II
du sénat le 21 décembre suivant, le traité a été reporté à Pékin par M. John Ward, et les ratifications ont été échangées le 16 août 1859 à Peitsang1.
Le président a remporté, en 1858, un succès diplomatique notable en négociant l'abandon du droit de visite par l' Angleterre ; il s'en félicite en disant très-justement: « Jamais deux nations n'ont existé dans le monde qui pussent se faire tant de bien ou tant de mal. » Il ajoute que c< les abordages réitérés des croiseurs anglais dans le golfe du Mexique et des mers adjacentes étaient d'autant plus injurieux et ennuyeux qu'ils étaient commis dans les eaux naviguées par une grande portion du commerce des États-Unis et que leur libre fréquentation est essentielle à la sécurité du commerce de$ côtes entre les différents Etats de l'Union. » Ce commerce des côtes pourrait rappeler un peu celui des côtes d'Afrique.
En 1859, une nouvelle difficulté s'est élevée pour la possession de l'île Saint-Juan, mais elle est en voie d'arrangement.
Les relations avec la France et la Russie continuent à être amicales. 11 n'en est pas de même, ni en 1858, ni en 1859, avec l'Espagne. On était résolu à un arrangement à l'amiable, s'il était possible ; jusqu'à présent il n'a pu être réalisé. On a confié à un citoyen distingué de Kentucky le soin d'essayer pour la dernière fois d'obtenir justice du gouvernement espagnol. Quels sont donc les griefs depuis cette affaire du Black Warrior que le président déclare de nature s'il n'y avait pas eu réparation,
•Message de 1859.
à légitimer un appel immédiat à laguerre? Ce sont des réclamations pour les droits de douane injustement perçus. Puis des fonctionnaires «espagnols, placés som le contrôle du capitaine général de Cuba, ont insulté le drapeau national .
Voilà Cuba mise en cause.
Écoutons la suite : Il est fort désagréable d'avoir à réclamer à Madrid, à si longue distance et devant des ministères qui changent si souvent, pour des faits survenus à Cuba, car enfin « Cuba est presqu'en vue de nos côtes; notre commerce avec elle est beaucoup plus considérable que celui d'aucune autre nation, y compris l'Espagne elle-même ; nos citoyens ont contracté l'habitude de relations personnelles quotidiennes et étendues dans toutes les parties de File. »
Un paysan normand ne médite pas avec plus d'adresse le projet de reculer la borne du champ du voisin, si celuici refuse de lui vendre ce champ si voisin du sien, si fort à sa convenance, si fréquenté par ses enfants.... 11 allègue aussi l'intérêt de l'agriculture : ce champ sera mieux cultivé par ses mains, il ne le laissera pas envahir, comme son possesseur actuel, par les mauvaises herbes, ou par les méthodes arriérées.
M. Buchanan s'élève plus haut ; il invoque la morale, la philanthropie, et voyez quelle est l'erreur de l'Europe ! Elle s'imagine que le Sud convoite Cuba, pour que I limon compte un État à esclaves de plus. Elle se rappelle la lettre à M. Soulé que nous avons citée. Non, n< n, l'Union veut acquérir Cuba par horreur pour la Irai le.
