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III. — Pendant ce temps, qu'avait fait l'Église

Rien, dit-on. Éloignée de la charité de ses commencements par un long usage de la puissance, déchirée par la réforme, partout inféodée aux gouvernements, elle laissa les rois signer, au nom de la Sainte-Trinité, dos conventions pour la traite des noirs, elle endormit leurs scrupules en représentant la servitude comme un moyen de conversion, elle eut des évêques, des prêtres, des moines, possesseurs et vendeurs d'esclaves, elle a encore des théologiens qui défendent l'esclavage.

Je ne nie pas quelques-uns de ces malheurs; Dieu n'a pas rendu ses ministres inaccessibles aux vices de leur époque, mais je nie que ces fautes aient été sans contrepoids; je cherche la voix de l'Église ailleurs que dans l'exemple de ses derniers membres. Qu'est-ce qu'ont dit les papes? Qu'est-ce qu'ont fait les saints?

En quatre siècles, quatre fois le saint-siége proteste solennellement

Le 7 octobre 1482, Pie II, au moment des premières découvertes des Portugais en Afrique, blâme avec véhémence les Portugais qui osent tenir en servitude des hommes semblables à eux.

Après la découverte du nouveau monde, le 29 mai 1557, PaulIIl déclare « que c'est une invention du démon d'affirmer que les Indiens pouvaient être réduits en servitude, » flétrit la cupidité des Espagnols, et déclare « que les Indiens, comme tous les autres peuples, même ceux qui ne sont pas baptisés, doivent jouir de leur liberté

1 V. Balmès, Wallon, et Van Biervlict.

naturelle et de la propriété de leurs biens; que personne n'a le droit de les troubler ni de les inquiéter dans ce qu'ils tiennent de la main libérale de Dieu. Tout ce qui serait fait dans un sens contraire serait injuste et condamné par la loi divine et naturelle. »

Le 22 avril 1659, Urbain VIII défend « de priver lesnoirs de leur liberté, de les vendre, de les acheter, de les enlever à leur patrie, à leurs femmes et à leurs enfants, et de les dépouiller de leurs propriétés. »

Benoît XIV, en 1741, répète aux évêques du Brésil les mêmes prohibitions *.

Si l'on vit des évêques, des prêtres et des laïques avoir des esclaves, on en vit d'autres se vendre5 pour les affranchir. On eut l'incomparable douleur de lire à la porte des églises des affiches, qu'on ne peut citer sans pleurer et sans rougir : À l'issue de la messe, il sera procédé à la vérité de telle négresse, enceinte, avec ses enfants, etc. Mais on vit aussi des las Casas, des Clavcr, des Liebcrmann, des Jean de laMennais, se vouer à la défense, à la conversion, a l'instruction de ces pauvres créatures. On vit la doctrine chrétienne défigurée, et des prédicateurs et des monarques se féliciter d'arracher à la tyrannie et de rendre à la foi les Africains passant du sultan sanguinaire de leur pays aux mains des négriers, comme si un crime pouvait excuser un crime. Mais on

1 V. le texte à V Appendice.

* On avait vu, dès les temps primitifs, un saint Grégoire d'Arménie (que VÉglise fête le lor octobre), dont le père avait tué le roi Pusaron, se contituer, pour expier cette faute, esclave du fils de ce roi, et subir sans murmurer les plus épouvantables tortures.

ne put pas étouffer sous ces coupables sophismes la pure voix de l'Évangile, on ne cessa pas un seul jour de répéter dans toutes les églises ce pelit mot qui ne change pas : « Aimez votre prochain comme vousmême. »

Enfin, par une sorte de compensation, pendant que les souverains organisaient la vente des hommes, l'Église perpétuait et développait le rachat des captifs.

On ne connaît pas assez cette sublime entreprise.

