LIVRE VI
Placé à rexlrémitë sud-ouest de l'Europe, l'un des plus petits royaumes de cette partie du monde, le Portugal eut l'honneur d'être choisi par la Providence pour faire passer le reste du globe sous l'empire de la civilisation européenne. On sait quelle brillante série de découvertes suivit, au commencement du quinzième siècle, l'intelligente initiative du grand prince Henry le Navigateur, l'un des fils du roi Jean I", qui commença sur le (ràne la dynastie d'Aviz, et transféra de Coïmbre à Lisbonne la capitale du royaume. Depuis 1415 jusqu'à la mort d'Henry, en 1460, et après lui, Madère, les îles du cap Vert, les Açores, la Guinée, le Congo, furent comme autant de jalons sur la roule qui devait porter Barthélémy Diaz (t 486)
' V. l'intéressant ouvraRe, publié par M. Charles Vogel, sous ce titre : le Portugal elMs cotâmes. Paris, Guillaumin. 1860.
fbïGoogIc
au delà da cap de Bonne-Espérance, et Vasco de Gama- (1498), puis Almeida el Âlbuquerque jusqu'aux Indes. Magnifiques entreprises qui valurent au Portugal, avec un honneur immortel, d'immenses possessions bientâl accrues par la découverte du Brésil (1500) et par la concession de Macao (1557).
Le Portugal fut quelque temps l'avanl-garde de la civilisation chrétienne à la conquête dn monde. Les souverains Pontifes encourageaient et autorisaient ses entreprises. Sixte IV le déclarait maître de toutes les terres situées au delà du cap Boïador (1481), et Alexandre VI (1495) partageait, par une ligne imaginaire, le nouveau monde entre l'Espagne el lePorlugal. Secondée pard'admirables missionnaires, la religion gagna plus d'âmes dans ces contrées, ignorées depuis la création, que le Portugal n'y acquérait de sujets. On vit une reine du Congo recevoir le baptême à Lisbonne, et, trois siècles après, Livingslone trouve à la côte d'Anguela ou au Mozambique les ruines des vastes églises construites par les Jésmtes, le souvenir d'un monastère de Bénédictins noirs et des peuplades qui se sont transmis l'art de lire et d'écrire qu'ils ont reçu des missionnaires.
C'est à ses combats contre les Maures que le Portugal dut Jedévelopj)ementde ce génie entreprenant, militaire et religieux qui l'éleva si haut. Mais, corrompu par le contact des vaincus, il eut le malheur d'en recevoiriin poiaon qui devait durer plus que ses victoires, il leur emprunta ^affreuse coutume de l'esclavage. Le premier, il donna à la chrétienté des peuples, et le premier, il lui rendit des esclaves. Le port de Lisbonne a élé enricfii,
fbïGoogIc
POIlTUGAI>. 227
l'empire du Bi'é?il.a élé colooisé par la Imite, et de tous les élablisseraenls du Portugal sur les deux côtes d'Afrique, comme d'autant de portes d'un bagne gigantesque, OD a vu j)endant des siècles sortir des captifs enchaînés, conduitsdfc force en exil.
La grandour coloniale du Portugal n'est plus; la suppression des Jésuites par le marquis de Pombal a détruit leurs missions, le christianisme a disparu comme le commerce, la traiteasurvécii. Supprimée en juillet 1842, elle dure toujours en secret. L'esclavage subsiste avec elle.
Le pays d'Henry le Navigateur possède encore des établissements en Afriqi e et en Asie comme autant de témoins de son ancienne puissance : en Afrique, les îles du cap Vert et la Sénégambie portugaise ou haute Guinée, les îles de Saint-Thomé et du Prince; dans le golfe de Guinée, le gouvernement d'Angola et de Benguela, sur la côte occidentale 1 le gouvernement de Mozambique, sur la côte orientale ; — en Asie, la province de Goa, le gou- Temement de Macao.
