‹ L'abolition de l'esclavage (volume 2)Chapitre 39 sur 59 · V. — Reprenons cette longue histoire · texte numérisé non relu

V. — Reprenons cette longue histoire

L'ère de l'émancipation des esclaves a commencé le jour où l'on reconnut qu'aux yeux de Dieu il n'y avait ni

maître ni esclave, et c'est le christianisme qui a posé ce principe.

IJ ne l'a pas déposé dans un livre de philosophie, il ne l'a pas inséré dans un code, il Ta gravé dans la conscience humaine. C'était à peine l'opinion de quelques-uns; elle est devenue la croyance de tous.

Après avoir posé le principe, il donne l'exemple : il admet l'esclave dans la communauté chrétienne ; il l'élève, devenu libre, au rang de prêtre ou d'évêque; il fonde sa famille, il le rachète, il l'affranchit, il améliore son sort môme quand il ne le change pas. Triple révolution, morale d'abord, puis légale, puis enfin sociale.

Dès le premier siècle, le principe est posé ; l'idée devien t peu à peu vertu, la vertu devient usage, l'usage va devenir loi.

Dès le troisième siècle, la condition générale des esclaves est améliorée, leur nombre est diminué.

Dès le sixième siècle, l'esclavage rural se transforme en servage réel ou colonat, l'esclavage domestique s'éteint et se modifie.

Du dixième au treizième siècle, l'esclavage, qui disparaissait du monde romain, est ressuscité dans le monde barbare; mais le christianisme s'est jeté au-devant des Barbares, les a gagnés, puis dominés au profit des petits et des opprimés ; l'esclavage recule et disparaît dans presque toute l'Europe.

A la fin de l'empire byzantin (1455), le droit immémorial de faire un esclave du prisonnier, le droit de la guerre, principale source, principale raison de l'esclavage, n'existe plus de chrélicn à chrétien.

Rien n est plus confus dans l'histoire que celte lente transformation des classes inférieures; de patientes et admirables recherches ont été consacrées à l'élude de la condition des personnes aux différents siècles. On ne peut lire ces savants écrits sans faire deux réflexions :

Tout ce travail de transformation est dû bien moins aux changements extérieurs des gouvernements, des institutions et des lois, qu'à un changement intérieur dans les âmes. Les sentiments d'égalité sont nés, et cela suffit, avant que les lois consacrent le progrès, et sans que les mots l'expriment. Réciproquement, les lois ont beau changer, les rapports entre les hommes sont ce que leurs sentiments les font. Mon serviteur est mon égal, quoiqu'il porte encore le même nom qu'un esclave, et pourtant je ne lui donnerai pas ma fille, bien qu'il soit mon égal. Ainsi ce n'est pas dans la loi, c'est dans le cœur que sont écrits le tilre et aussi la mesure de l'égalité.

Voici la seconde réflexion :

Ce sentiment vrai de l'égalité, il est bien nécessaire qu'une doctrine supérieure le prêche aux hommes, car l'histoire lout entière révèle quelle effroyable disposition les incline à mettre les autres hommes sous leurs pieds; le lendemain de la naissance de l'homme , la servitude est née: douze siècles après la naissance du Rédempteur, elle achève à peine de mourir!

Encore est-il difficile de fixer une date précise. L'esclavage semble disparu à cette époque des lois et des mœurs chrétiennes; cependant des cas isolés éclatent encore, comme après la disparition d'une épidémie. Ce n'est pas seulement dans l'esclavage qu'on retrouvera des vestiges

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de l'inimitié et de la férocité des hommes, comme la piraterie, le pillage des bâtiments naufragés, le droit d'aubaine sur les biens de l'étranger, l'atrocité des lois pé-' nales, etc. Lorsqu'un vaste incendie dévore une cité, l'eau n'en devient pas aussitôt maîtresse; quelquefois ceux qui éteignent le feu sont eux-mêmes consumés, quelquefois ils profilent du désordre pour contenter leur cupidité. Enfin, le fléau s'apaise, mais des brasiers mal éteints reprennent ça et là, ou bien il semble que la main invisible d'un ennemi rallume l'incendie à l'autre bout de la ville, là où l'on ne veillait pas.

Nous avons vu la servitude chassée du monde romain, elle renaît avec l'invasion des barbares; la barbarie est à peine transformée, que de nouvelles irruptions submergent la civilisation naissante; le règne du Christ s'étend à peine, que Mahomet se lève pour lui déclarer la guerre; l'esclavage décroît, l'esclavage renaît, la digue est emportée; la digue se relève, le flot redouble son effort. Les esclaves sont devenus chrétiens ; ce sera au tour des chrétiens de retomber dans l'esclavage. Mais du moins, ô mon Dieu, est-ce que les chrétiens consentiront jamais à redevenir des maîtres !

