L ESCLAVAGE DEVANT L EGLISE
La parole du Maître, le langage des disciples nous sont maintenant connus.
Il nous reste à voir quelles furent dans l'histoire du îHonde les effets de cette parole divine et de ce langage iiîspiré.
Mais, ne Toublions pas, quand même la prédication évangélique n'aurait pas encore entièrement triomphé, au jour où nous vivons, elle n'en serait pas moins la vérité et la loi de l'avenir. Jésus-Christ est en avant sur tout ce qui l'a précédé, mais il est aussi en avant sur tout ce qui le suit. La fin du monde arrivera avant que tous les trésors de sa loi sainte soient compris, appliqués, épuisés, par les hommes.
Quelques-uns de ces trésors sont dès à présent un bien acquis, il en sera ainsi, je Tespère fermement, de l'abolition de l'esclavage avant la fin de ce siècle. La lutte aura été longue, et, on va le voir, formidable.
g 1. — Abolition de l'eselavage anelen.
Deux motifs nous permettent d'être plus bref dans celte partie de notre étude.
Le premier, c'est que le même travail a été admira-
blemcnl fait par les auteurs que nous avons cités. Je me bornerai donc à un résumé, ou plutôt à un choix de lrail$ épars dans l*hisloire de l'Europe pendant douze siècles, sorte de gerbe incomplète glanée sans ordre à travers de riches moissons.
Le second motif, c'est que d'avance nous pouvons être certains de retrouver dans la conduite de l'Église Texactc reproduction du langage des apôtres. L'eau d'un fleuve, quelles que soient les impuretés versées dans son cours et les sinuosités de ses rives, retient tous les éléments des ondes pures de sa source.
Or, nous l'avons vu, les livres saints posent en principe absolu l'égalité des hommes devant Dieu, la légitimité du salaire, l'unité, la fraternité du genre humain, ledevoir de s'aimer les uns lesautres, et d'aimer pi usque les autres les plus petits, l'obligation de traiter son prochain comme on veut être traité par lui... Mais ils prêchent en même temps la soumission, l'acceptation volontaire des conditions infligées à chacun dans l'exil passager de la terre. Ils changent radicalement le titre de l'autorité et l'esprit de la servitude. Ils ne détachent pas l'esclave d'être esclave, ils détachent le maître d'être maître. Préoccupés d'ailleurs avant tout de l'affranchissement des âmes, ils cherchent à faire du maître et de l'esclave deux frères sur la terre, et de ces frères deux saints dans le ciel. A ceux qui souffrent, ils disent: attendez; à ceux qui font souffrir: tremblez!
1. — L'Église ne s'est pas un seul instant écartée de cette conduite. On peut dresser une longue liste des opinions des Pères, des décisions des Conciles, des près-
cnptions et des lettres des Papes. Les unes recommandent la patience, les autres recommandent la bonté ; les unes punissent la révolte, les autres punissent l'oppression . Toutes répètent la doctrine du Seigneur sur l'égalité des hommes. Ainsi TÉglise ruine Tesclavage, et cependant ^lle apaise Tesclave.
11 est facile d'abuser de cette tactique constante. Pour prouver que TÉglise a favorisé l'esclavage, il suffit de citer^, en indiquant à peine les autres, tous les actes qui prêchent la soumission, ou font rentrer des révoltés dans l'ordre.
Mais l'Église ne se borne pas 5 maintenir l'équilibre.
Autant qu'elle peut se permettre d'agir indirectement sur le domaine temporel des peuples et des rois, plus énergique à mesure qu'elle devient plus puissante, elle tempère, restreint, protège, ébranle peu à peu l'esclavage. Dans les premiers siècles , le christianisme n'a aucune puissance publique, il est en quelque sorte une religion de famille, souvent proscrite, cachée, persécutée; elle convertit par milliers les dernières classes de la société, les ouvriers, les malheureux, les esclaves ; la bonne nouvelle est d'abord annoncée aux pauvres comme elle avait eu pour premiers témoins les bergers. Elle les calme, et en même temps elle les élève, elle les prépare. Que faire, sinon leur prêcher la dignité dans la patience? Deux hommes sont morts à un siècle de distance, l'un avant, l'auti'eapl'ès Jésus-Christ, l'un se nomme Spartacus (71),
* Opinions de S. Augustin, de S. Jérôme, etc. Concile de Langres, 524 ; concile de Carlhage, 419 ; concile de Séville, C19, etc. , cités par M. Larroquc, Revue de Paris, décembre 1836.
