‹ L'abolition de l'esclavage (volume 5)Chapitre 17 sur 72 · OBJECTIONS ET RÉPONSES · texte numérisé non relu

OBJECTIONS ET RÉPONSES

On hésite à croire à une pareille déroute de la justice, de la religion et de Tbonneur. On se demande s'il n'y a pas quelques raisons puissantes, quelques intérêts sacrés à l'appui de Tesclavage ; on aime à entendre dire que tous les récits sont exagérés et que, si le nom d'esclavage subsiste , la chose est métamorphosée ; on cherche aussi quelques indices d'une solution pacifique.

J'éprouve ces hésitations et ces désirs.

Ah! ce n'est point pour accuser l'Amérique, ce n'est point pour le plaisir si bas de calomnier une grande nation que j'interroge ses plaies, c'est dans le désir passionné de voir cette jeune et puissante société se guérir du mal qui la dévore. Entrons donc dans ce nouvel examen ; après l'histoire de l'esclavage, faisons son portrait, écoutons sa défense et jugeons sa cause.

L'esclavage se défend d'ordinaire par quelques arguments généraux, par quelques raisons spéciales et par quelques diflicultés pratiques.

8 1. — li'ori^iBe, rUstoire et la théorie de l'Eselavage.

Ouvrez Tbistoire, dit-on. L'esclavage a partout existé; c'est l'enfance des races ; faut-il se plaindre de ce que tous les hommes ne naissent pas ayant vingt ans? L'esclavage est un fait universel et naturel, c'est l'éducation de la barbarie par la civilisation, c'est le noviciat de la liberté.

En effet, l'esclavage apparaît dans l'bistoire à l'état défait universel comme Tidolâtrie, comme la polygamie, en un mot comme le mal. Mais l'histoire nous apprend que les esclaves, dans l'antiquité, étaient des races vaincues, asservies par les armes; les esclaves américains sont des races achetées ou élevées par leurs maîtres ; les esclaves anciens viennent de la guerre, les esclaves modernes sortent du comptoir ou du haras.

L* histoire enseigne encore que ce ne sont pas les races barbares qui ont été asservies par les peuples civilisés, mais au contraire les peuples plus policés qui ont été envahis et réduits en esclavage par les barbares ^ Les Assyriens sont tombés sous le joug des Mèdes; les Mèdes, les Bactriens, les Lydiens, T Asie-Mineure entière, l'Egypte, sous le joug des Perses; les Arabes dominent où Alexandre a régné, les hordes turques ne font que des progrès dans l'esclavage, les Mongols promènent la mort et la servitude depuis la Méditerranée jusqu'aux limites

* Histoire de r esclavage dans V antiquité, par M. Wallon. Introduction,

p. XIX.

<le rinde. En Europe, les Pélasges sont chassés par les Hellènes, les Âciiéens deviennent esclaves, Rome barbare asservit rËtrurie, la Sicile, Carlhage, puis la Grèce. Presque partout la race soumise est la plus avancée, et elle civilise la race conquérante; quand le vaincu est barbare, il corrompt le vainqueur. Voilà la leçon de l'histoire, qui ne nous présente jamais la servitude comme le premier pas vers la civilisation, mais uniquement comme la victoire de la force.

La leçon qui ressort de l'histoire moderne est plus édalante encore, elle nous présente toutes les grandes nations de l'Europe chrétienne pratiquant à la fois Tesdavage pendant trois siècles, siècles de civilisation et de progrès, sans que la servitude ait élevé d'un seul degré, ait avancé d'un seul pas, l'éducation de la race asservie, tandis que, là où elle fut établie, et surtout aux États- Unis, la servitude a corrompu, abaissé, rapproché de la barbarie la race maîtresse.

On ne saurait trop insister sur cette leçon frappante. On espérait que la race noire peuplerait l'Amérique et que la race blanche civiliserait la noire; ouvrons les yeux, et regardons les faits :

