‹ L'abolition de l'esclavage (volume 2)Chapitre 4 sur 59 · ÉTATS LIBRES · texte numérisé non relu

ÉTATS LIBRES

1614. New-York établi par les Allemands. 1791. Vermoot admis daas l'Union.

16». Massachusets établi par les Pu ri- 1802. Ohio. id.

tains. 1816. Indiana. id.

1623, New-Hampshire établi par les Puri- 1818. Illinois. id.

tains. iSii) Maine. id.

162-1. New-Jersey établi par les Allemands. 1836. Mkhigan. id.

1634. Connccticut établi par les Puritains. 1846. Iowa. id.

1636. Rhode-lsland étabU par Roger Wil- 1848. Wisconsin. id.

liaras. 1850. Californie. id.

1682. PensyWanie établi par W. Peon. — Minnesota. id.

tion graduelle de la race noire, d'autant que le riz et l'indigo» principales productions du Sud à cette époque, commençaient à être fournies par l'Inde à aussi bon marché1.

Un obscur ouvrier du Massachusets , Whilney, vint déjouer cette attente, en inventant, en 1795, le saw-gin, ou machine à éplucher le coton 2. Jusque-là l'Amérique

ÉTATS A ESCLAVES

Virginie établie par les Anglais.

1027. Dclawarc par les Suédois.

lf»r>:i. Maryland par les Irlandais catholiques.

llioO. Nord Caroline par les Anglais.

1G70. Sud Caroline par les Huguenots.

17">. Géorgie par le général Oglalhorpc. I7S2. Kenlurky admis dans l'Union.

179G. Tennessee admis dans i' tH on.

1812. Louisiane. id.

1817. Mississipi. id.

1819. Alabama. id.

1825. Missouri. id.

18r>f». Arkansas. id.

1815. Floride. id.

1MP». Tcvas. id.

1 L'agriculture proprement dite, la culture du blé et celle de la vigne, ne se sont, en aucun lieu et en aucun temps, accommodés de l' esclavage. Les Romains, quand leurs biens fonciers se sont étendus, ont été ruinés, faute de pouvoir employer à la culture de leurs champs un assez grand nombre d'hommes libres, et malgré la quantité de leurs esclaves, ou plutôt par suite de cette quantité même, car il fallait entretenir toute Tannée des bras qui n'avaient d'emploi qu'une partie de l'année. Ainsi le sucre, le coton, le café, choses dont l'homme peut à la rigueur se passer, voilà ce que l'esclavage produit ; le pain, le vin, les aliments nécessaires, sont, par la grâce de Dieu, des dons du travail libre.

* Le coton longue soie est cultivé avec difficulté; on en récolte à peine un dixième contre neuf dixièmes de coton courte soie. Mais, dans celui-ci, le coton adhère si fort à la graine, qu'un homme ne peut en éplucher à la main plus d'une livre par jour. Même avec les rouleaux et les roues dont se servent les Indiens, la dépense est encore excessive et telle que, jusqu'à l'invention de Whitney, l'Amérique exportait a peine celte sorte de coton. En 1794, l'exportation s'élève de 187,000 balles à 1,601,700. En 1800, elle atteint 17,000,000. En 1810, 93,000,000, et actuellement elle dépasse 1,100,000,000 de livres.

Le saw-gin, machine scie, est perfectionné maintenant ; il a l'inconvénient de couper la fibre du coton longue-soie; on se sert de préférence de la machine connue sous le nom de roUer-gin de Mac'aithy. [American Slavery, par Senior, p. U, 1856.— La Question du coton en Angleterre, par John Ninct, Revue des deux Mondes du V mars 1861.)

exportait à peine 200,000 livres de colon; elleen exporte aujourd'hui pour plus de 600 millions de francs. Voilà, sans parler du riz, du tabac et surtout du sucre, ce que produit le travail des pauvres esclaves ! Mais voilà aussi ce qui produit, encourage et décuple l'esclavage. 11 plaît à Dieu que nous retrouvions la solidarité humaine jusque dans les plus vulgaires détails, et on frémit en pensant ce qu'une pièce de cotonnade coûte de peine, à l'autre bout du monde, à des êtres humains, sans parler des êtres soi-disant libres, que les fabriques de Manchester emploient à tisser ce que des mains esclaves ont récolté !

