‹ L'abolition de l'esclavage (volume 5)Chapitre 25 sur 72 · LA SEPARATION DU NOUD ET DU SUD · texte numérisé non relu

LA SEPARATION DU NOUD ET DU SUD

1. — De rinsarrectlon d'Harper's Ferry (1859) à la désignation du président Lincoln (1860).

Le 24 septembre 1858 ^ Tempereur de Russie, Alexandre, adressait ces paroles à la noblesse de Moscou et de Nichni :

« Je vous ai parlé de la nécessité de procéder tôt ou tard à la réforme des lois qui régissent le servage, réforme qui devait venir (Ten haut, afin qu'elle ne vînt pasd'en ba8

« J'aime la noblesse... je désire le bien-être du peuple, mais je n'entends pas que ce soit à votre détriment qu'il s'établisse; vous-même, dans votre propre intérêt , vous devez faire tous vos efforts pour améliorer la condition des paysans

* Journal le Nord,

c< J'entends avec regret qu'il germe parmi vous des sentiments égoïstes. Je le regrette, les sentiments égoïstes gâtent toute bonne chose; abandonnez-les; agissez de manière que cela soit bien pour vous et pas mal pour les autres; je veux bien que vous pensiez à vos intérêts ^ mais n*ouJ)liez pds ceux d! autrui. »

Qu'auraient pensé de ce langage Washington et Franklin? Auraient-ils imaginé que les républicains du nouveau monde recevraient cette leçon de Tautocrate de toutes les Russies, et qu'il resterait des esclaves à Baltimore, lorsqu'il n'y aurait plus de serfs à Moscou?

Hélas! de sombres prévisions assombrirent plus d'une fois la grande âme des fondateurs de l'Union américaine ! La république des États-Unis eut ses patriarches, elle eut aussi ses prophètes.

Washington mourant a douté de l'union future de sa bien-aimée patrie.

Jefferson a nettement proclamé que la cause de la séparation et de la ruine était l'esclavage.

Nous avons entendu les étonnantes prévisions de Chaming.

Écoutons l'expression des mêmes craintes dans un témoignage plus récent.

A l'occasion de la célébration du centième anniversaire de l'occupation des forts Duquesne et Pitt, qui a eu lieu à Pittsburg le 25 novembre 1858, le président des États-Unis a écrit la lettre suivante pour s'excuser de ne pas assister à la cérémonie :

«Washington, le 22 novembre.

« Messieurs, j'ai eu l'honneur de recevoir l'invitation que vous m'a-

vez faite ^'assister, le 25 de ce mois, au œiitième anniversaire de la prise du fort Duquesne; je regrette que Turgence des affaires publiques, à une époque aussi prochaine de la réunion du Congrès, m'empêche de jouir de cette faveur.

et Tout patriote doit se réjouir en réfléchissant au progrès sans égal de notre pays pendant le siècle qui vient de s'écouler. Ce qui était au commencement un fort obscur, très-éloigné de la frontière occidentale de la civilisation, est devenu aujourd'hui le centre d'une ville populeuse, commerciale et manufacturière, envoyant ses abondantes productions aux États souverains qui sont oicore plus à l'Ouest, dont les territoires étaient alors un inmiense désert inexploré et silencieux.

« Au point actuel où nous sommes arrivés, le ptriote désireux ne peut manquer, en envisageant le passé, de jeter un coup d*œil sur l'avenir et de réfléchir sur ce que pourra être la condition de notre pays lorsque notre postérité s'assemblera pour célébrer le second anniversaire centennal.

« Notre pays sera-t-il habité par une nation plus populeuse, plus puissante et plus libre qu'aucune autre qui ait jamais existé? ou la fédération se sera-t-elle désunie et divisée par groupes d'États hostiles et jaloux? ou bien ne serait-il pas possible que d'ici là tous les fragments épuisés par des luttes interminables se fussent finalement réunis et eussent cherché un refuge à Tabri d'un puissant despotisme?

« Je crois fermement que, grâce à la Providence divine, ces questions seront décidées par la génération actuelle. Nous sommes arrivées à une crise où de ses actes dépend la conservation de l'Union selon la lettre et l'esprit de la constitution, et cette union une fois détruite, tout est perdu.

« Je le dis à regret, les présages actuels sont loin d'être favorables ! A l'époque passée de la République, on regardait presque comme une trahison de prononcer le mot de désunion. Les temps sont malheureusement changés depuis, et maintenant la désunion est librement préconisée comme le remède à des maux passagers, réels ou imaginaires, qui, si on les abandonnait à eux-mêmes, s'évanouiraient promptement par la marche des événements.

