‹ L'abolition de l'esclavage (volume 5)Chapitre 16 sur 72 · II · texte numérisé non relu

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ses regards pour juger en un instant laquelle est la plus favorable à rhumanité.

ce Sur la rive gauche du fleuve, la population est clairsemée; de temps en temps, on aperçoit une troupe d'esclaves parcourant d'un air insouciant des champs à moitié déserts ; la forêt primitive reparait sans cesse; on dirait que la société est endormie, l'homme semble inactif, la nature seule offrel'image de l'activité et de la vie.

c< De la rive droite s'élève, au contraire, une rumeur confu$e qui proclame au loin la présence de l 'industrie ; de riches moissons couvrent les champs, d'élégantes demeures annoncent le goût et les soins du laboureur, de toutes parts l'aisance se révèle, l'homme parait riche et content ; il travaille. »

Quittant la propriété, l'agriculture, la grande industrie, le commerce, si nous demandons aux hommes du Sud quelle part prend le Nord dans les moindres habitudes de leur vie, voici leur réponse :

« C'est un fait bien connu, écrit un homme du Sud, que. nous sommes forcés de demander au Nord presque tous les objets utiles ou superflus, depuis les allumettes jusqu'aux navires à vapeur; que nous n'avons pas de grands capitalistes ni de grands artistes; que le Nord est la Mecque de nos marchands, qui y font deux pèlerinages par an; que nos Bibles et nos balais, nos livres et nos baquets, viennent du Nord; l'encre, le papier, les plumes, la cire et les enveloppes, du Nord; les souliers, les chapeaux, les mouchoirs, les parapluies et les couteaux, du Nord; les glaces et les pianos, les jouets et les drogues, du Nord.. Au berceau, on nous emmaillotte

dans la mousseline du Nord ; enfatits, on nous amuse avec des joujoux du Nord; écoliers, on nous éduque avec des livres du Nord; jeunes, nous allons nous former sur le sol du Nord ; hommes faits, nous rdevons nos yemc avec des lunettes du Nord ; vieux, on nous drogue avec des médicaments du Nord; enfls, morts, nos cadavres sont entourés de batiste du Nord, conduits h la terre dans des voitures du Nord, mis à la fosse avec une bêche du Nord, couverts d'une pierre du Nord^ »

Ainsi, de toutes façons, au point de vue économique, le Nord est le plus fort, le Sud est le plus faible.

Hais, si nous envisageons l'inQuence politique, par uji incropble contraste, le Sud domine, le Nord a le dessous* En soixante-douze ans (1789-1861), sur 18 élections ou réélections, 1 2 ont porté à la présidence des États-Unis des hommes du Sud, propriétaires d'esclaves; 6 des hommes du Nord*.

A l'élection de 1856, sur 4,049,204 suffrages exprimés, le Nord comptait 2,958,958 suffrages; le Sud seulement 1,090,246. Le Nord avait donné la majorité

* Helper, p. 12.

« i789. Washington (Virginie).

1797. John Adams (Massachussetts).

1801 . Jefferson (réélu) (Virginie).

1809. Madison id. id.

1817. Monroe id. id.

1825. J.Q. Adams (Massachussetts).

1829. Jackson (réélu) Tennessee).

1857. Van Buren (New-York).

1841. Uarrison (Ohio).

1845. Polk (Tennessee).

1849. Taylor (Louisiane).

1857. Buchanan (Pennsylvanie).

au candidat républicain Frèmonl, soil 1,340,618 voix contre 1 ,224,750 données au candidat démocratique Buchanan; mais le Sud n'a réuni que 1,194 voix pour M. Fremont, parce qu'il élait opposé à l'esclavage, et il a apporté à M. Buchanati un appoint de 609,587 voix, qui a décidé son succès. Le candidat américain^ M. Filluiore, a eu, en outre, 873,055 voix, dont 393,590 au Nord, 479,465 dans le Sud.

