II
i8 L'ESCLAVAGE.
vend. Plusieurs Étais sont nommés, comme nos départements, qui produisent des bestiaux, pays d^élhe^ breeding «^af^8*. Pratique infâme, inconnue des anciens, et cent fois plus odieuse que la traite, car elle conduit à vendre des enfants qu'on a vus naître, qu'on a fait baptiser, elle oblige à séparer la famille, elle la transforme en un haras reproducteur !
Par ces deux moyens et malgré la mortalité qui diminue en tous pays les races esclaves plus vite que les races libres, on a pourvu à la demande de cette marchandise animée; il n'y avait pas 700,000 esclaves, nous l'avons déjà dit, dans tous les Étals-Unis, en 1790 ; en 1850, le Sud seul en possédait 3,200,364. Le nombre total des gens de couleur était alors de 3,591,000; il s'élève en 1860, à 4,490,000.
Sans doute, la résistance du Nord a continué. Dès 1 787, Jefferson fit voter une loi qui organisa le territoire du nord-ouest de TOhio et déclara qu'il n'y aurait plus d'esclavage dans cette contrée. Six grands Étals, peuplés de quelques milliers de sauvages en 1790, et habités par
^ On évalue à 120,000 par an le nombre des nègres élevés et importés d'État à État à Taide de cette infâme industrie. La Virginie seule en vend de 40 à 50,000 pour plus de 100 millions de francs; la Caroline du Nord, le Keniucky et le Maryland sont les États où il s'en élève le plus, après la Virginie; ils sont reçus par la Louisiane, TArkansas, TAlabama, le Mississipiet les autres États à esclaves. Quelques-uns des États à élèves voient leur population noire grandement diminuer par l'effet de la vente et l'immigration des blancs. Ainsi le Delaware n'avait plus en 1850 que 2,290 esclaves, le Missouri que 87,452 contre 592,000 blancs. Diminution analogue dans la Caroline du Nord, le Maryland, le Kentucky, qui n'a plus que 210,981 esclaves contre 761 ,403 blancs, la Virginie qui a 472,528 esclaves et 894,800 blancs.
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUK. \{\
cinq millions d'êtres libres en 1850, se partagent aujourd'hui cette terre.
Mais peu à peu, l'influence des Ëtals du Sud a envahi la législation, et Ton peut compter ses pas au nombre des lois et des mesures qui se sont succédées.
g 2. — Dn coiiipr«Miiis du SUssonri A l'électitMi du présideot
De 181 8 à 1820, une grande controverse s'éleva à Toccasion de l'annexion de l'État du Missouri. On sait que parvenue 40,000 habitants, un territoire peut demander son annexion comme État. Le Missouri avait, dans sa constitution, admis l'esclavage. Deux fois la Chambre des représentants refusa l'annexion, deux fois le Sénat la vota. Enfin on admit le Missouri sur la proposition de M. Clay, mais en convenant par un compromis, connu sous le nom de compromis du Missouri^ que désormais on ne pourrait plus établir l'esclavage au delà d'une Jigne parallèle tirée par 36 degrés 30 minutes de latitude nord, à l'est et à l'ouest du Missouri : « Plaisante justice, disait autrefois Pascal, qu'une rivière ou qu'une montagne borne: vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »
Le Sud accepta ce compromis qui lui assurait deux voix de plus dans le sénat. Le Nord le vota par faiblesse, espérant que les immenses territoires de l'Ouest assureraient à la liberté la prépondérance dans l'avenir. Mais c'est la fatalité de cette douloureure histoire que
20 L'ESCLAVAGK. .
chaque faiblesse a pour conséquence des crimes irrémédiables. La servitude etla liberté ayant ainsi chacune leur domaine, ce fut à qui formerait le plus tôt des États nouveaux pour gagner dans les Chambres des voix nouvelles et conquérir la majorité.
