Voilà que le juge est à votre porte
i'* Epttre de saint Jean :
Gu 111,18. Mespetitscnfants,n*aimons pas de parole, ni de langue, mais par œuvre et en vérité.
Je n'ai pas craint de citer ces textes si nombreux. Qui donc se fatiguerait en lisant TÉvangile et les Ëpîtres? Ne se sent-on pas au contraire édifié, fortifié, rafraîchi, en écoutant toutes ces paroles si tendres, mais si sages, ces doctrines positives de liberté, d'égalité et de fraternité, mêlées à ces conseils de soumission et de patience, paroles, doctrines, conseils, également éloignes de TÉvangile défiguré des révolutionnaires, et de TÉvangile non moins faux des absolutistes? Dans ces mots cent fois relus, on découvre à chaque nouvelle lecture, des surprises et des richesses nouvelles, et on se prend à répéter avec enthousiasme ce verset d'un psaume : Seigneur ^ vos paroles sotU réjouissantes^ comme la découverte d'un abondant butina
Ira-t-on épiloguer et tenter des interprétations subtiles? Non, non, ces textes doivent ôtre pris respectueusement à la lettre. Partisans de Témancipation , n'alléguons pas que tous les textes qui prêchent la soumission s'adressent aux serviteurs, aux domestiques, servie et non aux escla-
• Lœtabor ego super eloquia tua, sicut qui invenil spolia multa. Ps. cxviii, V. 162.
ves. 11 est parfailement vrai qu'applicables aux uns et aux autres, ils sont employés sans modification, dans nos sociétés modernes, comme le code des devoirs de tous les gens de service. Mais il n'est pas moins certain que les apôtres, entourés d'esclaves, ont parlé pour les esclaves. Les textes: sive servus sive liber ^ autant que la tradition n'en laissent pas douter et ne permettent pas de se réfugier derrière cet argument d'ailleurs inutile.
Ce serait une autre subtilité que de prétendre, d'autre part, que toutes les paroles favorables à la liberté sont flgurées, et ne doivent être entendues que de l'affranchissement moral des âmes, non de l'émancipation réelle des individus.
Ah ! je n'ignore point que le vrai chrétien est libre dans les fers, libre entre les mains du bourreau; la violence est impuissante à forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur qui croit en Dieu ; liberté sublime qui fait les martyrs, et soutient aussi Théroïsme obscur de tant de victimes patientes d'une pénible vie. Mais n'abusons de rien, pas même de la vertu. Sans la liberté matérielle, la liberté morale, souvent défaillante, est toujours incomplète. Le martyr est libre de détester le supplice , mais non de ne pas le subir. Pendant cin* quante ans, l'esclave abhorre intérieurement ce qu'on le contraint à faire, mais il l'aura fait pourtant pendant cinquante ans. Dites qu'il est un martyr, mais ne dites pas qu'il est un homme libre. Seulement, cela est vrai, plus il sera moralement libre, plus la servitude lui pèsera, plus il voudra, plus on voudra avec lui la voir rompre ; l'esclavage d'une âme basse et servile scandalise à peine;
398 LE CHAISTIANISME
resclavage d'une âme libre est un spectacle intolérable pour une âme juste. Élever, transformer, affranchir Tâme de l'esclave et celle du maître, c'était donc déjà briser la servitude. Les liens qui enchaînaient les âmes devaient tomber les premiers, mais Jésus-Christ a affranchi rhommeentier, Tâme et aussi le corps. Ses paroles, les actes qu'elles ont aussitôt inspirés à ses premiers disciples, puis à TÉglise, le démontrent clairement.
Si Ton demande à voir un esclave réellement affranchi de la main d'un apôtre, qu'on soit satisfait! Ce mémorable exemple nous a été conservé dans l'Épître de saint Paul à Philémon, que nous avons voulu analyser à part et la dernière, parce que, sans cesse présentée comme une objection, elle nous paraît au contraire une preuve aussi touchante que décisive.
Philémon était un riche citoyen de la ville de Colosses; converti par saint Paul avec sa femme Appie, il était devenu le modèle et l'appui des chrétiens de la contrée. Un de ses esclaves, Onésyme, ayant volé son maître, prit la fuile, et, arrivé à Rome où saint Paul était prisonnier, il alla le trouver. Saint Paul le reçut avec charité, le convertit et voulut se servir de lui pour prêcher la foi. Mais, avant tout, il le renvoie à Philémon, et le charge de porter à son ancien maître, justement irrité, une Épitre qu'il convient de citer tout entière:
Paul, frisonniev de Jésus-Christ, et Timothée, son frère, à notre cher Philémon, notre coopérateur.
A notre très-chère sœur Appie à Archippe, le compagnon de nos combats, et à V Église qui est en votre maison.
Que Dieu noUe Père, Jésiis^lirist notre Seigneur, vous donnent la grâce et la paix.
Me souvenant sans cesse de vous dans mes prières, je rends grâces à mon Dieu.
Apprenant quelle est votre foi envers le Seigneur Jésus, et votre charité envers tous les saints^
Et de quelle sorte la libéralité qui naît de votre foi éclate aux jeux de tout le monde, se faisant connaître par tant de bonnes œuvres qui se pratiquent dans votre maison pour l'amour de Jésus-Christ.
Car votre charité, mon cher frère, nous a comblés de joie et de consolation voyant que les cœurs des saints ont reçu tant de soulagement de votre bonté.
C'est pourquoi, encore que je paisse prendre en Jésus-Christ une entière liberté de vous ordonner une chose qui est de votre devoir.
Néanmoins l'amour que j'ai pour vous fait que j'aime mieux vous supplier j quoique je sois tel que je suis à votre égard, c'est-à-diie quoique je sois Paul, et déjà vieux et déplues maintenant prisonnier de Jésus-Christ.
Or la prière que je vous fais est pour mon fils Onésyme^ que j'ai engendré dans mes liens,
Qui vous a été autrefois inulile, mais qui vous sera maintenant trèsutile aussi bien qu'à moi.
Je vous le renvoie et je vous prie de le recevoir comme mes entrailles.
J'avais pensé de le retenir auprès de moi, afin qu'il me rendît quelque service en votre place dans les chaînes que je porte pour l'Évangile.
