II
Ils sont traités comme des égaux. Le grand saint Grégoire veille avec scrupule sur tous les torts qu'on leur fait. 11 écrit (lib. II, ep. xliv) à Pantaléon, surintendant du domaine pontifical à Syracuse, pour le féliciter d'avoir réparé un abus de son prédécesseur, qui se servait d'une fausse mesure pour peser le blé que devaient les colons; il lui recommande d'estimer le préjudice <}ui leur a ainsi été causé, de ne pas permettre que le Saint-Siège en soit complice, de leur rendre en dédommagement des vaches et des troupeaux, ou de L'iirgent. Il finit en lui protestant c< qu'il a bien assez, qu'il ne veut pas qu'on l'enrichisse, et le supplie d'agir de manière qu'au grand jour du jugement aucun d'euxnesoit privé de sa part du ciel à raison du tort causé à de pauvres serviteurs ; il promet de le bénir, lui et ses enfants, s'il parvient à leur rendre pleine justice. »
Pénétré de cet amour pour ses frères, saint Grégoire donne un plus grand exemple, il affranchit des esclaves, et rien n'égale la beauté de la lettre (lib. VI, ep. xn) qu'il adresse à Montanus et Thomas, en les gratifiant de la liberté. Elle commence par ces mots : a Comme notre Rédempteur, auteur de toute créature, a bien voulu re^ vêtir la forme humaine^ pour rompre par la grâce de sa divinité les liens qui nous tenaient captifs et nous rendre à la liberté ancienne , il est convenable et salutaire que ceux que la nature a faits libres^ et que le droit humain a soumis au joug de la servitude, soient rendus par le bienfait de l'affranchissement à la liberté dans laquelle ils sont nés, »
Ces documents caractérisent clairement, si je ne me
ET L'ESCLAVAGE. 4t9
trompe, Télat de la question de l^esclavage à la fin du sixième siècle, ils établissent ce que le christianisme avait introduit dans les mœurs ou dans les lois, ce qu'il avait obtenu soit des anciens maîtres du monde, soit des barbares. L'esclavage était-il détruit? Non, mais il était transformé.
Qu'un publiciste du dix-neuvième siècle se scandalise de ne pas lire dans les textes de ce temps la doctrine de la propriété, le régime du salariat, le principe de la liberté civile; pour moi, je suis plein d'admiration pour tant de victoires pacifiques remportées non plus sur des Constantin ou des Justinien, au sein d'empires civilisés, mais à une époque où l'Italie appartient aux Lombards (568-758)Ja Gaule aux Francs, l'Espagne aux Goths, le Portugal aux Suèves, la Germanie et le Nord à des hordes sans nom, évangélisées par saint Boniface, auquel le pape Grégoire UI, en 735, écrivait de s'efforcer de détruire la vente des esclaves destinés aux samfices humains ; l'Angleterre aux Bretons, aux Pietés et aux Scots; l'Afrique aux Visigoths, aux Vandales et aux Maures; l'Orient à Phocas (602-610) et n Ghosroès (531-579), en attendant Mahomet.
Quoi ! le conseil général d'Alger exprimait encore, à la fin de l'année 4858, la crainte qu'on ne pût appliquer aux musulmans les tribunaux français; dans Tlnde anglaise, les dominateurs n'osent contrarier les usages de ceux qu'ils dominent; et l'on exige que l'Église, seule force morale qui luttait contre le paganisme et labarbarie, eût, après deux siècles à peine d'influence régulière, arraché la servitude à des hordes qui connaissaient à peine
la propriété et la famille, et dont toute Thistoire se bornait à asservir ou à être elles-mêmes asservies !