11 n'y a pas encore quatre siècles que l'Amérique a été révélée au monde. Toutes les races, toutes les langues, tous les cultes de l'Europe déjà parvenue alors à un haut degré de civilisation, se sont partagé cet admirable présent du Créateur. Quand on parcourt les grandes statistiques dressées par M. de Humboldt, quand on suit, groupés par chiffres inégaux, les blancs, les noirs, les Indiens, les sang-mêlés, les catholiques, les prêtes-

tants, les idolâtres, dans les vastes et magnifiques régions des trois Amériques, septentrionale, insulaire, méridionale, où se parlent les langues anglaise, espagnole, française, portugaise, hollandaise, danoise, suédoise, toutes les langues d'origine latine et toutes celles du rameau germanique, sans compter les dialectes indiens, on s'écrie, avec r illustre auteur de ces recherches : « Il y a quelque chose de grave et de prophétique dans ces inventaires du genre humain : tout l'avenir du nouveau monde y semble inscrit*. » Oui! tout l'avenir, mais aussi le passé. Car, à l'époque ou M. deHumboldt écrivait, la race blanche était à la race noire, dans l'Amérique continentale et insulaire, comme 38 est à 19. Qu'était donc devenue la race noire? car c'est elle, c'est la race africaine qui a réellement colonisé l'Amérique. Pendant trois siècles, l'Amérique a reçu dix Africains contre un Européen. Au moment de la découverte, l'Europe n'avait pas une population assez nombreuse; les moyens et les habitudes de longs voyages manquaient également; les missionnaires, les fonctionnaires; les marchands, les criminels, furent longtemps les seuls voyageurs. En Afrique, on avait trouvé une race abondante, malheureuse et docile, prête ou facilement contrainte à changer de ciel et de maître ^ on s'était persuadé que la soumettre aux chrétiens, c'était la soumettre au christianisme. Les auteurs les plus sérieux sont d'accord pour évaluer à environ 40 millions le nombre d'Africains transportés en Amérique en trois siècles, et à plus de 20 pour 100 le nombre des morts

- « Voyages de Humboldt, t. m, p. 339, 310, 344.

pendant la traversée. Depuis lors, plusieurs millions encore ont été emmenés par la traite, d'après des documents oflficieIs^ Entre les mains des blancs, ces deux races infortunées, les Indiens et les Africains, ont été, Tune refoulée, l'autre asservie, toutes deux sont en voie de décroissance et d'extinction. Il n'y a pas aujourd'hui 10 millions de noirs dans l'Amérique tout entière. Aux États-Unis, il n'y en a que 4 millions sur plus de 20 millions d'habitants. Depuis la suppression encore si incomplète de la traite, cette population, ne recevant plus d'accroissement que par les naissances, est en déclin, car elle sont partout dépassées par les décès '. Aux Ëtats- Unis seulement, il y a eu, il y a encore accroissement, parce que des Étals entiers ont pour industrie V élève des noirs et leur vente ; la traite intérieure supplée ainsi à la traite extérieure. Mais cependant là» comme dans tous les pays qui ont reçu des esclaves par milliers, les bras manquent et on est aux abois. En Europe, les bras sont rares aussi, nous ne songeons pas pourtant à mêler à nos honnêtes paysans des Chinois ou des Indiens. Dans les États du sud, comme à Cuba, comme au Brésil, on demande le renouvellement de la traite, on appelle des immigrants, on projette des conquêtes.

C'est une loi que l'espèce humaine (et quelques espèces du règne animal partagent ce titre de noblesse), ne s'ac^ croit pas dans la servitude. C'est une autre loi que là où le

* Dans les documents sur l'esclavage, réunis par Grégoire, ancien évêquc de Blois, on lit un curieux discours prononcé à Philadelphie, en 1790, par le réyérend docteur Dana; il évalue à plus de 80,000 par an les esclaves importes en Amérique. (Bibliothèque de l'arsenal, fonds Grégoire.)

* Au Brésil et à Cuba, de plus de 5 pour 100. {Don JoséSaco.)

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travail servile des noirs prévaut et fleurit, les blancs disparaissent, par cette raison que les riches n'y ont pas besoin des pauvres ; ainsi la Caroline du sud , maintenant si audacieuse, qui avait en 1790, 107,094 esclaves, et 140,178 blancs, a maintenant plus de 400,000 esclaves contre 300,000 blancs. C'est une troisième loi que la race libre, si Dieu permet qu'elle ne soit pas entièrement coiTompue et victime de ses propres forfaits, finit par l'emporter en nombre, comme en activité, sur la race esclave, et la force peu à peu à reculer et à perdre du terrain. Retrempée, depuis un demi-siècle, par de généreuses luttes et par de plus larges emprunts au sang et aux idées de l'Europe, l'Amérique du nord a depuis 1819 seulement reçu près de 4 millions d'Européens, un nombre égal à celui de ses esclaves. Que l'on compare les chiffres du recensement de 1 850 et ceux du recensement de 1860 :

Population libre 19,987,571 27,648,645

Population esclave 3.205,999 5,999,855

La population totale a donc grandi de 56 pour 100 en dix ans; mais pendant que celle des États libres augmentait de 41 pour 100, dans les États à esclaves^ la population libre s'accroissait de 32 pour 100 seulement, et le progrès de la population esclave ne dépassait pas 22 1/2 pour 100.