On sait qu'il y a deux sénateurs par Etat, quelque soit le chiffre de la population, et un représentant seulement pour un nombre d'habitants qui ne peut être inférieur à 30,000 habitants, et que la loi qui le Qxe tous les dix ans, {Consiituiion^ art. 1", sect.ii, § 5) a successivement porté à environ 90,000.
11 en résulte qu'un nouvel État ayant moins de 100,000 habitants à peine installés, exerce autant d'influence dans le Congrès que l'État le plus ancien et le plus peuplé, et que la minorité de la nation peut ainsi dominer la majorité et tout paralyser. D'autre part, quand le candidat à la présidence n'obtient pas la majorité des voix, la Chambre des représentants choisit en votant encore par État {Constitution^ art, 11, secl. f\ § 3), nouvelle occasion pour la minorité de la population de faire prévaloir ses volontés. Dès lors on comprend l'intérêt extrême qu'on attache à l'annexion de nouveaux États au Sud comme des poids de plus dans l'un des côtés de la balance. L'instrument de cette politique d'annexion, c'est la violence; déjà le Mississipi, l'Alabama, l'Arkansas, avaient été arrachés aux Indiens, et les civilisés y avaient établi la servitude inconnue des sauvages. Le Texas fut volé au Mexique.
Volél Le mot est de Channing. il faut lire l'admirable lettre de ce grand citoyen à M. Clay sur ce crime. Le
ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUK. 21
Texas appartenait au Mexique. Or, le [Mexique, donnant une leçon de liberté à la République américaine, avait, en secouant ïe joug de l'Espagne, noblement décrété que dorénavant personne ne naîtrait esclave^ ne sérail introduit comme tel, dans les Etats mexicains.
Pour ouvrir un territoire nouveau à l'esclavage *, pour donner une proie aux spéculateurs % on alla au secours de ce qu'on appela pompeusement l'indépendance du Texas, c'est-à-dire la révolte d'une faible minorité d'habitants stimulés par des colons américains. El à qui donna-t-on la conquête? A ces citoyens valeureux pour prix de leur révolte coupable? Nullement ; la généreuse Amérique s'empara du territoire, sous prétexte de le protéger.
c< Dans l'armée de 800 hommes qui ont remporté la victoire, dissipé les forces mexicaines et fait prisonnier leur chef, il n'y avait pas plus de 50 citoyens du Texas qui eussent des griefs à venger sur un champ de balaille. Dans cette guerre, les Texiens ne sont qu'un nom, un prétexte à l'abri duquel les aventuriers venus d'une autre contrée ont accompli leur œuvre de pillage... »
c( Il est des crimes qui, par leur énormité, touchent au sublime; la prise du Texas par nos concitoyens a des droits à cet honneur. Les temps modernes n'offrent aucun
* « L'annexion du Texas étendra et perpétuera TesclaYage, c'est pour cela qu'on en veut. En ce point, il ne piut y avoir de doute. Dès Tannée 18:29, l'annexion du Texas était discutée dans les États du Sud et de l'Ouest. Un iissurail qu'on pourrait y former jusqu'à neuf États à esclaves aussi grands que le Kentucky... On calculait la hausse qui serait ainsi produite dans le prix des esclaves, » etc. (Channiag, p. 309).
* Des assemblées révolutionnaires de Texiens avaient concédé à des spéculateurs, pour 20,000 dollars, 400 lieues carrées de terres publiques.