Mais je n'ai rien voulu faire sans votre consentement, désirant que le bien que je vous propose n'ait rien de forcé, mais soit entièrement volontaire.
Car peut-être qu'il a été séparé de vous pour un temps, afin que vous le recouvriez pour jamais.
Non plus comme un simple esclave, mais comme celui qui d'esclave est devenu l'un de nos frères Uen-ainUs^ qui m'est très-
400 LE GHRISTIAINISME
dier à moi en paiticulier, et qui vous le doit être encore beaucoup plus
étant à vous selon le monde et selon le Seigneur.
Si donc vous me considérez comme étroitement uni à tous, recevezle comme moi-même.
Que s*il voTis a fait tort ou s il vous est redevable de quelque chose, mettez cela sur mon compte.
C'est moi, Paid, qui vous écris de ma main; c'est moi qui vous le rendrai pour ne vous pas dire que vous vous devez vous-même à moi.
Oui, mon frère, que je reçoive de vous celle joie dans le Seigneur, donnez-moi au nom du Seignem- cette sensible consolation.
Je vous écris ceci dans la couliance que votre soumission me donne, sachant que vous en ferez encore plus que je ne dis.
Je vous prie aussi de me préparer un logement, car j'espère que Dieu me redonnera à vous encore une fois par le mérite de vos prières.
Epaphras, qui est comme moi prisonnier pour Jésus-Christ, yow> salue avec Marc, Aristarque, Démas el Luc, qui sont mes aides et mes compagnons.
Que la grâce de Notre-Seigneur Jcsus-Christ soit avec votre esprit.
Amen.
Saint Jérôme nous apprend qu'on a cru celte Épîlre indigne d'être placée au nombre des écrits canoniques, comme trop familière, et consacrée à un objet trop spécial et trop minime. Mais TÉglise Ta toujours maintenue et nous devons l'en bénir, des millions de pauvres esclaves l'en bénissent avec nous, c'est une lettre adressée de la main de saint Paul, au nom de Jésus-Christ, à tous leurs maîtres chrétiens. On a osé dire que cette lettre consacrait l'esclavage, puisque saintPaul renvoyait un esclave fugitif à son maître. Sans doute, il le renvoie, mais d'abord le docteur des nations a eu la bonté d'enseigner el de convertir cet esclave, ce fugitif, ce voleur; devenu le
frère d'Onésymc, mais se souvenant aussi qu'il est le frère de Philémon, en quels termes, avec quel art charmant dans sa tendresse, avec quel tempérament d'autorité et de prière, il recommandeson nouvel ami! 11 appelle Philémon son coopérateur, Appie sa très-chère sœur, leur maison une église^; il les loue et remercie Dieu de leur foi etsurtoutde leur charité, de leur libéralité, de leurs bonnes œuvres. Il associe à sa demande Timothée, Epaphras, Marc, Aristarque, Démas, Luc, Ions ses compagnons, tous les saints de l'Église naissante. C'est lui, Paul, déjà vieux ^ il le répète deux fois, prisonnier de Jésus-Christ^ qui écrit d^m propre main pour Onésyme, son fils^ qu'il a engendré dans ses liens. Mais surtout c'est au nom de a Dieu notre Père et de Jésus-Christ notre Seigneur » qu'il les salue, \ess prie et les bénit. Et que demande-t-il ?
« Encore que je puisse prendre en Jésus-Christ une entière liberté de vous ordonner une chose qtii est de votre devoir. ...je n'ai rienvoulu faire sans votre consentement^ désirant que le bien que je vous propose n'ait rien de forcé mais soit entièrement volontaire. » Quel estce fcie/i, quelle est cette chose qui est de son devoir?... « que vous recouvriez ONÉSYME POUR JAMAIS, non PLUS GOMME UN SIMPLE ESCLAVE MAIS GOMME CELUI QUI d' ESCLAVE EST DEVENU l'uN DE NOS
* S. Jean Ghrysostome (!•' Sermon sur Vép. à Philémon, i) dit ([ue sous ce nom d'église S. Paul comprend aussi les autres esclaves de Philémon, et il ajoute : « Ce mot d'église ne doit point faire de peine aux maîtres, s'ils se voient ainsi confondus avec leurs domestiques. L'Ëglise ne connaît point de différence entre les maîtres et les serviteurs. Ce n'est que par les bonnes ou les mauvaises actions qu'elle l'ait quelque discernement. . . car en J. G. il n'y a pas de différence entre le maître et l'esclave. » II. 26*
i02 LE CHRISTIANISME
FRÈRES BiEN-AiMÉs... Recevez-le cowiwc moi-même^. S'il vous doit quelque chose, je le payerai. Oui, mon frère, que je reçoive de vous, au nom du Seigneur, celte sensible consolation. Je vous écris ceci dans la confiance que votre soumission me donne, sachant que vom en ferez encore plus que je ne dis. »
Est-ce assez de tendresse, et que faut-il de plus? On préférerait ces cinq mots : Je vous commande de l'affranchir!
Saint Paul pourrait, comme il dit, ordonner à Philémon une chose qui est de son devoir^ il ne le veut pas; comme son divin Maître, il ne gouverne pas les affaires des hommes, il touche intérieurement leur âme, siège de leur volonté. Il agit comme une mère; elle pourrait dire : Mon flls, je vous ordonne ; mais sa voix est-elle moins irrésistible, lorsqu'elle dit: mon fils, je vous aime et je vous supplie !
Philémon comprit. Onésyme fut affranchi ; saint Ignace d'Antioche nous apprend qu'il mourut évoque d'Éphèse, L'Eglise l'honore le 16 février comme martyr.
* s. Jean Chrysostome, loc, cit. : Il ne dit pas simplement : « Ne le querellez pas, ne vous fâchez pas contre lui, ou laissez-le revenir seulement chez vous, mais recevez-le avec Vhonneur qu'il méiite, puisqu'il est devenu le fils de Paul t
L*ESGLAYAGE DEVANT l'ÉGLISE.
La parole du Maître, le langage des disciples nous sont maintenant connus.
Il nous reste à yoir quelles furent dans l'histoire du monde les effets de cette parole divine et de ce langage inspiré.
