‹ L'abolition de l'esclavage (volume 4)Chapitre 8 sur 56 · OBJECTIONS ET RÉPONSES · texte numérisé non relu

OBJECTIONS ET RÉPONSES

On hésite à croire à une pareille déroute de la jusficti, de la religion et de l'honneur. On se demande s'il n'y a pas quelques raisons puissantes, quelques intérêts sa- . crés à l'appui de l'esclaTage ; on aime à entendre dire que tous les récils sont exagérés et que, si le nom d'esclavage subsiste , la chose est métamorphosée ; on cherche aussi quelques indices d'une solution pacifique.

J'éprouve ces hésitations et ces désirs.

Ah ! ce n'est point pour accuser l'Amérique, ce n'est point pour le plaisir si bas de calomnier une grande nation que j'interroge ses plaies , c'est dans le désir passionné de voir cette jeune et puissante société se guérir du mal qui ta dévore. Entrons donc dans ce nouvel examen ; après l'histoire de l'esclavage, faisons son portrait, écoutons sa défense et jugeons sa cause.

L'esclavage se défend d'ordinaire par quelques arguments généraux, par quelques raisons spéciales et par quelques diflicultés pratiques.

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g 1. — L'oHflBC, l'blat*lre cl la théorie ie l'Eu^lavage.

Ouvrez l'histoire, diUon. L'esclavage a partout existé; c'est l'enfance des races; faut-il se plaindre de ce que tous les hommes ne naissent pas ayant vingt ans? L'esda* vage est un fait universel et naturel, c'est l'éducation de la barbarie par la civilisation, c'est lenoviciat de la liberté.

En effet, l'esclavage apparaît dans l'histoire à l'^t de fait universel comme l'idolâtrie, comme la polygamie, en un mot comme le mal. Mais l'histoire nous apprend que les esclaves, dans l'antiquité, étaient des races vaincues, asservies par les armes; les esclaves américains sont des races achetées ou élevées par leurs maîtres ; les esclaves anciens viennent de la guerre, les esclaves modernes sortent du comptoir ou du haras.

L'histoire enseigne encore que ce ne sont pas les races barbares qui ont été asservies {^r les peuples civilisés, mais au contraire les peuples plus policés qui ont été envahis et réduits en esclavage par les barbares '. Les Assyriens sont tombés sous le joug des Mèdes ; les Mèdes, les Bactriens, les Lydiens, l'Asie-Mineure entière, l'Égyple, sous le joug des Perses; les Arabes dominent oi^ Alexandre a régné, les hordes turques ne font que des progrès dans l'esclavage, les Mongols promènent la mori et la servitude depuis la Méditerranée jusqu'aux, limites

* Histoire de Vesclavage dans rantiquiié, par H. Wallon. iDlroduclî m,

p. XIX.

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(le l'Inde. En Europe, les Pélasges sont chassés par les Hellènes, les Acliéens devienneot esclaves. Rome barbare asservitt'Ëtrurie, la Sicile, Carihage, puis la Grèce. Presque partout la race soumise est la plus avancée, et elle civilise la race conquérante; quand le vaincu est barbare, il corrompt le vainqueur. Voilà la leçon de l'histoire, qui ne nous prébente jamais la servitude comme le premier pas vers la civilisation, mais uniquement comme la victoire de la force.

La leçon qui ressort de l'histoire moderne est plus éclatante encore, elle nous présente toutes les grandes nations de l'Europe chrétienne pratiquante la fois l'esclavage pendant trois siècles, siècles de civilisation et de progrès, sans que la servitude ait élevé d'un seul degré, ait avancé d'un seul pas, l'éducation de la race asservie, tandis que, là où elle fut établie, et surtout aux Etals- Unis, la servitude a corrompu, abaissé, rapproché do la barbarie la race maîtresse.

On ne saurait trop insister sur cette leçon frappante. On espérait que la race noire peuplerait l'Amérique et que la race blanche civiliserait la noire ; ouvrons les yeux, et regardons les faits :

Il n'y a pas encore quatre siècles que l'Amérique a été révélée au monde. Toutes les races, toutes les langues, tous les cultes de l'Europe déjà parvenue alors à un haut degré de civilisation, se sont partagé cet admirable présent du Créateur^ Quand on parcourt les grandes statistiques dressées par H. de Humboldt, quand on suit, groupés par chiffres inégaux, les blancs, les noirs, les Indiens, les sang-mêlés, les catholiques, les protes-

taDls,.les idolâtres, dans les vastes et magnifiques régions des iroia Amériques, seplentrionale, insulaire, méridionale, où se parlent les langues-anglaise, espagnole, française, portugaise, hollandaise, dannse, Suédoise, toutes les langues d'origine latine et louies celles du rameau germanique, sans compterlt» dialectes indiens, on s'écrie, avec l'illustre auteur de ces recherches : « Il y a quelque chose de grave et de prophétique dans ces inventaires du genre humain : tout l'avenir du nouveau mondey semble inscrit*. » Ouil tout l'avenir, mais aussi le passé. Car, à l'époque ou M. deHumboldt écrivait, la race blanche était à la race noire, dans l'Amérique continentale et insulaire, comme 38 est à 19. Qu'était donc devenue la race noire? car c'est elle, c'est la race africaine qui a réellement colonisé l'Amérique. Pendant trois siècles, l'Amérique a reçu dix Africains contre un Européen. Au moment de la découverte, l'Europe n'avait pas une population assezuombreuse; les moyens et les habitudes de longs voyages manquaient également ; les missionnaires, les fonctionnaires; les mardiands, les criminels, furent longtemps les seuls voyageurs. En Afrique, on avait trouvé une race abondante, malheureuse etd^ile, prête ou facilement contrainte à changer de ciel et de maître ; on s'était persuadé que la soumettre aux chrétiens, c'était la soumetbv au christianisme. Les auteurs les plus sérieux sont d'accord pour évaluer à environ 40 miHiens le nombre d'Africains transportés en Amérique en trois siècles, et à plus de 20 pour 100 le noml#e <le3 morts

' Voyaget de Humboldt, t. lU. p. SS9, i¥i, 544.

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pendant la traversée. Depuis lors, plusieurs millions encore ont été emmenés par la traite, d'après des documents officiels'. Entre les mains des blancs, ces deux races infortunées, les Indiens et les Africains, ont été, l'une refoulée, l'autre asservie, toutes deux sont en voie de décroissance et d'extinction. 11 n'y a pas aujourd'hui 10 millions de noirs dans l'Amérique tout entière. Aux Ëlats-Unis, il n'y en a que 4 millions sur plus de 20 millions d'habitants. Depuis la suppression encore si incomplète de la traite, celte population, oe recevant plus d'accroissement que {tar les naissances, est en déclin, car elle sont partout dépassées par les décès *. Aux Élals- Unis seulement, il y a eu, il y a encore accroissement, parce que des Étals entiers ont pour industrie l'élève des noirs et leur vente ; la traite intérieure supplée ainsi à la traite extérieure. Mais cependant là, comme dans tous les pays qui ont reçu des esclaves par milliers, les bras manquent et on est aux abois. En Europe, les bras sont rares aussi, nous ne songeons pas pourtant à mêler à nos honnêtes paysans des Chinois ou des Indiens. Dans les Ëtats du sud, comme k Cuba, comme au Brésil, on demande le renouvellement de la traite, on appelle des inh migrants, on projette des conquêtes.^

C'est une loi que l'espèce humaine (et quelques espèces du règne animal partagent ce titre de noblesse), ne s'acr croît pas dans la servitude. C'est une autre loi que là oiî le

' Dans les documents sur l'esclavage, réuois par Crégoirej ancien évêquc de Hois, on lit im curieux dûcoure pnuuoioé ft Philadelphie, en 1190, par le réréreiid docteur Dana ; il évalue i plus de 80,000 par an les esclaves importés en Amérique. (Bibuotrèque de l'Abseiul, fonds Grégoire.)

■ Au Brésil et b Cuba, de plus de 5 pourlOO. (Don JosiSaco.)

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76 i/esclavage;.

travail servile des noirs prévaut et fleurit, les blancs disparaissent, par cette raison que les riches n'y ont pas besoin des pauvres; ainsi la Caroline du sud, maintenant si audacieuse, qui avait en 1790, 107,094 esclaves, et 140,178 blancs, a maintenant plus de 400,000 esclaves contre 500,000 blancs. C'est une troisième loi que la race libre, si Dieu permetqu'ellenesoitpas entièrement corrompue et victime de ses propres forfails, finit par l'emporter en nombre, comme en activité,sui-laraceesclave, etlaforce peu à peu à reculer el à perdre du terrain. Retrempée, depuis un demi-siècle, par de généreuses luttes el par de plus larges emprunts au sang et aux idées de l'Europe, l'Amérique du nord a depuis 18i9 seulement reçu près de 4 millions d'Européens, un nombre ^al à celui de ses esclaves. Que l'on compare les cbifTres du recensement de 1 850 et ceux du recensement de 1 860 :

Population lihm 1»,987,57l 37,648.645

Population e»clptc 3,303,999 3,999,8b3

La population totale a donc grandi de 56 pour iOO en dix ans; mais pendant que celle des Étals fibra augmentait de 41 pour 100, dans les Ëtats à esclave», la population libre s'accroissait de 32 pour 100 seulement, et le progrès de la population etclave ne dépassait pas 22 1/2 pour 100.