exemple de rapine commis par des individus sur une aussi large échelle. Ce n'est rien moins que le vol d'un État. Le pirate prend un vaisseau, les colons et leurs associés ne se contentent pas à moins d'un empire *. » Écoutez encore ces paroles prophétiques : c< Par cet acte, notre pays entre dans une csirrière d'usurpation, de guerre et de crime... Nous tirons vanité de notre accroissement rapide... Notre peuple se jette en dehors des bornes de la civilisation et s'expose à retomber dans un état demi-barbare pour la gloire d'avoir de vastes possessions, nous inquiétant moins de consolider que d'étendre nos institutions... Il est temps de songer sérieusement, fermement, à nous contenir... L'annexion du Texas est le commencement de conquêtes qui ne s'arrêteront qu'à l'isthme de Darien, à moins qu'une juste et sage Providence ne nous arrête et ne nous fasse reculer. Cessons désormais de crier : La» paix ! la paix! notre aigle excitera sa faim et ne l'apaisera pas sur sa première victime ; il flairera une proie plus tendante, un sang plus enivrant à mesure qu'il avancera au Sud. Le Texas est le premier pas vers le Mexique... Est-il résigné à n'être qu'une victime passive?... Croyonsnous que l'Angleterre restera spectatrice d'une mesure qui ressuscite la traite et annule le§ efforts que, depuis 'ongues années, elle a faits pour la cause de l'humaflité?... Mais en ajoutant le Texas à la Floride, nous entourons le golfe du Mexique... L'archipel des Antilles entrera nécessairement dans ces projets d'empire qui
' Ghanning, p. 292.
grandissent tous les jours... L'Angleterre et d'autres nations de l'Europe verront-elles nos envahissements sans alarmes?
c( On dit que les nations ont leurs destinées, que le Turc stationnaire doit succomber devant la Russie. . . que les Indiens ont disparu devant les blancs ; que la race mélangée, dégradée du Mexique, doit disparaître devant les Anglo-Saxons. Arrière ces vils sophismes ! Il n'y a pas de nécessité pour le crime ! »
Channing écrivait ces pages éloquentes en 1837, un an après le soulèvement des Texiens, soutenus par une armée envoyée en pleine paix avec le Mexique, par les États-Unis. En 1843, l'annexion du Texas fut repoussée après une vive agitation et d'orageux débats. 11 fut admis comme État à esclaves le 29 décembre 1845. Presque aussitôt les prophéties de Channing s'accomplirent ; le Texas réclama contre le Mexique le territoire du nouveau Mexique, et la guerre fut déclarée par M. Polk, alors président.
Lorsque la paix fut conclue, l'abandon de la Californie et du Nouveau Mexique fut consacré. Une discussion passionnée s' étant élevée entre le Nord et le Sud, au sujet de la proposition de M. David Wilmot, par laquelle le Congrès déclarait que les subsides nécessaires à la guerre ne seraient accordés que sous réserve de la prohibition de l'esclavage dans tous les territoires qui pourraient être conquis, la Chambre des représentants vola à plusieurs reprises cette formule connue sous le nom de Proviso Ifi/mot; elle fut écartée par le Sénat, mais reprise par la Chambre à propos du traité avec le Mexique, et, pro-
24 L'KSCLAVAGE.
visoirement les nouveaux territoires demeurèrent sans organisation. L'agitation et les luttes augmentèrent, lorsqu'on 1850, la Californie se conslitua et demanda son annexion, comme État mus esclaves; clause qui avait été volée à l'unanimité. Un manifeste d'une violence inouïe rédigé par M. Callioun, fut adressé aux Elats du Sud par une convention des députés et des sénateurs de ces Étais; il menaçait de la rupture du lien fédéral. On ne craignit pas de discuter les bases d'une nouvelle organisation, en cas de séparation. Le Nord répondit par des vieelings furieux. Au congrès, les députés du Sud déposèrent une proposilion tendant i\ déclarer que l'adoption des mesures projetées j)ar les Étals du Nord serait considéré comme opérant de plein droit la séparation. De guerre lasse, on adopta le compromis proposé par M. Clay, aux termes duquel la CMlifornic élait admise avec sa Constitution, le nouveau Mexique élait détaché du Texas qui recevait une indemnité de dix millions de dollars, le proviso était écarté, Torganisation des territoires nouveaux était reconnue nn droit des habitants, et la constitution, une fois acceptée par eux, devait être soumise au Congrès. L'esclavage était maintenu (il a été aboli depuis) dans le district fédéral, c'est à-diro dans la ville de Washington, et le territoire séparé de Columbie. Une loi sévère sur les esclaves fugitifs était promise aux Etats du Sud. On proclama M. Clay le sauveur de la paix publique; il l'avait sauvée pour l'heure présente en rendant la guerre inévitable pour un avenir peu éloigné. On avait transigé sur des droits sacrés comme on l'eût fait sur des intérêts vulgaires; on jiréparait autant de nouveaux dé-
bats à chaque nouvelle demande d'annexion; débals dans rintërieur du territoire avant la constitution ; débats au Congrès pour l'examen de cetle constitution. Par une loi sur les fugitifs, on aggravait Tesclavage. Tous ces maux devaient bientôt éclater après un apaisement momentané; quand on jette de nouveaux aliments au feu, on rétouffe un instant, puis il s'enflamme et il éclate plus impétueux.