Mais, ne Toublions pas, quand même la prédication évangélique n'aurait pas encore entièrement triomphé, au jour où nous vivons, elle n'en serait pas moins la vérité et la loi de l'avenir. Jésus-Christ est en avant sur tout ce qui l'a précédé, mais il est aussi en avant sur tout ce qui le suit. La fin du monde arrivera avant que tous les trésors de sa loi sainte soient compris, appliqués, épuisés, par les hommes.
Quelques-uns de ces trésors sont dès à présent un bien acquis, il en sera ainsi, je Tespère fermement, de l'abolition de l'esclavage avant la fin de ce siècle. La lutte aura été longue, et, on va le voir, formidable.
g 1. — Abolition de Teselavage aneieai
Deux motifs nous permettent d'être plus bref dans cette partie de notre étude.
Le premier, c'est que le même travail a été admira-
biemenl fait par les auteurs que nous avons cités. Je me bornerai donc à un résumé, ou plutôt à un choix de (rails épars dans Thistoire de TEurope pendant, douze siècles, sorte de gerbe incomplète glanée sans ordre à travers de riches moissons.
Le second motif, c'est que d'avance nous pouvons être certains de retrouver dans la conduite de l'Église Texactc reproduction du langage des apôtres. L'eau d'un fleuve, quelles que soient les impuretés versées dans son cours et les sinuosités de ses rives, retient tous les éléments des ondes pures de sa source.
Or, nous Tavonsvu, les livres saints posent en principe absolu Tégalité des hommes devant Dieu, la légitimité du salaire, l'unité, la fraternité du genre humain, le devoir de s'aimer les uns les au très, et d'aimer plusque les autres les plus petits, l'obligation de traiter son prochain comme on veut être traité par lui... Mais ils prêchent en même temps la soumission, l'acceptation volontaire des conditions infligées à chacun dans l'exil passager de la terre. Ils changent radicalement le titre de l'autorité et l'esprit de la servitude. Ils ne détachent pas l'esclave d'être esclave, ils détachent le maître d'être maître. Préoccupés d'ailleurs avant tout de l'affranchissement des âmes, ils cherchent à faire du maître et de l'esclave deux frères sur la terre, et de ces frères deux saints dans le ciel. A ceux qui souffrent, ils disent: attendez; à ceux qui font souffrir: tremblez!
1. — L'Église ne s'est pas un seul instant écartée de cette conduite. On peut dresser une longue liste des opinions des Pères, des décisions des Conciles, des près-
cnplions et des lettres des Papes. Les unes recommandent la patience, les autres recommandent la bonté ; les unes punissent la révolte, les autres punissent l'oppression. Toutes répètent la doctrine du Seigneur sur Tégalité des hommes. Ainsi l'Église ruine Tesclavage, et cependant elle apaise Tesclave.
Il est facile d'abuser de cette tactique constante. Pour prouver que l'Église a favorisé l'esclavage, il suffit de citer \ en indiquant à peine les autres, tous les actes qui prêchent la soumission, ou font rentrer des révoltés dans l'ordre.
Mais l'Église ne se borne pas à maintenir l'équilibre.
Autant qu'elle peut se permettre d'agir indirectement sur le domaine temporel des peuples et des rois, plus énergique à mesure qu'elle devient plus puissante, elle tempère, restreint, protège, ébranle peu à peu l'esclavage. Dans les premiers siècles , le christianisme n'a aucune puissance publique, il est en quelque sorte une religion de famille, souvent proscrite, cachée, persécutée; elle convertit par milliers les dernières classes de la société, les ouvriers, les mialheureux, les esclaves; la bonne nouvelle est d'abord annoncée aux pauvres comme elle avait eu pour premiers témoins les bergers. Elle les calme, et en même temps elle les élève, elle les prépare. Que faire, sinon leur prêcher la dignité dans la patience? Deux hommes sont morts à un siècle de distance, l'un avant, l'autre après Jésus-Christ, l'un se nomme Spartacus (71),
* Opinions de S. Augustin, de S. Jérôme, etc. Concile de Langres, 324; concile de Carlhage, 419; concile do Séville, 619, etc. , dtés par M. Larroquc, Revue de Paris, décembre 1856.
l'autre Saint-Pierre (65) . l/esclave Spartacus crie à ses semblables: «Révoltez-vous, vengez-vous.» Le batelier Pierre répète aux misérables les paroles du Maître ' « Bienheureux les pauvres, car ils seront consolés. »
Dès le troisième siècle, l'orgueil des philosophes reprochait aux chrétiens sa prédilection pour les malheureux et les ignorants : c< S'il se rencontre, s'écriait Celsc, un ignorant, un rustre, ils en augurent bien, ils lui ouvrent leurs portes. En avouant que ce rebut de l'espèce est digne de leur Dieu, ils montrent assez qu'ils ne veulent, qu'ils ne peuvent persuader que des idiots, des hommes de rien, des esclaves, des femmes, des enfants... Us affluent dans les réunions déjeunes garçons, d'esclaves et d'ignorants pour surprendre leur simplicité; leurs maisons regorgent de tisserands, de cordonniers, de tanneurs... Les esclaves apprennent aux enfants à secouer le joug de leurs parents et de leurs maîtres. » Origène répondait à Celse en glorifiant ce divin amour des pauvres. Plus d'un esclave grossier et abruti restait insensible, comme nous l'apprend saint Jérôme, à cette tendresse touchante. D'autres baisaient la croix libératrice; des femmes résistaient, au nom du Christ, aux brutales passions de leurs maîtres, comme une sainte Potamienne dont nous parle Eusèbe; d'autres esclaves gagnaient du même coup la liberté, la mort et le ciel. Les esclaves Victorin, Nérée, Achilles, furent au nombre des martyrs. Avant le troisième siècle, la servitude est entièrement transformée dans les familles chrétiennes , bien que l'Église n'ait encore aucune puissance publique \
* Moehlcr, cb. iv.
Un peu plus lard, la religion des chaumières a envahi les palais; les bourreaux ne peuvent effacer de leur glaive la tache du sang des martyrs, ni de leur âme Tempreinte de la foi de ceux qu'ils ont immolés. L'Église use de sa puissance nouvelle. Elle agit par la voix des docteurs, ' elle agit par Texemple des saints, elle agit par les règles des monastères, elle agit par les ordres des papes, elle agit par les décisions des conciles.