Ce qu'un pareil commerce a donné de développement aux Etals du Sud, on le comprend ; la cession de la Louisiane par la France, de la Floride par l'Espagne, ajoutèrent à celte prospérité.

Mais comment fournir à la demande de bras qu'elle suppose, et sans la traite1, comment obtenir assez d'esclaves ?

On y pourvut par la traite clandestine, puis par un autre moyen abominable, l'élève des nègres. On élève des nègres comme ailleurs on élève des chevaux, on a un mâle pour dix femelles, on pousse à la reproduction par tous les moyens, on multiplie les produits, puis on les

1 Le révérend J. Dana, dans le discours de 1700 déjà cité, estime <4uc, pour recruter l'esclavage aux Étals-l'nis et aux Indes Occidentales qui renfermaient ensemble 1,601,302 esclaves, il fallait une importation de 70 à 80,000 esclaves demandés à l'Afrique tous les ans. 11 en concluait que, depuis le commencement de la traite, l'Afrique avait fourni près de 20,000,000 d'esclaves, soit, à 50 liv. st. par tetc, une videur de 003,000,000 liv. st., ou 1,500,000,000 fr. d'êtres humains.

il. 2

Tend. Plusieurs États sont nommés, comme nos départements, qui produisent des bestiaux, pays d'élève, breeding tîntes1. Pratique infâme, inconnue des anciens, et cent fois plus odieuse que la traite, car elle conduit à vendre des enfanls qu'on a vus naître, qu'on a fait baptiser, elle oblige à séparer la famille, elle la transforme en un haras reproducteur !

Par ces deux moyens et malgré la mortalité qui diminue en tous pays les races esclaves plus vite que les races libres, on a pourvu à la demande de cette marchandise animée; il n'y avait pas 700,000 esclaves, nous l'avons déjà dit, dans tous les Étals-Unis, en 1790; en 1850, le Sud seul en possédait 5,200,564. Le nombre total des gens de couleur était alors de 5,591,000; il s'élève en 1860, à 4,490,000.

Sans doute, la résistance du Nord a continué. Dès 1787, Jefferson fil voter une loi qui organisa le territoire du nord-ouest de l'Ohio et déclara qu'il n'y aurait pius d'esclavage dans cette contrée. Six grands États, peuplés de quelques milliers de sauvages en 1790, et habités par

* On évalue à 120,000 par an le nombre des nègres élevés et importés d'État à État à l'aide de cette infâme industrie. La Virginie seule en verni de 40 à 50,000 pour plus de 100 millions de francs; la Caroline du Nord, le Kentucky cl le Maryland sont les États où il s'en élève le plus, après la Virginie; ils sont reçus par la Louisiane, l'Arkansas, l'Alabama, le Mississipi et les autres Étals à esclaves. Quelques-uns dvs États à élèves voient leur population noire grandement diminuer par l'effet de la vente et l'immigration des blancs. Ainsi le Delaware n'avait plus en 1850 que 2,290 esclaves, le Missouri que 87,422 contre 592,000 blancs. Diminution analogue dans la Carobne du Nord, le Maryland, le Kentucky, qui n'a plus que 210,981 esclaves eontre 761,405 blancs, la Virginie qui a 472,528 esclaves et 894,800 blancs.

ÉTATS-UNIS D'ÂMÉIUQUK. I'.

cinq millions d'êtres libres en 1850, se partagent aujourd'hui cette terre.

Mais peu à peu, l'influence des Étals du Sud a envahi la législation, et l'on peut compter ses pas au nombre des lois et des mesures qui se sont succédées.

£ 2 — Dt« compromis du Mhtouri A l'élection du prcaldcnt

Burhanan (1820-1857).

