‹ L'abolition de l'esclavage (volume 3)Chapitre 45 sur 78 · III. A côté du tableau de la vie patriarcale, la Bible nous · texte numérisé non relu

III. A côté du tableau de la vie patriarcale, la Bible nous

présente un autre tableau, celui de la captivité en Egypte. Voilà bien le véritable esclavage, et le Nil a contemplé les souffrances dont le Mississipi est aujourd'hui le témoin! Sans doute la nation était tout entière asservie à une autre nation, sans qu*aucun individu paraisse avoir été possédé séparément par un autre; il y a lieu de croire que les Hébreux, élablis dans la terre fertile de Gessen, et presque exclusivement voués à la garde de troupeaux, jouissaient d'un certain bien-être; ils avaient conservé leur division en tribus, leur vie de famille, leur culte ; à beaucoup d'égards, leur captivité était plus douce que celle des Africains, Mais, comme eux étrangers, soumis à la race de Cliam sans en descendre eux-mêmes , pris et vendus, retenus de force, après ce Joseph, vendu par ses frères à des traitants qui portaient sur leurs chameaux des parfums et des épices (Gen. xxxvii, 25), soumis à de rudes travaux, sans salaire, se multipliant malgré les plus cruelles mesures, les Israélites étaient de véritables esclaves. Par leur nombre, trois millions (Jér., xi, 4), ils étaient presque égaux aux trois millions d'esclaves recensés en Amérique. On peut donc à la rigueur, malgré des différences, comparer ces deux servitudes, celle des Africains aux États-Unis, celle des Hébreux en Egypte. Or cette oppression a été abominable aux yeux de Dieu ; aucune expression ne semble assez forte pour la flétrir, la stigmatiser, la vouer à l'exécration perpétuelle. Les souvenirs mélancoliques de la patrie absente se mêlent dans la poésie sublime des psaumes aux ana thèmes tombés du ciel sur les oppresseurs, et au chant de délivrance des Hébreux. La servitude et la liberté demeureront à jamais dans

la mémoire du peuple de Dieu , comme le malheur suprêina

et comme le premier des biens. Dieu est intervenu.

Le Seigneur a regardé du haut de son, sanctuaire , dn ciel il a considéré la terre , 'pour écouter les gémissements des captifs^ pour tirer des liens ceux qui étaient condamnés à mort. (Ps. en, 20.)

A cause du gémissemmt des affligés, à cause de Voppression des paiwr es, voilà que je me lève^dit le Seigneur; je les sauverai de celui qui les écrase. (Ps. xn, 6.)

Dieu a délivré son peuple, et ce bienfait est si grand qu'il est désormais le grand objet de la reconnaissance publique. « Je suis le Seigneur votre Dieu qui vous ai tiré deTÉgypteetde la maison de servitude. » (Exod. vm, 14; XX, 2;Deut., V, 6, etc.)

A ceux qui demandent à l'Ancien Testament ce que Dieu pense de l'esclavage, voilà la vraie réponse !

IV. Mais, dit-on, comment se peut-il que Moïse, fils lui-même d'un esclave, sauvé par miracle de la mort, Moïse, le libérateur du peuple de Dieu, ait inscrit l'esclavage dans ses institutions ?

Analysons sur ce point la loi niosaïque. D'Hébreu à Hébreu, il n'existait aucun esclavage proprement dit. On pouvait cependant être lié par un service forcé dans quatre cas : l"" en cas de rachat d'un Juif captif de l'étranger (Exode, xii, 43, 44, 45), rachat qui pouvait toujours être accompli (Lévit., xxv, 47, 48, 49, 53) par le captif ou ses parents ; celui qui l'avait racheté n'avait pas le droit de le vendre {Ibid.^ 42); le prix était considéré comme une sorte de payement à l'avance, en échange duquel le racheté devait un certain nombre

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faits historiques rapportés par la Bible sont tous des exemples recommandés par Dieu même !

Reprenons chacune de ces allégations.

I. Nous lisons dans la Genèse, ch. ix, 18, que Cham fut pèredeChanaan, On sait de quelle irrévérence Cham se rendit coupable envers son père. Pour le punir,

cc25. Noédit: Cham sera maudit. Il sera le serviteur des serviteurs de ses frères.

a 26. Que le Seigneur, leDieu de Sem soit béni, et que Chanaan soit le serviteur de Sem.

ce 27. Que Dieu étende la possession de Japhet, qu'il habite dans les tentes de Sem, et que Chanaan soit le serviteur de Japhet. »

On conclut de ce passage que toute la race de Cham, c'est-à-dire les Africains, est maudite et par suite condamnée à servir la race de Sem et la race de Japhet.