Sur cette terre, séjour passager du bien et du mal, le même soleil de printemps fait lever le froment et germer l'ivraie, les mêmes progrès de l'art de la navigation prêtent, au commerce et aux découvertes, les mêmes facilités qu'à la piraterie, et, par une autre harmonie du monde moral, la même époque voit naître le crime et l'expiation, A la fin du treizième siècle, les chrétiens renonçaient en tous lieux à l'esclavage, mais ils devenaient à leur tour captifs des marchands de Gênes ou de Venise, des Maures d'Espagne, des pirates d'Alger, de Tunis et du Maroc. À ce moment une antique et sublime coutume de l'Église reprit des développements nouveaux. Il avait été toujours interdit de vendre les vases sacrés, si ce ri est pour le rachat des captifs. Saint Ambroise avait légitimé cette touchante exception par d'éloquentes paroles : « Eh quoi ! vous ne vendriez pas les vases d'or, et vous laisseriez vendre les vases vivants du Seigneur? La véritable parure des sacrements, c'est la rédemption des captifs, ornatus sacramcnlorum redemptio captivorum éd.... Que le calice rachète de l'ennemi celui que le sang a racheté du pé-

ché.... Ce sang n'a pas rougi seulement le mêlai, mais, par une impression de l'opération divine, il lui a en quelque sorte transmis une vertu rédemptrice. (Liv. II, off. ch. xxvui.) » Saint Paulin de Noie s'était donné en otage pour le fils d'une pauvre veuve. Deux saints, tous les deux français, tous les deux nés sur ces rivages de la Méditerranée que désolaient les pirates, Jean de Matha et Pierre Nolasqne, conçurent vers la même époque la pensée de se consacrer et de fonder un ordre spécial voué avec eux à la rédemption des esclaves chrétiens. L'un, de concert avec Félix de Valois, fonda en I 199 Tordre des Trinitaires, que le peu pie appela du nom de leur premier père, les Mathurim. L'autre1, aidé par Raymond de Pegnafort, institua en Espagne l'ordre de Notre-Dame de la Mercy (1218).

' Rien n'égale la beauté et la simplicité de la vie de saint Pierre Masque, telle qu'elle est racontée au Bréviaire romain. Il était noble et Français, des environs de Carcassonne. Dès son enfance, son cœur fut tout a la charité la plus tendre, et Ton raconte qu'un jour, pendant son sommeil, des abeilles vinrent déposer leur miel sur ses lèvres. Retiré en Espagne pour fuir l'hérésie des Albigeois, la sainte Vierge lui apparut et lui manifesta combien il serait agréable à son divin Fils que les chrétiens se dévouassent davantage à la rédemption de leurs frères, esclaves des infidèles. Pierre, qui avait déjà dépensé tout ce qu'il possédait pour racheter des esclaves, se voue à la fondation d'un ordre, avec le concours de Raymond de Pegnafort et du roi Jacques d'Aragon, qui avaient eu au même moment la même inspiration d'en haut. Grégoire IX approuve le nouvel ordre, Jacques d'Aragon lui permet de porter sur son costume ses armes royales. Les religieux ajoutent aux trois vœux habituels le vœu de se donner eux-mêmes en otage aux païens, si c'est la condition du rachat de leurs frères. Toute la chrétienté s'associe par ses aumônes à cet admirable apostolat. On assure que le bienheureux fondateur, plein d'œuvres et de jours, demanda, quand, après avoir reçu les • sacrements, il sentit la mort approcher, qu'on lui lût le psaume : Confilebor libi, Domine, in toto corde meo; à ce verset : Hedemptionem misil Dominus populo s«0,Dieu a envoyé la rédemplionà son peuple, il rendit l'âme.

Philippe-Auguste favorisa les Trinitaires, Jacques d'Aragon les frères de la Mercy. Ces Ordres reçurent des évêques et des papes surtout les encouragements les plus solennels et les plus répétés. Approuvés par Innocent III (H 98-12 16) et par son neveu Grégoire IX (1227-1241) dès leur début, ils ne cessèrent d'être comblés des bénédictions de presque tous leurs successeurs, Alexandre IV (1254), Clément IV (1265), Nicolas lit (1277), Nicolas IV (1288), Calixte 111(1457), Léon X (1515), Clément VII (1 523) , Clément VIII ( 1 60 1 ), Urbain VIII ( 1 625) , Alexan dre VII (1655), et de plus nombreux encore. Celte protection dura aussi longtemps que l'œuvre même de ces deux ordres, qui agirent pendant six siècles, au milieu de difficultés incroyables. L'ordre de la Mercy avait, en 1655, racheté à Alger seulement plus de 12,000 esclaves, et laissé en otage un grand nombre de ses membres1, fidè-