Le bill des fugilifs tut \oié en 1850; il autorise le maître à poursuivre et à faire saisir dans les États libres les esclaves en fuile, met à son service les officiers fédéraux et lui livre le fugitif sans défense, sans jugement, sans appel. Disposition odieuse, qui viole le droit d'asile, rend les États libres forcément complices des États à esclaves, transforme les juges en limiers de police et met la liberté de tout homme à la merci de la dénonciation calomnieuse du premier coquin venu. Comme l'a dit Théodore Parker*, Judas Iscariote n'a fait, en livrant son maître pour trente deniers, cfmB.renvplir les obligations constitutionnelles; ce n'était pas un traître, c'était un patriote! ' .,
On alla plus loin. En constituant pn 1854 les territoires du Nebraska et du Kansas, on abolit le compromis du Missouri, on effaça cette ligne bienheureuse au nord de. laquelle on était libre, on déclara les habitants d'un territoire, parfaitement libres d'organiser eux-mêmes leurs institutions domestiques^' en respectant la constitution des États-Uni*.
* Cité par M. Laboulave, Inlroduction, p. 51.
!* Le mot peculiar institution, institution particulière, est devenu, par
Les conséquences de cet acte ne se firent pas attendre. C'est le 30 mai 1854 que le territoire du Kansas avait été autorisé. Le 29 novembre, il avait à élire un délégué au congrès pour demander son incorporation comme État ^ Environ mille hommes armés descendirent d*un territoire voisin, bousculèrent votes et votants et élurent un M. Whitfield, partisan de Tesclavage. Le 30 mars 1855, les habitants devaient élire leur législature territoriale. Plus de 4,000 hommes du même État envahirent le scrutin, en armes, et de 5,500 votes réunis, moins de 1 ,000 appartenaient au Kansas. Que décida une législature ainsi installée? Elle déclara* qu'on ne pouvait être juré sans professer que l'esclavage était un droit ; — que soutenir le contraire entraînerait deux ans de travaux forcés et quatre ans pour tout écrit, ou imprimé, ou mise en circulation d'écrite contre l'esclavage ; quatre ans contre celui qui donnerait asile à un esclave fugitif; la mort^ contre celui qui l'aiderait à fuir et se cacher ; la mort^ contre celui qui pousserait les esclaves à la révolte ; des-
un euphémisme hypocrite, le pseudonyme de l'esclavage. On n'ose pas dire : Je défends Vesclavage, mais on s'écrie : Vous attaquez nos institutions partieuliêres!
Dans un roman de Dickens, Martin Chu%%levitty un certain député du Sud, rhonorable Elijah Pogram, auquel on reproche d'avoir les mains toujours sales, répond: « Combien vous portez loin votre antipathie envers nos institutions particulières l »
* Extrait d'un sermon du Rev. Dudley Ting à Philadelphie, 1856.