Si les États du sud devenaient maîtres du Mexique, de Cuba, de toutes les terres qu'ils convoitent, ils manqueraient de noirs pour les occuper. On évalue à moins de 50,000 le nombre des esclaves introduits avec de grands

efforts depuis TanDexionen 1847, au Texas, qui aurait pu recevoir dans le môme temps plus de blancs qui n'auraient rien coûté. Il y a mamtenant des États à esclaves qui n'en ont presque pi lis, comme le Delaware, le Maryland, le Missouri, certaines parties duKentucky,dela Virginie, duTenessee; entre lesËtats limitrophes, la liberté passe presque partout la frontière, et la servitude recule. Ainsi la population noire ne se recrute plus par la traite, la surface qu'elle occupe diminue^ son accroissement est de plus en plus inférieur à celui de la population blanche.

On peut.donc l'affirmer, la race noire, dans les tristes conditions ou elle a été condamnée à vivre^ a fini sa mission. Elle n'a pas même servi à peupler l'Amérique, et, décimée, abrutie, refoulée, elle n'a pas elle-même été ci* vilisée par la race blanche.

L'argument que les défenseurs de l'esclavage aux États- Unis cherchent dans l'histoire, l'histoire, sur le sol même où on l'invoque, le condamne et le dément.

Après l'histoire, on invoque la religion, on répète à satiété : Dieu a condamné l'homme à travailler; Noé a maudit Gham; le peuple juif admettait l'esclavage.

Ce point si grave sera l'objet d'une étude spéciale \ Bornons-nous ici à quelques mots.

Oui, Dieu a condamné l'homme à travailler, mais non pas à servir. Or, c'est précisément pour se dispenser de travailler que l'homme réduit son semblable en servi-

' IV* partie, Le Christianisme et l Esclavage.

tude. Noé a maudit Cham, mais où donc est le registre d'état civil qui établit la filiation de Gham? « Plus d'un prétendu historien, dit quelque part Voltaire, ne fait pas difflcullé de dire : NouSy nos aïemt, nospères, quand il parle des Francs qui vinrent s'emparer des Gaules. L'abbé Vély dit : nom. Hé ! mon ami, est-il bien sûr que tu descendes d'un Franc T Pourquoi ne serais-tu pas d'une pauvre famille gauloise? » Quelle est donc la famille américaine qui n'a pas un peu du sang de Gham dans les veines? Si Gham a été maudit, quelle malédiction a donc été assez puissante pour sui'vivre au pardon de Jésus-Ghrist? Le peuple juif avait des esclaves, soit; prétendez-vous être encore des Juifs?

On ose chercher dans le Nouveau-Testament la défense de l'esclavage.

Le Nouveau-Testament recommande la patience et non pas la servitude. Du devoir de souffrir ne résulte pas le droit d'opprimer. Parce qu'on engage le prisonnier à ne pas brûler sa prison , est-ce qu'on déclare juste sa captivité? Les apôtres disent aux esclaves : « Soyez patients ! » ont-ils dit aux maîtres : «Achetez, vendez, fouettez, séparez? » Ils recommandent l'obéissance au prince, et le prince s'appelait alors Néron ; est-ce qu'ils justifient Néron?

On insiste, et l'on répète: «Comment le nier? sans l'esclavage, les noirs seraient restés païens ; ils doivent à la servitude le baptême et le christianisme. »

On se trompe : les esclaves doivent à la servitude l'horreur du christianisme. Portez en Afrique des missionnaires, allez instruire les nègres à Zanzibar ou au Gabon, imitez les enfants de Glaver et de Liberman ,

wilà le vrai moyen de leur porter rÉvangilc, Mais leur ravir tous les dons de Dieu, la patrie, la famille et la liberté, et leur dire, le fouet en main : a Travaillez l » puis, avec la même exhortation : « Priez I » on appelle cette contrainte horrible une conversion!

Les documents surabondent pour prouver que la religion ainsi prêchée est stérile et méprisée*.