Là où elle pouvait davantage, l'Ëglise allait plus loin, et, pour sa gloire comme pour Thonneur de la terre de France, il est beau de citer ce canon du concile de Châlons-sur-Saône, tenu en 650, sous le règne deClovisII:
« Pietatis est maximse et religionis intuitus, ut captivitatis vinculum omnino a christianis redimatur. Unde sancta synodus noscitur censuisse, ut nullus mancipium extra fines vel terminos qui ad regnum domini Clodove régis pertinent, penitus debeat venumdare; ne quod ab sit per taie commercium aut captivitatis vinculo, Tel quod pejus est, Judaica servitute mancipia Ghristiana teneantur implicita. »
Dans les lois religieuses d'Ina, roi de Wessex, vers 692, on trouve celle-ci :
« III. Servus si quid operis patrarit die dominico ex j>rsecepto domini sui, liber esto. »
Dans les lois deWithred, roi de Kent, vers 697, rendues après le Concile de Berghamstead, près Canterbury, on lit encore :
« Neuvième canon. Si quisservum ad altare manumiserit, liber esto.
c< O^i'^zième. Si quis servo carnem in jejunio dederit comedendam, servus liber exeat. »
A la même époque, Théodore, archevêque de Cantorbéry (mort en 690) , qui résume en sa personne rOrient et rOccidenl, puisqu'il était né à Tarse, enCilicie, comme saint Paul , écrit dans ses règles canoniques, 1 1 7 : c< Servo pecuniam per laborem comparatam nulli licet auferre.»
Il serait aussi facile de multiplier ces citations, empruntées au sixième et au septième siècle, que difficile de rien trouver de semblable dans le répertoire entier des lois de TÂmérique du Sud au dix-neuvième siècle.
IV. — Mais, hélas! la marche de Thumanité n'est pas le cours d'un fleuve paisible ; elle est semblable à un torrent naguère desséché, demain grossi de nouveau par l'orage et débordant au-dessus des digues élevées pour le contenir. Mahomet paraît. Une nouvelle invasion de barbares engloutit le monde comme un déluge. Les Sarrasins, les Danois, les Normands, les Maures, couvrent l'Europe de leurs déprédations ; leurs victimes, leurs captifs, leurs esclaves, se comptent par milliers. L'œuvre de l'Église est à recommencer; elle la recommencera. C'est elle qui baptisera Rollon, arrêtera Genséric et Attila, adoucira les mœurs de tant d'oppresseurs farouches; ses évêques seront les protecteurs des esclaves et donneront l'exemple de l'affranchissement; de nouveaux conciles promulgueront de nouveaux décrets de douceur et de justice, et, à Londres même, en H 02, sept siècles avant les lois du parlement, un Concile, réuni par saint Anselme, interdira le trafic des esclaves, toléré pendant toute la période anglo-saxonne (1. I, c. xxvn) : c< Ne quis illud nefarium negotium quo hactenus in Ânglia solebant homines sicut bruta animalia venumdari , deinceps ulla tenus prsBsumat^ » En 1167, le pape Alexandre III (1159-1181) déclarara q'iie tous les chrétiens doivent être exempts de la servitude*. En 1 171 , un
^ Moehler, note 55.
* Voltaire, Essai sur l'histoire générale, U,ài, lxxxiii.
concile réuni à Armagh, sur la terre dlrlande, déclare
libres tous les esclaves anglais.
Ainsi la révolution s'accomplit et s'achève dans le& idées ; comment s'étonner qu'elle soit plusiente dans les faits? Créez donc, au milieu de ces temps orageux, ciréez donc la liberté individuelle! Appliquez à l'ouvrier le régime du salariat I Faites dépendre son existence de eequ'on appelle aujourd'hui la quantité du travail et Tabondance des capitaux ! Toutes ces exigences sont des anachronismes. Le roseau n'avait, au milieu de perpétuels orages, rien de mieux à faire que de se réfugier de lui-même aux pieds- du chêne. Il importait moins alors de dégager de la servitude des êtres sans lumières et sans ressources que de changer la chaîne en un lien peu pesant, d'adoucir le maître, de relever le serviteur, de proscrire l'oppression, d'organiser la protection, de préparer la liberté, en ne cessant de l'enseigner aux esprits et de l'introduire dans les mœurs. Au sein des peuples barbares successivement convertis, cette transformation de l'esclavage s'opéra, comme elle avait une première fois été accomplie, par l'influence du christianisme sur le monde romain.
