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il8 LE CIIRISTIAMSME
Ils sont traités comme des égaux. Le grand saint Grégoire veille avec scrupule sur tous les torts qu'on leur fait. Il écrit (lib. II, ep, xuv) à Pantaléon, surintendant du domaine pontifical à Syracuse, pour le féliciter d'avoir réparé un abus de son prédécesseur, qui se servait d'une fausse mesure pour peser le blé que devaient les colons; il lui recommande d'estimer le préjudice qui leur a ainsi été causé, de ne pas permettre que le Saint-Siège en soit complice, de leur rendre en dédommagement des vaches et des troupeaux, ou de l'argent. Il fmit en lui protestant ci qu'il a bien assez, qu'il ne veut pas qu'on l'enricbisse, et le supplie d'agir de manière qu'au grand jour du jugement'aucun d'euxnesoit privé de sa part du ciel à raison du tort causé à de pauvres serviteurs ; il promet de le bénir, lui et ses enfants, s'il parvient à leur rendre pleine justice. »
Pénétré de cet amour pour ses frères, saint Grégoire donne un plus grand exemple, il affranchit des esclaves, et rien n'égale la beauté de la lettre (lib. VI, ep. xii) qu'il adresse à Montanus et Thomas, en les gratifiant de la liberté. Elle commence par ces mots : « Comme notre Rédempteur, auteur de taule créature, a bien voulu revêtir la forme humaine, pour rompre par la grâce de sa divinilé les liens qui nous tenaient captifs et nous rendre à la liberté ancienne, il est convenable et salutaire que ceux que la nature a faits libres, et que le droit humain a soumis au joug de la servitude, soient rendus par le bienfait de l'affranchissement à la liberté dans laquelle ils sont nés. »
' Ces documents caractérisent clairement, si je ne me
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irompe, l'élat Je la queslion de l'esclavage à la fin du sixième siècle, ils établissent ce que le christianisme avait introduit daDS les mœurs ou dans les lois, ce qu'il avait obtenu soit des anciens maîtres du monde, soit des barbares. L'esclavage était-il détruit? Non, mais il était transformé.
Qu'un publiciste du dix-neuvième siècle se scandalise de ne pas lire dans les textes de ce temps ta doctrine de la propriété, le régime du salariat, le principe de la liberté civile; pour moi, je suis plein d'admiration pour tant de victoires paciflqucs remportées non plus sur des Constantin ou des Justinien, au sein d'empires civilisés, mais à une époque où ritalic appartient aux Lombards (568-758), la Gaule aux Francs, l'Espagne aux Goths, le Portugal aux Suèves, la Germanie et le Nord à des hordes sans nom, évangélisées par saint Boniface, auquel le pape Grégoire III, en 755, écrivait de s'efforcer de détruire la vente des esdaves destinés avx sacri^es humains ; l'Angleterre aux Bretons, aux Pietés et aux Scots; l'Afrique aux Visi goths, aux Vandales et aux Maures; l'Orient à Phocas (602-610) et il Chosroès (551-579), en attendant Mahomet.
Quoi ! le conseil général d'Alger exprimait encore, à la Gn de l'anoée 1S5S, la crainte qu'on ne pût appliquer aux musulmans les tribunaux français; dans l'Inde anglaise, les dominateurs n'osent contrarier les usages de ceux qu'ils dominent; et l'on exige que l'Église, seule force morale qui luttait contre le paganisme et la barbarie, eût, après deux siècles à peine d'inÛuence régulière, arraché la servitude à des hordes qui connaissaient à peine
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430 LE CMRISTIAÎNISHE
la propriété et la famille, et dont loiile l'histoire se bornait à asservir ou à être elles-mêmes asservies !