Dieu veut des âmes libres, et les âmes veulent un Dieu père; l'esclave, s'il prononce le nom de Dieu, l'accuse tout ba» d'injustice, ou bien il l'adore bêtement, comme un négrier invisible ; religion d'hypocrisie, de superstition, de servilité, jamais d'amour! Quelques pauvres noirs sont pieux; convertis malgré la servitude et non par elle» n'ayant pas de peine à imaginer une vie meilleure que n'est pour eux la vie présente, ils atteadent le ciel, ils bénissent la mort; les paroles des saints livres leur semblent un chant mystérieux, écho d'une patrie lointaine, qui les berce dans les rêves de la liberté future. Alors ils deviennent pieux ; mais saint Paul était obligé de recommander aux meilleurs de ne i^as mépriser leurs maîtres; ils aiment leur état comme le martyr aime sa chaîne.

Ah 1 ne parlons pas de religion; si nous faisons le mal,

* Dans de curicui Mémoires, récemment publiés, M. le comte de Vaublanc remarque la difficulté qu'ayaient les nègres de Saint-Domingue à apprendre In religion, et il ajoute naïyement; « Il y aurait certainement un certain danger à vouloir absolument leur persuader ce qu'il leur est imposable de comprendre. » On s^en garde bien. En général, tout l'Ëvangile prêché aux ooirs est un commentaire des textes sur la patience ; je ne suppose pas qu'on fasse un grand usage devant eux des textes sur Tégalité. (F. I** partie : La religion aux Colonies avant et après Vabolition de Vesdamge, p. 285.)

n'y mêlons pas le saint nom de Dieu, que surtout les ministres des divers cultes se taisent, leurs dissertations nauséabondes ne prouvent qu'une chose : c'est qu'au lieu de convertir les noirs, l'esclavage a corrompu les prêtres.

On se rejette volontiers sur un argument plus vague et plus commode.

La race des noirs est inférieure ; l'esclavage n'est pas une question d'histoire ni de religion , c'est une question de race.

Il est aujourd'hui fort à la mode de parler des races.

Je loue fort cette tendance, non-seulement parce que nous lui devons d'admirables recherches et de précieuses découvertes, mais, en outre, elle me paraît un retour involontaire vers les idées chrétiennes sur l'unité du genre humain. Le temps n'est pas bien loin où la philosophie et l'histoire se donnaient la main pour réduire l'homme à sa simple personne, et un livre qui fit un certain bruit en Allemagne portait ce titre net : rindividu et son individualité. Croire que plusieurs millions d'hommes sont d'une même race, c'est être en chemin vers l'opinion que tous les hommes sont d'une même famille ; c'est admettre que ceux qui nous ont précédé ont influé sur nous, comme nous agissons sur ceux qui nous suivent; c'est approcher très-près de la doctrine qui affirme 1* unité et la solidarité du genre humain.

Mais quelles conséquences morales ne tire-t-on pas de la théorie des races? Un Anglais est insolent : que voulez-

vous? il appartienlàla race saxonne! UnFrançais est fanfaron : que voulez- vous? il est de race gauloise ! Un Italien est paresseux : c'est qu'il sort de la race latine. Le fatalisme rentre ainsi dans la conscience et dans l'histoire de la façon la plus brutale et la plus commode. Les sept péchés capitaux deviennent une question de race. Pauvre nègre, tu es esclave: qu'y faire? Tu es de la race nègre, tu ne peux pas dire le contraire.

On insiste et on répond : «Regardez le visage du nègre, convenez qu'il est noir, repoussant, que vous ne prendriez pas une négresse pour femme; la répugnance instinctive est aussi forte au nord quau sud. La couleur de la peau, la forme du crâne, les proportions du corps, la nature des cheveux, dénotent dans le nègre une race différente de la nôtre, et la science confirme l'évidence. »

Linné, Buffon, Guvier, Lainark, les deux Geoffroy Saint-Hilaire, Mûller, Humboldt, Flourens, quatre mille ans après Moïse, répondent d'une commune voix que les hommes sont d'une même espèce, que cette espèce est née d'un seul couple et que ce seul couple a été créé dans un seul lieu. Une école polygéniste existe encore, elle fleurit aux États-Unis; elle appuie, par des arguments scientifiques, la pratique de la servitude ; tous les crimes ont leur théorie; il y a une philosophie, il y a aussi une physiologie de l'esclavage. Mais les travaux les plus récents, les plus approfondis^ proclament et placent au-dessus

* V. les leçons, professées en 1856, par M. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, et les belles éludes, si claires et si fortes, de M. de Quatrefages, notamment ses objections contre la théorie de Tillustre savant suisse, M. Agassiz, main-

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