‹ L'abolition de l'esclavageChapitre 27 sur 42 · ESCLAVES · texte numérisé non relu

ESCLAVES

ter jamicr 1700. . .

1 Noliec oTiridle, 1840, p, 53.

La population blanche a etc presque stationnaire, soit depuis soixante ans, soit depuis dix ans.

La population mulatre a augmenle enormement.

La population esclavc a diminue d'unc maniere continue.

II est vrai, deux causes concourent aux variations de ees dernieres classes, non-seulement le inouvement des naissances et des deces, mais aussi celui des affranchissemenls, qui fait passer de la troisieme (Jans la seconde. Ce cbiffre est connu : de 1 836 a 1848, il y a eu a la Martinique 8,558 affranchissements1. Or, la population mulatre, malgreles deces2, dontnous ne tenons pascompte, a augmenle de 9,726, soit 1,188 individus de plus que le nombre des affranchissements, pendant que la population blanche n'en cornpte pas 400. Cette population mulatre a done ete la seule en progres.

Mais comment s'accroit-elle? est-ce par les manages?

La reponse est dans ce proverbe des colonies : « Le blanc est l'enfant de Dieu, le noir est l'enfant du diable, le mulatre n'est l'enfant de personne. » Elle est encore dans la repugnance bien connue des blancs pour toute alliance avec les noirs. Elle est enlin dans les ciiiffres de Tetat civil.

De 1858 a 1847, il y a eu 6,175 manages dans la population libre, 1,754 manages dans la population esclave, c'esl-a-dire six fois moins de manages pour une population deux fois plus forte. Encore nous avons choisi une periode signalee par d'immenses efforts pour initier

1 Tableau cb 18 i7, public en 1850. p. 55, n° 15.

2 Environ 5 pour 100 par an, tableau n° 1 ! .

les noirs a la famille. Lc Tableau officiel qui contienl ces resultats nous apprcnd que jusqu'en 1840, a Bourbon, on n'avait pas meme pris la peine do constater regulierement le nombre des manages enlre des esclaves.

wX'est un regime de promiseuile et de concubinage universe!, disaitM. de Broglie1. L' enfant n'a pas depere, le pere pas de famille... les negresses sont abandonnees, en general, par les hommes qui les ont rendues meres ; les enfanis sont toujours abandonnes par les peres, ils le sont quelquefois par les meres... »

Au moins les naissances fournissaient-elles un accroissement notable a la population , et aux cultures un nombre plus grand de travailleurs2?

Pour 159,089 habitants libres, il y a eu en moyenne, de 1858 a 1847, 4,076 naissaneos par an, ou 1 sur 55.

Pour 255,814 esclaves, 5,994 naissances seulement, ou 1 sur 59.

Voyait-on l'influence du bien-etre et des bons soins prolonger la duree de la vie des esclaves, debarrasses, dit-on, de tous les soucis?

A la meme epoque, les naissances parmi les libres s'elevent a 4,070, les deces a 5,797. Les deces sont in- [rrieun aux naissances.

Au contra ire, les naissances parmi les esclaves s'elevent a 5,994, les deces a 7,445. Les deces sont superieurs aux naissances.

Ainsi, en resume, la seule partie de la population qui s'augmenlat aux colonies avant Emancipation etait la

* ttapp., p. 151, etc.

« Tableaux officiels de population, 1847, p. 28 n° 10.

population melisse; elle s'accroissait par les batards.

Parmi les esclaves, peu de mariages, peu de naissances,

beaucoup de deces.

Faut-il atlribuer ces resultats a la loi? Nullement; la

loi, au moiiis dans les derniers temps, encourageait les

manages par tous les moyens et empecbait de vendre se-

parement la fern me et le mari. Aux maitres? Nullement;

ils favorisaienl les mariages, et les esclaves maries etaient

1'objet de leur predilection.

M. de Toequeville nous dira dans son beau langage la

raison veritable1.