Si les États du sud devenaient maîtres du Mexique, de Cuba, detoulesles terres qu'ils convoitent, ils manqueraient de noirs pour les occuper. On évalue à moins de 50,000 le nombre des esclaves introduits avec de grands

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ÉTATS-UNIS D'ÂMÉRIQUfc;. 77

efforts depuis l'aonexion en 1 847 , au Texas, qui aurait pu recevoir dans le même temps plus de blancs qui n'auraient rien coûté. Il y a maintenant des Ëtats à esclaves qui n'en onlpresqueplus, comme le Delaware, le Maryland, le Missouri, certaines parties du Kentucky,de la Virginie, du Tenessee; entre lesËlals limitrophes, la liberlépasse presque partout la frontière, et la servitude recule. Ainsi la population noire ne se recrute plus par la traite, la surface qu'elle occupe diminue, son accroissement est de plus en pluâ inférieur à celui de la population blanche.

On peut donc l'aflirmer, la race noire, dans les tristes conditions ou elle a été condamnée à vivre, a fini sa mission. Elle n'a pas même servi à peupW TAmérique, et, décimée, abrutie, refoulée, elle n'a pas elle-même été civilisée par la race blanche.

L'argument que les défenseurs de l'esclavage aux Etats- Unis cherchent dans l'histoire, l'histoire, sur lesol même où on l'invoque, le condamne et le dément.

Après l'Iiistoire, on invoque la religion, on répète à saliélé : Dieu a condamné l'homme à travailler; Noé a maudit Cham; le peuple juif admettait l'esclavage.

Ce point si grave sera l'objet d'une étude spéciale '. Bornons-nous ici à quelques mots.

Oui, Dieu a condamné l'homme à travailler, mais non pas à servir. Or, c'fst précisément pour se dispenser de travailler que l'bomme réduit son semblable en seni-

> IV' partie, le Christianisme el l'Esclavage.

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lude. Noéa maudit Cham, mais où donc est le registre d'état civil qui établit la fitiatioD de Cham? « Plus d'un prétendu historien, dit quelque part Voltaire, ne fait ps difBculté de dire : Nom, nos aïeux, nos pères, quand il parle des Francs qui vinrent s'emparer des Gaules. L'abbé Vély dit ; jwwi. Hé ! mon ami, est-il bien sûr que tu descendes d'un Franc? Pourquoi ne serais-tu pas d'une pauvre famille gauloise? » Quelle est donc la famille américaine qui n'a pas un peu du sang de Cbara dans les veines? Si Cham a été maudit, quelle malédiction a donc été assez puissante pour survivre au pardon de Jésus-Cbrist? I^e peuple juif avait des esclaves, soit; prétendez-vous être encore des Juifs?

On ose chercher dans le Nouveau-Testament la défense de l'esclavage.

Le Nouveau-Testament recommande la patience et non pas la servitude. Du devoir de souiïrir ne résulte pas le droit d'opprimer. Parce qu'on engage le prisonnier à ne pas brûler sa prison , est-ce qu'on déclare juste sa captivité? Les apôtres disent aux esclaves : « Soyez patients ! » ont-ils dit aus maîtres: «Achetez, vendez, fouettez, séparez? »I1s recommandent l'obéissance au prince, et le priiiift s'appelait alors Néron j est-ce qu'ils justifient Néron î '

On insiste, et Ton répète: «Comment le niA'îsans l'esclavage, les noirs seraient restés païens ; ils'dbivent à la servitude le baptême et le christianisme. » -"' '

Oh se trompe : les esclaves doivent à la ^^rvitfide l'horreur du christianisme. Portez en Afrique des missionnaires, allez instruire les nègres à Zanzibalf^'ou aà Gabon, imitez les enfants de Claver et de LiJ^rmau,

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ËTATS-UNIS D'AMËRIQUE. 7tt

voilà le vrai moyen de leur porter l'Ëvangilc. Maig leur ravir lous les dons de Dieu, la patrie, la famille et la liberté, et leur dire, le fouet en main ; « Travaillez! » puis, avec la même exhortalioa : « Priral » on appelle cette contrainte horrible une conversion I

Les documents surabondent pour prouver que la religion ainsi prêcliée est stérile et méprisée'.

Dieu veut des âmes libres, et les âmes veulent un Dieu père; l'esclave, s'il prononce le nom de Dieu, l'accuse tout bas d'inju^ce, ou bien il l'adore bêtement, comme un négrier invisible; religion d'hypocrisie, de superstition, de servilité, jamais d'amour I Quelques pauvres noii^ sont pieux ; convertis malgré la servitude et non par elle, n'ayant pas de peine à imaginer une vie meilleure que n'est pour eux la vie présente, ils attendent le ciel, ils bénissent la mort; les paroles des saints livres leur semblent un chant mystérieux, écho d'une patrie lointaine, qui les berce dans les rêves âe la liberté future. Alors ils deviennent pieux ; mais saint Paul était obligé de recommander aux meilleur de ne pas mépriser leurs maMrei ; ils aiment leur état comme le martyr aime sa chaîne.

Ah 1 ne parlons pas de religion; si nous faisons le mal,

* Dans àe curieui Mémoires, réceoimeiil publiés, H. le comte de Vaublanc remar<(ue la difficulté qu'avaient les nègres de Saint-Domingue ii apprendre la religion, et il ajoute naïvement-, • Il ; aurait ceTtaiiiement un eèiiain danger i vouloir absolument leur persuader ce qu'il leur est impossible de comprendre. » On- s'en garde bien. En général, tout l'Ëvangile j>Féché aux noirs est un commentaire des textes air la paliraiec : je ne suppose pas qu'on fasse un grand usage devant evj, des textes sur l'égalité. {V. [" partie : La religion aux Colonies avant et après Vabolilion de l'esclavage, p. 385.)

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n'y mêlons pas le saint nom de Dieu, que surtout les ministres des divers cultes se taisent, leurs dissertations nauséabondes ne' prouvent qu'une cliosc : c'est qu'au lieu de convertir les noirs, l'esclavage a corrompu les prêtres.

On se rejette volontiers sur un argument plus vague et plus commode.

La race des noirs est inférieure; l'esclavage n'est pas une question d'histoire ni de religion, c'est une question de race.

II est aujourd'hui fort à la mode de parler des races.

Je loue fort cette tendance, non-seulcment prce que nous lui devons d'admirables recherches et de précieuses découvertes, mais, en outre, elle me paraît un retour involontaire vers les idées chrétiennes sur l'unité du genre humain. Le temps n'est pas bien loin où la philosophie et l'histoire se donnaient la main pour réduire l'homme à sa simple personne, et un livre qui Gt un certain bruit en Allemagne portait ce titre net : L'Individu et son individualité. Croire que plusieurs millions d'hoinmes sont d'une même race, c'est être en chemin vers l'opinion que tous les hommes sont d'une même famille ; c'est admettre que ceux qui nous ont précédé ont influé sur nous, comme nous agissons sur cens qui nous suivent; c'estapprocher très-près delà doctrine qui afnrmel'unité el la soiidarilédu genrehumain.

Mais quelles conséquences morales ne tire-t-on pas de la théorie des races? Un Anglais est insolent : que voutez-

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ÉTATS-UNIS PAMÊItrOUE. St

TOUS? il appartient à la racesaxonne! UnFrançaisest fanfaron : que voulez- vous? ïl est de race gauloise! Un lialien est paresseux: c'estqu'ilsortdela race latine. Le fatalisme rentre ainsi dans la conscience et dans l'histoire de la façon la plus brutale et la plus commode. Les sept péchës capitaux deviennent une question de race. Pauvre nègre, tu es esclave: qu'y faire? Tu es de la race nègre, tu ne peux pas dire le contraire.

On insiste et on répond :« Regardez le visage du nègr<^, convenez qu'il est noir, repoussant, que vous ne prendriez pas une négresse poui femme; la répugnance instinctive est aussi forte au nord qu'au sud. La coulenr de la peau, la forme du crâne, les proportions du corps, la nature des cheveux, dénotent dans le nègre une race diiî<érente de ta n'être, et lu science conGrme l'évidence. »

Linné, Buffon, Guvicr, Lainark, les deux Geoffroy Saint-Hilaire, Mûller, Humboldt, Flourens, quatre mille ans après Moïse, répondent d'une commune voix que les hommes sont d'une même espèce, que cette espèce est née d'un seul couple et que ce seul couple a été créé dans un seul lieu. Une école polygéniae existe encore, elle fleurit aux États-Unis; elle appuie, par des arguments scientifiques, la pratique de la servitude ; tous les crimes ont leur théorie; il y a une philosophie, il y a aussi une physiologie de l'esclavage. Mais les travaux les plus récents, les plus approfondis', proclament et placent au-dessus

• V. les letons, professëe» en 1 856, |iar H- Isidore Geoffroj-Sainl-Hilaire. et les belles éludes, si claires el si Tories, de H. de Qualrefages, notainnienl ses olyeclions contre la lliéorie de l'illustre savanl suisse, M. Agassîi, main-

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de toute contestation la noble docirine, je dirai même

le dogme sacré de l'unité de l'espèce humaine.