« C'est le seul point du monde, dit le message, où soit tolérée lu
traite des noirs, et nos traités avec h Grande-Bretagne nous obligent à entretenir sur la côte d'Afrique une force navale, à grands irais d'hommes et d'argent, dans le but unique d'arrêter les négriers à destination de cette île... »
« Aussi longtemps que ce marché à esclaves restera ouvert, il ne saurait y avoird espoir de civilisation pour la malheureuse Afrique. Aussi longtemps que la demande d'esclaves continuera à Cuba, les infâmes et barbares chefs africains se feront la guerre afin de faire des prisonniers pour approvisionner la traite. Dans u:i pareil état de choses, il est impos ible que la lumière de la civilisation et de la religion puisse jamais pénétrer dans ces contrées de ténèbres. »
Le message de 1859 répèle ces considérations si philanthropiques et si pieuses:
« Comme nation chrétienne, nous sommes obligés de considérer quels maux soulfi irait la malheureuse Afrique, si nous ouvrions île nouveau le commerce des enclaves. Cela donnerait à ce commerce une impulsion et une extension qu'il n'a jamais eues même dans ses plus beaux jours. Les nombreuses victimes qui devraient être fournies transformeraient toute la côte d'où I on tirerait les escl ives en un véritable enfer, et notre pays serait responsable aux jeux de Dieu et de l'humanité. Ses misérables tribus seraient constamment engagées les unes contre les autres dans des guerres de pillage, dans le but de s'emparer d'esclaves pour approvisionner le marché américain. Tout espoir de civilisation en Afrique serait ainsi perdu. »
« D'un autre côté, s'il n'y avait plus à Cuba un marché pour les esclaves africains et que le monde entier fût fermé pour ce commerce, nous pourrions raisonnablement espérer une amélioration graduelle en Afrique. Le principal motif de guerre entre les tribus cesserait partout où il n'y aurait aucune demande d'esclaves. Les ressources de ce |>ays fertile, mais misérable, pourraient alors se développer par le travail industriel et fournir les matériaux pour un commerce légitime a l'étranger et à l'intérieur; de cette manière la chrétienté et la civilisa-
tiou }ténélreniiciil graduellement et dissiperaient les ténèbres exislantest. »
N'en doutons plus : c'esl par intérêt pour I Afrique que l'Amérique veut dépouiller l'Espagne ; c'est par aversion de la traite des esclaves que le Sud brûle d'annexer un État à esclaves de plus !
A ces pieuses vues revienl cependant se mêler encore un sentiment moins élevé; déjà exprimé, il reparaît une seconde fois, puis une troisième fois. M. Buclianan parle des principes de l'Amérique avant de parler de ses appétits, comme on prie avant de manger, mais la faim parle plus haut, et elle interrompt la morale :
« Par sa position géographique, dit-il, l'île de Cuba commande l'embouchure du Mississipi et le commerce immense (qui va en augmentant chaque année) de la vallée de ce noble fleuve, laquelle embrasse aujourd'hui la moitié des États souverains de l'Union. Avec cette île sous la domination d'une puissance étrangère, ce commerce, d'une importance vitale, est exposé au danger de >e voir anéanti eu temps de guerre, outre qu'il a été ex posé jusqu'ici à des dommages et à des ennuis incessants en temps de paix. Nos relations avec l'Espagne, qui devraient êlre du caractère le plus amiral, seront toujours en qiiestion tant que le gouvernement colonial de l'île restera dans sa condition actuelle. »
« Tandis que la possession de l'île serait d'une immense importance pour les États-Unis, sa valeur est comparativement peu considérable jK)ur l'Espagne. Telle était la situation relative des partis lorsque le grand Napoléon transféra la Louisanc aux États-Unis. Jaloux, comme il le fut toujours, de l'honneur et des intérêts nationaux de la France, personne dans le monde entier ne lui a imputé à blâme d'avoir accepté une compensation pécuniaire pour cette cession. »
La conséquence se devine. On va marchander Cuba
à l'Espagne comme un courtier marchande un ballot de coton, ou l'enlever comme un amoureux enlève une jeune beauté !
« Mes prédécesseurs ont fait savoir au monde que les Etats-Unis ont 5 plusieurs reprises tenté à' acquérir Cuba de l'Espagne au moyen d une négociation honorable. Le puissions-nous, nous ne voudrions pas acquérir Cuba d'aucune autre manière. Nous le devons à notre réputation nationale. Tout le territoire que nous avons acquis depuis l'origine de ce gouvernement a été loyalement acheté, de la France, de l'Espagne, du Mexique, ou obtenu par l'acte libre et spontané de l'État du Texas', en joignant ses destinées aux nôtres. C'est la conduite que nous tiendrons toujours, à moins qu'il ne se présente des circonstances que nous ne prévoyons pas aujourd'hui, et qui nous autorisent clairement à nous en départir en vertu de la loi impérieuse et omnipotente de notre propre salut *.