Les îles du cap Vert avaient encore, en 1852, 5,659 esclaves sur 86,000 habitants. Les comptoirs sans importance, Bissao, Cachcu, Zenguichor, qui rappellent encore sur les côtes de la haute Guinée l'ancienne puissance du Portugal, maintenant dépouille d'Arguin et d'Çlmina, servent de résidence, autour de forts mal défendus et d'églises en ruine, à quelques milliers d'Européens ou de chrétiens indigènes, servis par environ 1,500 esclaves. Des quatre îles du golfe de Guinée, deux , Fernando-Po et Annobon , appartiennent de droit
m L'ESCLAVAGE.
h l'Espagne, défait à l'Anglelerre, deux, Sainl-Thonié et l'île du Prince, portent encore le pavillon portugais; 160 hommes de garnison s'eiposcnt là aux rigueurs de saisons partagées entre les vents et la pluie, pour protéger la production d'un peu de cacao et de café, d'un ])eu de poivre, de gingembre et de cannelle, dont la culture et la vente occupent 12,255 habilanls; 159 seulement sont blancs, 4,580 sont esclaves.
La basse Guinée, plus vulgairement appelée le Congo, est grande comme la France ; 660,000 individus y vivent plus ou moins soumis à l'administration portugaise, dans les districts d'Angola et de Benguela, au milieu de près de deux millions d'indigènes indépendants. Cette lerre fut et est encore en partie chrétienne. L'instructioD y fut répandue par les Jésuites, douze de leurs églises existent encore, et c'est aux Capucins italiens qu'on doit la grammaire e( le dictionnaire delà langue binda. Mais la même terre fut aussi le plus grand foyer de la traite, et, dans sa principale ville, Saint-Fau) de Loanda, où siège aujourd'hui une des commissions mixtes chargées de condamner les opérations de traite, on a vu encore en 1849 trente-sept négriers à la fois attendant leur cargaison sous la protection des mêmes forts qui servent maintenant à les surveiller, et payant une redevance pour cbnque esclave au gouvernement qui maintenant les condamne. En 1856, il y avait encore là 65,000 esclaves sous la domination portugaise.
li n'y en avait pas moins de 42,000 sur 62,000 habitants à la côte opposée de l'Afrique, dans le gouvernement général de Mozambique , dernier débris des
D.nt.zedbïGooglir
l'OIlTCGAL 2:»
vastes possessions du Portugal au seizième et au dixseptième siècle, lorsque, maître de la côlcdeZanguebar et de Mascate, il avait fait de Mùlinde une florissante colonie.
Il ne faut pas chercher seulement la raison de la décadence de ces immenses possessions dans les obstacles que le climat oppose à la santé des Européens, car plusieurs points, notammenLsur la côle orientale, sont sahibres, arrosés de cours d'eau, ombragés de forêts, peuplés d'animaux nombreux nourris par une terre fertile. La disproportion entre les ressources d'un petit royaume d'Europe et l'étendue de ses établissements, n'est pas non plus une explication suffisante; on sait ce que la Hollande afait de Java. I,es deux plaiesdel'Afrique portugaise furent la mauvaise administration et la traite; encore est-ce la traite qui a surtout corrompu l'administration. « Aforce de vendre des esclaves, dit M. Vogel ', on a dégarni les plantations, fait fuir les travailleurs, exaspéré la popula tion indigène, ...et, par l'appât d'infâmes profits, fait de ces provinces un exutoire de la société poriugaise. » Qui donc voudrait salir son nom en plaçant ses capitaux dans des entreprises si aventureuses et si honteuses? Si l'on disait que les nègres ne travaillent que par contrainte, 00 les calomnierait, car, dans cette partie de l'Afrique, dit encore M, Vogcl * , « le mode d'exploitation par accord avec des noirs libres et salariés est celui par lequel on a toujours obtenu les meilleurs résultais. »
' P. 564, cil. 011.
* P. 579, ibid.
fbïGoogIc
230 LRSCI.AVAGK.
Nous avons cilC ailleurs la lettre du pape Bcnoil à Jean, roi de Portugal, où il lui remontre que lès Irailements exercés par les chrétiens envers les malheureux esclaves leur font prendre en horreur le christianisme.