Taiitre Saint-Pierre (65). L'esclave Sparlacus crie à ses semblables: « Révollez-vous, vengez-vous. » Le batelier Pierre répète aux misérables les paroles du Maître • « Bienheureux les pauvres, car ils seront consolés. »
Dès le troisième siècle, Torgueil des philosophes reprochait aux chrétiens sa prédilection pour les malheureux et les ignorants : a S'il se rencontre, s'écriait Celsc, un ignorant, un rustre, ils en augurent bien, ils lui ouvrent leurs portes. En avouant que ce rebut de Tespèce est digne de leur Dieu, ils montrent assez, qu ils.ue veulent, qu'ils ne peuvent persuader que des idiots, des hommes de rien, des esclaves, des femmes, des enfants... Us affluent dans les réunions déjeunes garçons, d'esclaves et d'ignorants pour surprendre leur simplicité; leurs maisons regorgent de tisserands , de cordonniers, de tanneurs... Les esclaves apprennent auix.énfwits à ô^ couer le joug de leurs parents et de leurs maîtres. » Origène répondait à Gelse en glorifiant ce divin amour des pauvres. Plus d'un esclave grossier et abruti restait insensible, comme nous l'apprend saint Jérôme, à cette tendresse touchante. D'autres baisaient la croix libératrice; des femmes résistaient, au nom du Christ, aux brutales passions de leurs maîtres, comme une sainte Potamienne dont nous parle Eusèbe; d'autres esclaves gagnaient du même coup la liberté, la mort et le ciel. Les esclaves Victorin, Nérée, Achilles, furent au nombre des martyrs. Avant le troisième siècle, la servitude est entièrement transformée dans les familles chrétiennes , bien que l'Église n'ait encore aucune puissance publique*.
* Moebler, ch. iv.
Un peu plus lard, la religion des chaumières a envahi les palais; les bourreaux ne peuvent effacer de leurglaive la tache du sang des martyrs, ni de leur âme l'empreinte de la foi de ceux. qu'ils ont immolés. L'Église use de sa puissance nouvelle. Elle agit par la voix des docteurs, elle agit par Texemple des saints, elle agit par les règles des monastères, elle agit par les ordres des papes, elle agit par les décisions des conciles.
Les Pères grecs et latins établissent magnifiquement l'égalité native des hommes, perdue par le péché, restituée par la rédemption. c< L'esclave glorifie Jésus-Christ comme son maître, dit saint Jean Chrysostome {hom.XIX sur la première Épître aux Corinthiens) ^ et le maître se reconnaît serviteur de Jésus-Christ; tous deux soumis, libres, tous deux dans cette obéissance commune, égaux et comme libres et comme esclaves. » Saint Jean raumônier, saint Augustin, saint Ambroise, saint Pierre Chrysologue développent la même doctrine.
Ouvrons avec Mœhler les Actes des martyrs^ pour admirer, dans les premiers siècles de l'Église, un Hermès, préfet de Rome, qui deviendra martyr, converti avec sa famille par le cinquième successeur de saint Pierre, saint Alexandre, (109-119) et présentant au baplême, le jour de Pâques, douze cent cinquante esclaves qu'il affranchit; un Chromace, autre préfet de Rome sousDioclétien, (284- 309) converti par saint Sébastien, et rendant à la liberté, après le baptême, quatorze cents esclaves en s' écriant : c< Ceux qui commencent à être enfants de Dieu , ne doivent plus être esclaves des hommes; » une sainte Mélanie (417), l'illustre fille de sainte Albine, la petite fille de
sainle MéianieS Tancienne, noble, pieuse et puissante femme qui affranchit plusieurs milliers d'esclaves ; un saint Gantius et sa famille, moins riches, non moins vertueux, mettant en liberté soixante-treize esclaves; un saint Samson , contemporain de Justinien (529) ,• donnant le même exemple.