1 M. Bucbanan écrit à sa façon l'histoire de la capture du Texas et de la vente de la Louisiane. On a vu si le Texas avait été libre et spontané. Quant à la Louisiane, on sait que Napoléon I*r, au moment de la rupture de la paix d'Amiens (mars 1805), embarrassé pour défendre la Louisane contre Pagres sion probable des Anglais, et ne voulant pas demander au crédit dos ressources pour la guerre, imagina, malgré la vive opposition de son ministre de la marine, M. Decrès, de vendre ce beau territoire pour 80 millions* M. Monroë, venu pour régler la question du transit sur le Mis*issipi, fut très-surpris de cette proposition inattendue, qu'il eut l'habileté d'accepter sur le-cbamp. Les nécessités de la guerre et la détresse financière furent donc les causes de cet abandon regrettable, qui rendit les États-Unis maîtres des houches du Mississipi et du golfe du Mexique, et ne leur laissèrent pour voisins que les Espagnols. (Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. IV, liv. xvi, p. 320.)
* Eu 1859, confirmation de la même politique : « Je n'ai pas besoin de reproduire les arguments que je faisais valoir dans mon dernier message en faveur de l'acquisition de Cuba moyennant loyal achat. Mon opinion à ce sujet n'a pas changé. J'appelle encore votre sérieuse attention sur celte question. A moins d'une reconnaissance de celte politique, il sera presque impossible d'omrir des négociations avec quelque chance raisonnable de succès; »
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE "fl
L'astuce et la convoitise ne sauraient inventer un langage plus habile et plus audacieux. En vérité, on se demande si on lit un document de l'histoire réelle ou une scène de comédie. Ces petits griefs rassemblés, amplifiés, et devenant un casus belli; cette insistance adroite à étaler les séductions de ce qu'on convoite; la morale invoquée au moment où on s'y attend le moins; puis, ces olîres prosaïques d'argent et d'écus sonnants; la inalheu reuse réminiscence de l'acte libre et spontané du Texas; ces protestations de fidélité à hrépulation nationale; tout cela compose une scène complète, qui se termine par un trait ineffable :
« C'est la conduite que nous tiendrons toujours, a moins qu'il ne se présente des circonstances qui nom autorisent à nous en départir. »
Voilà ce que Ton fait savoir au monde. Si l'aventurier Lopez eût été président, eût-il écrit d'autres paroles? 11 est probable que, dans l'intimité de ses conseils politiques, le président tient un langage encore plus clair, plus net, plus pratique.
On se rappelle involontairement cette scène finale du second acte de lj)uis XI de Casimir Delavignc, où le Iloi, qui vient de traiter avec le duc de Bourgogne par l'entremise du comte de Nemours, cause avec son compère Tristan sur les moyens de reprendre le traité et de se débarrasser du comte :
. Tous deux sont à voire merci.
— Respect au droit des gens! Non pas, non, rien ici....
11 s'interrompt pour prier, puis :
. . . . Mais, qui sait? sur la roule....
Il est fier! — Arrogant!... — Dans un bois écarté,
Par les siens ou par lui tu peux être insulté? — Je le suis! — Défends-toi. — Comptez sur moi ! — J'y compte.
Ainsi l'Espagne, réduite au rôle du vendeur malgré lui, verra peut-être, si elle résiste, son bien lui échapper avec le prix. Car le message ne prévoit même pas d'hésitation. Le président soumet la question au Congrès, parce qu'il « peut devenir indispensable au succès, dit-il, que je me Ironve revêtu de la facullé de faire une avance au gouvernement espagnol aussitôt après la signature du traité, sans attendre qu'il soit ratifié par le Sénat. »
Cependant, que répond l'Espagne?
Le 31 décembre 1858, interpellé à la Chambre des députés, le ministre des affaires étrangères déclare que « le gouvernement est disposé à demander la satisfaction voulue pour une pareille insulte;... qu'il repousse avec énergie des propositions si déshonorantes; et que, le cas échéant, il s'opposera, même par la force, au démembrement de la moindre parcelle du territoire espagnol... »
