II
l'esclavage chez les juifs.
Il est en quelque sorte banal de répéter que Noé a maudit Chara et condamné toute sa race à la servitude, qu'Abraham et les pairiarches possédaient des esclaves, que l'Ancien Testament contient des textes très-nombreux en faveur de cette institution coupable et qu'ainsi, elle repose après tout, sur la moitié de la Bible, en admettant même que l'Évangile la condamne. Les dissertations des Américains sont particulièrement remplies de ces assertions et de citations fatigantes, qui, fussent-elles exactes, laisseraient encore à démontrer que les noirs sont les descendants directs de Ghanaan, que les planteurs sont en tout semblables aux patriarches \ et que tous les
^ Entre toutes les réponses qui ont été faites k ce genre d'argument, très-employé par Técole des apologistes de Tesclavage, que M. deGasparin appelle si bien la théologie cotonneuse (Barnes, Flechter, etc.), je citerai un écrit très-court et très-précis publié à Pliiladelphie en 1847 par W. H. Brisbane, sous ce titre : Slaveholding examined in the light ofthe holy Bible Je ne résiste pas au plaisir d'en citer le début :
« Autrefois possesseur d'esclaves moi-même, né, élevé, instruit au milieu des maîtres et des esclaves, j'ai d*abord étudié le sujet avec le zèle et Vénergie du plus chaud partisan de ce qu'on appelle pecuHar institution. Bientôt je me trouvai embarrassé par le résultat de mes propres recherdies. Je découvris mon erreur ; je devins persuadé que la possession des esclaves était une iniquité ; je l'abandonnai, et ma conscience me fit un devoir d'affranchir plus de quarante esclaves. J'ai eu à sacrifier la plus large portion de mon patrimoine, à m'exiler de l'État où j'étais né, k briser toutes mes joies de famille, d'amitié, de confraternité. Je sens, par conséquent, que j'ai le droit d'être écouté. (Préface, i .)
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taiis historiques rapportés par la Bible sont tous des exemples recommandés par Dieu même !
Reprenons chacune de ces allégations.
l Nous lisons dans la Genèse, ch. ix, 18, que Chant futpèredeChanaan. On sait de quelle irrévérence Cham se rendit coupable envers son père. Pour le punir,
« 25. Noé dit : Cham sera maudit. Il sera le serviteur des serviteurs de ses frères.
« 26. Que le Seigneur, leDieu deSem soit béni, et que Chanaan soit le serviteur de Sem.
ce 27. Que Dieu étende la possession de Japhet, qu'il habite dans les tentes de Sem, et que Chanaan soit le serviteur de Japhet. »
On conclut de ce passage que toute la race de Cham, c'est-à-dire les Africains, est maudite et par suite condamnée à servir la race de Sem et la race de Japhet.
Chanaan seul a été maudit etnon toute la race deCham? Où est Tétat civil qui constate la descendance de Cham ?0ù est la preuve que ces paroles avaient le sens et devaient entraîner TefTel qu'on seplailà leur attribuer? Je lis, aucontraire, dans l'histoire, que Chanaan, sans doute Tenfant de prédilection ou le complice de Cham, est le premier homme puissant dont il soit fait mention dans les annales de la famille humaine; que les enfants de Cham, civilisés avant les autres races, ont inventé les premiers arts, ont fondé le royaume d'Egypte, bâti Thèbes et Babylone, et, dans la terre de Chanaan, Sodome, Gomorrhe et cette Sidon d'où partit Inachus pour fonder la première ville de Grèce; que la postérité d'Abraham, descendant de Sem, a servi celle de Cham en Egypte, avant d'asservir à
son tour, après une longue lutle, la terre de Ghanaan^ pour retomber ensuite sons Tempire des fils de Cbam, àri Babylone; que les Assyriens, fils de Sera, ont subjugua les Mèdes, fils de Japhet, et les Babyloniens, filsdeCham que Japhet (les Mèdes), à son tour, s*est emparé de Sem (Ninive) ; que Sem (les Perses), réunis à Japhet (les Mèdes) , ont pris Cbam (Babylone) .
Mais ces asservissements ont lieu de nation à nation, et c'est là ce qu'a prédit Noé, qui n'a pas eu en vue l'esclavage proprement dit d'homme à homme. En effet, il dit que Chanaan sera le serviteur des serrAteurs de ses frères. Est-ce qu'on peut être i' esclave d'un au^re esdare ? On comprend au contraire qu'une nation soit asservie par une autre, laquelle à son tour est subjuguée par une trèisième, et, en pffet, les fils de Ghain avaient été^^erfi» par les fils de Sem qui sont tombés sous la domikatioit des fils de Japhet, puisque les Juifs ont été asservis j^ar les Perses, puis avec ceux-ci par les Grecs sous Alexa^di^ ' En ce sens, mais en ce sens seulement, la prophétie de Noé a été réalisée.