(( Nos pères, qui out fait la révolution, sont morts; la génération qui

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leur avait succédé et qui s'étiiit inspirée de leurs conseils et de leui-s exemples, a presque entièrement disparu. La génération actuelle, privée de ces lumières, doit, volontairement ou non, décider de la destinée de sa postérité. Qu'elle ait au fond du cœur une tendre affection pjur l'union , qu'elle résiste à toute mesure qui tendrait à relâcher ou à dissoudre ses liens; que les citoyens des États différents entretiennent des sentiments de bienveillance et d'indulgence les uns à l'égard des autres, et que tous prennent la résolution de la transmettre à leurs descendants sous la forme et l'esprit avec lesquels elle leur a été laissée par leurs pères, et tout ira bien alors pour l'avenir de notre pays.

« Je prendrai la liberté de devancer les années à l'occasion d'un autre mal dangereux et qui va grandissant. Dans les époques passées, bien que nos pères, de même que nous, fussent divisés en partis politiques qui eurent fréquemment à lutter les uns contre les autres, nous il apprenons pas que jusqu'à une période récente ils aient eu recours à l'argent pour faire leurs élections. Si cette pratique doit aller en grandissant jusqu'au point que les électeurs ou leurs représentants dans la législation des États et dans la législature nationale en soient infectés, la source du gouvernement libre se trouvera empoisonnée, et nous aboutirons, comme le prouve l'histoire, au despotisme militaire.

« Tout le monde s'accorde* à penser qu'une république démocratique ne peut durer longtemps sans vertu publique. Quand celle-ci est corrompue, et que le peuple devient vénal, un chancre dévore les racines de l'aibre de la liberté, le fait dépérir et mouiir.

« Priant le Dieu tout-puissant que votre postérité la plus reculée puisse continuer d'âge en âge, dans les siècles à venir, de célébrer l'anniversaire de la prise du fort Duquesne, en paix et en prospérité, sous la bannière protectrice de la constitution et de l'union, je suis votre très-respectueux ami,

(( James Buchamân. »

Le même nom qui termine les messages dont nous avons présenté l'analyse se lit au bas de cette lettre mélancolique. Il y a dans le même homme un penseur et un

aventurier, un patriote et un négrier. II y a de même devant les États-Unis une double destinée, la conquêle brutale ou la grandeur pacifique, l'ambition ou la justice, un abîme de dégradation ou un magnifique idéal d'élévation morale.

Écoutons ce bel idéal exposé par un grand esprit * :

c Comme peuple, nous avons la conviction que Ja divine Providcince nous a donné une mission importante et jious a choisis pour travailler à produire dans le monde une civilisation plus avancée que celle dont il jouit. Nous nous regardons comme un peuple qui a à remplir une grande destinée, une destinée glorieuse pour nous et bienfaisante pour les autres. C'est là un fait qui prouve des instincts généreux et une noble nature, certaiuement il contribuera beaucoup à entretenir dans nos âmes de hautes aspirations, et nous mettra dans la nécessité de suivre les voies d'une ambition légitime. Nom nous croyons le peuple de r avenir j et c^tte croyance servira beaucoup à faire de nous ce peuple. Il y a plus de portée qu'on ne le pense dans l'expression populaire : Destinée manifeste. Nous avons une destinée manifeste, tous les peuples le voient et l'avouent, quelques-uns avec crainte, d'autres avec espoir; mais ce n'est pas précisément celle que supposent nos journalistes ou nos flibustiers. Ces flibustiers peuvent bien, sans le savoir, préparer les voies à la Providence. U peut se faire que nous «oyons appelés à étendre notre domination sur tout le continent d'Amérique; mais c'est là peu de chose, c'est là un objet indigne de l'ambition d'un véritable Américain; nous ne devons souhaiter cette domination qu'autant qu'elle serait utile aux pays annexés et nécessaire à la sécurité de nos frontières, qu'autant qu'elle favoriserait l'établisse^ ment du nouvel ordre social. La destinée manifeste de ce pays est beaucoup plus noble, plus élevée, d'uu ordre beaucoup plus spirituel, c'est la réalisation de Vidéal d'une société chrétienne pour V ancien et le nouveau monde. »

* M. Brownson, Quarterly Rewiew, Boston.

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