Les Pères grecs et latins établissent magnifiquement Tégalité native des hommes, perdue par le péché, restituée par la rédemption, a L'esclave glorifie Jésus-Christ comme son maître, dit saint Jean Chrysostome {hom.XIX sur la première Épître aux Corinthiens)^ et le maître se reconnait serviteur de Jésus-Christ; tous deux soumis, libres, tous deux dans cette obéissance commune, égaux et comme libres et comme esclaves. » Saint Jean raumônier, saint Augustin, saint Ambroise, saint Pierre Chrysologue développent la même doctrine.
Ouvrons avec Mœhler les Actes des martyrs^ pour admirer, dans les premiers siècles de l'Église, un Hermès, préfet de Rome, qui deviendra martyr, converti avec sa famille par le cinquième successeur de sçiint Pierre, saint Alexandre, (109-119) et présentant au baptême, le jour de Pâques, douze cent cinquante esclaves qu'il affranchit; un Chromace, autre préfet de Rome sousDioclétien, (284- 309) converti par saint Sébastien, et rendant à la liberté, après le baptême, quatorze cents esclaves en s'écriant : c( Ceux qui commencent à être enfants de Dieu , ne doivent plus être esclaves des hommes; » une sainte Mélanie (417), l'illustre fille de sainte Albine, la petite fille de
sainle MélanicS Tancienne, noble, pieuse et puissante femme qui affranchit plusieurs milliers d'esclaves; un saint Gantius et sa famille, moins riches, non mcrins vertueux, mettant en liberté soixante-treize esclaves; un saint Samson, contemporain de Justinien (529), donnant le même exemple.
Ces actes personnels devinrent une règle écrite dans les plus anciennes constitutions d'ordres monastiques. Saint Platon et saint Théodore (795), deux des plus grands saints de TÉglise d'Orient, ont imposé ce principe à leurs monastères. c< Vous ne devez jamais, » a écrit saint Théodore dans son second testament, c< employer d'esclaves, ni pour des services personnels, ni pour les affaires du couvent, ni pour la culture des terres ; Vesclave e$t un homme créé à rimage de Dieu. » Dans l'Occident, le concile d'Épone (517) est forcé d'imposer une certaine mesure au zèle des moines pour l'abolition de l'esclavage dans leurs couvents, pour ne pas les exposer eux-mêmes à un travail exclusif. Le fils du comte de Maguelone, l'ancien courtisan de Pépin le Bref et de Gharlemagne, saint Benoît d'Aniane (780), ne tolérait pas que ses couvents fussent servis par un seul esclave ; s'il en recevait en don, il les affranchissait. Dans le sein du monastère, dans les rangs du sacerdoce, l'ancien esclave se confondait avec l'ancien seigneur , il s'élevait sans obstacle à la dignité épiscopale, et quand il se trouvera des rois dédaigneux comme Bêla IV, roi de Hongrie (1235-1270), pour se plaindre de ce qu'un évêque était de condition
* Monlalembert, Les Moines d'Occident.
servile, il y aura des papes comme Clément IV, (1265- 1268), pour leur répondre que devant Dieu tous les hommes sont égaux. Plusieurs siècles avant, saint Grégoire le Grand (590-604), donnera Texemple et les motifs de l'affranchissement, comme Grégoire III (745), punira le trafic des esclaves chrétiens de la même peine que l'homicide.
Nous retrouvons dans les conciles la même inspiration, la même influence. Du troisième au douzième siècle, le protestant Blakey^ cite trente-sept conciles qui rendent des sentences favorables aux esclaves. Le maître qui maltraite son esclave est condamné (305), celui qui le tue est excommunié (51 7). Le droit d'asile dans les églises est consacré (549). Lesévêques, les prêtres, qui maltraitent leurs esclaves sont sévèrement punis (666-675). . Les affranchissements sont protégés et encouragés (441). Les esclaves affranchis par l'Église sont protégés (549), et elle prend sur elle de défendre la liberté de tous ceux qui sont affranchis, de quelque façon que ce soit (585). L'Ëglise institue la rédemption des captifs (506), elle permet de vendre pour les racheter les biens ecclésiastiques (585), et jusqu'aux vases sacrés (625). Elle interdit de réduire en servitude un homme libre (566). Elle défend de vendre un esclave hors des limites de la France (650). Elle interdit l'esclavage de chrétien à chrétien (922). Elle retire les chrétiens des mains des juifs ou des païens (538, 625, 633). Elle multiplie les causes d'affranchissèment jusqu'à déclarer libre l'esclave qu'on a obligé de
* The temporal benefit of Christimiity,
Iravailler le dimanche, et libre Tesclave que ses maîtres ou leurs enfants ont tenu sur les fonts de baptême, touchante coutume qui fait naître Tesclaye à la liberté et à la religion tout ensemble. Elle punit avant tout les prêtres et les évêques qui transgressent ses décisions (656). Elle affranchit les esclaves qui veulent entrer en religion ou dans les ordres (597, 655) \ Elle interdit le trafic des esclaves (743).
A ces décisions des conciles, nous pourrions en ajouter d'autres sur le mariage, le droit d'asile, etc. Bornonsnous à remarquer que cette action lente, mais persistante, s'étend d*un bout à l'autre de l'Europe. Les conciles, dont nous venons de citer les décisions et les dates, ont pour lieu de réunion Orléans ou Tolède, Rome ou Reims, Lyon ou Lérida, Châlonsou Latran.
L'influence de l'Église s'exerce encore d'une autre façon. Elle agit sur le droit, peu à peu l'Évangile pénètre les lois savantes de l'empire et les codes sanguinaires des barbares \ Mais ici elle n'agit pas directement, et on ne doit pas s'étonner que les souverains, presque tous si mous et si cruels, si lâches ou si emportés, auxquels elle eut affaire, ne lui aient pas toujours obéi. On retrouve dans leurs lois ce double courant déjà signalé dans la conduite de l'Église, des pres-
* Les deux modes d'affranchissement les plus usités deviennent Taffranchissement devant TÉglise et raffranchissement j^ar charte, La plupart de ces cliarles indiquent pour motif le salut de Vûme,
2 Influence du Christianisme sur le droit civil des Romains, par M. Troplong. — UÉglise et l'Empire au quatrième siècle, par Albert tlti Broglie. F. les ouvrages d'Augustin Thierry, Guizot, Ozanam, Naudt, Mgr Gerbet, Balmès, Rohrbacher, Bonald, etc.