De 1818 à 1820, une grande controverse s'éleva à l'occasion de l'annexion de l'État du Missouri. On sait que parvenu à 40.000 habitants, un territoire peut demander son annexion comme État. Le Missouri avait, dans sa constitution, admis l'esclavage. Deux fois la Chambre des représentants refusa l'annexion, deux fois le Sénat la vota. Enfin on admit le Missouri sur la proposition de M. Clay, mais en convenant par un compromis, connu sous le nom de compromis du Missouri, que désormais on ne pourrait plus établir l'esclavage au delà d'une ligne parallèle tirée par 36 degrés 30 minutes de latitude nord, à l'est et à l'ouest du Missouri : « Plaisante justice, disait autrefois Pascal, qu'une rivière ou qu'une montagne borne: vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »

Le Sud accepta ce compromis qui lui assurait deux voix de plus dans le sénat. Le Nord le vota par faiblesse, espérant que les immenses territoires de l'Ouest assureraient à la liberté la prépondérance dans l'avenir. Mais c'est la fatalité de cette douloureure histoire <iue

chaque faiblesse a pour conséquence des crimes irrémédiables. La servitude etla liberté ayant ainsi chacune leur domaine, ce fut à qui formerait le plus tôt des Etats nouveaux pour gagner dans les Chambres des voix nouvelles et conquérir la majorité.

On sait qu'il y a deux sénateurs par Etat, quelque soit le chiffre de la population, et un représentant seulement pour un nombre d'habitante qui ne peut être inférieur à 30,000 habitants, et que la loi qui le fixe tous les dix ans, (Constitution, art. 1er, sect. h, § 5) a successivement porté à environ 90,000.

Il en résulte qu'un nouvel État ayant moins de 100,000 habitants à peine installés, exerce autant d'influencedansle Congrès que l'État le plus ancien et le plus peuplé, et que la minorité de la nation peut ainsi dominer la majorité et tout paralyser. D'autre part, quand le candidat à la présidence n'obtient pas la majorité des voix, la Chambre des représentants choisit en votant encore par État (Constitution, art. II, sect. T, § 5), nouvelle occasion pour la minorité de la population de faire prévaloir ses volontés. Dès lors on comprend l'intérêt extrême qu'on attache à l'annexion de nouveaux États au Sud comme des poids de plus dans l'un des côtés de la balance. L'instrument de celte politique d'annexion, c'est la violence ; déjà le Mississipi, l'Alabama, l'Àrkansas, avaient été arrachés aux Indiens, et les civilisés y avaient établi la servitude inconnue des sauvages. Le Texas fut volé au Mexique.

Volé! Le mot est de Channing. 11 faut lire l'admirable lettre de ce grand citoyen à M. Clay sur ce crime. Le

ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. 21 Texas appartenait au Mexique. Or, le Mexique, donnant une leçon de liberté à la République américaine, avait, en secouant le joug de l'Espagne, noblement décrété que dorénavant personne ne naîtrait esclave, ne serait introduit comme tel, dans les États mexicains.

Pour ouvrir un territoire nouveau à l'esclavage1, pour donner une proie aux spéculateurs*, on alla au secours de ce qu'on appela pompeusement l'indépendance, du Texas, c'est-à-dire la révolte d'une faible minorité d'habitants stimulés par des colons américains. El à qui donna-t-on la conquête? À ces citoyens valeureux pour prix de leur révolte coupable? Nullement ; la généreuse Amérique s'empara du territoire, sous prétexte de le protéger.

« Dans l'armée de 800 hommes qui ont remporté la victoire, dissipé les forces mexicaines et fait prisonnier leur chef, il n'y avait pas plus de 50 citoyens du Texas qui eussent des griefs à venger sur un champ de bataille. Dans cette guerre, les Texiens ne sont qu'un nom, un prétexte à l'abri duquel les aventuriers venus d'une autre contrée ont accompli leur œuvre de pillage... »

« II est des crimes qui, par leur énormité, touchent au sublime; la prise du Texas par nos concitoyens a des droitsà cet honneur. Les temps modernes n'offrent aucun

1 « L'annexion du Texas étendra et perpétuera l'esclavage, c'est pour cela qu'on en veut. En ce point, il ne pt*ut y avoir de doute. Dès Tannée 18*29, l'annexion du Texas était discutée dans les États du Sud et de l'Ouest. On assurait qu'on pourrait y former jusqu'à neuf Etats à esclaves aussi grands que le Kentucky... On calculait la hausse qui serait ainsi produite dans le prix des esclaves, » etc. (Channiig, p. 509).