1 II a été publié un assez grand nombre de relations des voyages des Frères de la Mercy et des Trinitaires. J'ai sous les yeux cinq de ces relations, savoir :

1° Le Miroir de la charité chrétienne, ou relation du voyage que les religieux de Tordre de Notre-Dame de la Mercy du royaume de France ont fait Tannée dernière (JCu2) en la ville d'Alger, d'où ils ont ramené environ une centaine de chrétiens esclaves; par Tun des Pères rédempteurs du mesme ordre. Aix, 16G3.

2° Relation de ce qui s'est passé dans les trois voyages que les religieux de l'ordre de Notre-Dame de la Mercy ont faits dans les États du roy de Maroc pour la rédemption des captifs en 1 704, 1 708 et 1 71 2, par un des Pères députés pour la rédemption, de la congrégation de Paris, du même ordre, Paris, 1724.

3° Voyage pour la rédemption des captifs aux royaumes d'Alger et de Tunis, fait en 1720 par les pères François Comclin, Philémon de la Motte et • Joseph Bernard, de Tordre de la Sainte-Trinité, dits Mathurins, Paris, 1721; suivi d'Entretiens sur la tradition de l'Église pour le soulagement ou le rachat des captifs.

4e Relation en forme de journal du voyage pour la rédemption des captifs

les à ce quatrième vœu solennel ajouté aux trois vœux de religion : In Saracenorum pote$tate in pignu$, $i necùm fuerit ad redemptionem Chrisli fideliutn detenlm manébo. Les esclaves rachetés étaient ramenés en France, par-

aux royaumes de Maroc et d'Alger, pendant les années 1723, 1724 et 1725, par les pères Jean de la Fayc, procureur général, Denis Mackar, Augustin d'Arcisas, Henry le Roy, députés de l'ordre de la Sainte-Trinité, dits Mathurins. Paris, 1726.

5° Voyage dans les États barbaresques de Maroc, Alger, Tunis et Tripoli, ou Lettres d'un des captifs qui viennent d'être rachetés par MM. les chanoines réguliers delà Sainte-Trinité. Paris, 1785.

De ces cinq relations, la plus ancienne est à la fois la plus curieuse et la plus louchante.

Elle donne d'intéressants détails sur le passé de cette terre d'Alger que la Fiance a prise a son tour, non pour l'asservir, mais pour la civiliser.

Elle fait surtout bien connaître les difficultés énormes de l'entreprise des zélés missionnaires. La première peine était de quêter une somme considérable. Au lieu de prendre librement une place commode à jour fue sur un paquebot, il fallait obtenir l'autorisation du gouverneur de Provence, alors M. de Mercœur, et un sauf-conduit de l'amiral, alors M. de Nucheze, puis noliser une barque, faire assurer son argent aux taux de 4 pour 100, passer sur mer au moins trois jours et trois nuits, si le temps était favorable, et si les pirates étaient peu vigilants ; à Alger, choisir entre de nombreux esclaves suppliants, et des maîtres qui rançonnaient les acheteurs, payer 10 pour 100 à la douane pour entrer, payer le gouverneur, payer les fonctionnaires, payer le maître, payer les dettes de l'esclave, débourser ainsi une somme dont le prix de l'esclave était à peine le tiers, subir mille retards, éviter mille pièges, souvent demeurer en otage, ou si Ton pouvait enfin emmener ces pauvres chrétiens qui attendaient ïlieure du départ comme les âmes du purgatoire en attemlent la sortie (p. 14ô), payer encore la douane, puis braver une fois de plus la mer et les pirates, plus à craindre que la mer. 11 se trouva des hommes dans l'Église pour faire; ce métier pendant six cents ans.