Griptions pour assurer la propriété, el des prescription pour tempérer la servitude et faciliter les affranchissements, avec des retours de cruauté, des inconséquences, des lenteurs, dont on voudrait rendre TÉglise responsable, comme si elle avait en tout temps et en tout pays inspiré tant de monstres ou d*idiots couronnés, auxquels elle eut tant de peine à communiquer seulement un peu de douceur ou de raison.
On oublie en même temps (|u'à la réforme législative devait correspondre une réforme économique des plus compliquées. La substitution moderne des machines aux bras dans quelques industries, transformation si pénible, n'est rien, si on la compare à la substitution du travail salarié au travail servile, aussi bien dans les usages domestiques que dans la pratique de la culture et de la fabrication.
En regard de cette vaste et salutaire influence, on peut citer et on a raison de blâmer des décisions particulières, empreintes de cruauté ou de cupidité, on peut citer et on a raison de flétrir la conduite de prélats indignes, on fait bien de déplorer la coupable indifférence d'un grand nombre de papes, d'évêques et de membres du clergé, complices ou témoins insensibles, dès les premiers siècles, des coutumes de leur temps contraires à la liberté humaine. Il ne suffit pas de répondre que le clergé agissait alors comme tout le monde, car il est de son devoir d'agir mieux que le reste des hommes.
Mais il est injuste de ne pas convenir que de siècle en siècle, le courant du bien monte, prévaut et l'emporte sur le courant du mal. L'Église, si sévère pourtant
envers les hérétiques, n'a jamais permis de les considérer comme de nouveaux païens et de les réduire en esclavage. Les esclaves étaient mieux traités que partout ailleurs dans les domaines ecclésiastiques. c< Unter dem Krummstabe esist gut zu leben, il fait bon vivre fious la crosse^ »est un proverbe connu en Allemagne, et la loi des Alemans, tit. ix, contient ces mots : « Coloiium ecclesiae^ quem liberum vocant. » On aime à compléter la galerie des saints qu'on peut appeler les patrons de l'abolition de l'esclavage, à citer Eptadius (500), saint Césaire (512), saint Eubicius (531), sainte Bathilde, ellemême ancienne esclave (665), saint Éloi (659), saint Berchaire, saint Bavon, saint Grégoire, rachetant et affranchissant par milliers les esclaves; Smaragdus, recommandant à Charlemagne d'affranchir les siens (790), à l'exemple de la reine Bathilde; des évêques, en France, en Allemagne, en Angleterre, prêchant la même cause; le grand évêque de Paris, saint Germain, s'écriant quand il recevait une aumône : « Rendons grâce à la divine clémence, car nous pouvons racheter un esclave *. » D'autres évêques, comme Acacius, saint Remberg, Wilfrid, vendant les vases sacrés pour racheter et affranchir des esclaves; un saint Jean de Matha (1199), un saint Pierre Nolasque (1215), fondant des ordres spéciaux pour disputer Tâme et la liberté des esclaves chrétiens aux Sarrasins et aux Africains.
* Viede saint Germairiy par Fortunal, 1. 1, p. 324 : « Tous les esclaves espagnols, scots, bretons, gascons, saxons, burgondes accouraient en foule au nom du bienheureux Germain, bien sûrs qu'il les affranchirait. » K. Yanoski, eh. ii, p. 43.
II. — L*lî]glise profîlail de loutes les occasions où son action spiriluellc élait réclamée par les hommes pour leur suggérer des conseils de liberlé. La naissance d'un prince élait une cause d'affranchissement dans tout le royaume; « afin que Dieu veuille accorder la vie au nouveau-né, » porte la formule 39, liv. 1" de Marculfe (7* siècle). Le droitd'asile, si antiqueetsi respecté, surtout en Occident, avait la même origine et le même but. On voit, sous la même influence, les siynes extérieurs s'effacer, les moines porter les cheveux courts, usage jusque-là regardé comme servile et peu à peu passé dans les mœurs. Enfin les testaments si nombreux qui affranchissent des esclaves, portent tous la mention d'une pensée de salut, et par conséquent la trace d'une influence chrétienne au moment de la mort.
L'Église disposait d'ailleurs de deux puissants moyens d'obtenir du maître chrétien plus que la loi n'exigeait de lui, et de proclamer hautement et tous les jours l'égalité.
Le premier, c'est le tribunal de la pénitence. Le maître qui se confesse ne peut plus corrompre, ou maltraiter, ou affliger son esclave, il né peut plus l'injurier, il doit le soigner, le convertir, l'instruire, et, pour tout dire en un mot, l'aimer. Si le fait de le posséder ne lui est pas encore imputé à péché, au moins cette possession devient une came prochaine^ une occasion presque inévitable de péché, et cela suffit pour dégoûter peu à peu de ce dangereux avantage les âmes sincères.
Quelle institution humaine est une prédication d'égalité comparable aux sacrements catholiques ! La même
i14 LE CHRISTIANISME
goutte d'eau touche le front du berger et le front du monarque; tous deux sont justiciables du même tribunal; le même jour, ils s'approchent de la même table sainte; leurs âmes, au dernier moment, sont pesées dans la même balance, et sur les autels le roi saint Louis et Tesclave sainte Blandine obtiennent un même culte.
Les mots, ces médailles qui portent l'empreinte chronologique des variations de la pensée, changent euxmêmes de sens, bien qu'ils ne changent pas de son. Ser^ vir n'est plus être esclave, l'épouse n'est plus une concubine, mourir n'est plus finir. Sans doute, avant que ces grandes leçons passent dans les lois humaines, il s'écoulera des siècles. Ni les princes ni les jurisconsultes ne se montreront pressés; le clergé lui-même ne comprendra pas de longtemps jusqu'où portent les rayons de la lumière dont il a le dépôt. Il y aura donc encore longtemps des maîtres etdes esclaves devant les Gaïus ou lesPapinien, mais il n'y en a plus devant Jésus-Christ.