• n y a deux degrés d'initiation politique pour les pays annexés à l'Union. L'un consiste dans l'établissement d'im régime provisoire, appelé gouvernement territorial, Pautre dans l'établissement du régime définitif appelé gouvernement à*État, (M. Mignet, notice sur M. Ed. Livingston, lue le 30 juin 1858 à PÀGadémie des sciences morales, Mémoires, t. m, p. 16.)
titution du droit de voter contre celui qui refuserait de jurer le bill des fugitifs.
Commettre ces crimes est odieux, mais les commettre impunément est monstrueux, L'autorité centrale intervint à peine; elle envoya ordre au gouverneur Walker de protéger avec quelques troupes le scrutin, violé une troisième fois à la fin de novembre 1855, au moment de Télection d'un nouveau délégué au Congrès. Ce fut l'occasion du mémorable discours du sénateur Charles Sumner, qui, en protestant éloquemment contre ce crime, s'écriait : « En vérité, on nous comprend tous sous la dénomination commune d'hommes, comme on comprend les épagneuls, les roquets, les dogues, les chiens-lorups, sous le même nom de chiens ! » Il ne savait pas si bien parler, car c'est deux jours après avoir prononcé ce discours qu'il fut assailli, à sa place, au Sénat, non loin des bancs où Washington et Adams avaient siégé, par M. Brooks , sénateur de la Caroline, qui lui asséna un coup de canne sur la tête et l'étendit sans connaissance.
« Nous approuvons la conduite de M. Brooks, écrivait le 12 juin, le Richmond Inquirer, nous l'approuvons sans réserve. Cet acte est bon dans sa conception, meilleur dans son exécution, parfait dans ses conséquences. It was a proper act^ done at the proper time^ and in the proper place. »
Des meetings de félicitation eurent lieu dans le Sud. On vota au sénateur Brooks une canne d'honneur. Il ne fut pas exclu du Sénat, il en fut quitte pour une amende de 300 dollars ; c'était acheter la célébrité à bon marché.
De semblables débats n'avancèrent pas beaucoup les affaires du Kansas. Les meurtres et les violences restèrent presque impunis.
Le message du Président (1858) raconte en termes diffus la suite de celte histoire embrouillée et sanglante. A la constitution du Topeka a succédé la constitution de Lecompton ; les votes ont suivi les votes, tantôt pour, tanlot contre l'esclavage : ceux-ci annulés à cause du nombre des abstentions, ceux-là attaqués par des protestations tumultueuses. La question, portée au Congrès, où elle a occupé deux sessions presque entières, n'y a pas l'eçu une solution plus nette. Le président a démenti, en sa qualité officielle, la conduite qu'il avait conseillée comme particulier. Admetlrail-on le territoire au nombre des Étals avec sa constitution bâclée, sauf à engager le peuple à l'amender ensuite dans une convention nouvelle? ou bien exigerait-on que tous les amendements aient eu lieu d'abord, avant l'admission? Le Président était pour le premier avis, le Congrès a voté pour le second, et, le 4 mai 1858, par un acte que l'on a appelé le Compromis Eaglish y il a pris un biais. Se fondant sur ce que le peuple du Kansas avait demandé pour l'entretien des écoles communes le double de la quantité « de terres publiques qui aient jamais été accordées auparavant à aucun État entrant dans l'Union, » le Congrès a statué que le Kansas ne serait admis qu'après un nouveau vote par lequel sa population accepterait des concessions moindres, équivalentes à celles faites au Minnesota. Le Congrès se réserve d'approuver cette constitution sans intervenir sur la question de l'esclavage, confor-
mément au principe de non-intervention, connu sous le nom debill du Nebraska.
Le votea eu lieu le 2 août 1859, et le peuple a rejeté la proposition du Congrès. Il a dès lors à faire une troisième constitution .
Mais une nouvelle difficulté est soulevée par le message présidentiel.