Ces actes personnels devinrent une règle écrite dans les plus anciennes constitutions d'ordres monastiques. Saint Platon et saint Théodore (795), deux des plus grands saints de TËglise d'Orient, ont imposé ce principe à leurs monastères. c< Vous ne devez jamais, » a écrit saint Théodore dans son second testament, « employer d'esclaves, ni pour des services personnels, ni pour les affaires du couvent, ni pour la culture des terres ; Vesclave est un homme créé à rimage de Dieu. » Dans l'Occident, le concile d'Épone (517) est forcé d'imposer une certaine mesure au zèle des moines pour l'abolition de l'esclavage dans leurs .couvents, pour ne pas les exposer eux-mêmes à un travail exclusif. Le fils du comte de Maguelone, l'ancien courtisan de Pépin le Bref et de Charlemagne, saint Benoît d'Àniane (780), ne tolérait pas que ses couvents fussent servis par un seul esclave ; s'il en recevait en don, il les affranchissait. Dans le sein du monastère, dans les rangs du sacerdoce, l'ancien esclave se confon* dait avec l'ancien seigneur , il s'élevait sans obstacle à la dignité épiscopale, et quand il se trouvera des rois dédaigneux comme Bêla IV, roi de Hongrie (1235-1270), pour se plaindre de ce qu'un évêque était de condition
* Montalembert, Les Moines (TOccidetU,
ET L'ESCLAVAGK. 409
servile, il y aura des papes comme Clément IV, (1265- 1268), pour leur répondre que devant Dieu tous les hommes sont égaux. Plusieurs siècles avant, saint Grégoire le Grand (590-604), donnera l'exemple et les motifs de raffranchissement, comme Grégoire III (745), punira le trafic des esclaves chrétiens de la même peine que rhomicide.
Nous retrouvons dans les conciles la même inspiration, la même influence. Du troisième au douzième siècle, le protestant Blakey* cite trente-sept conciles qui rendent des sentences favorables aux esclaves. Le maître qui maltraite son esclave est condamné (305), celui qui le tue est excommunié (517). Le droit d'asile dans les églises est consacré (549). Les évêques, les prêtres, qui maltraitent leurs esclaves sont sévèrement punis (666-675). Les affranchissements sont protégés et encouragés (441 ). Les esclaves affranchis par l'Église sont protégés (549), et elle prend sur elle de défendre la liberté de tous ceux qui sont affranchis, de quelque façon que ce soit (585). L'Église institue la rédemption des captifs (506), elle permet de vendre pour les racheter les biens ecclésiastiques (585), etjusqu'aux vases sacrés (625). Elle interdit de réduire en servitude un homme libre (566). Elle défend de vendre un esclave hors des limites de la France (650). Elle interdit l'esclavage de chrétien à chrétien (922) < Elle retire les chrétiens des mains des juifs ou des païens (558, 625, 633). Elle multiplie les causes d'affranchissement jusqu'à déclarer libre l'esclave qu'on a oblige de
* Tke temporal benefit of Christianity.
travailler le dimanche, et libre Tesclave que ses maîtres ou leurs enfants ont tenu sur les fonts de baptême, touchante coutume qui fait naître Tesclave à la liberté et à la religion tout ensemble. Elle punit avant tout les prêtres et les évêques qui transgressent ses décisions (656). Elle affranchit les esclaves qui veulent entrer en religiùn ou dans les ordres (597, 655) ^ Elle interdit le trafic des esclaves (743).
A ces décisions des conciles, nous pourrions en ajouter d'autres sur le mariage, le droit d*asile, etc. Bornonsnous à remarquer que cette action lente , mais persistante, s'étend d'un bout à l'autre de l'Europe. Les conciles, dont nous venons de citer les décisions et les dates, ont pour lieu de réunion Orléans ou Tolède, Rome ou Reims, Lyon ou Lérida^ Châlonsou Latran.
L'influence de l'Église s'exerce encore d'une autite façon. Elle agit sur le droit, peu à peu l'Évangile pénètre les lois savantes de l'empire et les codes» sanguinaires des barbares \ Mais ici elle n'agit pas directement, et on ne doit pas s'étonner que les souverains, presque tous si mous et si cruels, si lâches ou si emportés, auxquels elle eut affaire, ne lui aient pas toujours obéi. On retrouve dans leurs lois ce double courant déjà signalé dans la conduite de l'Église^ des pres-
* Les deux modes d'affranchissement les plus usités deviennent TaUfraochissement devant l'Église et Taffranchissement par charte. La plupart de ces cliartes indiquent pour motif le salut de Vâme.