Mais quelle tâche plus capable d'émouvoir un cœur charitable et pieux ! Il faut lire dans la relation de 1662, le tableau des supplications adressées aux Pères par les pauvres esclaves :

« Les Pères étant de retour en leur maison y trouvaient des deux ou trois cents esclaves ; les uns apportaient des lettres pour leur faire voir qu'ils étaient recommandés par les prélats, et autres personnes d'autorité. Les autres alléguaient leur jeunesse, représentant que leurs palrons usaient tantôt

couraient en procession les villes où les rédempteurs avaient recueilli leur rançon , puis étaient rendus à leurs familles et à leur pays natal. Plusieurs fois les deux ordres avaient tenté ensemble, notamment en 1 704, un rachat général de tous les captifs détenus à Alger ou au

de flatteries, tantôt de menaces pour leur faire quitter la croyance de l'Eglise romaine et les rendre sectaires de Mahomet, et qu'ils les sollicitaient a d'abominables lubricités. Les autres montraient leurs cheveux blancs, faisant instance que durant qu'ils avaient pu souffrir les fatigues de l'esclavage, ils avaient pris patience, mais qu'alors succombant sous le faix des années, et étant inhabiles au travail, on devait les mettre en repos en les retirant de l'esclavage. Vous eussiez vu venir des hommes de moyen Age qui deman daient la liberté, non tant pour leur commodité particulière, que pour gagner la vie à leurs femmes et à plusieurs petits enfants. Il y avait des personnes de condition, ou de braves officiers qui faisaient entendre que Uurs talents étant cachés et leur qualité n'étant pas connue, on les aurait alors à bon marché, mais si Ton différait davantage tout serait découvert, et qu'on ne les pourrait retirer qu'à graisse d'argent. Quelques-uns causaient une grande compassion, pleurant de ce que si l'on ne les rachetait dans trois jours il leur faudrait s'embarquer pour aller faire la guerre contre les chrétiens. Il se présentait des familles entières, dont le mari portant la parole, priait que l'on rachetât sa femme ou son fils, ou qu'on le mit en liberté, afin d'aller en terre chrétienne procurer des aumônes pour les deux autres. Quelques chrétiens désintéressés donnaient ou prêtaient quelque argent pour partie du rachat des autres qu'ils connaissaient être plus maltraités. Enfin quelques captifs charitables ne venaient rien demander pour eux, mais ils se rendaient solliciteurs des autres, accompagnant des aveugles, des sourds, des boiteux, des estropiés et priant, que puisqu'on les pouvait achètera bon marché, on ne les laissât pas périr dans la misère. D'autres faisaient leurs plaintes de ce qu'ils avaient affaire à des patrons endiablés, qui ne leur laissaient pas un instant de repos, mais tantôt les assommaient de coups, tantôt les faisaient crever sous les travaux, tantôt ne leur donnaient pas de quoi vivre, se contentant de les saoùler d'injures. D'autres assuraient qu'étant sans cesse occupés à travailler aux montagnes, ils ne fréquentaient que les hommes plongés dans les vices les plus honteux ; qu'on ne leur parlait jamais de Dieu ; qu'en six mois ils n'avaient pas la commodité d'entendre une messe, et qu'à leur grand regret des quatre ou cinq années s'écoidaient sans qu'ils se pussent confesser une seule fois. 0 mon Dieu, n'est-il pas vrai que ces

Maroc ; mais ce fui seulement sous le roi Louis XVI que cette belle œuvre fut accomplie par le rachat des derniers esclaves chrétiens, au nombre de 514, vers l'époque où ce grand et infortuné monarque abolissait les derniers restes de la servitude dans les domaines royaux (1779).

Étrange contraste ! A ce moment, en Afrique, on achève de racheter les esclaves; en Amérique, l'esclavage va prendre de lamentables développements ; en Europe*, Dieu suscite un mouvement d'opinion qui va gagner à jamais la cause des esclaves devant la conscience, et armer pour l'abolir les deux premières nations du monde. L'esprit de la Révolution française, au moins sur cette question, sut demeurer chrétien, et c'est pourpauvres esclaves jugeront tant de chrétiens qui abusent de tant de belles commodités qu'ils ont d'avancer si facilement les affaires de leur salut? »

