‹ L'abolition de l'esclavage (volume 5)Chapitre 58 sur 72 · FAITS ET TÉMOIGNAGES DIVERS · texte numérisé non relu

FAITS ET TÉMOIGNAGES DIVERS

I. — Au commencement de 1860, un meeting de propriétaires d'esclaves avait lieu, dans le Maryland, dans le but de proposer une loi qui forcerait les noirs libres à choisir entre redevenir esclaves ou quitter le territoire. Un colonel Jacobs essaya de prouver le danger de la présence de ces noirs libres, qui sont, dans le Maryland, au nombre d'un contre cinq blancs. Le meeting n'ayant pas eu de suite, les journaux de la Virginie accablèrent le Maryland d'injures et de menaces, et je lis dans l'un de ces journaux [the Southern Argus) : « Désormais nous cesserons, en pratique, de regarder le Maryland comme un État à esclaves. Politiquement, c'est un État perdu pour le Sud depuis longtemps. »

Précieuse injure, qui vaut à mes yeux un éloge et que je voudrais regarder comme une prophétie.

11. — Cour de la ville de Brooklyn, devant le juge Culver. 1859.

L'honorable E. D. Culver, juge de la ville, a rendu hier le jugement suivant :

« Les plaignants déclarent et prouvent que l'accusé, qui est évêque de l'Église épiscopalieime de Williamsburg pour les gens de couleur, est

coupable de bigamie, ayant deux femmes actuellement vivantes.

« Le défendeur se justifie par les faits suivants, dont il m'a fourni la preuve :

a Warrick (c'est son nom) et Winnie (c'est le nom de la plaignante) étaient tous deux esclaves dans la Caroline du Nord, mais appaiienaient à des maîtres diiïérenfs. Ils convinrent de s'unir en 1814, et un ministre méthodiste de couleur prononça leur mariage. Il ne paraît pas qu'aucune autorisation ait été obtenue de la Cour du comté, comme les lois de l'État l'exigent, ni des maîtres respectifs. Quoi qu'il en soit, Warrick et Winnie cohabitèrent, et, après dix-sept ans, ils avaient douze enfants. En ] 828, Warrick devint libre, mais il continua à vivre avec Winnie jusqu'en 1831, époque où la loi de l'État, qui bannissait les noirs libres, le força à s'éloigner. Après dix ans d'absence, il retourna à la Caroline, retrouva sa femme et la reprit, mais le shérif le força de partir dans les ti"ois jours, sous peine de redevenir esclave. Il partit, sur les instances de Winnie. Il vint à Williamsburg, où, en 1843, il épousa régulièrement sa femme actuelle. Winnie resta esclave jusqu'en 1 854, époque où elle gagna le Nord, et trouva son mari um à une autre femme. Elle réclame son droit.

« Il faut reconnaître que c'est une femme iSonnête, sincère, bonne chrétienne, pleine de confiance dans la justice de sa plainte. Si elle avait quitté la Caroline avec Warrick, ou si elle avait obtenu la liberté avant le second mariage de celui-ci, il eût été moralement tenu de la regaider comme sa femme légitime, et il le reconnaît. Mais, n'enlen* dant plus parler d'elle, n'ayant pas de raison de compter qu'elle serait affranchie, il croit avoir pu contracter le second mariage de bonne foi.

« Dans ces circonstances, ayant à juger si Warrick est coupable de bigamie et si les plaignants ont prouvé qu'il a deux femmes, je suis arrivé à ces conclusions :

« Considérant que le mariage est un contrat civil qui requière dans les contractants la capacité de contracter, que le^ esclaves ne peuvent contracter un mariage l'égnlier, et que la cohabitation ne confère aucun droit à eux ou à leurs enfants (lois d'Alabama, .Maryland, Caroline du Nord);

fl Attendu que le premier mariage de Warrick étant nul en droit, il a

été parfaitement libre, s'il Ta voulu, de conlracter mariage avec sa

femme actuelle, et n'a viole aucune loi en le faisant;

« Les demandeurs, au contraire, en l'accusant indûment, ont violé la loi, et s'ils recommençaient, malgré la défense de la Cour, ils se.aient lassibles de dommages-intérêts; ils devront dès à présent 100 dollars d'amende. Que la sentence soit ainsi exécutée. »

(Sam. L. Harkis pour la plaignante; D. Parmenter pour le défendeur.)