2 Influence du Christianisme sur le droit civil des Romains , par M. Troplong. — UÉglise et l'Empire au quatrième sièclCy par Albert du Broglie. F. les ouvrages d'Augustin Thierry, Guizot, Ozanam, Naudt, Mgr Gerbet, Balmès, Rohrbacher, Donald, etc.
criptions pour assurer la propriété, et des prescription pour tempérer la servitude et faciliter les affranchissements, avec des retours de cruauté, des inconséquences, des lenteurs, dont on voudrait rendre TÉglise responsable, comme si elle avait en tout temps et en tout pays inspiré tant de monstres ou d*idiots couronnés, auxquels elle eut tant de peine à communiquer seulement un peu de douceur ou de raison.
On oublie en même temps qu'à la réforme législative devait correspondre une réforme économique des plus compliquées. La substitution moderne des machines aux bras dans quelques industries, transformation si pénible, n'est rien y si on la compare à la substitution du travail salarié au travail servile, aussi bien dans les usages domestiques que dans la pratique de la culture et de la fabrication.
En regard de cette vaste et salutaire influence, on peut citer et on a raison de blâmer des décisions particulières, empreintes de cruauté ou de cupidité, on peut citer et on a raison de flétrir la conduite de prélats indignes, on fait bieu de déplorer la coupable indifférence d'un grand nombre de papes, d'évêques et de membres du clergé, complices ou témoins insensibles, dès les premiers siècles, des coutumes de leur temps contraires à la liberté humaine. Il ne suffit pas de répondre que le clergé agissait alors comme tout le monde, car il est de son devoir d'agir mieux que le reste des hommes.
Mais il est injuste de ne pas convenir que de siècle en siècle, le courant du bien monte, prévaut et l'emporte sur le courant du mal. L'Église, si sévère pourtant
envers les hérétiques, n'a jamais permis de les consi -^ dérer comme de nouveaux païens et de les réduire eri esclavage. Les esclaves étaient mieux traités que partout ailleurs dans les domaines ecclésiastiques. c< Unter dem Krummstabe es ist gut zu leben, il fait bon vivre sous la crosse^ » est un proverbe connu en Allemagne, et la loi des Âlemans, tit. ix, contient ces mots : ce Colonum ecclesiae^ quem liberum vocant. » On aime à compléter la galerie des saints qu'on peut appeler les patrons de l'abolition de l'esclavage, à citer Eptadius (500), saint Gésaire (512), saint Eubicius (531), sainte Bathilde, ellemême ancienne esclave (665), saint Éloi (659), saint Berchaire, saint Bavon, saint Grégoire, rachetant et affranchissant par milliers les esclaves; Smaragdus, recommandant à Charlemagne d'affranchir les siens (790), â l'exemple de la reine Bathilde; des évêques, en France, en Allemagne, en Angleterre, prêchant la même cause; le grand évêquede Paris, saint Germain, s'écriant quand il recevait une aumône : c< Rendons grâce à la divine clémence, car nous pouvons racheter un esclave *. » D'autres évêques, comme Acacius, saint Remberg, Wilfrid, vendant les vases sacrés pour racheter et affranchir des esclaves; un saint Jean de Matha (H99), un saint Pierre Nolasque(1215), fondant des ordres spéciaux pour disputer Tâme et la liberté des esclaves chrétiens aux Sarrasins et aux Africains.
» Viede saint Germainy par Fortunat, 1. 1, p. 524 : « Tous les esclaves espagnols, scots, bretons, gascons, saxons, burgondes accouraient eo foule au nom du bienheureux Germain, bien surs qu'il les affranchirait. » V. Yanoski, ch. ii, p. 43.
II. — L'Eglise profitail de loules les occasions où son action spiriluelle était réclamée par les hommes pour leur suggérer des conseils de liberté. La naissance d'un prince était une cause d affranchissement dans tout le royaume; « afin que Dieu veuille accorder la vie au nouveau-né, » porte la formule 39, liv. 1" de Marculfe (7^ siècle). Le droit d'asile, si antique et si respecté, surtout en Occident, avait la même origine et le même but. On voit, sous la même influence, lés signes extérieurs s'effacer, les moines porter les cheveux courts, usage jusque-là regardé comme servile et peu à peu passé dans les mœurs. Enfin les testaments si nombreux qui affranchissent des esclaves, portent tous la mention d'une penséedesalul, et par conséquent la trace d'une influence chrétienne au moment de la mort.