iii où elle pouvait davantage, l'Église allait plus loin, et, pour sa gloire comme pour l'honneur de la (erre de France, il est beau de citer ce canon du concile de Cbâlons-sur-Saôoe, tenu en 650, sous le règne deClovis II :
« Pietatis est maiimse et religionis inluilus, ut caplivltalis vinculum omnico a christianis redimatur. Unde sancla synodus noscitur censuisse, ut nullus mancipium extra fines vel terminos qni ad regnum domini Clodove régis pertinent, penilus deheat venumdare; ne quod ab sit pertale commercium aut captivitalis vinculo, vel quod pejus est, Judaica servilute mancipia Christiana teneanlur implicita. »
Dans les lois religieusesd'Ina, roi deWessex, vers 692, on trouve celle-ci :
« III. Servus si quid operis patrarit die dominico ex [ineceplo domini sui, liber esto. »
Dans les lois deWilhred, roi de Kent, vers 697,-rendues après le Concile de Berghamstcad,' près Canlerbury, on lit encore :
« ISevvième canon. Si quisservum ad altare manumiserît, liber esto.
« Ouinzième. Si quis servo carnem in jejunio dederil comedendam, servus liher exeat. »
A la même époque, Théodore, archevêque de Cantorbéry (mort en-690), qui résume en sa personne l'Orienl etl'Occidenl, puisqu'il était né à Tarse, enCilicie, comme saint Paul , écrit dans ses règles canoniques, 1 17 : « Servo pecuniam per laborem eomparalam nulli licetauferre.»
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n serait aussi facile de multiplier ces cilatioDs, empruntées au siïième et au septième siècle, que difficile de rien trouver de semblable dans le réperloire entier des lois de l'Amérique du Sud au dix-neuvième siècle.
IV. — Mais, bêlas I lamarcbedel'bumaiiitén'estpas le cours d'un fleuve paisible ; elle est semblable à un torrent naguère desséché, demain grossi de nouveau par l'orage et débordant au-dessus des digues élevées pour le contenir. Mahomet parait. Une nouvelle invasion de barbares engloutit le monde comme un déluge. Les Sarrasins, les Danois, les Normands, les Maures, couvrent l'Europe de leurs déprédations; leurs victimes, leurs captifs, leurs esclaves, se comptent par milliers. L'œuvre de l'Ëglise est à recommencer; elle la recommencera. C'est elle qui baptisera Itollon, arrêtera Genséric et ktr tila, adoucira les mœurs de tant d'oppresseurs farouches; ses évêques seront les protecteurs des esclaves et donneront l'exempte de l'affranchissement; de nouveaux conciles promulgueront de nouveaux décrets de douceur et de justice, et, à Londres même, en 1103, sept siècles avant les lois du parlement, un Concile, réuni par saint Anselme, interdira le trafic des esclaves, toléré pendant toute la période anglo-saxonne (I. I, c. xxvii] : « Ne quis illud nefarium negotium quo hactenus in Anglia Bolebant bomines sicut Imita animalia venumdari , deinceps ulla tenus prœsumat'. » En 1167, le pape Alexandre III (1159-H8I) déclarara que ions le$ chrétiem doivent être exempts de ta lervitvde*. En 1171, un
> Hoehler, note 53.
'Voltaire, Essai iur l'hkloire généra'e.\l,ài. lxxxiii.
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422 LE CHRISTiAiSISME
concile réuni à Armagh, sur la terre d'Irlande, déclare
libres tous les esclaves anglais.
Ainsi la révolution s'accomplit et s'achève dans les idées; comments'élonner qu'elle soit pluslente dans les faits? Créez donc, au milieu de ces temps orageux, créez donc la liberté individuelle! Appliquez à l'ouvrier le régimedusalariall Faites dépendre son existence de ce qu'on appelle aujourd'hui la quantité du travail et l'abondance des capitaux ! Toutes ces exigences sont des anachronismesi Le roseau n'avail, au milieu de perpétuels orages, rien de mieux à faire que de se réfugier de lui-même aux pieds du chêne. Il importait moins alors de dégager de la servitude des êtres sans lumières et sans ressources que de changer la chaîne en un lien peu pesant, d'adoucir le maître, de relever le serviteur, de proscrire l'oppression, d'organiser la protection, de préparer la liberté, en ne cessant de l'enseigner aux esprits et de l'introduire dans les niœurs. Au sein des peuples barbares successivement convertis^ cette transformation de l'esdavage s'opéra, comme elle avait une première fois été accomplie, par l'influence du christianisme Sur lé monde romain.