M. Olozaga propose au Congrès d'adhérer à ces paroles, et la proposition est adoptée à l'unanimité.
Au Sénat, le 4 janvier 1859, le ministre répète ses déclarations ; il affirme qu'il n'existe entre les États-Unis et l'Espagne aucune mésintelligence. Il ajoute qu'il n'a été fait aucune offre pour la vente de Cuba. Enfin, il s'écrie :
« Si quelque représentant d'une puissance étrangère venait a me faire qu< i jue offre au sujet de l'aliénation
de Cuba, je m'empresserais de l'interrompre dès les premiers mots, et je lui dirais l'effet produit par de telles insinuations sur l'esprit des Espagnols. La conservation de l'île de Cuba n'est pas pour nous une question d'intérêt, ni de convenance, c'est une queslion de dignité et d'honneur; tout l'Intérêt qui en pourrait résulter, tout l'or qui pourrait être amoncelé, seraient insuffisants pour déterminer l'Espagne à faire le sacrifice de ce glorieux reste des précieuses découvertes et des surprenantes etmagniBques conquêtes de nos aïeux. L'aliénation de Cuba! mais c'est là une pensée folle qui ne saurait venir qu'à des personnes ne connaissant pas l'Espagne et n'ayant jamais pénétré dans ses sentimenls les plus intimes ! »
Ainsi, tout ce que M. Buchanan affirme, le maréchal O'Donnell le nie; tout ce que les États-Unis demandent, l'Espagne le repousse1. Qui trompe-t-on ici? comment sortir de cette collision? Hélas! je crains fort qu'il ne soit prouvé une fois de plus que la raison du plus forl est toujours la meilleure.
Espérons mieux cependant; croyons que le droit sera le plus fort, que les nations voisines de Cuba par leurs colonies, et de l'Espagne par leur territoire, ne laisseront pas dépouiller cette noble nation !
1 A Cuba, les autorités provoquent des protestations. Omis une adresse à la reine, la corporation de la Havane s'indigne du projet de vendre des i.onuiies libres comme un vil troupeau d'esclaves.
Est-ce bien la comparaison que devaient choisir des hommes qui ne rougissent pas de vendre et d'acheter d'autres hommes, et à qui précisément revient la honte d'avoir donné dans la langu.; humaine un sens et une application à cette phrase : Vil troupeau d'esclaves?
Quelque soit l'avenir, ne sortons pas de notre sujet, et tirons de ces événements les leçons qu'ils renferment.
Si l'Espagne avait suivi l'exemple des nations chrétiennes, si elle avait affranchi ses esclaves, il est probable qu'après les sacrifices de quelques années de transition la prospérité de cette magnifique colonie aurait repris son cours, comme à la Jamaïque, à Bourbon, à Maurice Il est vraisemblable aussi que les noirs, en général mieux traites dans les colonies espagnoles que partout ailleurs, et aussi bien moins nombreux que les blancs, se seraient facilement groupés autour de leurs anciens maîtres. Au lieu de cela, les Espagnols se sont obstinés ou plutôt endormis en répétant leur proverbe : Que los esclaves se acaben cuando el tiempo los acabe ( l'esclavage sera détruit quand le temps le détruira).
Ils ont trouvé doux d'exploiter, comme on exprime le jus d'un fruil savoureux, ce précieux reste des découvertes de leurs aïeux, et à peine quelques voix se sont élevées en Espagne en faveur de l'émancipation, lorsque l'Angleterre et la France retentissaient de réclamations triomphantes.
Aujourd'hui l'Espagne ne peut pas émanciper : l'affranchissement serait le signal d'une insurrection ou d'une trahison; ou bien les esclaves feraient de Cuba un nouveau Saint-Domingue, ou bien les propriétaires de Cuba, doublement désireux de garder leurs esclaves et de se débarrasser des fonctionnaires et des impôts, tendraient la main à l'Amérique du Nord. Or, celle-ci ne veut pas que l'Espagne émancipe ses esclaves, de peur que l'exemple ne soit contagieux dans les États du Sud ;
e^le propose d'acheter, elle se réserve de prendre. L'Lspagne est en quelque sorte enfermée dans un crime par un autre crime.
Pour les États-Unis, ils sont également poussés, fatalement poussés à un crime par un autre. A tout prix il faut s'agrandir, nous l'avons déjà dit, car chaque accroissement de territoire augmente l'influence dans le Congrès, dans le Sénat, dans le vote présidentiel, dans les fonctions publiques. Le Nord et le Sud organisent à la hate et à l'envi des États nouveaux ; c'est à qui arrivera le plus vite, c'est une véritable course aux territoires.