L'Église disposait d'ailleurs de deux puissants moyens d'obtenir du maître chrétien plus que la loi n'exigeait de lui, et de proclamer hautement et tous les jours l'égalité.
Le premier, c'est le tribunal de la pénitence. Le maître qui se confesse ne peut plus corrompre, ou maltraiter, ou affliger son esclave, il ne peut plus l'injurier, il doit le soigner, le convertir, l'instruire, et, pour tout dire en un mol, l'aimer. Si le fait de le posséder ne lui est pas encore imputé à péché, au moins cette possession devient une came prochaine^ une occasion presque inévitable de péché, et cela suffit pour dégoûter peu à peu de ce dangereux avantage les âmes sincères.
Quelle institution humaine est une prédication d'égalilé comparable aux sacrements catholiques! La môme
goutte d'eau touche le front du berger et le front du monarque; tous deux sont justiciables du même tribunal; le même jour, ils s'approchent de la même table sainte; leurs âmes, au dernier moment, sont pesées dans la même balance, et sur les autels le roi saint Louis et l'esclave sainte Blandine obtiennent un même culte.
Les mots, ces médailles qui portent l'empreinte chronologique des variations de la pensée, changent euxmêmes de sens, bien qu'ils ne changent pas de son. Ser^ virn'esi plus être esclave, l'épouse n'est plus une concubine, mourir n'est plus finir. Sans doute, avant que ces grandes leçons passent dans les lois humaines, il s'écoulera des siècles. Ni les princes ni les jurisconsultes ne se montreront pressés; le clergé lui-même ne comprendra pas de longtemps jusqu'où portent les rayons de la lumière dont il a le dépôt. Il y aura donc encore longtemps des maîtres et des esclaves devant les Gaïus ou lesPapinien, mais il n'y en a plus devant Jésus-Christ.
Peu à peu, la chaîne de l'esclavage se rompt, ou plutôt elle n'est pas brisée, elle s'est ressoudée, mais elle est usée, limée, réduite en poussière; le réseau tombe maille à maille.
Dès le sixième siècle, l'esclavage rural commence à se transformer en servage réel ou coloriât^; l'esclavage domestique subsiste, mais fort adouci, et, grâce aux aPfranchissements et à l'intluence delà doctrine de Tégalité des hommes, la servitude, en progrès depuis la naissance des sociétés humaines, entre enfin en décadence.
* V. les travaux de M. Edouard Biot et de M. Yanoski.
ET LESCLAVAGE. 415
m. — Arrêlons-nous un moment devant un monument remarquable du point précis auquel élait parvenu ce grand œuvre, dès cette époque reculée, dès le sixième . siècle ; ce sont les lettres de saint Grégoire le Grand, qui occupa le trône pontifical de 590 à 604*.
On sait que la conversion de TAngleterre est due à sa sympathie pour les esclaves. Touché de la jeunesse et de la physionomie d'enfants anglais mis en vente sur le marché de Rome*, Grégoire, avant d'être pape, les fit racheter, instruire', et préparer à devenir les apôtres de leur pays. Devenu souverain pontife, il fit plus; c< leurs progrès: étaient lents, et son zèle impatient, » dit Lingard* ; il envoya saint Augustin et ses compagnons, qui convertirent cette île, où les Saxons, plus féroces que les sauvages de l'Afrique, qui vendent les captifs pris à la guerre, trafiquaient même de leurs concitoyens et de leurs propres enfants.
L'analyse des lettres nombreuses de saint Grégoire le Grand établit les points suivants:
Le trafic des esclaves est à ses yeux abominable et io' t.erdit.
< Le texte de celles des lettres de ce grand pontife, qui ont trait à la Question de Tesclavage, a été publié et parfaitement commenté par le sa- ^v-ant évêque de Charleslon, Mgr England, Letters on doniestic slavery^ adressées en 1841 à M. Forsyth, alors secrétaire d'État des travaux publics. — ^. les lettres X, Xï, XII, XIII, 3' vol. des œuvres complètes, publiées par llfgr Reynolds. Baltimore, 1849. — V. aussi le grand ouvrage de M. le comte de Montalembert, les Moines d'Occident.