Les recherches des savants s'accordent pour regarder l'esclavage comme à peu près éteint eai France, en Allemagne, en Angleterre, du onzième au Ireizièilie siècle^. La fondation des villes, l'organisation des métiers, la fraternité du service militaire, l'entraînement des croisades, les dépopulations résultant de famines fréquentes^
< Hoehler, Biol, Kauilel, ïanoski.— On sait quel» fiobême n'a été conTertie le siècle, le Danemark au neuvième siècle, la Suède au dou-
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le perfectionnement des lois et d'autres causes variées, sont autant d'influences qui s'unirent à la prédication constante de l'égalité chrétienne pour opérer ce grand et lent ouvrage'.
Il paraît accompli avant l'explosion du protestantisme, et il est juste de laisser la gloire de celte première partie de la tâche à celle qui en eut la peine, à l'Église catholique. En Italie et en Espagne, l'esclavage entre chrétiens a disparu, mais de chrétien à païen il se montre çà et là encore après cette époque, soit à cause du caractère fier et paresseux de ces nations, soit surtout à cause de leurs relations avec l'Afrique et l'Orient, où l'esclavage, la traite et toutes leurs horreurs se déchaînaient librement.
Veut-on mesurer par les mots la révolution que le christianisme a faite dans les idées? Qu'est-ce qu'un esclave aux yeux de Caton? une chose; qu'est-ce qu'un es- ■ elave au yeux de Varron? un animal; qu'est-ce qu'un esclave aux yeux deSénèque? un homme; qu'est-ce qu'un esclave aux yeux de saint Paul ? une âme.
Si Caton pensait ainsi (234 av. S. C), si Varron pensait ainsi (116-26 av. J. C.}, que devaient penser avant eux et autour d'eux la masse vulgaire des possesseurs d'esclaves? Si Sénèque pensait ainsi un siècle après Varron, Sénèque, né et mort (5-65 ap. J. C.) presque au même moment que saint Paul (2-66 ap. J. C), comment a-t-il vécu, ce riche et luxueux avocat des pauvres? comment
* Quantau servage, ses [races se prolongent jusqu'au diiltul de noire sièclo. Louis XVi l'abolit daos les domaines de la couronne le 8 août 1719, et. dans le préambule de cet édit, sa belle Sme s'aHUse de^ a restes de serrilude qui subsistent dans pbisieurs des provinces, i Ces restes sontcoosumés parle grand feu de 17S9. '
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agissaient ses coalemporains? Saint Paul conforme sa vie à sa doctrine ; ce qu'il pense, le plus obscur des chrétiens le pense avec lui ; car tous deux croient à une parole divine et non pas à leur propre opinion. Ce que pense un Juif ou un Romain, bientôt un Grec, un Gaulois, un Saxon le pensera, et, à l'autre bout de l'Europe, sur une terre que Sénèque ou Varron méprisaient comme barbare, presque sauvage, et qu'un moine envoyé par un pape ira conquérir à Jésus-Christ, on lira dans uncloices paroles : « Nous défendons de transporter les esclaves chrétiens en pays étranger, et surtout chez les païens, et cela pour ne point tuer les âmes que N. S. Jésui-Vhrist a rachetées avec son propre sang. » Qui donc appelle ainsi des âmes ces esclaves méprisés? Est-ce un Romain, un Grec, un saint, un écrivain, un philosophe, un moderne? Non, c'est un barbare, vivant à peine deux cents ans après la conversion de son pays par saint Anschaire (826), c'eslle ■ Danois Canut le Grand, au commencement du onzième siècle.
C'est, nous l'avons déjà dit, le moment où, d'après les plus savants travaux, l'esclavage anàen peut être considéré comme disparaissant dans presque toute l'Europe. Que l'on ne dise donc pas que le christianisme n'a pas aboli l'esclavage, car, il l'a, avant le treizième siècle, aboli deux fois, aboli dans le monde romain, aboli dans le monde barbare , sans parler encore du monde moderne.