La science a établi que, du plus parfait des animaux au plus imparfait des liommes, il y a l'infini; que les races animales offrent d'un individu à l'autre de ta même famille des variations plus grandes que les populations humaines les plus éloignées. Entre le noir et le blanc, tes facultés sont semblables, le langage est le même, le crâne est peu différent, les membres, les proportions, la taille, sont les mêmes, l'union est féconde, et ' l'organe qui semble le plus distinct, la peau, est composée des mêmes parties, des mêmes couches, disposées dans le même ordre, formées des mêmes cléments, groupés de la même manière, et présentant seulement une coloration dont la teinte varie beaucoup, se voit sur certaines parties de l'épiderme du blanc, et parait, disparait, ou du moins se modifie, sousl'influehcedumilieu, de l'âge ou du croisement.

Et quand même le noir ne serait pas de votre race, par quel argument conclurez-vous de cette différence qu'il doit être votre esclave?

Aucune preuve physique ne peut démontrer que la couleur d'un homme est une livrée de servitude, et l'homme ne porte pas ses titres de noblesse sur le parchemin de sa peau. A-t-il une âme? Là est toute la ques-

tenant professeur dam un des ËUls du Sud de l'Amérique, el qui soutient que lous les hommes font partie de U même espèce, mais sont issus de plusieurs couples, et out Été créés par nations, dans huit centres loologiques. (Revue dei fleiw-Mondes, 15 décembre 1860; 1", 15 janvier; 1", 15 té' vrierji-, 15 mars, 1861.)

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lion. Un homme ne peut pas être esclave parce qu'il est un homme; celui qui ne comprend pas cela, mérife-t-il lui-même le nom d'homme?

« N'est-il pas certain que par ses défauts, plus encore i]ue par sa figure, le nègre est un être inférieur? Il est paresseux, mou, ivrogne, cruel, incapable de travail ou de vertu sans contrainte. Il est vraiment fait pour son 'état inférieur ; le peu d'éducation dont il est susceptible, il le doit à la servitude. »

Je connais cet argument, et je lis dans le message -déjà cité du gouverneur Adams , daté de Columbia, 24 novembre I8S6, ces incroyables paroles : « Jusqu'à ce que (a Providence en décide autrement, l'Alricain -doit continuer à être un porteur de bois et un tireur d'eau.... Il fut un temps ou une philanthropie niaise {cantivg) nous a peu à peu tourné l'esprit à croire que l'esclavage était injuste. Les recherches ont entièrement changé l'opinion commune sur ce point. Le Sud croit maintenant qu'une mystérieuse Providence a mêlé les deux races sur ce continent dans des vues sages, et que leurs rapports mutueb ont profité à toutes deux. L'esclavage a élevé l'Africain à un degré de civilisation que la race noire n'a jamais atteint en aucun temps et en aucun pays. »

Touchante profession de foi, et bien digne d'un ho monyme de cet illustre Adams qui prononça,' en 1835; un discours mémorable contre l'esclavage! Au moins faudrait-il être d'accord sur les bases de cette vertueuse théorie. Si vous avez fait l'éducation des esclaves, comment sont-ils encore si paresseux et si voleurs? Si l'escla-

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H LESCLAVAGE.

vage n'est fi autre fin que l'édiicatioii, sojez conséquents et affranchissez tous ceux qui sont devenus instruits et intelligents , ceux qui Qiènent vos maisons et sauvent vos fortunes; ne gardez que les ignorants, les méchants et les imbéciles. Mais depuis quand nos défauts sont-ils une raison de servitude? A ce compte, que de blancs sont dignes des chaînes et du fouet! Que de nations entières ont besoin d'être renvoyées à celte bienfaisante école! L(^ Ëlats du Sud, je le sais, (le Mexique et Cuba le savent mieux encore), sont disposés à se dévouer de cette façon à être les précepteurs des mineurs de la famille humaine. Que leur apprendront-ils? la réponse est simple : ils leur apprendront à être esclaves; or, à porlerdu bois el à tirer de l'eau, ceux-ci s'élèveront assurément à un degré de civilisation qu'ils doivent désespérer d'atteindre en aucun temps, eo aucun pays. Oh ! la bonne nourrice!

Non, l'esclavage ne corrige pas les vices de la race africaine, il les augmente; la dégradation n'est pas la cause de la servitude, elle en est la suite.

Je sais les défauts de cette malheureuse branche de la famille humaine, el je ne m'attends pas à célébrer de atôt un Bossuet, uo Itaphaël ou un Newton africains. Mais nous commençons à mieux connaître les noirs, non-seulement par les aveux de ceux qui les emploient, mais aussi par les récits de ceux qui les visitent. Ce n'est pas en vain que Mungo-Park et Caillé ont parcouru le Soudan par Kacundy et Tombouctou , que Dcnham et Clapperlon ont pénétré jusqu'au lac Tsad, que les frères d'Abbadie ont exploré l'Abyssinie, que^

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Baiih, Owerweg et Vogel oui suivi le cours si bizarre du Niger, que Livingstone a traversé le Sud, de Loanda à Quillimanc, queltalTenel, Loarer, Hecquard, l'amiral Bouet, le capitaine Guiilaîn ont visité les côtes du Sénégal, de la Guinée, du Dahomey, que Mgr Massaïa évangélise les Gallas, et Mgr Kobès les deux Guinces. Nous n'en sommes plus réduits aux récits d'Hérodote sur le voyage au pays des Nasamons, ni même aux obsei-vations fort intéressantes mais incomplètes du P. I<abat , de Barbnt, de Tillotson et des autres voyageurs du seizième et du dix-septième siècle '.

Nous savons maintenant que, divisées en de nombreuses tribus, les unes en proie à d'abominables tyrans et aux horreurs d'un fétichisme où le serpent rappelle l'antique symbole du démon, et où les sacriBces humains sont la figure de la confiance instinctive de l'humanité dans un sang réparateur, les autres soumises au joug par l'invasion de bordes musulmanes, presque toutes les peuplades noires se ressemblent par beaucoup de bonté et de douceur, une grande vigueur corporelle, une sobriété égale à celle de l'indien, et assez d'ardeur au travail et d'intelligence commerciale pour avoir cultivé de vastes régions, fondé des villes de vingt et trente mille âmes. Nous savons aussi que la vente des esclaves aux Européens est l'origine principale et l'exemple des pillages et des atrocités qui pèsent sur les noirs de l'Afrique. Nous savons enfin que, malgré l'abâtardissemenl de longs siècles de ténèbres, de sang,

'Y. les hO volumes àe l'Histoire des Voyages. Dîdol, ITiit.

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de superstition et d'oppression, plusieurs tribus sonC belles, intelligentes et dignes des types les plus élevés du la famille humaine.

Habitueileraenl, après avoir parlé de la race, on parle du climat. « Les blancs, dit-on, ne peuvent supporter les ardeurs du soleil : le climat oblige à emplo^^er des noirs. »

Examinons le fait :

Le colon souffre du froid, mais aucune température n'est trop haute pour sa végétation : il réussit surtout dans les terrains d'allùviort voisins de la mer; au delà du 55° parallèle, sur ta côte orientale de l'Amérique, au delà du 59", sur la côte occidentale , il ne peut plus être cultivé, tandis que, sous d'excessives chaleurs, au sudouest du Texas, il vient à merveille. Mais ces chaleurs sont-elles tout à fait insupportables aux blancs? Il est permis d'en douter', car avant l'introduction des nègres, on s'est servi des blancs, à Cuba, pendant dix ansj à Saint-Domingue, pendant dix-huit ans; dans les colonies françaises et même à la Guyane, on a commencé par des engagés blancs; à Porto-Rico, à Pernambuco, le travail est opéré en grande partie par les blancs ; de même au Brésil, de même à Cuba, ou il y a autant de blancs-

' V. notamment le litre de M. de Nourion sur la Gujane, et le Traité de Géographie et de Statistique médicalei, par le docteur Boudin.

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que de noirs. Des documents certains prouvent que le travail des noirs s'est introduit non pas à cause de la mortalité des blancs, mais à cause de leur paresse.

Enfin, il n'est pas douteux que là où le travail est pénible aux blancs , il est également très-pénible aux noirs ; c'est bien pour cela qu'on les y contraint par la force.