Chanaan seul a été maudit et non toute la race de Cham? Où est Tétat civil qui constate la descendance de Cham ?0ù est la preuve que ces paroles avaient le sens et devaient entraîner l'effet qu'on se plaît à leur attribuer? Je lis, au contraire, dans l'histoire, que Chanaan, sans doute Tenfant de prédilection ou le complice de Cham, est le premier homme puissant dont il soit fait mention dans les annales de la famille humaine ; que les enfants de Cham, civilisés avant les autres races, ont inventé les premiers arts, ont fondé le royaume d'Egypte, bâti Thèbes et Babylone, et, dans la terre de Chanaan, Sodome, Gomorrhe et cette Sidon d'où partit Inachus pour fonder la première ville de Grèce; que la postérité d'Abraham, descendant de Sem, a servi celle de Cham en Egypte, avant d'asservir à

4"* Une fille peut être vendue comme esclave par st>J père, à condition d'être épousée; en ce cas, elle ne Aevient paslibre au Jubilé, comme un homme, parce qu'elle ne doit pas être abandonnée avant d'être épousée. Que, si le maître manque à Tépouser ou à la marier à son fils et à la mettre ainsi en liberté^ il ne peut la vendre à aucun cl ranger ; si elle épouse le fils, elle est libre ; si elle est remplacée par une autre femme, elle a droit à la nourriture, aux vêtements, à de bons traitements ; ne les reçoit-elle pas, elle est libre sans rançon. (Exod., xxi, 7, 8,9,10,11.)

Ainsi, dans aucun cas, esclavage pei^étuel et forcé d'Israélite à Israélite ; dans un seul cas, esclavage perpétuel, mais volontaire.

Il n'en était pas de même des étrangers. Ils pouvaient devenir esclaves perpétuels et héréditaires. (Lévit. , xxv, 44, 45, 46.) Mais, même en ce cas :

V Contrairement à l'usage universel de tous les peuples, il était interdit aux Hébreux de réduire en esclavage les prisonniers de guerre. Moïse ne le dit pas expressément; cependant les versets du Lévitique que nous venons de citer parlent toujours desclaves étrangers achetés. En outre, on lit au deuxième livre des Paralipomènes, chap. xxvui, 8-15, que, dans une guerre contre le roi Achaz, les enfants d'Israël firent prisonniers deux cent mille de leurs frères, hommes, femmes et enfants, dont ils voulurent faire des esclaves et des servantes. Mais un prophète, Oded, leur représenta qu'ils ne le devaient point, que ce sevuiipécher contre le Seigneur, que ce péché est grand, et que le Seigneur ferait tomber sa fureur

II. Je ne puis pas davantage reconnaître dans leur existence une image de la vie patriarcale d'Abraham ou deLaban.

Il est vrai, il y avait des esclaves chez les Israélites, et cela était presque inévitable, car, selon la remarque de Bergier, comment, à celte époque et sous le régime des tribus, comment quitter son maître sans changer de patrie ? Comment le maître aurait-il été libre de congédier Tesclàve sans séparer une famille? De là des engagements volontaires, mais permanents et héréditaires. Soumis à ces engagements, les serviteurs étaient-ils de véritables esclaves? Il est permis d'en douter. Abraham renvoya Agar, mais sans la vendre. La Genèse (xm, 2) nous ap» prend qu'il était riche en bétail^ en argent et en or^ elle ne place pas les esclaves au nombre de ses richesses ; elle nous les montre (xvu, 12, 15) traités comme sa famille ; ils étaient armés et envoyés en expédition lointaine ^ (Genèse, xiv, 14, 15.) L'un d'eux, à défaut d'enfants, devait lui succéder. (Gen., xv, 3.) Sa nièce appelle le premier d'entre eux mon Seigneur, (xxiv, 18.) Sous le même nom, la Bible comprend assurément des ofiiciers, des sujets, des serviteurs, enfin de véritables esclaves, ceux qu'il avait achetés pour de V argent des étrangers. Ceux-là même paraissent avoir été traités comme les serviteurs qu'il avait avec Lot, au pays de Nachor, ou en Egypte, ceux que lui

* Que Ton compare ce fait avec les articles des lois américaines. Virffmie : \\ est défendu à un esclave de porter ou de garder une arme — Pour ee délit, les lois du Missouri condanment à 30 coups de fouet, celles de la Caroline du I9ord, celles du Tennessee à 20 coups. — Autre disposition des lois de la Virginie : un esclave ne peut s'éloigner de Thabitalion de son maître sans un passeport délivré par lui ou ses agents. (Bornes, p. 77.)