Peu à peu, la chaîne de l'esclavage se rompt, ou plutôt elle n'est pas brisée, elle s'est ressoudée, mais elle est usée, limée, réduite en poussière; le réseau tombe maille à maille.
Dès le sixième siècle, l'esclavage rural commence à se transformer en servage réel ou colonat^] Tesclavage domestique subsiste, mais fort adouci, et, grâce aux affranchissements et à l'influence delà doctrine de T égalité des hommes, la servitude, en progrès depuis la naissance des sociétés humaines, entre enfin en décadence.
* V. les travaux de M. Edouard Biot et de M. Yanoski.
ET LTSCLAVAGE. 415
III. — Arrêtons-nous un moment devant un monument remarquable du point précis auquel élait parvenu ce grand œuvre, dès celte époque reculée, dès le sixième siècle; ce sont les lettres de saint Grégoire le Grand, qui occupa le trône pontifical de 590 à 604*.
On sait que la conversion de FAngleterre est due à sa sympathie pour les esclaves. Touché de la jeunesse et de la physionomie d'enfants anglais mis en vente sur le marché de Rome*, Grégoire, avant d'être pape, les fit racheter, instruire', et préparer à devenir les apôtres de leur pays. Devenu souverain pontife, il fit plus; « leurs progrès étaient lents, et son zèle impatient, » dit Lingard* ; il envoya saint Augustin et ses compagnons, qui convertirent celte île, où les Saxons, plus féroces que les sauvages de l'Afrique, qui vendent les captifs pris à la guerre, trafiquaient même de leurs concitoyens et de leurs propres enfants.
L'analyse des lettres nombreuses de saint Grégoire le Grand établit les points suivants:
Le trafic des esclaves est à ses yeux abominable et interdit.
* Le texte de celles dee lettres de ce grand pontife, qui ont trait à la question de Tesclavage, a été publié et parfaitement commenté par le savant évêque de Charleslon, Mgr England, Letters on domestic slavery, adressées en 1841 à M. Forsyth, alors secrétaire d'État des travaux publics. — V. les lettres X, Xf, Xll, XIII, 3' vol. des œuvres complètes, publiées par Mgr Reynolds. Baltimore, 4849. — V. aussi le grand ouvrage de M. le comte de Montalembert, Us Moines (T Occident.
« Bède, HisL eccl. getiL Anglor,, lib. 11, c. i. -^ V. le texte, Appendice du 1" volume, p. 480.
^ Lettre à Candide, prêtre envoyé en Gaule, lib. V, epist. x.
* Lingard; Antiq. Anglo. Sax,, cb. c, 1 .
410 LE CIIRISTIÂNISME
» L'esclavage (/omerfiçwe est permis, mais à condition
que l'esclave fasse réellement partie de la famille du
maître.
En conséquence^ il e4 absolument interdit aux juifs et aux païens de posséder des esclaves chrétiens. Cette interdiction était passée dans la loi. {Cod. lib. 1., tit. x et loi de Valenlinieu III ^ 425, au Cod. Théod.) Saint Grégoire la maintient sévèrement, en même temps qu'il écrit d'autres lettres admirables pour protéger les juifs contre des excès de zèle et des injustices\
De même, l'esclave ne doit pas être séparé de sa femme et de ses enfants, même en cas de partage héréditaire (lib. X, epist. xxvin*.)
J'aime à ciler en entier une lettre pleine d'indignation de saint Grégoire à Maximien, évêque de Syracuse (lib. 111, ep. xn) :
(( Ou m'apprend tant de mal commis dans cette province, qu'en vérité je crois (que Dieu détourne ce présage ! ) que ses péchés la conduiront bientôt à la destruction. Le porteur des présentes est venu tout en larmes se plaindre de ce que, il y a plusieurs années, un homme que je ne connais pas, de l'Église de Messine, l'avait fait baptiser et forcé de se marier à une de ses esclaves, dont il avouait avoir des enfants, et qu'aujourd'hui il avait violemment séparé cette fenmie de
* Lib. VII, ep. Lix, Fantino defensori Panormilano, Des juifs s'élaieut plaints parce qu'on s'était injustement empare de leurs synagogues. Il répond : « Ipsa sine ambiguitate aliqua volumus restitui ; quia sicut illis quidquam in synagogis suis facere ultraquam Ipge decrctum est, non débet esse liceritia; ita eis contra justiliam et aequitatem nec pra'judicium nec aliqiiod débet inferre dispendiuui. »
* V. aussi Novflle, 163, 63; Justinien, 539, de Husticis qui in alienis prsediis nuptias contrahunt.
lui, et qu'il l'avait vendue à un autre. Si cela est vrai, c'est, mon ami, un crime cruel et inouï : aussi nous vous enjoignons de mettre toiite l'activité que vous apportez aux choses religieuses pour faire une enquête approfondie sur ce grand forfait {tantum nefas). Et si ce qui m'a été dénoncé est vrai, non-seulement vous aurez soin de réparer le mal, mais vous vous hâterez d'exiger une expiation qui puisse apaiser Dieu. Quant à Tévêque, qui néglige de corriger et de punir des hommes qui commettent dans son diocèse de pareils actes, reprenez-Je sévèrement, luiTaisant entendre que, si pareille plainte d'un de ses diocésains nous revient, ce n'est pas seulement contre le coupable, c'est contre lui-même que je sévirai canoniquement. »
Ajoutez la prédication continuelle des devoirs des maîtres, la punition de la colère et de la luxure. Ajoutez encore la restriction des causes qui produisent la servitude; ainsi on ne pouvait retenir un fils pour les dettes de son père, ni réduire une femme en servitude pour dettes ^
L'esclavage est devenu une véritable domesticité viagère. Cependant ce domestique est encore véritablement possédé; il peut être donné; saint Grégoire en donne un à révêque de Porto (lib. X, ep. lu), un autre au conseiller Théodore (lib.ll, ep. xviii) ; il peut être poursuivi s'il s'enfuit (lib. VU, epist. cvii). Des barbares captifs, peuventêtre achetés par des chrétiens(leltreà Yilalis, gouverneur de Sardaigne). Un homme libre peut se vendre.