Admettons d'ailleurs, parce que cela est vrai, qu'il est quelques points où les noirs seuls peuvent supporter la chaleur. Il en résulte trois conséquences :

1° Partout où le soleil n'a pas la même intensité, l'argument cessant d'élre applicable, l'esclavage des noirs devrait disparaître. Or, dans la Virginie, le Kentucky, le Mar^land, la Caroline du Nord, leDelaware, la Floride, la température comporte parraitement, comme chacun peut s'en convaincre en regardant la carte, le travail des blancs. Si l'on emploie des noirs, ce n'est pas que le soleil brûle les blancs, c'est que la paresse les glace [

2* Les rayons du soleil divisent entre les hommes le travail, la terre et ses produits, mais ils ne tracent pas de ligne obligatoire entre la liberté et la servitude. C'est calomnier le soleil. Là même où il exige des bras noirs, il permet des bras libres.

5° S'il est un climat que le Créateur ait rendu habitable aux seuls noirs, qu'on le laisse aux seuls noirs, qu'ils l'habitent en maîtres, que lés blancs se retirent. Est-ce que nous colonisons sur les bords du lac Tsad ? Est ce que nous achetons des maisons à Kano ou à Tombouctou? Ne mêlons pas le monde noir et le monde blanc, et ne demandons pas au soleil des arguments

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pour nous asservir les uns les aulres, mais des limites

pour vivre en paii là où Dieu nous a fixés.

Qu'on en tinisse donc avec tous les arguments de l'éducation, de la race, du climat, qui sont bons pour conduire l'homme à dompter les chevaux et à apprivoiser les singes, à acclimater les vigognes et les lamas, mais ne l'aulorisent pas à porter sur son frère une main sacrilège!

Dans son Voyage aux Ànlille)i, M. Granierde Cassagnac a développé un argument aujourd'hui très-répandu en Amérique, et plus honorable pour les noirs. On déduisait la servitude de l'inégalité; il la déduit de l'égalité. Elle est un traité, un contrat réciproque entre un vendeur et un acheteur, un des modes de l'organisation du travail, avantageux aux deux parties.

« Les esclaves vendus par les rois africains sont des esclaves de trop à eus, travaillant chez eux, nés chez eux; il y a de loin en loin quelques prisonniers de guerre, mais c'est l'exception et elle est rare. »

« La traite, ce prétendu commerce de chair humaine, se réduit, pour les hommes de bon sens, à un simple déplacement d'utivriers , avec un avantage incontestable pour cmix-ci\ La servitude ne constitue pas pour ceux qui la subissent un élat violent; c'est une manière d'or-

' Voyage aux Ànlilies, 1842, p. 157-1*9.

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gnnisation du travail qui garantît l'entretien du travailleur sa vie durant, moyennant la somme d'efforts dont il est capable.... L'établissement de la liberté en Europe } a détruit l'ancienne organisation économique qui résolvait le problème de l'assistance matérielle des hommes par le travail obligatoire, mais elle n'a pas encore trouvé une solution nouvelle et équivalente, car, à l'heure qu'il est, les travailleurs libres consomment plus qu'ils ne produisent, et la preuve, c'est qu'ils reçoivent en supplément, de la société, l'aumdne, les dépôts de mendicité, l'hospice des enfants trouvés et l'hâpilal. »

u II faut l'impénétrable croûte d'absurdité qui sert d'enveloppe à la cervelle des philanthropes européens ponr qu'ils ne soient pas saisis par ces vérités. »

Après l'histoire et la religion, la question de couleur et de races, nous voici donc en présence d'une science de plus, Véconomie politique. Elle nous prépare des lumières nouvelles.

Pleines d'un iagénieux cynisme, les assenions qui • précèdent donneraient à rire, s'il était possible de rire en un pareil sujet, à trois classes de lecteurs, les voyageurs, les jurisconsultes et les économistes.

Ne disculpons pas les philanthropes, laissons sur leur eervelle celle croule impénétrable, et félicitoos-les seulement de ne pas la porter sur le cœur.

I, Que répondent les voyageurs à cette imposture si calme sur les prisonniers de guerre et la chasse aux esclaves?

Denham, Oudney et Clapperton ont assisté à une

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de ces gkrazia', ils ont entendu le plus intelligent des chefs, El Kanemi, le régénérateur du Bomou, chanter son triomphe et s'écrier : Le lang de mes ennemis a désaltéré el nourri mes chefs; leurs troupeaux, leurs maison», leurs femmes forment notre butin... Tai détruit dnq roywumes... Je remens après avoir humilié mes ennemis et les avoir réduits en esclavage. Les ennemis de mon peuple sont devant lui comme les troupeaux tans pasteurs devant V hyène, ils sont dévorés.

Us ont trouvé sur la route du Fezzan au Bomou, comme des jalons sinistres, surtout auprès des puits, des centaines de squelettes d'esclaves morts en route de fatigue et de soif,

« Ces inrorUtnés, dit Oniloey, sont traînés à Iraiers \e& déterts svec naoïDS de soins et de précaulions que dtez nous les Ixouceaui conduits aux abattoirs... J'ai compté près d'un puits pins de cent squelettes, la peau tenait encore à qnelques-uns, mais nul n'avait songé à jeler un peu de sable sur ces déplorables restes. L'horreur que je manifestai excita le rire des Arabes : n Bah! s'écrièrenl-ils, ce n'étaient que des ' « nègres ! malédiction sur leurs pèresl ■ Puis, avec la plus grande indifférence, ils se mirent i remuer ces ossemeato au bout de luu^ fusils, disant : a Ceci était une femme, ceci était un jeune homme. ■

« La majeure partie de ces infortunés avaient formé le butin du sultan du Fezzan, revenant d'un gbrazia dans le Ouadey; au départ, on ne s'était assuré que d'un quart de ration par individu, et il en mourut plus de faim que de fatigue. Ils marchaient enchaînés par le cou et par les Jambes; les plus robustes seuls atteignirent le Fenan dans un état complet d'amaigriseement et de âùUesse : on les y engraissa pour le marché de Tripoli, u

■ Le Niger, par H. Tngnot de Lmofe.

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ÉTATS-UNIS DAHÉRIQUE. 91

Touies ces horreurs élaient pourtant postérieures h l'abolitioa de la traite [

11. Que répondent les jurisconsultes à cette théorie nouvelle des contrats?

Qu'un contrat est nul, quand il n'y a pas égale liberté des contractants; qu'un contrat est personnel et n'engage pas la femme, les enfants et toute la postérité; enfin qu'on ne peut vendre que ce qui est dans le commerce. « Le titre de l'acquéi^ur ne saurait être mdlleur que le titre du vendeur, dit excellemment M. le duc de Broglie ', et si le titre du vendeur est fondé sur la violence ou sur la fraude, si l'objet vendu par sa nature n'est pas vénal, s'il n'^pas légitimement dans le commerce, la partie intéressée est toujours fondée à réclamer. »

m. Que répondent enûn les maîtres de l'économie politique à celte prétendue théorie d'organisation du travail?

L'histoire et la science sont d'accord sur deux faits capitaux, dont la démonstration est peut-être le plus grand service rendu par l'économie politique :

.Le premier, c'est que la propriété a pour origine la nature de l'homme et le travail. L'homme ne possède le fruit de ses facultés que parce qu'il possède ces facultés même, doù il suit qu'il ne peut se vendre lui-même, sans cesser d'être un homme, ni acheter un autre homme sans détruire la base même de tout droit de propriété*,

' Rapport, p. *. — Rajnouard, Du Droit Industriel.

' Justice et Charité, par M. Cousin. — La Propiiélé, par M. Thiers.

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« Je demande, disait un juge, qu'on me montre un contrat de vente signé de la main du Créateur. »

Le second, c'est que toutes les merreitles de ta civilisation moderne, toute sa supériorité, sont duesàla liberté du iravaiL Ce qui fait l'irrémédiable infériorité du travail esclave devant le travail libre, c'est que des deux mobiles que la nature a mis en jeu pour nous faire agir, la crainte et l'espérance, l'esclavage n'en emploie qu'un seul, la crainte'.

L'esclavage est plutôt une question de salaire. Le calcul est simple ; le nègre coûte peu à élever, peu à prendre, peu à apporter; il est docile, et, s'il ne l'est pas, il le devient à coups de fouet; la dépense de sa nourriture, de son logement, est la moindre à laquelle on puisse réduire une créature humaine. Il semble que jamais travail ne puisse lutter de bais prix avec celui-là. Cependant ce calcul est déçu. Le travail qui coCtte le moins produit le moins; l'économie politique a constaté ces belles lois : la terre vaut surtout par l'bomme, l'homme vaut surtout par l'âme; travail à la tâche, c'est celui de l'homme libre et moral, il est le meilleur; travail à la journée, c'est celui de l'ouvrier inférieur, il produit moins au salarié comme au maître; travail servile, c'est le degré le plus bas; nulle énergie, nul intérêt, nul ressort que la crainte. Quand on a divisé les frais d'achat et d'éducation, l'intérêt des capitaux employés, la dépense d'entretien de l'esclave, par le total des journées utiles, on s'aperçoit que ce travail gratuit est fort cher. Il n'y a pas de

' Baudrillarl, Mantiel d'économie politique, p. 75.