Ces pieux sentiments des rédempteurs n'inspiraient pas toujours les rachetés. Hien de plus ridicule que les Lettres du captif racheté un siècle après, 1 785. Il a été séparé, avant de l'épouser, d'une adorable Eugénie. Il écrit à son futur beau-père. L'éditeur a publié ces lettres pour intéresser les âmes sensibles en leur apprenant les malheurs d'un jeune et brave militaire privé de toutes les douceurs que lui promettaient l'hymen et l'amour, et pour satisfaire le philosophe en lui faisant connaître un pays dont les particularités souvent singulières et bizarres, ont droit de piquer sa curiosité. C'est à peine si, après des récits plus ou moins sérieux, le captif rend grâces aux soins paternels qu'ont pour lui les chanoines de la Sainte- Trinité qui ont obtenu de notre Hui la permission de nous racheter. Quelle allégresse ressentiront ces vertueux religieux, lorsqu'ils verront réponse éperdue voler au-devant de son époux, etc. Tant il est vrai que Chomme est bon, et que la sensibilité de son cœur ne paraît jamais mieux que dans ces grands spectacles. Ce jargon sent son époque; il a sa place marquée entre Rousseau et Robespierre. J'en veux tirer une seule conclusion, c'est que pour se vouer a la rédemption des captifs, les enfants de Pierre Nolasque et de Jean de Matha avaient besoin d'un autre attrait que la reconnaissance, d'une autre permission que celle du roi ; racheter des esclaves, c'est plaire h Dieu, une telle charité n'a pas d'autre explication, ni d'autre récompense.

quoi il fut vainqueur. Qui commenta, qui alluma celte flamme généreuse? En Angleterre, un chrétien pieux, William Wilberforce ; en France, un prêtre, dont les fautes politiques et religieuses ne doivent pas effacer les bonnes actions, Henry Grégoire, depuis évêque de Tours, alors curé d'Embermesnil. En Angleterre , en France, ce sont les saints , comme on les appelait à Londres, qui ont fait violence aux politiques. Philosophes, littérateurs, poètes, journalistes, diplomates, orateurs, tous les hommes qui parlent ou qui écrivent, ont leur part dans cette croisade. Pie VII s'associa aux démarches qui amenèrent en 1814 l'abolition de la traite. Grégoire XVI écrivit la mémorable bulle du 3 décembre 1859 qui la flétrit, la condamne, et, allant plus loin, défend en propres termes de dépouiller , de tourmenter, de réduire en servitude des créatures humaines.

En Amérique, en Hollande, en Espagne, le mouvement contre l'esclavage est encore, est de plus en plus un mouvement tout chrétien.

Sans doute, ni les protestants, ni les catholiques ne sont irréprochables. Il y a au Brésil des curés qui ont des enfants et des esclaves. Il y a aux États-Unis des ministres qui pratiquent le plus odieux esclavage. Il y a enfin des théologiens , soit catholiques, soit protestants, qui enseignent encore la légitimité de la servitude *.

1 Ces théologiens se placent à un point de vue purement abstrait et théorique; la plupart, en pratique, ont horreur de l'esclavage, et ne le tolèrent qu'en doctrine.

Les théologiens ont en général trois inclinations, ils aiment l'absolu, la tradition, l'indulgence. Indulgents, ils hésitent beaucoup, distinguent, commentent, avant de déclarer que telle action est un Déclm ; io les remercie

D'aulres, plus nombreux, se taisent, ne se croyant pas la mission d'attaquer dans les pays qu'ils évangélisent un système établi par la loi .

Mais l'immense majorité du clergé, suivie par l'immense majorité des croyants dans l'Église catholique et dans les communions dissidentes1 appartient à la cause de l'abolition. En 1853, le concile de la province de Bordeaux, réunie à la Rochelle, et recevant pour la première fois dans son sein les évoques des colonies, a publiquement remercié Dieu « du bienfait de la liberté, accordé à tant d'hommes qui, bien que d'une couleur différente, sont nos frères en Adam et en Jésus-Christ.. .. , et qui étaient retenus dans un dur esclavage pour la