* Des assemblées révolutionnaires de Texiens avaient concédé à des spéculateurs, pour 20,000 dollars, 400 lieues carrées de terres publiques. .

exemple de rapine commis par des individus sur une aussi large échelle. Ce n'est rien moins que le vol d'un État. Le pirate prend un vaisseau, les colons et leurs associés ne se contentent pas à moins d'un empire*. » Écoutez encore ces paroles prophétiques : « Par cet acte, notre pays entre dans une carrière d'usurpation, de guerre et de crime... Nous tirons vanité de notre accroissement rapide... Notre peuple se jette en dehors des bornes de la civilisation et s'expose à retomber dans un état demi-barbare pour la gloire d'avoir de vastes possessions, nous inquiétant moins de consolider que d'étendre nos institutions... Il est temps de songer sérieusement, fermement, à nous contenir... L'annexion du Texas est le commencement de conquêtes qui ne s'arrêteront qu'à l'isthme de Darien, à moins qu'une juste et sage Providence ne nous arrête et ne nous fasse reculer. Cessons désormais de crier : La paix ! la paix! notre aigle excitera sa faim et ne l'apaisera pas sur sa première victime ; il flairera une proie plus tentante, un sang plus enivrant à mesure qu'il avancera au Sud. Le Texas est le premier pas vers le Mexique... Est-il résigné à n'être qu'une victime passive?... Croyonsnous que l'Angleterre restera spectatrice d'une mesure qui ressuscite la traite et annule les efforts que, depuis 'ongues années, elle a faits pour la cause de l'humanité?... Mais en ajoutant le Texas à la Floride, nous entourons le golfe du Mexique... L'archipel des Antilles entrera nécessairement dans ces projets d'empire qui

* Chamring, p. 292.

grandissent tous les jours... L'Angleterre et d'autres nations de l'Europe verront-elles nos envahissements sans alarmes?

« On dit que les nations ont leurs destinées, que le Turc stationnaire doit succomber devant la Russie... que les Indiens ont disparu devant les blancs ; que la race mélangée, dégradée du Mexique, doit disparaître devant les Anglo-Saxons. Arrière ces vils sophismes î II n'y a pas de nécessité pour le crime ! »

Channing écrivait ces pages éloquentes en 1857, un an après le soulèvement des Texiens, soutenus par une armée envoyée en pleine paix avec le Mexique, par les États-Unis. En 1843, l'annexion du Texas fut repoussée après une vive agitation et d'orageux débats. 11 fut admis comme État à esclaves le 29 décembre 1845. Presque aussitôt les prophéties de Channing s'accomplirent ; le Texas réclama contre le Mexique le territoire du nouveau Mexique, et la guerre fut déclarée par M. Polk, alors président.

Lorsque la paix fut conclue, l'abandon de la Californie et du Nouveau Mexique fut consacré. Une discussion passionnée s'étant élevée entre le Nord et le Sud, au sujet de la proposition de M. David Wilmot, par laquelle le Congrès déclarait que les subsides nécessaires à la guerre ne seraient accordés que sous réserve de la prohibition de l'esclavage dans tous les territoires qui pourraient être conquis, la Chambre des représentants vota à plusieurs reprises cette formule connue sous le nom de Proviso Wilmot ; elle fut écartée par le Sénat, mais reprise par la Chambre à propos du traité avec le Mexique, et, pro- *