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ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQliE. «5

comparaison à établir, selon l'expression déjà citée de Théodore Parker, entre le travail que tirent les hommes libres du fer et du feu, ces machines du dix-neuvième siècle après i. C, el celui que produisent des esclaves, ces machines du dis-neuvième siècle avant J. C.

Kn même temps, la rareté de la denrée en a augmenté la valeur, l'accroissement de la population libre a dirni* Dué le salaire de cellO' ci, l'influence de ces deux causes réunies est telle, que, dans plusieurs Etats, le travail servile commence à n'être plus rémunérateur. Un auteur américain' a calculé à quelle époque le travail libre serait moins cher que le travail servile, et il annonce que ce sera en 1925. C'est là une pure h ypothèse. Le salaire ne décroit pas avec l'augmentation de la population, quand lademande de travail augmente plus encore, et l'on ne saurait se résigner à voir le salaire des blancs réduit aux moyens de subsistance des nègres. Un travail forcé et sans sahire est une monstrueuse injustice, il faut le prohiber, telle est la vraie question. Mais cette mauvaise action devient même un mauvais calcul.

L'Amérique offre d'une manière frappante la preuve de la vérité de ces doctrines : elles valaient la peine qu'un chapitre tout entier leur fût consacré, et nous l'avons fait dans celui qui précède.

Ainsi, la prétendue théorie de l'esclavage fondée sur l'histoire, le droit, l'économie politique, est réfutée par les voyageurs, par les jurisconsultes, par les économistes.

Sans doule les sociétés libres connaissent la misère,

' Cilé par Wealon, Progress of Slavery.

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la charilé est entrée dans le inonde le même jonr que la liberté, et la chanté ne suffit pas à tout. Mais je voudrais savoir si les esclaves malades sont partout mieui traités que nos pauvres dans des hôtels-Dieu chrétiensT L'ouvrier est-il seul exposé h la mendicité ; ne peutelle devenir le loi du millionnaire? pourquoi l'auteur de l'argument ne se met>il pas en esclavage par prudence, de façon à n'être pas exposé à mourir à l'hospice?

C'est à l'Âménque elle-même qne nous demanderons enân la réponse à cette singulière théorie politique qoi remonte à Aristote : Il est bon qu'une partie des hommes soit esclave, pour que l'autre se livre, sans souci de la vie matérielle, aux arts, et surtout à l'eiercice des droits politiques. Singulière compensation qui rappelle la plaisanterie d'Hogarth sur les gras et les maigret. Il importe à l'équilibre du monde que chaque homme gros ait un homme maigre pour contrebalancer son poids.

Nous n'invoquerons pas les exemples de l'Asie et de l'Afrique, antiques terres à esclaves, ni ceux de Sparte et d'Athènes', nous ne referons pas le tableau des démocraties que l'esclavage menace d'épuisement et de désordre, des aristocraties qu'il tue par la corruption et l'insurrection. Ce que nous avons précédemment écrit de l'état de l'Amérique suffit amplement. Quels traits

nous pourrions ajoater à cette lamenUble peinture !

Le nombre des crimes, la décadence de la justice, l'état du clergé, la corroptioo des familles, daas les États du Sad, sont écrits en lignes authentiques «t ineffaçables dans tous les doonmenls.

On s'accorde notamment, nous l'avoDS déjà dît, à attribuer à l'esclavage l'affaiblissemeat de la vie publique, la violence des partis, le dégoût des hommes éclair^ pour une politique où la brutalité a plus de part que l'intelligeDce.

C'est ici que le système de compensation retrouverait une application plus exacte ; il n'est pas vrai que la servitude domestique soit le support de la liberté publique, mais il est vrai que la civilisation recule devant la barbarie, que les anges fuient devant les démons, que la Tertu disparaît devant le vice, le talent devant la grossièreté, que le parti qui entend garder les noirs a prévalu sur le parti qui voulait conduire au progrès les blancs, que Washington et Franklin ont fait place à Walkeretà Lopez.

Nous avons peut-être accordé trop d'espace à cette discussion des arguments généraux et théoriques que les partisans de l'esclavage ont mis en circulation. On éprouve une souffrance véritable à discuter honnêtement des choses que la conscience sait être malhonnâLes. Mais on est aussi fort récompensé quand on a pu chasser de la région pure de l'âme, de la pensée, de la science, une théorie qui s'y était glissée à coups de mauvais argu-

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meols. Désavouée par l'histoire, par la philosophie, par l'économie politique, qu'elle avait tour à tour invoquées, dépouillée de ces vêtements d'emprunt, comme un voleur du costume d'un honnête homme, cette théorie est réduite à l'état d'un fait pur et simple, fait grossier, formidable, diflicile à vaincre, mais au moins privé du secours des deux plus fortes armes qai soient au monde. If) conscience et la raison.

Allons à ce fuit, et, après les argumentt généraux et théoriques, examinons les argvmetits spéciaux et pratiques.

Ils se réduisent à deux, 'plus particulièrement à l'usage, l'un des dames, l'autre des citoyens des Étals- Unis.

La plus sensible des dames de la Havane ou de la Nouvelle-Orléans console son cœur avec ces paroles : a Les esclaves ne sont pas matheureiix. »

Le plus philanthrope des docteurs américains s'écrie : L'esclavage est un mal, mais l'émancipation etl impossible I II n'y a pas de remède légal. »

Donnons à ces deux objections la réponse qu'ellesméritent.

g î. — Le Hanbcnr de* Esdavea.

Rien de plus commun dans les livres américains que cette phrase :

fl L'esclave n'est pas malheureux; en Afrique, tl l'eût « été bien davantage, en France qu en Angleterre; l'ouo vrier libre est-il moins à plaindre? »

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ÉTATS-UNIS D'AHÊBIQUE.

On suppose que je vais emprunter, pour répondre, des faits ani célèbres romans de madame Beecher Slowe, des misons au livre deChanning.

Le livre de Gbanning est, à mes yeux, l'un des plus admirables que la religion et le patriotisme aient jamais inspirés, et les romans de madame Stowe sont l'un des plaidoyers les plus éloquents qui soient sortis de In main d'une femme; je suis résolu cependant à n'en point faire usage'.

Je suis prêt à tous les aveux , à tous les tempéraments, à toutes les concessions que l'on voudra ; restons vrais ; hélas ! la vérité est assez lamentable.

Ainsi je veux croire que le nègre était plus malheureus en AInque ; mais il ne s'agit pas de savoir comment il est traité sur la terre de Mahomet, il s'agit de savoir comment il doit l'être sur celle de Jésus^Christ.

Si nos Tillfô renferment des misérables plus à plaindre que certains nègres, c'est une raison pour améliorer la condition des blancs, nullement pour maintenir la condition des noirs.

< Je De reai pas melire seuls en cause les Américains ; leurs arguments pour et contre l'esdaTige, je les retrouve à»ia les luUes suaûtéet autrefois en Europe par les mêmes débats; peut-jfre l'esclavage u'a-t-il jamais été jnstiOé avec phu de verre et d'idistination qu'en France; aussi, afin d'éviter les traductions, d'épargner les Américains, et d'infliger aux auteurs français qui ont soutenu cette causa mabtenant déshofwrée la boute de se voir relus racoi'e aprËg de longues années, un grand nombre de mes citations leur est emprunté.

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Je consens à ne pas parler des lois. Que l'on ouvre le recueil de ces lois odieuses M On y Ht avec horreur des dispositions inconnues des législateurs païens, on y voit l'esclave, privé de droits, comme une chose, accablé de plus de devoirs qu'un homme; dans la Louisiane, dans la Caroline du Sud, dans la Floride, presque partout, l'aC franchissement entravé, le mariage impossible, l'instruction interdite; au Maryland, l'auteur ou le propagateur d'un écrit favorable à la liberté puni d'un emprisonnement de vingt ans; dans l'Ârkansas, le Missouri, et (ant d'autres Étals, le noir libre banni.

S'il y a des lois qui protègent les droits des maîtres, il y en a aussi, sans doute, qui empêchent l'abus de leur pouvoir. Hais, comme l'a très-bien dit Bentfaao), « sous l'empire des plus belles lois, on ne punira jamais que les infractions \es plus criantes, tandis que le cours ordinaire des rigueurs domestiques bravera tous les tribunaux. » Est-il établi d'ailleurs que les juges n'auront pas d'esclaves eux-mèmesT

Je consens à ne pas cit«r les chiffres qui prouvent l'extrême mortalité parmi les nègres, l'excès des décès sur les naissances, fait d'ailleurs général partout où il y a eu des esclaves, même dans les colonies où ils ont été le mieux traités. On me répondrait que les statistiques ne prouvent rien , et se contredisent les unes les autres ; on pourrait ajouter que la naissance ou la mort d'un nègre n'est pas considérée comme un événement assez

* Strottd, laws of Slavery. — V. ii l'Appendice, un eitraîl du Coifc ei'U de la Loubiane.

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ÊTATS-DNIS D'AHËBIQUE. 9»

important pour qu'on en tienne soigneusement note, ce ^ae je crois vrai, surtout pour les décès.