ripide n*oprouve pas, à la vue de ces infortunés, la plus fugitive émotion; Aristophane croit plaisant de nous montrer Caron leurrefusant sa barque, et le vieil Hésiode avait froidement écrit que l'esclave est au riche ce que le bœuf est au pauvre. A Rome, Caton assimile les esclaves au vieux bétail de son étable, Varron les énumère au nombre des instruments de travail S Cicéron s'excuse de trop regretter un esclave, Pline les compare aux frelons, Lucrèce s'en soucie à peine, Horace s'en moque, Plante les nomme une race bonne pour la chaîne, ferratile genus-; SéncqueetMarc-Aurèle leur offrent des consolations stériles.

Je sais qu'on diminue ce qu'on exagère. Je n'ai aucune intention d'abaisser outre mesure la bassesse de l'homme pour exalter la grandeur de Dieu, très-fausse manière de glorifler l'ouvrier dont on déprécie les ouvrages. Ce n'est pas aux chrétiens qu'il faut apprendre que l'homme est capable, par ses seules forces, d'un certain bien, puisque les chrétiens professent que l'humanité, au degré le plus bas de sa dégradation, était encore assez belle pour n'être pas indigne de l'intervention de Dieu.

J'aime donc à chercher et à trouver dans quelques

* Le texte de Varron (Wallon, II, 189 note) est vraiment cynique : Instrumenti genus vocale et semivocale et mutum; vocale, in quo sunt servi; semivocale, in quo sunt boves; mutum, in quo sunt plaustra. (De Re ruslica, I, xvii, 1.)

* L'étendue des domaines, et la difficulté de surveiller à distance beaucoup d'esclaves, avait en effet eu pour résultat de faire mettre les esclaves aux fers, soit la nuit dans ïergastulum, soit le jour. Caton, Varron, Golumelle, le disent sans étonnçment, et Sénèque se satisfait par une pbrase : Nécessitas fortiter ferre docet, consuetudo facile. (Wallon, U, 217.)

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auteurs païens des traces de sentiments meilleurs. Arîstote cite des pliilosophes inconnus qui combattaient s.) doctrine; Platon a hésité; Plutarque blâme les rigueurs de Caton; Sénèque a écrit sur l'égalité de si nobles pages qu'on les a supposé inspirées secrètement par le christianisme^ Quelques empereurs, les Antonins, Claude, Dioclélien, qui était lui-même un affranchi, ont édicté des mesures plus humaines.

La religion avait inspiré quelques coutumes salutaires, et établi quelques lieux d'asile, au pied de la statue d'Hercule, de Thésée, génies libérateurs, ou des empereurs, dans les temples; tant il est vrai, que dès que la pensée de Dieu intervient, l'instinct de l'égalité des hommes devant lui se manifeste. On aimerait aussi à retrouver quelques exemples de la douceur des femmes; toutes n'étaient pas des Messalines ; je crois sans preuve que le cœur des femmes a été plus d'une fois, comme l'autel des dieux, le lieu d'asile des malheureux esclaves.

Mais que sont ces faibles vestiges, ces conjectures, ces lambeaux de phrases, auprès de l'unanimité des doctrines, de l'universalité des usages? Ces philosophes aux paroles sympathiques étaient-ils des .philosophes pratiquants^ comme on le dit énergiquement des chrétiens qui conforment leur vie à leur foi? Ont-ils aimé, ont-ils affranchi leurs esclaves? Ont-ils changé les lois? Ont-ils attaqué l'institution comme un crime?

Non, tous ont été persuadés de cette doctrine d'Aris-

* Ep, xLvii, Tol. n, p. 196 et suivantes. — - Servi sunt? Immo homines... Qsec prsecepti mei summa est : sic cum ^eriore vivas, quemadmodum tecum superiorem velles vivere.

et à la peste, et que je vous rendrai errants et vagaboncM

par tous les royaumes de la terre ^ »

c< Fouler aux pieds tous ceux qui, sur la terre, son^ dans les liens, violer le droit de Thomme devant le Seigneur, condamner injustement un homme, le Seigneur n'approuve pas tous ces crimes*.

a Vous avez vendu les enfants de Juda et de Jérusalem aux enfants des Grecs pour les transporter loin de leur pays. Mais je les retirerai du lieu où ils ontélé transportés, et je ferai retomber sur votre tête le mal que vous leur avez fait'. »