Hélas! hélas ! nous assisterons aussi à ce spectacle, et nous aurons la douleur de voir l'esclavage, chassé du vieux monde, gagner et ravager le monde nouveau.

§ 2. — Abolition de l'esclavage moderne

Schiller a eu bien raison de dire que l'histoire du monde est la condamnation du monde, die Wellgeschichtc

ist das Weltgericht. Que de maladies honteuses ravagent la superbe humanité ! Quelle effrayante rapidité dans les progrès, quelle lamentable lenteur dans la guérison ! Mais il est un spectacle plus désespérant encore que la durée du mal : c'est la rechute.

Je ne sais pas si l'histoire nous offre rien de plus beau que la lulte acharnée d'une petite doctrine contre un fléau universel, rien de plus décourageant que la déroute après la victoire ; rien de plus beau que le triomphe de la fraternité chrétienne sur l'esclavage, rien de plus honteux que la renaissance, au seizième siècle, de l'esclavage païen en plein christianisme.

I. — C'est le 12 octobre 1492 que Christophe Colomb débarque à San-Salvador.

Il baisa trois fois la terre, il y planta la croix, puis il s'écria ! :

« Seigneur, Dieu éternel et tout-puissant, qui par ton Verbe sacré as créé le firmament, la terre et la mer, que ton nom soit béni et glorifié partout; qu'elle soit exaltée, , ta Majesté qui a daigné permettre que, par ton humble serviteur, ton nom sacré soit connu et prêché dans cette autre partie du monde ! »

Et sur cette terre magnifique, don inattendu de Dieu qui offre en présent à l'ancien monde un monde nouveau et de nouveaux frères, tous les peuples se ruent bientôt, altérés d'or, et ils y apportent, sous la bannière chrétienne, des esclaves, pris comme du gibier, achetés comme des bœufs, traités comme des chiens !

' Christophe Colomb, par M. Roselly ita Lorjnias, I, 278.

Aucune nation n'a le droit de reprocher à une autre cette infamie et de lui jeter la première pierre. Toutes ont péché. Le catholicisme, qui avait détruit l'esclavage ancien, le protestantisme, dont on a voulu faire le père de la liberté moderne, se sont tous deux laissé infecter par l'exemple d'un paganisme nouveau, la religion de Mahomet.

On croit que le Portugal et l'Espagne ont commencé. Qui sait si le poids d'un tel crime ne pèse pas encore sur leurs destinées !

Les mahométans d'Afrique amenaient à Lisbonne des nègres pour les échanger contre des prisonniers que les Portugais leur avaient faits. Ceux-ci eurent alors l'idée d'aller eux-mêmes en acheter en Afrique dans leur comptoir d'Arguin. Le 8 août 1444, avant la naissance de Colomb, un certain capitaine Lanzarote débarqua, pour la première fois, à Lagos, dans le royaume des Algarves, 255 esclaves noirs qu'il vendit. Ce commerce continua, et en 15591a vente atteignait, à Lisbonne, 12,000 têtes.

Les Espagnols imitèrent cet exemple; Séville devint l'entrepôt du commerce des esclaves, et, à Madère, aux Canaries, ce commerce se développa. L'introduction des esclaves à Saint-Domingue date de 1510, à Cuba de 1521. Ils furent apportés successivement dans toutes les colonies espagnoles et portugaises, et l'on sait que les Indiens durent à Las Casas de n'être pas aussi réduits en esclavage.

Après la fondation des Étals-Unis, ce fut un bâtiment hollandais qui le premier débarqua, en 1620, vingt nègres à James Town (Virginie).

m LE CHRISTIANISME

Les premiers esclaves des Antilles françaises y furent amenés en 1650. Il n'y en avait pas encore à la Guyane en 1688.

L'accroissement du nombre des esclaves ne fut pas rapide, les blancs engagn ou émitjrants suffisaient d'abord au travail. A Saint-Domingue, on se passa des esclaves pendant dix-huit ans, à Cuba pendant dix ans. 11 n'y avait à Cuba, en 1763, que 52,000 nègres environ.

Mais deux causes augmentèrent rapidement ces chiffres : le développement de la consommation du sucre, du café, du colon, et les profits du commerce de la traite.

Toutes les nations maritimes ont fait la traite 1 ; après l'Espagne, c'est l'Angleterre qui a eu la honte de se livrer avec le plus d'impudence et d'avidité à cet odieux trafic. Un traité, en 1765, lui en assura le monopole, et le nom môme de la traite, Iradc, est une flétrissure imposée à la langue anglaise.