Le territoire comprend-il, oui ou non, le nombre d'habitants nécessaire pour élire un membre de la Chambre des représentants, c'est-à-dire 93,420? Pour s'en assurer, un recensement préalable est nécessaire; or, il est assez probable que, pendant cette série de voles, d'émeutes, de constitutions faites, brisées, refaites et à refaire depuis 1854, un bon nombre d'habitants ont quitté cette terre si agitée, et que le recensement aura pour résultat un nouvel ajournement. Le président propose au Congrès d'étendre la mesure des recensements à chaque territoire nouveau ; il est effrayé à la pensée qiie des hordes répandues sur une terre à peine défrichée, pourront aussi bien que l'État de Virginie, être admises à envoyer au Sénat des membres ; il ajoute que le Sénat, ayant, dans certains cas, à nommer un vice-président des États- Unis parmi les sénateurs, et celui-ci pouvant devenir président en cas de mort du président pendant ses fonctions, la fière Amérique du Nord est ainsi exposée à avoir pour chef de la confédération un citoyen sorti de l'urne si mal respectée du Kansas ou de l'Utah !
Mais le Congrès adoptera-t-il ce parti? Le Kansas acceptera-t-il ce nouveau délai? Le recensement se passeral-il paisiblement? Voilà à quelles extrémités sont réduits
une population venue pour travailler et pour vivre, un territoire fertile et étendu, les États voisins, enfin la confédération tout entière; et pourquoi? parce que le Congrès a laissé à débattre à des intérêts grossiers la question de savoir si des hommes pourvus d'une âme peuvent être esclaves !
Depuis l'électfon dn président BnettaBan JouMia'* rimsvrrectioa d'Harper's Fenry. (1856-1860).
Depuis que la question du Kansas est soulevée, le pouvoir présidentiel a changé de mains une preuîière fois, en 1857. L'élection, qui a donné la majorité à M. Buchanan, est un autre incident fort significatif de ce lamentable drame, qui ressemble fort au prologue d'une guerre civile. M. de Tocqueville l'a parfaitement dit : a Le choix du président n'importe que modérément à chaque citoyen.... Mais les partis se servent du nom du candidat à la présidence, comme d'un symbole, ils personnifient en lili leurs théories*. »
Toute la lutte , comme celle des élections précédentes, eut pour pivot la question de l'esclavage. Toutes les anciennes dénominations des partis se sont effacées devant celle de freesoilers^ ou de partisans de ce qu'on nomme par un honteux détour les institutions particulières des
* Les FreeSoilers sont le parti républicain ^ et leurs adversaires sont les démocrates. On désigne aussi les États du Nord sous le nom de Labour States, ceux du Sud sous le nom de Capital States.
États du Sud. Les partis en sont arrivés à un degré de violence, en public et dans la presse, qui dépasse toute imagination, et les abolitionnistes ne le cédèrent en rien à leurs adversaires, et compromirent ainsi au plus haut degré la cause de Tabolition.
On sait que le succès demeura aux partisans de l'esclavage. Ils choisirent, le 4 mars 1857, leprésidentBuchanan. Âgé de soixante-six ans,'secrétaire d'État du président Polk, au moment de l'annexion du Texas, puis ambassadeur à Londres, ce vieux diplomate avait, outre ses facultés éminentes, trois titres à cette faveur. 11 était ouvertement connu pour ses opinions favorables à l'annexion de Cuba; il faisait partie de la conférence (TOsteihde qui encouragea l'aventurier Lopez, avec ce M. Soulé, ambassadeur à Madrid, auquel M. Marcy, secrétaire d'État, osait écrire, le 15 novembre 1854, « de s'opposer à l'abolition de l'esclavage à Cuba, avant qu'on ait avisé à ce que cette mesure ne soit pas nuisible aux intérêts (lisez aux convoitises) des États-Unis. » 11 a pour devise de sa politique ce qu'on appelle la doctrine deMonroè\ résumée en ces deux formules : Américanisation de V Amérique , T Amérique aux Américains , c'est-à-dire tout prendre et écarter les étrangers. Enfin il est d'un caractère vraiment diplomatique et, toujours irrésolu*, il oscille entre les deux partis, disant aux États à esclaves : «Gardez vos esclaves^ la constitution le permet; » aux États du Nord : « Ne vous mêlez pas des esclaves ^ la constitution
* La première et la plus exacte formule de cette doctrine se trouye dans le message du président Monroe, 1825.