Je consens enÛn à ne pas parler des cruautés des maîtres ou de leurs agents. Ne croyez pas un mot des récits de madame Stowe, dit-on; juger l'Amérique d'a- (ffès ses récits, c'est juger la France d'après la Gazette des Tribunmix ou le recueil des causes criminelles. A l'entendre, tous les maîtres sont des démons, et tous les esclaves sont des anges, comme, sur vos théâtres, tous les bourgeois sont des coupables, et tous les pauvres des saints. Comment ne pas voir qu'à défaut des sentiments, l'intérêt seul porte le maître à ménager son esclave !

J'accepte tout ceci; ne jugeons pas l'esclavage sur ses atats, jugeons-le exclusivement sur ses coméquencet.

Commençons même, au lieu de citations fâcheuses, par reproduire d'agréables tableaux :

o Sans doute, s'écrie M. de Vaublanc dans ses Méfooires, il est parmi les nègres des malhenreux; mais combien n'en voyei-vous pas en France?... Les hommes qui écument les chaudières oiî se fait le sucre respirent une odeur balsamique, aussi saine qu'agréable. J'ai vu un médecin ordonner pour un nègre du vin de Bordeaux. Sans doute quelques Français ont abusé de leur auLorilé et ont ordonné des châtiments cruels ; c'était un crime, mais combien rare !

a Tout est ouvert, ouverte la maison, ouvertes les fenêtres. Si les nègres étaient maltraités, ils répandraient le sang de maîtres abhorrés, mais ces maîtres dorment tranquilles... Dites-nous donc, philosophes si éclairés,

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quel est le résultat de la comparaison que tous faites entre cette extréine confiance et ces portes, ces serrures, ces verrous, ces murs garnis de verre, ces dogues, etc.?»

Puis il s'écrie de nouveau : « On a pu remarquer des exceptions, mais combien rares ! »

L'auteur du Voyage aux Antillet a consacré son pinceau h la même scène attendrissante des créoles dormant tranquilles au milieu des nègres, puis il s'échauffait de même : « Voilà les créatures que les philanthropes européens représentent comme chargées de chaînes , déchirées par le fouet, le cœur plein de vengeance et de haine conire le maître. Nous voudrions savoir quels homm<» en Europe oseraient faire coucher des domestiques armés dans leur chambre k côté d'eux et de leur argent '. »

11 dit ailleurs :

« Ceux qui ont vu l'agriculture européenne et l'agriculture tropicale, et comparé les fatigues du travailleur qai récolte le blé ou le vin à celles du travailleur qui récolte le sucre, le café et les épices, sont forcés de reconnaître que Dieu a presque tout fait pour ceux-ci, et presque tout fait contre ceux-là, prenant peut-être en pitié l'insuffisance de la race noire qui amasse d'immenses richesses avec de petits efforts '. »

Ces arguments paraissent et reparaissent dans tous les livres américains. Sans les contester, comment les mellre d'accord? Four pi-ouver qu'on a besoin de noirs, on affirme que les blancs succomberaient à l'agriculture

' Voyage aux Antilles, p. 93, 95.

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ËTATS-DNIS D'AHËRIQUR. 101

tropicale; pour prouver que les nègres sMit heureux, OB déclare que ce travail est bien moins fatigant que celui des blancs; quand on veut démontrer l'inrériorité du nègre, on le charge de vices ; pour établir qu'il est oonleni, on exalte son bon caractère, etc.. etc.

Comment se laisser attendrir par celte scène des nuits paisibles du nouveau monde? comment voalez-vous que le nègre ne donne pas très-bien T il est fatigué, et le sommeil n'est-il pas son bon moment? Walter Scott a dit : «Ne réveillez pas l'esclave qui dort, il rêve peul-étre qu'il est libre !» Si le noir laisse dormir son maître tranquille, cela ne lait pas l'élc^e du maître, mais celui du noir.

Mais ne contestons pas; faisons de l'esclave le portrait qu'il se fait volontiers du riche ; le nègre est heureux, il mange bien, il dort bien, et, tonte sa vie, il n'a rien à prévoir, rien à souffrir; presque toujours il chante, il boit, danse de tout son cœur, pendant que son mallre vit en paix.

C'est précisément œ bonheur qui révolte !

Je leur en veux, à l'un et à l'autre, de dormir si tranquilles et de vivre si heureux ! Oui, ce qui m'indigne le pins, ce n'est pas le maître cruel châtiant injustement l'esclave innocent, c'est un maître sans remords et un esclave sans souci; c'est une jeune élégante, vendant un noir pour avoir un bracelet, innocemment cHrainelle et ingénument atroce; c'est un noir grossier, s'enivrant, chantant, dansant, prêt i troquer toutes les libertés contre une seule, la liberté du vice; c'est un vertueux père de famille, qui se croit aussi le père de ses noirs, prêt à s'écrier naïvement, avec M. de Yaublanc : n Si ces nègres

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avaient élé malheureux, je serais un bien méchant homme, car j'étais très-heureux alors. J'aurais donc goûléce bonheur au milieu de deux cents malheureux?'»

Oui , voilà ce qui m'iadigne, parce que cet aveuglement réciproque est le dernier degré où puissent descendre le malheureux et le coupable, par la funeste habitude du mal que l'on subit et du mal que Ton inflige.

Quel sentiment de la liberté dois-je attendre du citoyen habitué à ce métier de despote absolu 7 Quel respect de la loi trouverais-je daus )a sentence du juge qui viole sans scrupule le droit de l'homme? Quelle armée se for* mera au sein d'une telle population ? quelle énergie , quelle activité peut animer le caractère de cet homme servi dans tous ses caprices? Quelle sensibilité reste-t-il dans le cœur de cette femme molle jusqu'à l'excès pour elle-même, dont les lèvres roses ordonnent de fouetter nu esclave, ou babillent sur le prix et les inconvénients de celte sorte de bête domestique, comme il est de mode en France de parler de ses moutons et de ses poulets?

De jolies créoles murmurent nonchalamment cette phrase banale : Un nègre n'est pas un homme. Oui! en passant devant un nègre abruti, on se prend à répéter : Cet homme n'est plus un homme. Mais devant le maître indifféi-ent , je dis de même : Cet homme n'est plus un homme I L'esclavage ne produit le bonheur qu'en anéantissant dans le maître et dans l'esclave la digmtéhumaiaev

La dégradation de celui qui sert et de celui qui est

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ÉTATS-UNIS D'AHÉRIQUE. 105

servi, au sein même de l'état le plus ordinaire, le plut supportable, te plus vanté, voilà non pas un abus de la servitude, mais sa première conséquence.

Voici ta seconde et la plus grave :

La servitude détruit radicalement la Jamille, et de deux façons, par l'immoralité et par la séparation, toutes deux inévitables.

Dans les pays à esclaves, l'immoralité corrompt la famille du blanc et celle du noir.

Comment le nier? Les preuves sont vivantes. Les noirs et tes blancs ont horreur de se marier entre eux. Or, d'oi'i viennent les mulâtres? On est bien forcé apparemment de répondre : De la douche.

~ Comment l'éviter? En ce genre, l'homme qui peut tout ce qu'il veut est fort tenté de vouloir tout ce qu'il peut. S'il a des enfanU, il augmente sa richesse. S'il abuse de son pouvoir, qui le retient, qui le punit?

Puis les maîtres sont si jolis garçonsi assurait autrefois l'auteur du Voyage aux ÀiUUÎei.

« Les blancs, écrivait-il, ont manqué pour leur compte, j'en conviens, à leurs devoirs de morale el de continence comme chrétiens, mais il n'est pas juste de faire leur faute plus grande qu'elle ne l'est; et si Dieu leur pardonnait, cène sont pas les négresses qui leur eu garderaient rancune. . . Elles se considèrent fort notarellemetU comme les épouses de qui les nourrit el de qui

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les loge, et lorsqu'on voit descendre des négriers les fiancés ordinaires qu'elles ont dans leur pays, il n'est pas nécessaire de pousser fort loin la fatuité pour croire qu'on peut les remplacer auprèsd'elles sans un désavantage trop éclatant. C'est, du reste, leuravis lrès*sincère et très-peu dissimulé, et, si les philanthropes les croient trop malheureuses pour se trouver exposées à l'empressement de leurs maîtres nouveaux, un petit voyage aux Antilles les convaincra radicalement du conduire*. »

Je m'en tiens à cette morale commode. Je pourrais ajouter de repoussants détails, citer des pères rendant faciles lespremièresfautesdeleiii'sfils, des riches mêlant le vice aux agréments d'une hospitalité somptueuse, des hahitaiions où les enfants de la famille savent très-bi<»i que les esclaves qui les entourent sont leurs frères et leurs sœurs, des villes entières où un ménage, entièrement exemplaire, est cité comme une exception. Hais je n'ai pas l'art de parler convenablement de ce qui est inconvenant, encore moins le goât d'en rire.