Aussi Cuba n'est pas seule menacée. Le Mexique est faible et agité; c'est le moment de tirer parti de sa faiblesse et de mettre à profit ses agitations. Écoutons encore "les insinuations du président Buclianan :
« Notre position, relativement aux États indépendants situés au sud de nous sur ce continent, et spécialement en ce <|ui touche ceux qui se trouvent d;ins les limites de l'Amérique du Nord, est toute particulière. La frontière septentrionale du Mexique correspond à notre frontière méridionale d'un océan à l'autre, et nous devons nécessairerement ("prouver un profond intérêt pour tout ce qui concerne le bien-être et la destinée d'un si proche voisin. Nous avons toujours nourri les vœux les plus cordiaux pour le succès de cette république et res|KTancc de la voir, après tant d'épreuves, jouir enfin d'une paisible prospérité sous un gouvernement libre et stable. Jusqu'ici nous ne sommes jamais intervenus, directemeut ou indirectement, dans ses affaires intérieures, et c'est un devoir envers nous-méme de protéger l'intégrité de son territoire contre l'intervention hostile d'aucune autre puissance. Notre position géographique, notre intérêt direct dans tout ce qui concerne le Mexique, et notre politique bien arrêtée relativement au continent de V Amérique du Noi'd, nous en font un devoir absolu... »
« La vérité est que ce beau pays, gratifié d'un sol productif i;t d'un climat bienfaisant, se trouve réduit, par des dissensions civiles, à une cindition d'anucbie et d i npuissance presque irrémédiable! »
Les réclamations pécuniaires ne sont pas payées. Des citoyens américains ont été victimes de meurtre, ^emprisonnement et de pillage. Des contributions vexatoires ont été exigées. Le minisire américain (M. Forsyth) a engagé se- nationaux à ne pas les acquitter; il a protesté contre la saisie des biens et le bannissement d'un Américain ; il a quitté Mexico.
Le président attend la fin de la lutte et espère justice, si le parti constitutionnel l'emporte.
« N'était cette espérance, dit-il, j'aurais recommandé au Congrès de conférer au président les pouvoirs nécessaires pour prendre possession d'une partie des territoires lointains et inhabités du Mexique, qui seraient gardés en gage jusqu'à la satisfaction de nos justes demandes. »
Voilà un conseil d'une modération qui semble louable.
C'est une triste . perspective pour le gouvernement constitutionnel que d'avoir, dès le lendemain de son triomphe, à répondre aux réclamations à l'égard desquelles on déclare qu'on a désormais « épuisé tous les moyens doux. »
On ne comprend pas très-bien de quel droit le président Buchanan se réserve la faculté de ne pas reconnaître comme légitime le gouvernement du parti absolu, s'il triomphe. Toutefois, on le félicite volontiers d'attendre la tin de la lutte Mais est-ce là tout?
« Il est, dit le Message, un autre point de vue qui appelle une action immédiate. »
Sur la frontière sud-ouest, dans les États mexicains de Chihuahua et de Sonora, il y a peu de blancs et des bandes d'indigènes qui profitent de l'anarchie pourpiller. Ce défaut de sécurité entrave la colonisation de l' Arizona, et peut être un obstacle aux voyages de la malle-poste récemment établie entre l'Atlantique et le Pacifique.
« Je ne vois, écrit M. Buchanan, qu'un remette à ces maux... c'est que le gouvernement des États-Unis assume un protectorat temporaire sur les parties septentrionales des États de Chiliuahua et de Sonora, et y établisse des postes militaires. Ce protectorat pourra cesser aussitôt qu'il y aura dans cej Étais mexicains des gouvernements locaux capables de ivmplir leurs devoirs envers les Etats-Unis. »
Protéger! Le czar voulait être aussi protecteur de la Turquie, la Turquie protège les principautés, et l'Angleterre exerce le protectorat des îles Ioniennes. Avant peu, ce mot protéger sortira du langage des honnêtes gens pour demeurer à l'usage spécial des diplomates.