• V. sa lettre, du 15 août 1857, dans les Débats du 25 septembre.
le défend ; aux États nouveaux : a Volez ce que vous voudrez, je me fie au scruthij le remède américain^ tonjours sur pour redresser tous les torts, »
Élu à cause de ces qualités et dans ces circonstances, le président Buchanan a vu passer les quatre années de sa présidence, n'ayant contenté ni mécontenté personne, provoquant peu à peu TEspagne, lâchant de tenir égale une balance qui penche de plus en plus du côté de l'esclavage.
Cependant le temps ét»ant venu pour lui de so créer des titres soit à une élection nouvelle ^5 soit à un souvenir reconnaissant, s'il n'est pas réélu ; ses derniers messages posèrent plus hardiment la politique à laquelle il ambitionne de mettre la main ou de laisser son nom.
L'élection du Kansas nous a paru le tableau le plus exact des mœurs politiques à Tintérieur. Les messages du président Buchanan en 1858, 1859, 1860, sonlTexposé caractéristique de la politique américaine à Textérieur.
On sait combien les communications officielles des gouvernements de l'Europe sont remarquables parla netteté et la brièveté ; on a poussé loin, en Angleterre et en
* « Il est impossible de considérer la marche ordinaire des affaires aux Étals-Unis, sans s'apercevoir que le désir d'clre réélu domine les pensées du président ; que toute la politique de son administration tend vers ce point, que ses moindres démarches sont subordonnées h cet objet; qu'à mesure surtout que le moment de la crise approche, l'intérêt individuel se substitue dans son esprit à Tintérét généial. Rcéligible, il n'est qu'un instrument docile dans les mains de la majorité, il aime ce qu'elle aime, hait ce qu'elle hait, il vole au-devant de ses volontés, prévient ses plaintes, se plie à ses moindres désirs; les législateurs voulaient qu'il la guidât, et il la suit.
(Tocqueville, I, p. 225.)
ÉTATS-UiNIS D'AMÉRIQUE. 35
France, Tart de tout dire en peu de mois, ou quelquefois de ne rien dire, mais dans un langage qui a grand air. Les cartons diplomatiques, malheureusement fermés même après que les événements ont pris place dans l'histoire, renferment des trésors et des modèles achevés, trop peu connus, de la plus parfaite littérature. Bien différents de ces documents, les messages, aux Étals-Unis sont des pièces interminables, monotones et confuses. A les pénétrer, à les traverser, à les connaître, il faut la patience et la résolution d'un explorateur des forêts vierges, avançant pas à pas et se faisant jour la hache à la main. Ce courage n'est pas toujours récompensé. Les messages de i 858, 1859 et 1860, méritent la peine d'être analysés; sous la masse énorme des sujet3, des faits, des chiffres, des mots, on découvre des déclarations d'une importance immense pour le repos de l'Europe et du monde, comme on découvrait dans l'armée de Macbeth, derrière une forêt touffue, des lances et des glaives.
11 n'est pas sans intérêt d'extraire et de rapprocher, pour les mettre en relief, les articles du programme de politique extérieure de M. Buchanan.
En Chine et au Japon, le plénipoten taire, avec une habileté et une adresse hors ligne \ a profité des démonstrations de deux grandes nations pour obtenir sans coup férir, les mêmes avantages pour la.sienne. L'Amérique a joué le rôle de l'Autriche dans la guerre d'Orient, qui consiste à gagner sans mettre d'enjeu. Conclu à Tien- Tsin le 18 juin 1858, et ratifié parle président sur l'avis
* Message de 1858.