visoirement les nouveaux territoires demeurèrent sans organisation. L'agitation elles luttes augmentèrent, lorsqu'on 1850, la Californie se constitua et demanda son annexion, comme État «an* esclaves; clause qui avait été volée à l'unanimité. Un manifeste d'une violence inouïe rédigé par M. Calhoun, fui adressé aux Élats du Sud par une convention des députés et des sénateurs de ces États; il menaçait de la rupture du lien fédéral. On ne craignit pas de discuter les bases d'une nouvelle organisation, en cas de séparation. Le Nord répondit par des meetings furieux. Au congrès, les députés du Sud déposèrent une proposition tendant à déclarer que l'adoption des mesures projetées par les Étals du Nord serait considéré comme opérant de plein droit la séparation. De guerre lasse, on adopta le compromis proposé par M. Glay, aux termes duquel la Californie élait admise avec sa Constitution, le nouveau Mexique élait détaché du Texas qui recevait une indemnité de dix millions de dollars, le proviso était écarté, l'organisation des territoires nouveaux élait reconnue nn droit des habitants, et la constitution, une fois acceptée par eux, devait être soumise au Congrès. L'esclavage était maintenu (il a été aboli depuis) dans le district fédéral , c'est-à-dire dans la ville de Washington, elle territoire séparé de Columbie. Une loi sévère sur les esclaves fugitifs était promise aux États du Sud.

On proclama M. Clay le sauveur de la paix publique ; il l'avait sauvée pour l'heure présente en rendant la guerre inévitable pour un avenir peu éloigné. On avait transigé sur des droits sacrés comme on l'eût fait sur des intérêts vulgaires; on préparait autant de nouveaux dé-

bals à chaque nouvelle demande d'annexion; débats dans l'intérieur du territoire avant la constitution ; débats au Congrès pour l'examen de cette constitution. Par une loi sur les fugitifs, on aggravait l'esclavage. Tous ces maux devaient bientôt éclater après un apaisement momentané; quand on jette de nouveaux aliments au feu, on 1 étouffe un instant, puis il s'enflamme et il éclate plus impétueux.

Le bill des fugitifs fut volé en 1850 ; il autorise le maître à poursuivre et à faire saisir dans les États libres les esclaves en fuite, met à son service les officiers fédéraux et lui livre le fugitif sans défense, sans jugement, sans appel. Disposition odieuse, qui viole le droit d'asile, rend les Étals libres forcément complices des États à esclaves, transforme les juges en limiers de police et met la liberté de tout homme à la merci de la dénonciation calomnieuse du premier coquin venu. Comme l'a dit Théodore Parker1, Judas Iscariote n'a fait, en livrant son maître pour Irente deniers, que remplir les obligations constitutionnelles; ce n'était pas un traître, c'était un patriote !

On alla plus loin. En constituant en 1854 les territoires du Nebraska et du Kansas, on abolit le compromis du Missouri, on effaça celte ligne bienheureuse au nord de laquelle on était libre, on déclara les habitants d'un territoire, parfaitement libres d'organiser eux-mêmes leurs institutions domestiques* en respectant la constitution des États-Unis.

1 Cité par M. Laboulaye, Introduction, p. 51.

* Le mot peculiar institution, institution particulière, est devenu, par

Les conséquences de cet acte ne se firent pas attendre. C'est le 50 mai 1854 que le territoire du Kansas avait été autorisé. Le 29 novembre, il avait à élire un délégué au congrès pour demander son incorporation comme État1. Environ mille hommes armés descendirent d'un territoire voisin, bousculèrent votes et volants et élurent un M. Whitfield, partisan de l'esclavage. Le 30 mars 1855, les habitants devaient élire leur législature territoriale. Plus de 4,000 hommes du même État envahirent lescrutin, en armes, et de 5,500 votes réunis, moins de \ ,000 appartenaient au Kansas. Que décida une législature ainsi installée? Elle déclara* qu'on ne pouvait être j'ur^ sans professer que l'esclavage était un droit ; — que soutenir le contraire entraînerait deux ans de travaux forcés et quatre ans pour tout écrit, ou imprimé, ou mise en circulation d'écrits contre l'esclavage ; ^quatre ans contre celui qui donnerait asile à un esclave fugitif ; la mort, contre celui qui l'aiderait à fuir et se cacher ; la mort% contre celui qui pousserait les esclaves à la révolte ; des-

un euphémisme hypocrite, le pseudonyme de l'esclavage. On n'ose pas dire : Je défends Vesclavage, mais on s'écrie : Vous attaquez nos institutions particulières!