Univers^ 28 décembre 1858. — « Le mois dernier, un esclave noir et sa famille ont été vendus à l'encan à Washington même, la capitale fédérale de l'Union américaine. Sarobo Cuffy est catholique, ainsi que sa femme et ses trois enfants au-dessous de douze ans, et leur mariage a été solennellement béni à l'église Saini^Matthieu de Washington. Mais, sans tenir compte de ce mariage, la femme et les trois enfants ont été vendus à un ministre méthodiste et emmenés en Lousiaue, à cinq cents lieues de Washington. Sambo Cuffy , qui est infirme, n'a pas trouvé d'acheteur pour la Nouvelle-Orléans, où Ton veut des nègres robustes ; il a été vendu bon marché à un planteur du Maryland ; il ne reverra jamais sa femme et ses enfants légitimes, et ceux-ci, entre les mains d'un prédicateur méthodiste, perdront inévitablement leur foi. Le New-York-Freeman's, qui cite ces faits, dit qu'ils sont attestés par le maire de Washington, lequel a délivré un certificat conforme, oii il rend témoignage de la bonne conduite et des bonnes mœurs de Sambo Cuffy et de sa famille.

« Il y a donc aux États-Unis des lois pour autoriser de pareilles iniquités. Il y a des lois qui privent trois miUions d'esclaves de toute autorité sur leurs enfants. »

« C. DE Laroche-Hérok. »

L'AfreiZ/éJ de la Nouvelle-Orléans, du 27 décembre 1858, nous a|)porte les détails suivants sur un fait qui paraît avoir causé quelque seusaiion en cette ville :

« Le coroner a terminé samedi matin l'enquête qu'il tenait au dépôt

d'esclaves de R. W. Long, rue. Gravier, sur le cadavre de la négresse Eudora, appartenant à M. Veau.

(( Les docteurs Graham et Deléry ont fait lautopsie du corps et déclaré que cette femme a succombé aux coups de fouet.

Le docteur Graham a dit que vendredi matin, à cinq heures, il reçut la visite de M. John T. Hatcher; ce dernier le pria d*aller voir une négresse qui s*était couchée le soir en bonne santé et était morte en se rendant au dépôt : Hatcher avoua qu'il Tavait sévèrement châtiée.

« R. W. Long a déclaré que M. Veau l'avait chargé de vendre la négresse; celle-ci partit marronne le 6 du courant, et fiit ramenée au dépôt par une personne que le témoin ne connaît pas. M. Long quitta la maison le jeudi soir de bonne heure et n'y revint que le lendemain matin, entre deux et trois heures. Il apprit la mort d'Eudora avant d'arriver au dépôt et demanda à Hatcher s'il Tavait fouettée ; Hatcher ne fit aucune réponse directe.

« Le témoignage dcM. R. Harvey établi qu'un nommé Antonio ramena l'esclave le jeudi soir, à sept heures. A neuf heures, la négresse alla se coucher ; quelques minutes plus tard , Hatcher monta et redescendit accompagné d'Eudora ; il la questionna , puis remonta en disant au garçon de le suivre. Hatcher ne revint au rez-de-chaussée qu'à dix heures et demie; tandis qu'il était au premier, on entendit le claquement du fouet. Hatcher sortit, et le témoin appela le garçon pour fermer les portes de la maison ; M. Harvey, ne recevant aucune réponse, monta au troisième étage, entra dans une chambre et aperçut la négresse étendue sur le plancher; il lui demanda pourquoi elle ne se couchait, Eudora répondit que ses forces l'abandonnaient et qu'elle voulait de l'eau. Le témoin lui donna à boire et la fit mettre au lit, au deuxième étage. Elle ajouta qu'elle avait été fouettée par Hatcher. M. Harvey a déclaré que le claquement du fouet se fit entendre pendant environ une heure et quart et qu'il y eut une interruption de cinq ou six minutes.