Les recherches des savants s'accordent pour regarder l'esclavage comme à peu près éteint e^ France, en Allemagne, en Angleterre, du onzième au treizième sièclè^ La fondation des villes , l'organisation des métiers , la fraternité du service militaire, l'entraînement des croisades, les dépopulations résultant de famines fréquentes,
* Moehler, Biot, Naiulet, Yanoski.— On sait que la Bohême n'a été convertie qu'au neuvième siècle, le Danemark au neuvième siècle, la Suède au douzième.
le perfectionnement des lois et d'autres causes variées, sont autant d'influences qui s'unirent à la prédication constante de l'égalité chrétienne pour opérer ce grand et lent ouvrage ^
H'paraît accompli avant l'explosion du protestantisme, et il est juste de laisser la gloire de cette première partie de la tâche à celle qui en eut la peine, à l'Église catholique. En Italie et en Espagne, l'esclavage entre chrétiens a disparu, mais de chrétien à païen il se montre çà et là encore après cette époque, soit à cause du caractère fier et paresseux de ces nations, soit surtout à cause de leurs relations avec TAfrique et l'Orient, où l'esclavage, la traite et toutes leurs horreurs se déchaînaient librement.
Veut-on mesurer par les mots la révolution que le christianisme a faite dans les idées? Qu'est-ce qu'un esclave aux yeux de Caton? une chose; qu'est-ce qu'un esclave au yeux de Varron? un animal; qu'est-ce qu'un esclave aux yeux deSénèque? un homme; qu'est-ce qu'un esclave aux yeux de saint Paul ? une âme.
Si Gaton pensait ainsi (234 av. J. G.), si Varron pensait ainsi (116-26 av. J. G.), que devaient penser avant eux et autour d'eux la masse vulgaire des possesseurs d'esclaves? Si Sénèque pensait ainsi un siècle après Varron, Sénèque, né et mort (3-65 ap. J. G.) presque au même moment que saint Paul (2-66 ap. J. G.), comment a-t-il vécu, ce riche et luxueux avocat des pauvres? comment
' Quant au servage, ses traces se prolongent jusqu'au début de notre siècle. Louis XVI Tabolît dans les domaines de la couronne le 8 août 1779, et, dans le préambule de cet édit, sa belle âme s'affliji;e des « restes de servitude qui subsistent dans plusieurs des provinces. » Ces restes sont consumés par le grand feu de 1789.
agissaient ses contemporains? Saint Paul conforme sa vie à sa doctrine ; ce qu'il pense, le plus obscur des chrétiens le pense avec lui ; car tous deux croient à une parole divine et non pas à leur propre opinion. Ce que pense un Juif ou un Romain, bientôt un Grec, un Gaulois, un Saxon le pensera, et, à Tautre bout de TEurope, sur une terre que Sénèque ou Varron méprisaient comme barbare, presque sauvage, et qu'un moine envoyé par un pape ira conquérir à Jésus-Christ, on lira dans une loi ces paroles : c< Nous défendons de transporter les esclaves chrétiens en pays étranger, et surtout chez les païens, et cela pour ne point tuer les âmes queN. S. Jésus-Christ a rachetées avec son propre sang. » Qui donc appelle ainsi des âmes ces esclaves méprisés? Est-ce un Romain, un Grec, un saint, un écrivain, un philosophe, un moderne? Non, c'est un barbare, vivant à peine deux cents ans après la conversion de son pays par saint Anschaire (826), c'est le Danois Canut le Grand, au commencement du onzième siècle.
C'est, nous Tavons déjà dit, le moment où, d'après les plus savants travaux, l'esclavage ancien peut être considéré comme disparaissant dans presque toute l'Europe.
Que Ton ne dise donc pas que le christianisme n'a pas aboli Tesclavage, car il l'a, avant le treizième siècle, aboli deux fois, aboli dans le monde romain, aboli dans le monde barbare , sans parler encore du monde moderne.