Dans un roman de Dickens, Martin Chuxzlevitt, un certain député du Sud, l'honorable Elijah Pogram, auquel on reproche d'avoir les mains toujours sales, répond: « Combien vous portez loin votre antipathie envers nos institutions particulières! »

1 Extrait d'un sermon du Rev. Dudley Ting à Philadelphie, 1856.

1 îl y a deux degrés d'initiation politique pour les pays annexés à l'Union. L'un consiste dans l'établissement d'un régime provisoire, appelé gouvernement territorial, l'autre dans l'établissement du régime définitif appelé gouvernement à' État. (M. Mignet, notice sur M. Ed. Livingston, lue le 50 juin 1858 à rAcadémio des sciences morales, Mémoires, t. m, p. 16.)

ti tu tion du droit de voter contre celui qui refuserait de jurer le bill des fugitifs.

Commettre ces crimes est odieux, mais les commettre impunément est monstrueux. L'autorité centrale intervint à peine; elle envoya ordre au gouverneur Walker de protéger avec quelques troupes le scrutin, violé une troisième fois à la fin de novembre 1 855, au moment de l'élection d'un nouveau délégué au Congrès. Ce fut l'occasion du mémorable discours du sénateur Charles Sumner, qui, en protestant éloquem ment contre ce crime, s'écriait : « En vérité, on nous comprend tous sous la dénomination commune d'hommes, comme on comprend les épagneuls, les roquets, les dogues, les chiens-loups, sous le même nom de chiens! » Il ne savait pas si bien parler, car c'est deux jours après avoir prononcé ce discours qu'il fut assailli, à sa place, au Sénat, non loin des bancs où Washington et Àdams avaient siégé , par M. Brooks, sénateur de la Caroline, qui lui asséna un coup de canne sur la tête et l'étendit sans connaissance.

« Nous approuvons la conduite de M. Brooks, écrivait le 12 juin, le Richmond Inquirer, nous l'approuvons sans réserve. Cet acte est bon dans sa conception, meilleur dans son exécution, parfait dans ses conséquences. It was a proper act, done ai the proper time, and in the proper place. »

Des meetings de félicita tion eurent lieu dans le Sud. On vota au sénateur Brooks une canne d'honneur. Il ne fut pas exclu du Sénat, il en fut quitte pour une amende de 300 dollars; c'était acheter la célébrité à bon marché.

De semblables débats n'avançèrent pas beaucoup les affaires du Kansas. Les meurtres et les violences restèrent presque impunis.

Le message du Président (1858) raconte en termes diffus la suite de celte histoire embrouillée et sanglante. A la constitution du Topeka a succédé la constitution de Lecompton ; les votes ont suivi les votes, tantôt pour, tantôt contre l'esclavage: ceux-ci annulés à cause du nombre des abstentions, ceux-là attaqués par des protestations tumultueuses. La question, portée au Congrès, où elle a occupé deux sessions presque entières, n'y a pas reçu une solution plus nette. Le président a démenti, en sa qualité officielle, la conduite qu'il avait conseillée comme particulier. Admettrait-on le territoire au nombre des États avec sa constitution bâclée, sauf à engager le peuple à l'amender ensuite dans une convention nouvelle? ou bien exigerait-on que tous les amendements aient eu lieu d'abord, avant l'admission? Le Président était pour le premier avis, le Congrès a voté pour le second, et, le 4 mai 1858, par un acte qucl'oo a appelé le Compromis English, il a pris un biais. Se fondant sur ce que le peuple du Kansas avait demandé pour l'entretien des écoles communes le double de la quantité « de terres publiques qui aient jamais été accordées auparavant à aucun Étal entrant dans l'Union, » le Congrès a statué que le Kansas ne serait admis qu'après un nouveau vote par lequel sa population accepterait des concessions moindres, équivalentes à celles faites au Minnesota. Le Congrès se réserve d'approuver cette constitution sans intervenir sur la question de l'esclavage, confor-

mément au principe de non-intervention, connu sous le nom de bill du Nebraska.