« Le verdict du jury d'enquête constate que la négresse a succombé au châtiment qui lui a été infligé tandis qu'elle était sous la garde im médiate de John T. Hatcher.

« Hatcher a disparu vendredi soir et n'a pas encore été arrêté. Le oroner Taccuse de meurtre. »

Fragment d'une lettre de Mgr ***, Vun des évêques catholiques des États-Unis, \ 4 juillet 1 860.

« .... 11 y a lieu de croire que Tactivilé de ce commerce hideux de chair africaine est considérable. L'île de Cuba, la Floride et les autres États méridionaux de l'Union américaine ont besoin de bras pour leurs immenses terres incultes, afin d'exploiter le sucre et le coton. On croit que les nègres sont les seuls qui puissent résister au travail par le «oleil brûlant de notre climat pendantrété. De là cette recherche des nègres esclaves. Leur prix s'est tellement augmenté qu'il a stimulé la cupidité des marchands. Un nègre en bonne condition se vend jusqu'à dix mille francs ; les enfants même en bas âge se vendent quatre à cinq mille francs, suivant leur taille et leur force; à ces prix, une cargaison de ces infortunés fait ime somme immense. Aussi les marchands ne font pas difficulté d'échouer sur les côtes et de perdre leur navire, pourvu qu'ils puissent disposer de leurs prisonniers sans être surpris par les officiers du gouvernement.

(( Les nègres sont pour moi le sujet de réflexions bien tristes et de préoccupations bien pénibles. Ils forment presque la moitié de la population de la Floride; et, hélas ! parmi eux combien y en a-t-il qui soient en voie de sauver leurs âmes! Quelle n'est pas mon angoisse à ce sujet ! Ils appartiennent à des maîtres qui, la plupart, ne voient en eux que des machines propres à travailler la terre et à récolter le sucre et le coton. Ce n'est pas leur malaise physique en ce monde qui m'afflige et me préoccupe ; plusieurs se font une idée exagérée de leurs souffrances corporelles, et il est vrai, sans doute, que ces souflrances dans quelques cas, sont de nature à attendrir le cœur le plus impitoyable; mais après tout ces cas sont assez rares ; car il y a peu de maîtres systématiquement barbares, et, au fond, ils sont mieux au physique comme esclaves que comme libres. Mais c'est leur misère spirituelle qui me désole au dernier i^omi. Le mariage est à peine connu parmi eux; les maîtres n'y attachent aucune importance. Qu'on juge des désordres qui doivent être la conséquence d'un pareil état de choses dans mie race très-

portée aux plaisirs des sens. Point de religion pour restreindre la licence effrénée des penchants terrestres, et ce qui est pire, point de moyen ou presque point de détruire cette ignorance. Les maîtres ne se soudent pas de faire instruire leurs esclaves. En général, il les estiment d'autant plus utiles qu'ils sont moins instruits. Dans quelques États, il y a peine de mort contre ceux qui leur apprendraient à lire. Ainsi plusieurs maîtres n'aiment pas qu'on prêche aux nègres, crainte de leur donner des idées qu'ils sont bien aises d'éloigner de leurs têtes. Nous ne pouvons à présent que prier pour le salut de ces nègres, et espérer que la divine Providence ménagera quelque circonstance favorable pour leur instruction et leur amélioration religieuse, afin que le royaume des cieux leur soit aussi prêché comme aux autres races de la famiUe humaine. »

(Liv. V, chap. v, § 2, p. 160,)

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