1^ message de 1859 insiste, précise, et de plus en plus les insinuations deviennent transparentes :
« Le Mexique devait être une république riche, prospère et florissante; il )K)ssède un vaste territoire, un sol fertile et il abonde en trésors minéraux ; il occupe une importante position entre le gollc et l'Océan, a cause de ces routes de transit et de commerce. Est-il possible qu'un tel pays soit abandonné à l'anarchie et a la mine sans qu'il soit fait quelque effort pour le délivrer et le sauver? Les nations commerçantes du monde, qui ont tant d'intérêts engagés au Mexique, resteront-elles indilVérentes à ce résultat? Les États-Unis surtout, qui doivent avoir avec le Mexique le plus grand nombre de relations commerciales, laisseront-ils cet État voisin se détruire lui-même et les ruiner } Sans appui, le Mexique ne saurait reprendre sa position parmi
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les nations ni entrer dans mie carrière féconde en bons résultats. Cette assistance exigée à la fois par son intérêt et par celui du commerce en général, c'est au gouvernement des États-Unis à la lui donner à rciison de son voisinage immédiat, et en raison de notre politique, qui n'admet pas l'intervention d'une puissance européenne quelconque dans les affaires intérieures de cette république. Le monde entier connaît déjà tous nos griefs contre le Mexique, tout citoyen américain en doit être ému. Un gouvernement qui ne peut ni ne veut réprimer de tels attentats déserte tous ses devoirs. C'est en vain que nous demanderions au gouvernement constitutionnel de Vera Cruz le remède à ces maux; il est bien disposé, mais il est impuissant à nous rendre justice. C'est surtout à Mexico et dans les provinces avoisinanles que des citoyens américains ont souffert. Il faut pénétrer dans V intérieur du pays pour trouver les coupables. Nous pourrions requérir et obtenir l'aide du gouvernement constitutionnel ; mais dans le cas où cette assistance nous ferait défaut, il est de notre devoir de donner à nos compatriotes une protection suffisante. Voilà pourquoi je recommande au Congrès d'adopter une loi autorisant le président, dans des conditions que le Congrès jugerait convenables, à employer des foires militaires en état d'entrer dans le Mexique pour obtenir l'indemnité du passé et la garantie de l'avenir. »
« Le Mexique est un navire s'en allant à la dérive sur l'Océan et gouverné seulement par les passions des partis contraires, qui s'y disputent le gouvernement; bon voisin , le gouvernement des Etats-Unis ne doit-il pas lui tendre une main secourable pour \e piloter? Si nou> ne le faisons pas, il est à croire que d'autres le feront, et qu'en dernière analyse force nous sera d'intervenir à notre tour dans des conditions plus dilliciles. »
Que dire de ce bon voisin qui, dans le but de piloter, assister, sauver, délivrer, un État sans appui, demande à faire entrer dans l'intérieur des forces militaires que le protégé ne demande pas? pour le secourir? Non, non, pour obtenir des indemnités et des garanties l
Sur un autre point encore, le président Buchanan conseille des mesures de protection.
L'Europe connaît à peine ces cinq républiques de l'Amérique centrale : Nicaragua, Costa-Rica, la Nouvelle- Grenade, San Salvador et Honduras, qui occupent, sous le plus beau ciel du monde, un espace aussi vaste que la France, et tiennent entre les deux parties de l'Amérique la clef des deux mers et des deux continents, ce pont singulier qu'on nomme l'isthme de Panama. Ce pont, commode entre des voisins lorsqu'ils communiquaient seuls, est devenu, au contraire, un obstacle aux relations entre tous les peuples ; il est temps que îe cap Horn soit évité, comme le cap de Bon ne- Espérance, et qu'un canal perce l'isthme de Panama comme l'isthme de Suez.
Ainsi seront abrégées1 :
La distance de New-York à San-Francisco, de. . . 3,600 lieues.
AYedo 3,400
A Canton 3,200
De Bordeaux 1,400
Du Havre à San Francisco 3,500
De Cadix à Manille 2,000
De Londres à San Francisco 3,500
AYedo 3,000
A Canton 2,800
A Sidney 2,200
D'Amsterdam à Yedo 2,400
1 V. le très-intéressant mémoire de notre compatriote, M. Bell y (Paris, 1858), qui a obtenu des gouvernements de Nicaragua et de Costa-Rica, un traité signé le 1" mai i858, pour la concession d'un canal maritime par la rivière San Juan et le lac de Nicaragua, traité que la France ne laissera pas, je l'espère, devenir une lettre morte.