- Que dire de la famille du noir, quand il en a une f que dire des injures sans réparation auxquelles il est exposé, des douleurs dissimulées qu'il dévore, des fureurs concentrées dont son âiae se charge, quand il n'a pas la bassesse d'accepter ou d'aider complaisamment ces outrages I Que dire de ce fait abominable , l'^ève de» noirs ? On sait bien que pour les chevaux ou pour tes vaches, un superbe étalon svtt&l à un troupeau. Il est des propriétaires qui ont ainsi un père pour plusieurs mères;

•Page 257, 340.

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ËTATS-QNIS D'AHËBIQtlE. 105

et les moyens d'élever la race bovine, la race chevaline, sont mainienant à l'usage de la race humaine, sur la t«nre de la liberté.

La làmille du pauvre esclave est encore détruite par k téparation.

Je veux croire qu'aux Antilles elle était rare; je sais qu'on ne permettait pas de séparer un enfant de sa roére avant un certain âge. Je sais encore qu'en Amérique les colons s'eflorcent de conserva et de ne pas séparer les nègres; je passe sous silence la séparation de ceux qu'on amène d'Afrique, puisque l'on prétend que là-bas ils n'avaient pas de famille. Je continue à écarter tous les abut; mais peot-on nier que la séparation des familles ne soit la conséquence forcée : 1* des partages après décès; 2" des ventes pour dettes; 3* enfin, et surtout de cette élève des nègres, dont nous venons de parler, industne maintenant florissante dans plusieurs Ëlats, et qui condait à la vente à tout âge, dans toutes les directions, selon les exigences des acheteurs*.

On arrache ainsi le mari à sa femme, la mère à son enfant, le vieux père à ses fils ! Cette conséquence monstrueuse, quotidienne , inévitable, la destruction de la famille, est à elle seule, pour tout homme de cœur, la condamnation sans appel de l'esclaTage. Ah ! notre cœnr se déchire à la pensée que la mort peut tout à coup nous ravir notre femme ou notre enfant I Oue serait-ce, s'il

' On a été jntqa'k demaDder à celle séparation Torcée dtseoNait le marâge et doonail le droit do marier une feninie ï un autre mari, et il s'ist trouvé une réunion de miBistret protealaids pour décbier cal^oriquenirnl que le mariage ëlait dbsous et le Kcand mariage lulmteé.

lOft L'ESCLAVAGE,

fallaitlousles malins nous demander : mon enfant est-il vendu? ma femme est-elle enlevt^? Les récits de madame Stowe ne sont que l'habile et émouvante mise eo scëae de ces séparations, dont la menace, toujours suspendue, pèse sur toutes les joies du malheureux nè^. Écoutez ce simple récit d'un témoin oculaire* , plus touchant dans sa réalité que tout ce que l'imagination peut inventer de plus pathétique :

« ... Les chariots descendaienl de la campgne î la ville; j'étais nssis près de la fenêtre, causant avec un propriétaire d'esclaves, homme riche et bien élevé : notre train s'arrêta: CoiAme je me pen> chais en dehors pour regarder, je vis près du wagon un groupe de ii esclaves : les uns gémissaient, les autres pleuraimt «i silence, d'autres couraient (à et U et semblaient m proie à cette agitation qui précède la folie ou le délire. Un seul était assis, muet dans sou désespoir. Toute cette scène était si étrange, si contre nature, que Je demandai ,3u propi'iétaire d'e^davis ce qui se passait là.

— Rien; quelques nègres vendus sans doute! et c'est ce qui fait faire tout ce tapage aux autres.

Ged fut dit d'un ton froid et composé, le mealoR levé, aroc un rogtrd slmque, distiné, presque tx^tal. Puis le propriétaire d'e^ves cherdia à r^i'endre avec moi ta conversation interrompue.

Trois générations d'esclaves étaient là. Cette famille se composait du vieux couple des grands-parents avec leurs six enfants et dix-huit petils-enfants. I4ul ue leur avait été enlevé par la mort. Jiisque-là nul n'avait été vendu, et si je les avais visités à une époque antérieure de leur vie, si je leur avais offert leâon de la libraié, ils l'aurnifut refusé sans doute, s'Us avaient dA qniMer leur bon maître, qu'ils avaient toujours aimé, disait le vieux couple en larmes, comme ils avaient aimé avant lui son père, dans la maison duquel ils étaient née. Mais leur

■ Inside view ofSlavery, b; C. G. Pvsom. Boaton, 1855. — The par' titig Scène, chap. *i.

ÉTATS-DNIS DAMÉRIQOE. 107

jeime mùlre s'était abandonné n l'intempérance et au j«u. Après avoir penlu tout son argent qiidques nuits avant cette triste journée, il avait mis pour enjeu d'une partie de billard six esclaves, deux jeunes gens et qoatre filka; ils avaient été gagnés par un joueur de la Nouvelle- Orléans; c'était celui-ci qui les mettait dans notre train pour les conduire à S"*, à 40 milles au sud, oiî ils devaient, d'après ce que j'appris, être embarqués pmir sa résidence.

Jeremarquaid'alxffdlavieillegrand'mère, assise près du wagon sur un trooc de pin court et arroncU. Son corps était amaigri, sou dos Toulé, ses cheveux blancs comme la neige. Sa tète, penchée en avaut el courbée vers la terre, se levait et retombai l chaque foisqu'eUe tirait du fond de sa poitrine une re-^piraiion lente et oppressée ou qu'elle eihalait un long soupir que ne suivaient ni paroles ni larmes. Je la «mparai aussitôt  une mère Âgée veillaat auprès du lit de douleur nà sa filk Inen-aimée va mourv I

Sa 61le élait là, répétant les deniières paroles d'adieu si teodres, si déchirantes, à cette mk«â jamais vouéeà la douleur; nuis die ne semblait pas entendre les derniers mots de son enfant. Elle était au delà dei iarjnes, comme disent les médecins; die était muette dans son déttspoir; sa douteiu- était trop profonde, trop écrasante, pour se montrer au dehors. La main de fer de l'escbivage avait saisi «m cœur et semblait le tordre pour exprimer ft la source même de la vie la dernière goutte de soa sang.

Après elle venait l'alenl, un vieillard couriiê par le travail et ployé ans les années. H était debout, la main gauche appuyée sur un long biton qui dépassait sa (ète, et le bras droit sur l'épaule d'un de ses Jils, fâ allait être éloigné de sa vue pour toujours. C'était l'image vivante d'un vieux père au lit de mort d'un (ils unique, son idole, sur lequel il s'âait appuyé pour assister et consoler sa vieillesse, sur lequel il avait compté pour soutenir un jour sa tète à l'heure de la mort. Un jeune •sdive du voisinage avait, par une inspiration de son bon cœur, eniRÙDé les petits enfanta à qudque distance des wagons et jouait avec eux sur l'herbe. C'est ainsi que j 'ai vu quelquefois une voisine compati^inle visiter la demeure de parents malades ou mourants, e( emmener les enfants chez elle ou dans une chambre élcùguée, les consoler,

i08 L'ESCLAVAGE.

les caresser, et distraire ainsi leur alteiiUoii de l'agcmie de leur mhe

ou de )a scène de mort qu'ils ne pouvaient comprendre.

Les p&res et mires inforhmés étaient \h, les bras enlacés au cou de leurs femmes, de leurs maris, auiquels, an instant [Jus tard, oh allait les arradier I Ces mères devaient peul^re uu jour devenir à la Nouvelle-Oriéans les mères d'autres enfants plus infortunés encore. I>c.; fenunes et les maris des esclaves qui allai^t partir appartenaient à d'autres plantations et à diRërents nciattres qui leur avaient charitablement permis de venir dire un adieu éternel aux compagnons de leur vie !

Les esclaves ont habituelleinerit leurs femmes sur d'autres [danlatioiis; si vous en demandez la cause, l'esclave répondra : — Si j'épouse chea nous une fille appartenant à mon maître, peut-être ne me permet' tra-t-on pas de quitter la plantation une settle fois dans toute ma vie. — Hais si je prends une femme i 10 ou ta milles d'ici, mon maîlic me permettra tous les samedis d'aller la voir et de passer le dimanclic avec elle. En y allant, je passerai devant d'autres plantations, je ferai connaissance avec d'autres esclaves, et cela me fera un peu de nouveauté, un peu de variété dans la vie. — Voilà déjl une bonne raison, c'est d'ailleurs la seule que l'esclave ose donner de ce qu'il n'a pas préféré avoir sa fenime sous le même toit que lui, où il pouvait vivre constamm^t près d'elle et de ses enfants, les consoler dans leurs afiltc* tions et leurs soulfrances.

Hais la vraie raison de ce fait général, i peu d'exceptions près, c'est que les maîtres trouvent impolitique de laisser vivre ensemble les familles d'esclaves, où chacun d'eux peut être témoin des diâtimenls infligés à ses proches; cela lend à éviter le mécontentement parmi eux. Et la même raison conduit lesesclaves à se conformer à cet usage. Leurs affections sont Irès-vives, et s'il faut que leurs femmes et leurs filles soient châtiées, ils reculent devant un tel spectacle. Ils craignent d'ailleurs, s'il leur arrivait d'être présents en pareil cas, de se jeter entre les coups et la victime, et de s'exposer ainsi au même sort. Bien peu d'eiciaves peuvent rester immobiles et regarderpamvement vne ment une femme, une filte, une sœur brutalement nuiUraitée, par un« misérable fouelteuse de femmes!