Le vote a eu lieu le 2 août 1859, et le peuple a rejeté la proposition du Congrès. Il a dès lors à faire une troisième constitution.

Mais une nouvelle difficulté est soulevée par le message présidentiel.

Le territoire comprend-il, oui ou non, le nombre d'habitants nécessaire pour élire un membre de la Chambre des représentants, c'est-à-dire 95,420? Pour s'en assurer, un recensement préalable est nécessaire ; or, il est assez probable que, pendant cette série de voles, d'émeutes, de constitutions faites, brisées, refaites et à refaire depuis 1854, un bon nombre d'habitants ont quitté cette terre si agitée, et que le recensement aura pour résultat un nouvel ajournement. Le président propose au Congrès d'étendre la mesure des recensements à chaque territoire nouveau ; il est effrayé à la pensée que des hordes répandues sur une terre à peine défrichée, pourront aussi bien que l'État de Virginie, être admises à envoyer au Sénat des membres ; il ajoute que le Sénat, ayant, dans certains cas, à nommer un vice-président des États- Unis parmi les sénateurs, et celui-ci pouvant devenir président en cas de mort du président pendant ses fonctions, la fière Amérique du Nord est ainsi exposée à avoir pour chef de la confédération un citoyen sorti de l'urne si mal respectée du Kansas ou de l'Utah!

Mais le Congrès adoptera-t-il ce parti? Le Kansas acceptera-t-il ce nouveau délai? Le recensement se passerat-il paisiblement? Voilà à quelles extrémités sont réduits

une population venue pour travailler et pour vivre, un territoire fertile et étendu, les Élats voisins, enûn la confédération tout entière; et pourquoi? parce que le Congrès a laissé à débattre à des intérêts grossiers la question de savoir si des hommes pourvus d'une âme peuvent être esclaves !

Depuis l'élection du président Buchanan Jusqu'à l'Insurreetloa d'Harper's Ferry. (1856-1860).

Depuis que la question du Kansas est soulevée, le pouvoir présidentiel a changé de mains une première fois, en 1857. L'élection, qui adonné la majorité à M. Buchanan, est un autre incident fort significatif de ce lamentable drame, qui ressemble fort au prologue d'une guerre civile. M. de Tocqueville l'a parfaitement dit : « Le choix du président n'importe que modérément à chaque citoyen.... Mais les partisse servent du nom du candidat à la présidence, comme d'un symbole, ils personnifient en lui leurs théories1. »

Toute la lutte , comme celle des élections précédentes, eut pour pivot la question de l'esclavage. Toutes les anciennes dénominations des partis se sont effacées devant celle de freesoilers* ou de partisans de ce qu'on nomme par un honteux détour les institutions particulières des

- Les FreeSoilers sont le parti républicain, et leurs adversaires sont les démocrates. On désigne aussi les Etats du Nord sous le nom de Labour States, ceux du Sud sous le nom de Capital States.

États du Sud. Les partis en sont arrivés à un degré de violence, en public et dans la presse, qui dépasse toute imagination, et les abolitionnistes ne le cédèrent en rien à leurs adversaires, et compromirent ainsi au plus haut degré la cause de l'abolition .

On sait que le succès demeura aux partisans de l'esclavage. Ils choisirent, le 4 mars 1857, le président Buchanan. Agé de soixante-six ans, secrétaire d'État du président Polk, au moment de l'annexion du Texas, puis ambassadeur à Londres, ce vieux diplomate avait, outre ses facultés éminentes, trois titres à cette faveur. 11 était ouvertement connu pour ses opinions favorables à l'annexion de Cuba; il faisait partie de la conférence d'Ostende qui encouragea l'aventurier Lopez, avec ce M. Souli, ambassadeur à Madrid, auquel M. Marcy, secrétaire d'État, osait écrire, le 15 novembre 1854, « de s'opposer à l'abolition de l'esclavage à Cuba, avant qu'on ait avisé à ce que cette mesure ne soit pas nuisible aux intérêts (lisez aux convoitises) des États-Unis. » 11 a pour devise de sa politique ce qu'on appelle la doctrine deMonroè\ résumée en ces deux formules : Américanisation de l'Amérique, f Amérique aux Américains, c'est-à-dire tout prendre et écarter les étrangers. Enfin il est d'un caractère vraiment diplomatique et, toujours irrésolu*, il oscille entre les deux partis, disant aux États ù esclaves : a Gardez vos esclaves, la constitution le permet; » aux Etats du Nord : « Ne vous mêlez pas des esclaves, la constitution