V. aussi la savante brochure publiée en Angleterre (1840), par le prince Napoléon-Louis Bonaparte, aujourd'hui empereur des Français.
On comprend quelle importance toutes les nations doivent attachera la neutralité de ces contrées, de façon qu'aucun intérêt mesquin, aucun désordre local, ne vienne barrer le passage au commerce du monde, sans blesser pourtant les droits de souveraineté et la légitime rémunération des États de l'Amérique centrale. C'est dans ce but que fut signé, le 19 avril 1850, par M. Clayton pour les États-Unis, et par M. Bulwer pour l'Angleterre, le traité connu sous leur nom. Mais, depuis ce temps, que d'interprétations diverses ont clé données à ce traité ! On a commencé par disputer aux Anglais leur antique protectorat sur les Mosquitos. Pour une insignifiante réclamation on a bombardé Grey-Town. L'aventurier Walker n'a pas été désavoué, et il a fallu, pour le battre et le chasser, le patriotisme des citoyens de Nicaragua et de Costa-Rica, commandés par le président Mora à Santa Rosa et à Rivas (1855). Walker écrivait après sa défaite : « Je ne puis pas vivre assez pour voir la fin de celte guerre, mais je sens que mes compatriotes n'en laisseront pas le résultat incertain. » lie président des États-Unis semble prêt à recueillir ce legs ; il établit fort bien dans son message de 1858 les avanlages de la neutralité de l'isthme; mais on pressent que toute tentative d'une autre nation, tout traité, tout mouvement des États souverains, sera considéré comme une atteinte à la neutralité, dont l'Union se charge de demander réparation. Elle adresse aux républiques de l'ancien Guatemala ce mot des jeux d'enfants : Le premier qui bougera payera un gage.
Le président demande au Congrès de l'autoriser à
employer les forces de terre et de mer des Etats-Unis pour empêcher le transit d'être entravé ou fermé par une violence illégitime, et pour protéger la vie et la propriété des, citoyens américains voyageant sur cette route. Il va plus loin. Déjà des Américains ont souffert, à ce qu'il prétend, de sérieux dommages; ils ont droit à des indemnités, à peu près comme cet homme qui réclamait une indemnité pour avoir déchiré son habit en assommant son voisin. Le ministre américain a demandé réparation, et le président n'hésite pas à le déclarer :
« A moins qu'il ne soit fait droit a celle demande dans un bref délai, il ne restera à ce gouvernement d'autre ressource que d'adopter telles .mesures qui pourront être nécessaires pour obtenir par lui-même la justice qu'il a vainement cherché à se faire rendre par des moyens pacifiques. »
Nous n'irons pas plus loin. L'analyse un peu longue de ces messages est l'indication précise du degré où est descendue la politique des Étals-Unis, interprétée par un président qui représente à la fois l'ancien et le nouvel esprit américain, mais surtout qui personnifie les vues et les passions des Étals du Sud.
Acheter ou prendre Cuba, s'établir au Mexique, intimider, puis occuper l'Amérique centrale, voilà le programme. Quel en est le but? D'une part, agrandir démesurément l'Union américaine, mettre la main, avant de pouvoir la peupler ou la défendre, sur une immense part du globe terrestre, réaliser à tout prix cette ambition effrénée qui pousse la race saxonne à être en tous
lieux le premier occupant; d'autre part, et surtout, s'ait. 4
grandir au Sud, créer au Sud de nouveaux États à esclaves, apporter dans le Congrès un renfort à la prépondérance du Sud; ainsi, en résumé, étendre à la fois la patrie et la servitude.
Politique audacieuse, imprudente et injuste, qui, servie sans scrupule par tous les moyens, indispose et éloigne les grands citoyens, inspire, enfante les aventuriers, transforme en piraterie le raie d'un noble peuple, et diminue sa gloire plus rapidement qu'il n'agrandit sa surface !
Voilà donc ce que l'esclavage avait fait de la politique des États-Unis, à la veille de la grande crise qui a signalé l'année 1860.
Mais, avant de raconter cet événement décisif, demandons-nous quelle a été l'influence de l'esclavage sur la prospérité matérielle et morale de l'Union.