« II existe une antipaihie profonde et naturelle entre l'institution du mariage et celle de Tesclavage. Un homme ne se marie point quand il est dans sa condition de ne pouvoir jamais exercer Tautorite conjugale, quand ses fils doivent naitre ses egaux el qu'ils sont irrevocablement destines aux memes miseres que leur pere ; quand, ne pouvant rien sur leur sort, il ne saurait connaitre ni les devoirs, ni les droits, ni les esperances, ni les soucis dont la paternite est accompagnee. II est facile de voir que presque tout ce qui initie l'homme libre a consentir une union legitime manque a Tesclave par le seul fait dr. Fesclavage. Les moyens particuliers dont peut se servir le legislateur ou le maitre pour Texciter a faire ce qu'il I'empeche de desirer seront done loujours inutiles. »

II. Depuis Tabolition de l'esclavage, ces faits douloureux se sont-ils modifies?

1 Rapport sur la proposition do M. do Tracy, IVoces-verbaux de la Chambre des deputes, session de 1840, p. 39. Voir aussi le Rapport de M. de Broglie, p. 155.

On ne saurait demander a Feniana'palion d'exercer nne influence quelconque sur la proportion des sexes; les chiffres restent a cet egard cc qu*ils elaient. L'immigration des travailleurs a eu menie pour effet d'augmenler le nombre des homines, sans apporter une nombre ego I de femmes.

Les tableaux de population ayant confondu, depuis 1 848, tou!es les classes de la population, il est impossible de conslater si la difference signalee entre le nombre des naissances et des deces parmi les blancs, celui des naissances et des deces parmi lesnoirs, asubsiste. Cependant, si Ton s'en tient a une comparaison generate, et par consequent seulement approximative entre les chiffres totaux de la population des colonies, en 1856, 18413, 1856, non comwu lechiffre des imminroMs- on constate que cetle population, qui avait diminue pendant la premiere periode, a, au contraire, augmentc pendant la seconde.

(Notices de 1840, tableaux ofliciels pour los annees 1846 et J 850. i

A la Martinique, l'excedant des naissances sur les deces s'est eleve en :

1848 ii.

A la Guadeloupe, les deces remportaient de

259 en 1848 106 en 1840

COLOMES FKAN(JAI$ES. 277 les naissances l'emporlaient de

515 en 1850.

Ainsi, des les premieres annees, dans ccs deux colonies, la loi de la population reprend une marche reguliere, l'esclavage depeuplait, la liberie peuple la terre.

Les memcs Tableaux ne distinguent pas entre les naissances legitimes el les naissancesnaturclles.Ces dernieres doivenletre toujoursfort elevees, puisquc la repugnance entre les deux classes est la meme, et puisque le nombre des celibataires continue a Temporter sur celui des gens maries.

Mais les manages, les legitimations, les reconnaissances, ont augmente dans une proportion tout a fait saisissante.

En dix ans, de 1858 a 1847, il y avait eu 1,754 manages esclaves, soit environ 250 par an, dont 29 a la Martinique, 61 a la Guadeloupe, 24 a la Guyane, 155 a la Reunion. Avec celui des manages entre libres, 6/1 75, le chiffre total ctait de 7,929. En neuf ans, de 1848 a 1856, il y a eu 58,468 manages : les premieres annees ont vu se faiie de i ,000 a 5,000 manages entre affranchis, dans les colonies, au lieu de 50 ou 60 entre esclaves1. La moyennc est nalurellement moindre depuis ce premier Hot. Elle est encore, si Ton compare 1846 et 1856, a la Martinique, de 657 au lieu de46; a la Guadeloupe, de 907 au lieu de 101; a la Guyane, de 158 au lieu de 17; a la Reunion, de 627 au lieu de 225,

1 Rev. col. , 1852, p, 284.

278 ABOLITION t)E L'ESC LAVAGE.

En memo temps, d'apres un autre document qui constate les resullats accomplis de mai 1848 a aoiil 1855, pour les trois prineipales colonies seulement'. le nombre des legitimations pendant ces six annees a atteint pros de 20,000, celui des reconnaissances pres de 30,000.

40,000 manages, 20,000 enfants legitimes, 50,000 enfants reconnus, voici le bean presentoffert en moinsde dix ans a la societe coloniale par l'emancipalion. On pent clore ce cbapitre sur de tels chiffres, et voici quelle est sa conclusion : Le memo jour, a lamemeheurc, les colonies ont vu nailre deuxchoses saintes : la liberie, la fainille!