« Bède, HisL eccL gent. Anglor., lib. II, c. i. — V. le texte. Appendice du 1*' volume, p. 480.
* Lettre à Candide, prêtre envoyé en Gaule, lib. V, epist. x.
* Lingard, Antiq. Anglo. Sax., ch. c, 1 .
4iG LE CHRISTIANISME
• L'esclavage domestique est i^ermis, mais à condition que l'esclave fasse réellement partie de la famille du , maître.
En conséquence, il est absolument interdit aux juifs et aux païens de posséder des esclaves chrétiens. Cette interdiction était passée dans la loi. {Cod, lib. 1., tit. x et loi de Valenthiien lll^ 425, au Cod. Théod.) Saint Grégoire la maintient sévèrement, en même temps qu'il écrit d'autres lettres admirables pour protéger les juifs contre des excès de zèle et des injustices^
De même, l'esclave ne doit pas être séparé de sa femme et de ses enfants, même en cas de partage héréditaire (lib. X, épis t. xxvui\)
J'aime à citer en entier une lettre pleine d'indignation de saint Grégoire à Maximien, évêque de Syracuse (lib. III, ep. xn) :
« On m*apprend tant de mal commis dans cette province, qu'en vérité je crois (que Dieu détourne ce présage ! ) que ses péchés la conduiront bientôt à la destruction. Le porteur des présentes est venu tout en larmes se plaindre de ce que, il y a plusieurs années, un honinie que je ne connais pas, de l'Église de Messine, l'avait fait baptiser et forcé de se marier à une de ses esclaves, dont il avouait avoir des enfants, et qu'aujourd'hui il avait violemment séparé cette femme ^^
* Lib. VU, ep. lix, Fantino defensori Panormilano, Des juifs s'ét^^^°^ plaints parce qu on s'était injustement emparé de leurs synagogues. It ^^' pond : « Ipsa sine amhiguitate aliqua voluinus restitui ; quia sicut illis q ^■^' quam in synagogis suis facere ultraquam lege decretum est, non débet ^^ licentia; ila eis centra jusiitiam et aequitatem née prspjudicium nec alic|*^ débet inferre dispendium. »
* V. aussi Novelle, 163, 63; Justinien, 539, de Htisticis qui in ali^^"'"^ prpediis nuptias contrahunt.
ET LESCLAVAGE. 417
\n\y et qu'il Tavait vendue à un autre. Si cela est vrai, c est, mon ami, un crime cruel et inouï : aussi nous vous enjoignons de mettre toute lactivité que vous apportez aux choses religieuses pour faire une enquête approfondie sur ce grand forfait {tantiim nefas). Et si ce qui m*a été dénoncé est vrai, non-seulement vous aurez soin de réparer le mal, mais vous vous hâterez d'exiger une expiation qui puisse apaiser Dieu. Quant à Tévêque, quinéglige de corriger et de punir des hommes qui commettent dans son diocèse de pareils actes, reprenez-le sévèrement, luijaisant entendre que, si pareille plainte d un de ses diocésains nous revient, ce n*est pas seulement contre le coupable, c*est contre lui-même que je sévirai canoniquement. »
Ajoutez la prédication continuelle des devoirs des maîtres, la punition de la colère et de la luxure. Ajoutez encore la restriction des causes qui produisent la servitude; ainsi on ne pouvait retenir un fils pour les dettes de son pore, ni réduire une femme en servitude pour dettes ^
L*esclavage est devenu une vérilaîîle domesticité viagère. Cependant ce domestique est encore véritablement possédé; il peut être donné; saint Grégoire en donne un à révoque de Porto (lib. X, ep. ui), un autre au conseiller Théodore (lib.ll, ep. xvni) ; il peut être poursuivi s'il s'enfuit (lib. VII, epist. cvii). Des barbares captifs peuvent être achetés par des chrétiens (leltre à Vitalis, gouverneur de Sardaigne). Un homme libre peut se vendre.
Mais ces ventes, sortes de payements à l'avance employés dans d'autres contrats, ces engagements permanents, bien qu'ils impliquent encore le droit de possession d'un homme sur un autre homme, n'introduisent pas dans la famille des esclaves, comme Tenlendaient les Romains ou comme l'entendent les Américains.
* Novelle, 134, c. YII, et Juslinien, 541, Ne quis credilor (ilium débitons pro débita relinere prœsumat.