Ainsi, un même crime biise à la fois les trois instruments de toute civilisation, la religion, le travail, le capital. Débarqués, très-fiers de leur race et de leur civilisation supérieures, sur ces rivages lointains, les Européens chrétiens avaient la mission d"élever les misérables peuplades qui les habitent au-dessus de la polygamie, de l'idolâtrie, de la chasse aux esclaves, de la vente des hommes. Au lieu de les convertir, ils les ont imités; ils ont pratiqué l'esclavage, la traite, la polygamie et s'ils n'ont pas été idolâtres , s'ils n'ont pas adoré les faux dieux, c'est parce qu'ils n'en ont adoré aucun. Puis on s'étonne que quelques pauvres missionnaires, jetés entre de tels ùdèles et de tels néophytes, n'aient pas transformé l'Afrique, et l'on s'écrie que les nègres résistent au clirîslianismè! Oui, quand ils regardent les chrétiens.
L'avenir de l'Afrique portugaise est dans' l'^vangélisation et dans l'agriculture. L'abolition de la traite, puis de l'esclavage, est le préliminaire indispehsable détentes deux. On l'a compris enfin. Après la traité, l'esclavage' commencée être frappé. ' '
' Par un décret du 14 décembre 1854, et par une loi du^ 30 juin i856 ' , les esclaves appartenant à l'État, aux municipalités , avs élablissements charitables de l'ordre
' Iteu. col., 1858, 20' vol., p. 585.
fbïGoogIc
roRTUGAI, 2*i
4e la Miséricorde, dans toules les possessions d'outremer, ontélé déclarés libres, à oou'iilion d'un service limité, aprèç leur libération.
Une loi du 25 juillet 18â6 étend cette TaA'eur aux esclaves appartenant aux églites.
Une loi du 5 juillet 1856 abolit l'esclavage dans une partiede la province d'Angola, savoir ledistrict d'Âmbriz €l les territoires de Gabinda et de Mclinda.
Une loi du 24 Juillet 1856 déclare libres les enfante nés de femmes esclaves postérieurement à celte date, à condition de servir gratuitement les maîtres de leurs mères jusqu'à vingt ans; ceux-ci demeurent cbargésde leur entretien. La mtoie loi défend de vendre séparément une mère et son enfant âgé de moins de sept ans.
Deux décrets ont été rendus, à la même époque, pour déclarer libres tous les esclaves qui touchent le sol du Portugal, de Madère ou desAçores.
Enfin, le 25 août 1 856, sur la déclaration du gouverneur général de Macao, Timor, Solor, Goa, que l'esclavage avait disparu de fait dans l'Inde portugaise, le gouvernement a donné ordre de le déclarer aboli de droit.
Aucune loi n'a encore supprimé l'esclavage au Mozambique, dans le reste de la province d'Angola, ni dans la haule Guinée et les ties du golfe de Guinée. Il est en outre bien difficile d'affirmer si les lois que M. de Sa da Bandeira a eu l'honneur de contre-signer sont promulguées et exécutées sur la côle d'Afrique.
On voit que, lorsqu'à la fln de 1857 le gouverneur général de Mozambique fit arrêter par une goélette portugaise le navire français le Charle$-et-Georges, chargé
fbïGoogIc
232 I.KSCLAVAGE.
d'émigrants libres, fit condamner le capitaine à deux ans de fer, saisir le navire et retenir les aègres, on voit que ce gouverneur scrupuleux était l'agent dun gouvernement dont la conversion^ la grande causede l'abolition de l'esclavage était fraîche, et encore peu complète.
Espérons que le premier pays chrétien qui ait eu des esclaves, depuis le moyen-âge, ne sera pas le deraier à y renoncer entièrement. Espérons que le Portugal se servira des établissements qui lui restent sur les deux crttes de l'Afrique pour travailler enûnà convertir et à civiliserun coatinent qu'il a presque seul tenu dans ses mains pendant plusieurs siècles, sans profit pour ce malheureux pays, ni pour la métropole, ni pour l'humanité.
fbïGoogIc
LE BRESIL
fbïGoogIc
fbïGoogIc