Eût-il parlé d'un véritable esclavage, est-ce que prophétiser l'esclavage c'est le justifier? En ce cas, l'adultère, la guerre, sont justifiés, car ils ont été prophétisés (Deu^ téronome xxvm, 30, 68, 43; Jérémie, Joël, etc.). Punir les méchants en leur prédisant qu'ils seront asservis, est-ce amnistier d'autres méchants qui îles asserviront? En ce cas, les Juifs âont absous d'avoir crucifié Jésus* Christ, car cela avait été annoncé.
Noé, Gham et Ghanaan n'ont donc rien à faire avec les planteurs de la Garoline.
lime Sévère, c est-à-dire de Tan 202 de notre ère, pro- Tenant des ruines de Zraïa , l'ancienne colonia Julia Zarai.
C'est le premier et le seul document de ce genre que Ton ait trouvé dans loute Tétendue du monde romain.
Voici le tarif des droits par tête :
Un escUve 1 denier 1/2
Un cheTal ou une jument . . . • id.
Un mulet, une mule id.
Un âne, un bœuf.
Un porc.
Un cochon de lait.
Un mouton, une chèyre, etc.
Deux textes de Papinien qui écrivait sous Septime Sévère, apprenent que le prix légal des esclaves était alors fixé à 20 pièces d'or, ou 500 deniers ^
Que vaut à Toctroi un être humain, doué d'une âme divine? le même prix qu'un cheval ou un mulet, un peu plus qu'un âne ou un porc ! Cet homme , notre frère et notre semblable, peut être donné, engagé, loué, légué, cédé, vendu, saisi, enfin tué, nullum caput habet. Pour lui, pas d'état civil, pas de mariage, pas de paternité, pas de propriété, pas de droit, pas d'obligation, pas d'action en justice, servitusmorti adsimilatur. Il n'est témoin qu'avec la torture, il n'acquiert, il ne stipule que pour son maître. Les jours de fête on laisse chômer les bœufs, mais non pas l'esclave. On l'injurie, on le soufflette; au- ^un recours, à moins qu'il n'y ait dommage pour le
* Rapport de M. Régnier, de Tlnstitut, au prince ministre do F Algérie, Moniteur du 6 décembre 1858.
S6i LE CURISTIANISHE
donna Abimélech, ou ceux qui étaient nés chez lui. L^s eût-il traités plus durement, qu'importe? tous les exenapies d'Abraham font-ils loi pour les chrétiens?
Il est dit d'Isaac (Gen., xxvi, 14) qu'il avait la possession de brebis, la possession de bomfs, et un grand nombre de serviteurs. Le texte n'indique pas qu'il les possédât.
Sans doute il est écrit qu'Ésaû servira Jacob, que Jacob a été fait le seigneur et que tous ses frères lui ont été donnés pour serviteurs. (Gen., xxv, 23; xxvii, 37.) Mais l'histoire démontre que cet assujettissement était tout national; car les Ëdomites, descendants d'Ésau, n'ont pas moins été considérés comme frèresdesjuifs(Deut.,xxiii, 7), et Ésaû avait reçu d'Isaac même la promesse qu'il briserait le joug de Jacob. (Gen. xxvn, 40.) L'asservissement par Josué des Gabaonites, condamnés à avoir la vie sauve, malgré leur supercherie, mais à porter du bois et à trer de l'eau dans la maison de Dieu (Josué, xix, 21, 23), asservissement sur lequel d'ailleurs on ne consulta pas le Seigneur {Ibid., 14), et d'autres assujettissements dont il est question aux livres de Samuel, des Rois, de Job, sont évidemment de même des réductions en servitude momentanée d'un peuple vaincu par un peu pie victorieux, et non des exemples d'esclavage proprement dit.
Quelle induction tirer d'autres textes qui nous apprennent que Laban donna à ses filles ses servantes pour leur propre service (Gen., xxix, 24, 29), ou bien que Jacob eut beaucoup de troupeaux, de chameaux, d'ânes, de sef^ileurs j et de servantes. (Gen., xxx, 43?) S'agit-il de vrais esclaves? qui le prouve? qui pourrait l'affirmer?