III. Ajoutons quelques mots encore sur le bonheur de ces families devenues libres.

II pent sembler superflu de se demander si elles sont plus heureuses. En outre, une confusion dangereuse se presente etdoit etre evitee. La liberte et le bonheur sont deux choses differentes; elle paraissent memo s'exelure, car la liberte c'est la luUe; le bonheur n'est-ce pas le repos?Cetle confusion est habituelle aux colonies : on disait des esclaves : lis sont plus heureux que s'ils etaient libres. On dit des affranchis : lis etaient plus heureux quand ils etaient enclaves. Encore une fois, il nes'agit pas de felicite, mais d'independance, non pas du venire, mais de Tame, non pas de l'elre qui mange et qui dort, mais de l'elre qui pensc, qui veut et qui aime.

Or on a beau faire loutes les peintures les plus seduisantes de cequ'on appelait la vie patriarcale des habitations, le vrai tableau des colonies est dessine en quelques

1 Rev. col. KS.T>, p. 510

COLONICS FUANQAISES.

traits dans une lettre du Bailly de Suffren a madame d'Alais, ecrite de Fort-Royal, le 8 fevrier 1 779 1 :

« La campagne est tres-belle : la nature, toujours animee, tient les arbres et les plantes dans une conlinuelle vegetation. Presque tous ont des arbres et des fruits en meme temps. Tout ce qui est necessaire a la nourriture des bommes vient naturellement. II n'y a que les productions etrangeres que Pavarice industrieuse a force de produire, telle que le sucre et le cafe, qui exigent de grands travaux. Les habitants peuvent se considerer sous deux classes : des maitresdurs et des esclaves abrutis par 1'esclavage. »

Ce qui etait vrai en 1779 etait vrai en 1859, vrai en 1818. Les maitresn'etaientpas volontairementdurs, mais un travail impose sans remuneration , sous lespeines les plusseveres, n?etait-il pas une dure condition? lis ne voulaient pas abrutir leurs esclaves, mais ils avaient intend a ce qu'ils passassent pour etre abrutis et incapables de liberie; etla servitude n'est-ellepaspar elle-meme abrutissante? Elle pousse au vol, car on vit au sein du luxe sans rien posseder; a la paresse, car le travail, toujours penible a Phomme, lui devient haissable des qu'il est oblige; au mensonge, par peur du cliatiment; a Pivrognerie, parce qu'elle produit l'oubli momentane des maux; a la debauche, parce qu'elle est, sous un climat <iui stimule les passions, sans parler des mailres qui les excitent, la seule jouissance qui n'exige ni P argent que Pesclave n'a pas, ni la permission qu'il faut sollicker pour le mariagei

1 Lcllres publiees par M. Ortolan, Moniteur du k2 novcmLrc 1859.

Un rapprochement me frappe beaueoup. On a liorreur du Code noir, qui a regi les colonies depuis 1685 jusqu'aux lois de la Restauration. On affirme que ses ri~ gueurs etaient tombes en desuetude. Je Ie crois, mais il en etait de meme de ses dispositions bicnfaisantcs. Lorsqu'on prepara avec tant de soin les ordonnancesde 1855, 1859, 1840, et les iois de 1845, on considera comme un grand bien de remettre en vigueur plusieursdes dispositions humaines et ehretiennes du Code noir1, on n'osa meme pas aller si loin que cetteloi flelrie, etpar exemple punir le maitre qui debauchait son esclave. Ainsi, malgre la loi, malgre de bonnes intentions, la fatalite de Fesclavage avait inevilablement produit des desordres et des maux qu'on voulait empecher en 1685, qui etaient encore a guerir en 1845, deux siecles apres.

La liberte ne detruitpas du premier coup les vices engendrespar trois siecles de concubinage, d'humiliation et d'oppression; mais ces vices ne sont plus une sorte de necessite de position.

N'est-ce pas la un immense bonheur?

Mais peut-ehe les esclaves n'en usent-ils point? peul-ctre retournent-ils a la vie vagabonde, oisive, depravee, sauvage? Cherchent-ils a s'instruire? Les voit-on a l'eglise ou en prison? Nous avons vu l'etat de la criminalite, nous verrons les progres de la religion et ceux de instruction.

