aux captifs leur délivrance , ren voyer libres ceux qui sont brisés sous leurs fers et publier le Jubilé qui affranchit les esclaves?

On n'a pas, selon moi, assez remarqué, d'autre part, combien Notre-Scigneur se sert souvent du mot esclave, dans un sens assurément bien nouveau. Lui qui était venu, prenant la forme d'un esclave, formam servi occipiens\ et devait mourir du supplice des esclaves, et emmener captive la captivité, captivam duxit captivitatem*, il transfigure ce mot : servus devient le nom de ceux qui se donnent à Dieu, servi Dei ; la sainte Vierge l'emploie la première : Ecce ancilla Domini . Bien plus, ce mot exprime le devoir de ceux qui commandent :

« Matth., xx, 27 ... Que celui qui voudra être le premier d'entre vous soit votre esclave.

Matth., x, 24 ...« Le disciple n'est point au-dessus du maître, ni Y esclave au-dessus de son seigneur.

« C'est assez au disciple d'être comme son maître et à V esclave d'être comme son seigneur.

« S. Paul, Philip., il, 5.

* Office du dimanche dans l'Octave de l'Ascension.

Saint Luc, xii, 37. « Heureux ces esclaves que le maître à son arrivée trouvera veillants ! Je vous dis en vérité que s'étant ceint, il les fera mettre à table et qu'il ira et viendra pour les servir. »

Ce mot transfiguré passe dans la langue de la foi et de l'honneur. On lit sur les lombes des chrétiens : « Ingenuus natu, servus autem Chrnti. » On lit sur l'écusson des chevaliers : « Je sers. » La race abandonnée des serviteurs forcés sera affranchie. La grande famille des serviteurs volontairesde la charité va paraître sur la terre..

Mais cessons de chercher avec une minutie un peu trop étroite des textes où figure le mot esclave. C'est l'Évangile tout entier qu'il faut lire. J'ai horreur de ceux qui le divisent, de ceux qui, attentifs à répéter aux hommes ce qu'il leur ôte, ne leur redisent jamais tout ce qu'il leur apporte, parlent de soumission, jamais de liberté; de crainte, jamais d'amour; de pénitence, jamais d'allégresse. J'aime l'Évangile tout entier, et je ne sépare pas ses rigueurs de ses tendresses.

Suivons donc Jésus sur cette montagne bénie d'où sont tombées ces paroles adorables et étonnantes : « Heureux les pauvres ! Heureux ceux qui pleurent ! Malheur à vous, riches! » Prêtons une oreille attentive à ces suaves paroles que le Maître, après de justes reproches à sa patrie, adresse au reste des hommes :

«Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. » (Matth., xi, 28).

Écoutons en tremblant la sentence du jugement dernier :« ...J'étais captif et vous êtes venu à moi.... Autant de fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits d'entre

mes frères, c'est à moi-même que vous l'avez fait. » (Mallh., xxv, 34, 40).

Recueillons de la bouche même du Roi du monde cette doctrine nouvelle de l'autorité sur la terre :

Matthieu xx, 26 :« Que celui qui voudra devenir grand parmi vous soit votre serviteur.

« 28. Le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir » (Ibid.; Saint Marc, x, 42-45.)

Luc, xxii, 25, 26 et

« 27. Lequel est le plus grand de celui qui est à table ou de celui qui sert? n'est-ce pas celui qui est a lable? Et néanmoins je suis au milieu de vous comme celui qui sert. »

Matthieu, xxm, 8 : «Qu'on ne vous appelle point maîtres1, parce que vous n'avez qu'un seul maître, qui est Je Christ, et mus êtes tous frères.

«11. Celui qui est le plus grand parmi vous sera votre serviteur.

« 23. Malheur à vous, hypocrites, qui payez la dîme après avoir abandonné cequ'il y a de plus important dans la loi, c'est-à-dire la justice, la miséricorde et la bonne foi! C étaient là les choses qu'il fallait pratiquer sans omettre les autres. »

Souvenons-nous de toutes ces divines et fortes paroles qui ont fondé la dignité et la liberté morale de la conscience humaine, préparé l'homme nouveau et la société moderne, réhabilité le travail et la pauvreté, condamné

1 Qu'on ne dise point que maître signifie docteur, car ce sens vient à son tour dans le verset suiv., 8: « Qu'on ne vous appelle point docteurs, car vous navez qu'un seul docteur qui est le Christ.

l'oisiveté, la cupidité, la colère, communiqué un accent inconnu au mot justice, plus souvent répété dans l'Évangile que le mot même de charité, enfin donné pour la première fois un sens vrai au nom de frères, jusque-là dérision et moquerie, car la fraternité n'était, selon la forte expression d'une femme, que le roman du genre humain , le fratricide en était l'histoire. L'homme est égal à l'homme; le travail est noble, il est le devoir de tous; ces deux idées de plus dans le monde sont la condamnation et la fin de l'esclavage.

Puis, achevons et résumons en lisant au maître d'esclaves ces sentences suprêmes, colonnes de la morale :

« Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul.

« Traitez les hommes de la même manière que vous voudriez vous-même quils vous traitassent. » (Saint Luc, vi, 51.)

« Faites aux hommes ce que vous désirez qu'ils vous fassent1; car c'est là laloi et lesprophèles. (Matth., vu, 12.)

« Aimez le prochain comme vous-même. »

Je défie le planteur le plus insensible d'aller, aussitôt après avoir entendu ces paroles, d'aller au marché acheter des esclaves, et je défie le critique le plus résolu de soutenir, après les avoir lues, que l'Évangile ne condamne pas l'esclavage.

Après le maître, écoutons les disciples.

1 On a osé plaisanter sur ce divin commandement. Le mendiant peut dire au roi : « Donnez-moi la couronne, car vous la désireriez à ma place. — On oublie cet autre commandement : Vous ne désirerez rien d'injuste. Mais désirer être libre, n'est-ce pas justice?

Page 1