On sait que la Cour suprême se compose des juges de district j réunis une fois par année en session solennelle; on sait que pouvant juger le fait et le droit, en premier comme en dernier ressort, entre les États et les individus, au point de vue de la Constitution, cette cour a une importance politique de premier ordre, dont le rôle d'aucun tribunal souverain en Europe ne donne Tidée. On sait aussi que les juges, dont la fonction et le traitement sont à la fois inamovibles, sont nommés par le président des Étals-Unis'.

Or la circonscription des districts est tracée de telle sorte que 5 juges appartiennent aux États à esclaves, 4 seulement aux États du Nord, malgré leur supériorité de tout genre.

Le poste de secrétaire d'Élat, le plus élevé dans le cabinet, chargé des relations extérieures, a été, depuis 1789, rempli 23 fois pendant 40 ans par des SlavehoU dersy 9 fois seulement, pendant 29 ans, par des hommes des États libres.

Depuis 1809, la présidence du Sénat a été continuei-

* Constitution fédérale, art. II, section ii, â; art. III, section i, ii. Tocqueville, ii, chapitres vi, viii, p. 157, 188, 241.

ÉTATSrUNIS D'AMÉRIQUE. (iO

lement occupée par des hommes du Sud, à Texceplion de 3 ou 4 sessions.

Voici les proportions pour les autres fonctions principales :

Speajkers de la Chambre : 21 sur 23, 44 ans contre 24.

Atlorney général : 14 sur 19, 42 ans contre 27.

Ministres à l'étranger : 80 sur 134.

17 États libres, avec une population de 13,288,670 habitants blancs, ont 34 sénateurs, soit 1 pour 413,708.

i5Étals à esclaves, avec une population de 6,186,4'if 7 habitants, ont 30 sénateurs, soit un sur 206,215.

A la Chambre des représentants, les États libres ont 146 membres, soit 1 sur 91,935 habitants; les États à esclaves 90 membres, soit 1 sur 68,725 habitants blancs, les esclaves comptant pour le reste, et contribuant ainsi à envoyer au Congrès des représentants qui votent contre eux.

On voit par ces derniers chiffres que la cause de l'abolition de l'esclavage aurait pu, dans le Sénat ou dans la Chambre, réunir la majorité. Mais cela n'a pas eu lieu, pour deux raisons :

La première, c'est qu'un grand nombre d'habitants du Nord a des intérêts dans le Sud. On compte dans le Sud 205,924 habitants seulement originaires du Nord, tandis qu'il y a dans le Nord 609,223 habitants originaires du Sud; ces derniers, sans doute, fuient le Sud à cause de l'esclavage; mais un grand nombre y conserve ses intérêts, et par suite tous les représentants des États Ubres ne sont pas désintéressés dans la question.

En second lieu, il est une raison dominante, constatée

unanîmement par les écrivains, et qui seule explique comment le Sud, malgré une si frappante infériorité sociale,, conserve la supériorité politique. C'est que le Nord a des intérêts multiples, obéit à des influences qui luttent entre elles, se divise en partis, qui n'attachent pas aux mêmes questions la même importance; pour le Sud, le maintien de Tesclavage est un point qui domine tous les autres et fait taire les divisions secondaires; les hommes du Nord votent en sens divers, les hommes du Sud votent comme un seul homme.

On doita jouter que le parti abolitionniste, à part* des exceptions respectables, a eu le tort de se œnfondre trop fréquemment avec le parti de l'injure, de Tagitalion, du désordre, et de menacer ainsi les honnêtes gens, sous prétexte d'abolir la servitude, d'un autre genre de servitude intolérable, qui est l'anarchie.

Il est résulté à la fois de cette prédominance du Sud et de cette brutalité des partis que les hommes d'intelligence et de cœur, d'un caractère noble et d'un talent délicat, ont pris en dégoût la vie publique , l'ont désertée el vivent dans la retraite en s'adonnant à des travaux isolés. Une poignée de marchands a produit Washington et ses illustres contemporains. Une nation riche et puissante n'a pas un homme d'État!

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