ÉTATS-UNIS D'AMËniQUE. 109

Hab la dodie sonne, et rorJi« est doiuiâ aui esdares ile s'enlatser air les wagoiis. Au son du fouet, ili s'arrachent 1 leura femmes, à leurs Diaris, et partent (XHir le wagon aux nigret. L'un d*em (il s'appelait Vendredi), fit nabood en arrière et accourut iu femme pourlm donner le dentier baiser d'arTectioD. Puis le mari fut poueaé sur l« duriot et la femme laisàée en arrive. La femme de Vendredi avait im petit présent attaché dans un vioix moudioir de colon, qu'elle avait gardé pour le donner à son mari comme dernier gage de sa tendresse. Mak, dans l'agonie plus que mortelle du d^rt, elle avait oublié son fffésenl... Les wagons roulaient quand elle s'en souvint, elle se mita coorir en criant : a 0 Veudredi! tiens, je voulait ledonnercelaliEtelIc bnça le paqiiet vers le wagon , mm, au lieu d'y alteindrc, le paiguet tomba entre les diariots : je n'ai jamnis entendu voix humaine jeter DD cri pareil à celui de cette femme quand elle vit cet emblème solitaire de sa 6déllt£, du vœu sacré <Ie sa jeunesse, de sa constante afleclioii pour son mari luftHlunË, tomber pur terre au lieu de lui parvenir. Ce cri fit vibrer mon âme et y laissa des impressions qui ne seront jamais edâcées avant nwn dernier jour. Son cceur se brisait ! Elle ne pot réprimer plus longtemps la donleur; les chariots étaient déjii loin que l'air était encore déchiré des lamentations qui s'échappaient de celte pauvre âme avec les cris les plus fr^étiques qu'ait jamais poussé le dése^xHT.

11 y avait trente-cinq voyageurs dans ce train ; mais pas un n'exprima de sympathie pour les malheureuses victimes d'un coup de tiUard. De jeunes bdies, filles de propriétaires d'esdaves, bien éle- Têes, alliées à des familles distinguées, étaient dans ce train, mais elles ne sembbient nullemmt plaindre les pauvre esclaves désespérées! elles riaient et tournaient en ridicule des expresùons de leuritoiileur. I Regardez dwic, ditait une de ces jeunes filles à une compagne de pension as^se en face d'die, regardez donc ces noirs ! Quel tapage; Comme » des n^res se souciaient de leurs enfants ! Mais voyeE donc CufQe embrasser Dinab ! Que de bruit ! La semaine se passcra-t elle sans^'il ait une autre femme et elle un autre mari? La diatice est

Ces jeunes filles revenaient d'une pension île la province à leurs de-

menrea de la ville. Hais la sympathie pour l'esdavage n'est pas eimgiiée dans ces pensions de jeunes filles. Je me sentis indigné; j 'éprouvais pour ces esclaves une telle pitié, mes sentiments étaient irrités, montés à un si haut point, que j'aurais sacritîé ma vie « j'avais pu empêcher ainsi la séparation de ces maris et dé ces femmes, de ces parents et de ces enfants. J'étais resté silencimx qudque temps après le départ du train, quand le propriétaire tl' esclaves me dit : (A quo> puisez- vous? A ces nègres?

— Je vous serai tife-obligé si vous voulez bien ne pas parier de celte scène, répondis-je; je pourrais bien dire quelque diose qui mettrait en danger ma propre liberté !

Nous voici bien loin de tons les- témoigoages qui louaient le bonheur des esclaves.

Accordons - le cependant , beaucoup d'esclaves sont heureux, l'habitude est si puissante et Dieu est si bon ! La pauvre tille a dans son grenier une image sainte ou l'anneau de sa mère; l'orphelin qui garde seul, au versant de la montagne, des chèvres ou des pourceaux, sait des sources ignorées, des nids d'oiseaux cachés dans te rocher, qui sont à lui, à lui tout seul , et même au fond d'un cachot, le prisonnier se fait à la longue un petit monde à part, peuplé d'un insecte, d'une fleurette, d'un rayon de soleil, d'un nom gravé sur la muraille. Dieu ne permet pas qu'un brin d'herbe manque d'un peu d'eau, ni qu'une créature humaine manque d'un peu de bonlieur. Le pauvre esclave, s'il ne s'étourdit pas, flnit aussi par s'habituer, par se consoler de la vie; il pense à la mort, puis au ciel ! Mais il est heureux malgré l'esclavage, et non pas à causr- de l'esclavage ; son bonheur, il le trouve dans le peu de liberté qu'il rêve ou qu'il se donne. Le maître le sait bien. Quelle récono-

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pense prometrîl à l'esclare au boat d'une vie de dérouement? La liberté.

Au surplus, n'y a-t-il pas dans toute celte discussion une confnsiou Téritable ? Nous compreoons-nous bien et parlons-nous des mêmes dioses? Être Aeureux, âtre Hbre, est-ce que ces mots sont synonymest Je tous dis que l'esdaTC doit être libre, et tous me répondes qu'il mange, qu^il dort, qu'il boit, qu'il danse, qu'il est h«ireiix. Je tous parie de la liberté qui est le bonhoir de l'ime, et vous me parlez de la jouissance qui est la serritude des sens. Je tous parie droit d'atnesse, et tous me répondez plat de lentilles !

Cessons ce malentendu. Ah! que l'esclaTe ne s'attende pas, s'il derient libre, à être riche, à être oisir; la liberté, c'est l'eflbrt, la peine, la lutte; s'il aime mieux élre pansé tonte sa vie comme un bœuf, qu'il reste à retable. Ou plutôt ne dégradons pas ce beau nom, le bonheur. Tous les paysans de la France ne sont pas nour^ ris comme les esdaTos; beaucoup d'entre eux souffrent et, se plaignent: sont-ils donc moins heureux? Comparons :

Pauvre Jacques Ta au sillon; il se courbe, il sue, il s'épuise, il gagnera quarante sous ; demain le tniTail manquera, l'impôt sera exigible; la maladie menace, la vieillesse approche. Oui; mais le travail rerient, le voisin donne un peu d'aide; puis, pauTre Jacques a une chaumière à lui, il pense à l'agrandir pour ses enfants, car il a des enfants qu'il aime, une femme qu'il a le droit d'aimer et le bonheur de respecter; s'il se plaint, on le console; ses fatigues ne sont pas stériles, ses sueurs sont

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fécondes, et à ses larmes de peine se joignent des larmes de joie.

Oncle Ned va au sillon; il se courbe, il sue, il s'épuise, il n'est pas payé ; mais il mange, il boit, il est soigné, il ne craint pas l'avenir. Oui I mais tous les jours même pitance, même sort ; si le ciel est suis nuage, il est sans rayons, morne, impitoyable. Ned a des enfanls : on les vendra; une femme : est-elle à lui seul ? Comment serait-il heureux, il ne peut rendre heureux pcrsomie! S'il se plaint, on le fouette; s'il danse, c'est qu'il a perdu le secret des larmes; s'il croit au ciel, cest avec l'espoir de n'y pas rencontrer les blancs; s'il n'y croît pas, quelle est sa vie ! Sa seule ressource est d'être un saint ou un ivrogne; sort horrible, s'il y pense; abject, s'il parvient à n'y plus penser.

La sullane du harem est aussi plus heureuse que la femme du village; elle dort, elle est servie, elle repose ■nonchalante et doucement couchée. La pauvre femme souffre, travaille, enfante sur une crèche, veille, pleure bien souvent. Quelle distance 1 couche honteuse ! nobles entrailles ! repos ignoble 1 saintes fatigues ! -

Le bonheur, c'est le devoir, l'amour pur et la liberté; il est tout en notre âme, et le bonheur de bien dîner n'est que la félicité du ventre et la volupté des pourceaux. . Alléguera-t-on que tous ces raisonnements sont bons pour un citoyen français qui va à l'école et lit les joui> naux^ nullement pour un misérable-noir? qu'il est ridicule de plaindre ce4ui qui ne se plaint pas?

Il ne se plaint pasi Êtes-vous bien sûr d'écoute ses doléances avec une bonne volonté fort attenti^«7 Ce que

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l'oreille de l'bomme n'entend pas, celle de Dieu le recueille. Servons un instant d'écho à ce que les noirs euxmêmes pensent de leur sort.

Tout prisonnier songe à s'évader, tout esclave pense à s'enfuir : un certain nombre j réussit, et le Canada contient ainsi 40,000 à 50,00& noirs, presque tous échappés des Ëtats-Unis; ils s'établissent à Sainte-Catherine, à Toronto et dans d'autres villes.

On a composé un livre inlîniment curieux de récils écrits sous la dictée des noirs réfugiés au Canada*. Je traduirai quelques-uns de ces récils :

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