Mais ces ventes, sortes de payements à l'avance employés dans d'autres contrats, ces engagements permanents, bien qu'ils impliquent encore le droit de possession d'un homme sur un autre homme, n introduisent pas dans la famille des esclaves, comme l'entendaient les Romains ou comme l'entendent les Américains.
* Novelle, 134, c. VU, et Juslinien, 541, Ne qiiis creditor filium debitO'iHs pro debitoreiinereprxsumot.
418 LE CnRlSTlAMSME
Ils 5iiOiit traités comme des égaux. Le grand saint Grégoire veille avec scrupule sur tous les forts qu'on leur fait. Il écrit (lib. II, ep. xuv) à Pantaléon, surintendant du domaine pontifical à Syracuse, pour le féliciter d'avoir réparé un abus de son prédécesseur, qui se servait d'une fausse mesure pour peser le blé que devaient les colons; il lui recommande d'estimer le préjudice qui leur a ainsi été causé, de ne pas permettre que le Sainl-Siége en soit complice, de leur rendre en dédommagement des vaches et des troupeaux, ou de Targenl. Il finit en lui protestant « qu'il a bien assez, qu'il ne veut pas qu'on l'enrichisse, et le supplie d'agir de maniifere qu'au grand jour du jugement aucun d'e urne soit privé de sa part du ciel à raison du tort causé à de pauvres serviteurs ; il promet de le bénir, lui et ses enfants, s'il parvient à leur rendre pleine justice. »
Pénétré de cet amour pour ses frères, saint Grégoire donne un plus grand exemple, il affranchit des esclaves, et rien n'égale la beauté de la lettre (lib. VI, ep. xii) qu'il adresse à Montanus et Thomas, en les gratifiant de la liberté. Elle commence par ces mots : ce Comme notre Réfhmptenr j auteur de toute créature^ a bien voulu re^ vêtir la forme humaine^ pour rompre par la grâce de m divinité lea Hem qui nous tenaient captifs et nous rendre à la libeité ancienne, il est convenable et salutaire que ceux que la nature a faits libres, et que le droit humain a soumis au joug de la servitude, soient rendus par le bienfait de raffranchissiemcnt à la liberté dans laquelle ils sont nés. »
Ces documents caractérisent clairement, si je ne me
trompe, Tétat de la question de Tesclavage à la fin du sixième siècle, ils établissent ce que le christianisme avait introduit dans les mœurs ou dans les lois, ce qu'il avait obtenu soit des anciens maîtres du monde, soit des barbares. L'esclavage était-il détruit? Non, mais il était transformé.
Qu'un publiciste du dix-neuvième siècle se scandalise de ne pas lire dans les textes de fce temps la doctrine de la propriété, le régime du salariat, le principe de la liberté civile; pour moi, je suis plein d'admiration pour tant de victoires pacifiques remportées non plus sur des Constantin ou des Justinien, au sein d'empires civilisés, mais à une époque où l'Italie appartient aux Lombards (568-758), la Gaule aux Francs, l'Espagne aux Goths, le Portugal aux Suèves, la Germanie et le Nord à des hordes sans nom, évangélisées par saint Boniface, auquel le pape Grégoire III, en 755, écrivait de s'efforcer de détruire la vente des esclaves destinés aux sacrifices humains ; l'Angleterre aux Bretons, aux Pietés et aux Scots; l'Afrique aux Visigoths, aux Vandales et aux Maures; l'Orient à Phocas (602-610) et à Chosroès (531-579), en attendant Mahomet.
Quoi ! le conseil général d'Alger exprimait encore, à la fin de Tannée 1858, la crainte qu'on ne pût appliquer aux musulmans les tribunaux français; dans l'Inde anglaise, les dominateurs n'osent contrarier les usages de ceux qu'ils dominent; et l'on exige que l'Église, seule force morale qui luttait contre le paganisme et labarbarie, eût, après deux siècles à peine d'influence régulière, arraché la servitude à des hordes qui connaissaient à peine
420 LK CIIRISTIANISME
la propriiHë et la famille, et dont lonle l'histoire se bornait 5 asservir ou à être elles-mêmes asservies !
li^ où elle pouvait davantage, l'Ëglise allait plus loin, et, pour sa gloire comme pour l'honneur de la terre de France, il est beau de citer ce canon du concile de Ghâlons-sur-Saône, tenu en 650, sous le règne deClovisII:
« Pietatis est maxima?; et religionis intuitus, ut captivitatis vinculum omnino a christianis redimatur. Unde sancta synodus noscitur censuisse, ut nullns mancipium extra fines vel termines qui ad regnum domini Clodove régis pertinent, penitus debeat venumdare; ne quod ab sit per taie commercium aut captivitatis vinculo, vel quod pojus est, Judaica servilute mancipia Christiana teneantur implicita. »
Dans les lois religieuses d'Ina, roi de Wessex, vers 692, on trouve colle-ci :
c< 111. Servus si quid operis patrarit die dominico ex |TiTC(>plo domini sui, liber esto. »
Dans les lois deWilhred, roi doKenl, vers 697, rendues après le Concile de Borghamstead, près Canterbury, on lil encore :
c( Mnirième canon. Si quisservum ad altare manumiserit, liber esto.
c( Quinzième. Si quis serve carnem in jejunio dederit coniodendam, servus liber exeat. »
A la même époque, Thoodoi^e, archevêque de Canlorbéry (mort en 690), qui résume en sa personne l'Orient ol rOccidonl, puisqu'il élait néà Tarse, enCilicie, comme saint Paul , écrit dans si^s règles canoniques, 1 1 7 : « Serve pocuniam per laborem comparatam nuUi licet auferre.ii)
Il serait aussi facile de multiplier ces cilations, empruntées au sixième el au septième siècle, que difficile de rien trouver de semblable dans le répertoire entier des lois de l'Amérique du Sud au dix-neuvième siècle.