1 La première et la plus exacte formule de cette doctrine se trouve dans le message du président Monroë, 1825.

» V. sa lettre, du 15 août 1857, dans les Débats du 25 septembre.

le défend; aux Étals nouveaux : « Votez ce que vous voudrez, je me fie au scrutin, le remède américain, ionjours sûr four redresser tous les torts. »

Élu à cause de ces qualités et dans ces circonstances, le président Buchanan a vu passer les quatre années de sa présidence, n'ayant contenté ni mécontenté personne, provoquant peu à peu l'Espagne, tâchant de tenir égale une balance qui penche de plus en plus du côté de l'esclavage.

Cependant le temps étant venu pour lui de so créer des titres soit à une élection nouvelle1, soit à un souvenir reconnaissant, s'il n'est pas réélu ; ses derniers messages posèrent plus hardiment la politique à laquelle il ambitionne de mettre la main ou de laisser son nom.

L'élection du Kansas nous a paru le tableau le plus exact des mœurs politiques à l'intérieur. Les messages du président Buchanan en 1858, 1859, 1860, sont l'exposé caractéristique de la politique américaine à l'extérieur.

On sait combien les communications officielles des gouvernements de l'Europe sont remarquables par la netteté et la brièveté ; on a poussé loin, en Angleterre et en

1 « Il est impossible de considérer la marche ordinaire des affaires aux Ëtals-Unis, sans s'apercevoir que le désir d'être réélu domine les pensées du président; que toute la politique de son administration tend vers ce point, que ses moindres démarches sont subordonnées à cet objet ; qu'à mesure; surtout que le moment de la crise approche, l'intérêt individuel se substitue dans son esprit à l'intérêt généial. Rcéligible, il n'est qu'un instrument docile dans les mains de la majorité, il aime ce qu'elle aime, hait ce qu'elle hait, il vole au-devant de ses volontés, prévient ses plaintes, se plie à ses moindres désirs; les législateurs voulaient qu'il la guidât, et il la suit.

(Tocqucville, I, p. 225.)

ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. Tm France, l'art de lout dire en peu de mois, ou quelquefois de ne rien dire, mais dans un langage qui a grand air. Les cartons diplomatiques, malheureusement fermés même après que les événements ont pris place dans l'histoire, renferment des trésors et des modèles achevés, trop peu connus, de la plus parfaite littérature. Bien différents de ces documents, les messages, aux Étals-Unis sont des pièces interminables, monotones et confuses. A les pénétrer, à les traverser, à les connaître, il faut la patience et la résolution d'un explorateur des forêts vierges, avançant pas à pas et se faisant jour la hache à la main. Ce courage n'est pas toujours récompensé. Les messagesde 1858, 1859 et 1860, méritent la peine d'être analysés; sous la masse énorme des sujets, des faits, des chiffres, des mots, on découvre des déclarations d'une importance immense pour le repos de l'Europe et du monde, comme on découvrait dans l'armée de Macbeth, derrière une forêt touffue, des lances et des glaives.

Il n'est pas sins intérêt d'extraire et de rapprocher, pour les mettre en relief, les articles du programme de politique extérieure de M. Buchanan.

En Chine et au Japon, le plénipotentaire, avec une habileté et une adresse hors ligne *, a profité des démonstrations de deux grandes nations pour obtenir sans coup férir, les mêmes avantages pour la sienne. L'Amérique a joué le rôle de l'Autriche dans la guerre d'Orient, qui consiste à gagner sans mettre d'enjeu. Conclu à Tien- Tsin le 18 juin 1858, et ratifié parle président sur l'avis

1 Message »le 18*»8.

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