Au moment même où je relisais ces grandes paroles, l'Église catholique célébrait les solennités du temps qui précède la nativité du Seigneur. Comme un écho lointain qui devient peu à peu plus intense, comme une lumière qui de Taurore s'élève au midi, la merveilleuse liturgie nous reporte, à travers les siècles, aux impressions et aux paroles de TAncien Testament. A Tattenle du Messie va succéder sa venue, les jours s'abrègent, les réalités vont combler les promesses. Qu'attend l'humanité? qu'apporte le Sauveur? Écoutez :

a Seigneur, regardez-nous du ciel et jetez les yeux sur nous de votre demeure sainte; car vous êtes notre Père, notre Rédempteur... Puissiez-vous rompre le ciel et en descendre ! Où est votre zèle, où est votre force, où est la tendresse de vos entrailles et de vos miséricordes? Déployez votre puissance et venez pour nous sauver'. »

* Jérémie, xxxiv, 17.

* Jér., Lament.y m, 34, 35, 36.

» Joël,iii,6,7.V.encoreJérémie,xxii,13.— Amos,vii,7-17.Proi;.,xi?,5I.

* P' dimanche de FA vent, procession; Isaïe, Lxm.

c( Levez la lêle et regardez, car votre rédemption est proche', »

« Le Seigneur m'a envoyé pour prêcher l Évangile aux captifs j pour annoncer aux captifs la liberté*. »

« Cieux, envoyez votre rosée et que les nuées donnent passage au Juste, que la terre s'ouvre et qu'elle germe le Sauveur, et la justice naîtra en même temps \ »

c< Dites à ceux qui ont le cœur abattu : prenez courage et ne craignez pas ; Dieu lui-même va venir, et il vous sauvera'. »

« Je ne vous affligerai plus, et je vais rompre vos chaînes; voilà sur les montagnes les pieds de Celui qui apporte la bonne nouvelle et qui annonce la paix *. »

«Ne crains plus, ô Jacob, mon serviteur, n'aies pas peur, ô Israël, voilà que je viens te sauver'. »

ce Le Seigneur relève ceux qui sont brisés^ et il renverse les desseins des méchants^ »

a Gardez mes jugements et pratiquez la justice; car le salut est proche et ma justice va se manifester*.

Ci Je briserai votre captivité, réjouissez-vous, je suis avec vous, et je vous sauverai.

Cl Seigneur, brisez notre captivité \ »

' ï" dimanche de rAvcnl, évang. selon S. Luc, xxi. » II' dimanche de TAvent, à Tierce ; S. Luc, iv.

* Ibid.f procession; Isaïe, xxxv.

* ni' d.'iuanchc, Communion ; Isaïe, xlv.

* Mercredi des Quatre-Teinps, Introït; Nahum, i.

® Vendredi des Quatre-Tcmps, Communion; Jérémie, m. ' Samedi des Quatre-Temps, Graduel; Ps. cxlv.

* IV" dimanche, Inlr.; Isaïe, lvi.

^Ibid,, aux Vêpres.

c< Seigneur, que faut-il faire? N'écraser personne^ lie pas calomnier et se contenter de son salaire *. »

a 0 clef de David, ouvrez au captif la porte de sa prison/ Soleil de justice, venez! venez pour que Tiniquilé soil anéantie et que la justice règne* ! »

« J'effacerai Tiniquité de la terre'. »

c< Le Seigneur a dit : Vous êtes mon fils. Je vous ai engendré aujourd'hui .

c( Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

« Car le Fils de Dieu a pris la nature humaine pour la réconcilier avec son auteur. Celui qui a la nature de Dieu s'est anéanti lui-même, prenant la forme d'un esclavey et se rendant semblable aux hommes \ »

C'est par ce portique merveilleux, au souvenir de ces prédictions antiques, au son de ces chants sublimes,, entre les strophes douces à l'âme de ce dialogue des prophètes et des apôtres, à travers ces promesses solennelles d'affranchissement et de salut, que l'Ancien Testament nous prépare au Nouveau, que l'Église nous conduit au berceau de Jésus-Christ.

II est temps d'ouvrir TÉvangile, afin d'assister au triomphe de la paix, de la justice et de la liberté, et de montrer une fois de plus que les esclaves comme les bergers ont reçu la bonne nouvelle annoncée par les Anges.

* Lundi après le iv* diin. de TAvént; S. Luc, m. ■ Grandes antiennes, le 18, le 19, le 20.

« Veille de Noël, off. ; Zach., ni.

* Jour de Noël, messe de lanuit, Intr.; Ps. ii, — Évang. selon S.Luc, ii. — Sermon de S. Léon. — Grad.; S. Paul aux Philip., ii.

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