IV. — Mais, hélas! la marche de l'humanité n'est pas le cours d'un fleuve paisible ; elle est semblable à un torrent naguère desséché, demain grossi de nouveau par l'orage et débordant au-dessus des digues élevées pour le contenir. Mahomet parait. Une nouvelle invasion de barbares engloutit le monde comme un déluge. Les Sarrasins, les Danois, les Normands, les Maures, couvrent l'Europe de leurs déprédations ; leurs victimes , leurs captifs, leurs esclaves, se comptent par milliers. L'œuvre de l'Église est à recommencer; elle la recommencera. C'est elle qui baptisera Rollon, arrêtera Genséric et Attila, adoucira les mœurs de tant d'oppresseurs farouches; ses évêques seront les protecteurs des esclaves et donneront l'exemple de l'affranchissement; de nouveaux conciles promulgueront de nouveaux décrets de douceur et de justice^ et, à Londres même, en J 102, sept siècles avant les lois du parlement, un Concile, réuni par saint Anselme, interdira le trafic des esclaves, toléré pendant toute la période anglo-saxonne (1. I, c. xxvn) : c< Ne quis illud nefarium negotium quo hactenus in Anglia solebant homines sicut bruta animalia venumdari , deinceps uUa tenus présumât ^ » En 1167, le pape Alexandre III (11 59-1181) déclarara qiw tous les chrétiens doivent être exempts de la servitude^. En 1 171 , un
* Moehler, note 55.
* Voltaire, Essai sur l'histoire généra^ e,W,ch, lxxxiii.
422 LE CHKISTIANISME
concile réuni à Armagb, sur la terre d'Irlande, déclare
libres tous les esclaves anglais.
Ainsi la révolution s'accomplit et s'achève dans les idées ; comment s'étonner qu'elle soit plus lente dans les faits? Créez donc, au milieu de ces temps orageux, créez donc la liberté individuelle! Appliquez à l'ouvrier le régime du salariat ! Faites dépendre son existence de cequ'on appelle aujourd'hui la quantité du travail et Tabondance des capitaux ! Toutes ces exigences sont des anachronismes. Le roseau n'avait, au milieu de perpétuels orages, rien de mieux à faire que de se réfugier de lui-même aux pieds du chêne. Il importait moins alors de dégager delà servitude des êtres sans lumières et sans ressources que de changer la chaîne en un lien peu pesant, d'adoucir le maître, de relever le serviteur, de proscrire l'oppression, d'organiser la protection, de préparer la liberté, en ne cessant de l'enseigner aux esprits et de l'introduire dans les mœurs. Au sein des peuples barbares successivement convertis, cette transformation de l'esclavage s'opéra, comme elle avait une première fois été accomplie, par l'influence du christianisme sur le monde romain.
Les recherches des savants s'accordent pour regarder l'esclavage comme à peu près éteint en France, en Allfe*magne, en Angleterre, du onzième au treizième siècle^ La fondation des villes , l'organisation des métiers , la fraternité du service militaire, l'entraînement des croisades, les dépopulations résultant de famines fréquentes,
* Moehier, Biot, Naudet, Yanoski.— On sait que la Bohême n'a été convertie qu'au neuvième siècle, le Danemark au neuvième siècle, la Suède au dou~ zlème.
le perfectionnement* des lois et d'autres causes vances, sont autant d'influences qui s'unirent à la préoiiea^ii constante de Tégalité chrétienne pour opérer ce grand et lent ouvrage ^
11 paraît accompli avant l'explosion du protestantisme, et il est juste de laisser la gloire de cette première parlie de la tâche à celle qui en eut la peine, à TÉglise catholiqw?. En Italie et en Espagne, l'esckvage entre chrétiens » ôwparu, mais de chrétien à païen il se montre çà et là eneore après cette époque, soit à cause du caractère fier et pah resseux de ces nations, soit surtout à cause de leurs retotions avec TÂfrique et l'Orient, où l'esclavage, la traite et toutes leurs horreurs se déchaînaient librement.
Veut-on mesurer par les mots la révolution qae- h christianisme a faite dans les idées? Qu'est-ce qu'un esclave aux yeux de Caton? une chose; qu'est-ce qu'un es^ clave au yeux de Varron? un animal; qu'est-ce qn^im esclaveauxyeuxdeSénèque?un homme; qu'est-ce qu'on esclave aux yeux de saint Paul ? une âme .
Si Caton pensait ainsi (234 av, J. C), si Varron pensait ainsi (116-26 av. J. C), que devaient penser avant eux et autour d'eux la masse vulgaire des possesseurs d'esclaves? Si Sénèque pensait ainsi un siècle après Varron, Sénèque, né et mort (3-65 ap. J. C.) presque au mèfne moment que saint Paul (2-66 ap. J. G;), comment a-t-il vécu, ce riche et luxueux avocat des pauvres? coninsBeirt
* Quant au servage, ses traces se prolongent jusqu'au début de notre siècle. Louis XVI Tabolit dans les domaines de la couronne le 8 aoàt 1779, et, dans le préambule de cet édit, sa belle âme s'affli^re des « restes dû: servitude qui subsistent dans plusieurs des provinces. » Ces restes sont consumés par le grand feu de 1789.
agissaient ses conlemporains? Saint Paai conforme sa vie à sa doctrine ; ce qu'il pense, le pins obscor des chrétiens le pense avec lui ; car tons deux croient à une parole divine et non pas à leur propre opinion. Ce que pense un Juif ou un Romain, bientôt un Grec, un Gaulois, un Saxon le pensera, et, à Taufre bout de l'Europe, sur une terre que Sénèque ou Varron méprisaient comme barbare, presque sauvage, et qu'un moine envoyé par un pape ira conquérir à Jésus-Christ, on lira dans uncloices paroles : a Nous défendons de transporter les esclaves chrétiens en pays étranger, et surtout chez les païens, et cela pour ne point tuer les âmes queN. S. Jésus-Christ a rachetées avec son propre sang. » Qui donc appelle ainsi des âmes ces esclaves méprisés? Est-ce un Romain, un Grec, un saint, un écrivain, un philosophe, un moderne? Non, c'est un barbare, vivant à peine deux cents ans après la conversion de son pays par saint Anschaire (826), c'est le Danois Canut le Grand, au commencement du onzième siècle.
C'est, nous Tavons déjà dit, le moment où, d'après les plus savants travaux, l'esclavage ancien peut être considéré comme disparaissant dans presque toute l'Europe. Que l'on ne dise donc pas que le christianisme n'a pas aboli l'esclavage, car.il l'a, avant le treizième siècle, aboli deux fois, aboli dans le monde romain, aboli dans le monde barbare , sans parler encore du monde moderne.