de cette disposition si favorable à la pauvre et fragile humanité. Absolus, ils examinent chaque chose en soi, in se, avant de la regarder au point de vue pratique, et il leur arrive ainsi très-souvent de poser une règle générale, suivie aussitôt d'une exception universelle. C'est ainsi qu'ils déclarent que l'esclavage est licite, quand son origine est légitime, sa pratique irréprochable, son but pur et religieux, l'esclavage d'un saint chez un saint, dans les liens de l'amour le plus tendre et le plus chrétien; mais, comme ces conditions ne se rencontrent jamais, cet esclavage idéal figure dans les livres, et l'esclavage réel tombe sous toutes les censures méritées par les fautes qu'il entraine. Enfin, ailonnés au culte de la tradition, les théologiens sont particulièrement préoccupés de se rattacher à la chaîne du passé, et d'appuyer leurs doctrines sur celles qui étaient professées avant eux, disposition précieuse ou plutôt indispensable quand il s'agit de points de foi, dangereuse quand il s'agit de questions libres, dont la solution change, et subit un progrès. Ils enseignent sur Pcsclavngc ce que l'on enseignait hier ou avant-hier, ce qu'aucun prêtre ou laïque ne croit plus aujourd'hui. Ils enseignent que l'esclavage n'est pas illicite : 1° quand il vient d'une guerre légitime ou d'une vente volontaire ; 2° quand il respecte l'âme, le corps, la famille, l'instruction de l'esclave. Or, je défie qu'on me montre aujourd'hui dans toute la chrétienté un seul esclave qui soit un prisonnier de guerre ou un vendu volontaire, sans parler de la manière dont il est traité. 1 Les États-Unis en 1861, garM. Agénor de Gasparin, p. 120.

perte de leurs dmes, » solennelle déclaration par laquelle l'Église de France, renouant la chaîne du passe, clot la liste des antiques conciles des premiers siècles, et prolonge jusqu'à nous l'écho de leur sainte voix.

On pourrait former comme un autre concile des hommes qui n'appartiennent pas à notre foi, et qui, cependant, déclarent d'une commune voix que l'abolition de l'esclavage est l'œuvre du christianisme. Écoutez les hommes, si divers d'opinion, que cette cause a le bonheur de réunir, un démocrate radical comme M. Schœlcher, un protestant ardent comme M. de Gasparin, un catholique fervent comme M.deMontalembert, un libéral sincère comme M. le duc de Broglie; écoutez Burkc ou bien Pitt,Canning ou Stanley, Parker ou Channing, tous, ils invoquent l'Évangile. L'Évangile est la terreur des maîtres, il est l'espoir des esclaves, il est l'argument de leurs amis, il est l'appui des législateurs, il est la source, il est la lumière de l'opinion.

Il faut entendre surtout les appels que l'on adresse à la religion, dès qu'on sort des discours pour mettre la main à l'œuvre. On ne la nomme pas dans les décrets, on ne l'appelle pas dans les assemblées, mais on la charge du succès. Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, on revient droit ou par des détours au christianisme, comme à l'instituteur de la liberté humaine. Les législateurs qui ne lui disent pas d'abord : « Éclairez- nous ! » lui diront bientôt : « Aidez-nous ! »

Ainsi, le christianisme explique au philosophe la cause du mal, il inspire à l'écrivain le désir de le combattre, il fournit à l'homme d'État les moyens de le détruire

sans danger. On n'a pas aboli l'esclavage avant lui, on ne l'abolit pas en dehors de lui, on ne l'abolira pas sans lui . Avant la suppression de l'esclavage, il réhabilite le travail, il affirme l'égalité, il prescrit la charité et la justice, il adoucit le maître, il élève l'esclave, il attendrit la loi. Après l'abolition de l'esclavage, il corrige l'esclave de la paresse et de l'envie, il fonde pour lui l'église, il fonde l'école, il fonde l'hospice, et s'il n'établit ni la prison ni le tribunal, il visite le prisonnier, et il inspire le juge.

L'histoiredu présent, l'histoire du passé unissent leurs clartés. Les hommes ont à choisir.

Les yeux sur l'Amérique, ils sont au moment de contempler l'abolition de l'esclavage, remises aux mains sanglantes de la violence.

Les yeux sur l'histoire, il leur est donné de suivre l'extinction pacifique et graduelle de ce fléau, par la main douce et forte de celui qui a racheté les pécheurs, relevé les faibles et délivré les captifs, Notre-Seigneur Jésus-Christ.

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