Le dégoût nous empêche de retracer le souvenir de ces abominables scènes, dont heureusement les peuples de l'Europe, sauf l'Espagne et la Turquie, ne sont plus lémoins ou complices. Pendant deux siècles, le l'ère de la terre et des hommes a vu du haut du ciel trois continents souillés par des mains chrétiennes : l'Afrique désolée par des guerres sauvages, et parcourue par des troupeaux d'hommes vigoureux, de jeunes femmes et de petits enfants, capturés à coups de sabre ou de fusil, conduits à coups de fouet, marchant à travers les sables brûlants,

! V. H- partie, liv. IX, p. 281.

décimés parla mort cl laissant après eux, par centaines, des cadavres pourris cl ces ossements desséchés que le malheureux Mungo-Parck et l'intrépide Caillé ont rencontrés sur leur route; l'Europe se partageant avec l'Amérique cette marchandise vivante et troquant contre de l'or le sang humain; l'Océan sillonné par des prisons flottantes, chargées de ce bois iV chêne, mis en tas à fond de cale, et les eaux servant de tombeau muet à tous ceux que la mort, moins cruelle que les hommes, affranchit de leurs mains exécrables.

On calcule qu'une proportion d'un septième à un dixième des créatures humaines qui fui ent victimes de ce trafic perdait la vie pendant la traversée; combien en était-il mort en Afrique avant d'arriver à la côte, nul ne le sait. Mus de cent millions d'Africains furent ainsi répartis entre les Espagnols, les Anglais, les Français, les Portugais, les Hollandais, les Danois, les Suédois, les Américains, les Brésiliens, en un mot tous les peuples chrétiens possesseurs de colonies.

Je n'ai point à répéter ici ce que j'ai dit à propos de tous ces pays à esclaves; je n'ai point à me demander si les chrétiens ont mieux traité leurs esclaves que les païens ne traitaient les leurs. Je voudrais le croire, mais il est permis d'affirmer aussi que les païens n'en ont pas possédé un plus grand nombre, et d'ajouter qu'ils ne les ont pas dus à des moyens aussi odieux. La guerre est une mauvaise raison, mais elle est au moins un prétexte; l'achat par amour du gain est une abomination sans excuse.

IL — I iOrsqu'un usage criminel s'introduit dans les

m LE CHRISTIANISME

faits, on est certain d'en trouver dans les livres la démonstration. L'homme aime à justifier ce qu'il pratique. Alors s'établit sur le terrain des idées une guerre de démonstrations et de protestations, dont l'issue décide le triomphe du mal ou du bien sur le terrain pratique.

La renaissance de l'esclavage dans les faits eut ainsi pour résultat de ramener les doctrines favorables à l'esclavage.

L'illustre dominicain Las Casas vit ses chaleureux écrits contre l'esclavage arrêtés par la censure royale, et une assemblée de légistes et de théologiens préférer à ses protestations les subtilités érudites de Sépulvédasur les races nées pour l'esclavage.

Au dix- septième siècle, au moment où la pensée humaine atteint une incomparable hauteur, les plus grands esprits semblent indifférents. Le fondateur du droit des gens, Grotius, disserte froidement sur les causes légitimes de l'esclavage, Puffendorf l'imite. Bossuet luimême ne dit qu'un mot en passant sur l'origine de l'esclavage par la guerre1 ; sa haute raison ne s'arrête pas. Heureusement son cœur s'émeut, et, dans l'admirable Panégyrique de mini Pierre Nolasqne*,\\ exalte ce héros de la sainteté et nous le montre « content de tout donner, de tout sacrifier, pourvu qu'il procure la liberté à ses frères... préférant la liberté du moindre esclave à la sienne. »

Au dix-huitième siècle, si justement fier de sa passion

V* Avertissement sur les leltres de Jurieu, art. 50. * T. VII, édition de Versailles, p. 48.

pour l'humanité, l'esclavage est attaqué, mais presqu'en riant. Voltaire se moque de l'esclavage et aussi de l'esclave; il prend des intérêts dans une société coloniale. Montesquieu, plus profond et plus grave, consacre un livre entier, composé de dix-neuf chapitres \ à l'esclavage. Mais il plaisante, il hésite, il ne conclut que mollement, à tel point que de savants esprits2 ont pu le regarder comme un partisan de l'esclavage. Je crois au contraire qu'il en fut l'adversaire, et je ne connais rien de plus décisif que ce chap. xv, satire incomparable, qui se termine par ces admirables paroles :

« Il est impossible que nous supposions que ces genslà soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

« De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains, car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié? »

C'est aux dernières années du dix- huitième siècle, c'est surtout au commencement du dix-neuvième siècle, qu'appartient le mouvement généreux des esprits qui provoqua cette convention générale des souverains, signée en 1814, et que Montesquieu ne savait pas prophétiser.

1 Liv. XV, ch. i-xix.

» Ch. Giraud, Mémoire à l'Académie des Sciences morales sur l'esclavage des nègres.

ii. Sft

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