Veut-on a toute force prendre le mot bonheur dans le sens le plus abaisse? croit-on que le bien-Stre des af-

1 On de rordonnance dulooctobre 1780, citee par la loi du 18 juillet 1845, art. 5.

COLONIES FRANCAI'SES. 281

franchis soit moindre que n'elait celui des enclaves?

11 ne faut pas toujours prendre pour poinls de comparison des habitations modeles. N'oublions pas que les proprietaires riches etaient une premiere exception, les proprietaries vertueux une seconde exception, les proprietaires habitant et administrant une troisieme exception. La masse des esclaves etait divisee par petits groupes de 10 a 20, a 50 au plus1, loues a autrui ou travaillant sur les habitations de proprietaires trop pauvres pour louder des hospices et pour bien nourrir ou bien vetir leurs esclaves.

S'iliallutuneloi (loidu 18 juillet 1845, art. lcr), une ordonnance (ordonnance du 5 juin 1846), une circulaire du ministre (15 juin 1846), et des arretes des gouverneurs (octobre 1846) pour regler que le maitre devait a son esclave par semaine six livrcs de farine de manioc et un fcilog. et demi de morue et de viande salee (art. J er), et deux cliemises, un pantalon, une veste et un chapeau tous les six mois (art. 7), e'est apparemment que l'ordinaire de la nourriture et du vetement demeurait presque partout au-dessous de ces modestes proportions.

On accordait en general un jour par semaine a leur prolit en echange de la nourriture, et telle etait, pour le dire en passant, la superiority du travail libre sur le travail servile, en meme temps que la fertilite du sol,

1 A la Martinique, il y a 355 pctitcs sucrerics sur 60 grandes; a la Guadeloupe, le nombre des pelites exploitations est plus considerables encore '■> a Hourbon, il y avail en 1838 : 10C proprietaires de 50 a 500 esclaves,

1,150 » delOa 50 »

-4,063 » de 1 a 10 »

5,409 Broglie,p. 242.

^2 ABOLITION 1)K 1/KSCLAVAG II.

qu'unjour suffisait a rosclave pour nourrir sept jours.

Cela lui suffit encore, dil-on, etc estprecisement pourquoi l'affranchi ne travaille pas. Peu de besoins, peu tic travail. Jl se suffit et se repose. A cela je n'ai rien a dire, si ce n'est qu'il fait comme rimmense majorite des homines. Apres tout, le besoin est le motif et la mesure du travail.

Mais dans Tetatde liberie les besoins augmententtous lesjiurs, et pour les satisfaire onaugmeute le travail. C'est ce qui arrive au noir qui a des gouts de bien-etre, de luxe, de toilette meme; il travaille pour jouir et aussi pour payer/En meme temps riiommelibreparticipe aux charges collectives; il paye limpot, Foctroi, et pour payer, pour depenser, il faut travailler.

En veut-on la preuve materielle?

Elle resulte de plusieurs documents.

On pourrait comparer le nombre des cotes foncieres, mais ces chiffres ne sonl pas a notre disposition.

Restent deux elements :

Les Tableaux de population etde culture comprennent le chiffre des bestiaux dans les colonies. Or on remarque que le chiffre des mulcts, anes, chevaux, a diminue, parce qu'on les economise ou parce qu'on les remplace par des machines ; mais celui des pores et des chevres a augments : 01 le pore, la chevre, c'est la richesse du petit proprietaire au dernier degre de l'echelle.

Un renseignement est plus significatif, e'est le chiffre et la nature des importations, d'ou Ton peut conclure l'influence de I'emancipation sur la consommation des prod u its de la metropole.

COLOMKS FRANCHISES. C2K5

Des 1818 ct 1849, les denrecs en prog-res an milieu tie la baisse generate sont les rim1 etles tabacs, la farine tic from cut) les saindoux et les viandes mires % les savons elles funics, les (ic coto/i , les paraplaies^ les mon- //v$, les chapcaux et les souliers. L'ancien csclave veut Loire et fumer, se mieux nourrir, se mieux laver, se mieux vetir, imilerle monsieur qui ne sort pas sans parapluie, no pas loujours aller tete deeouverte ct picds nus. 11 mel a torturer ses pieds dans des souliers une pretention particuliere, ridicule, si Ton veut, mais fort concevable, si 1'on sesouvient que des lettres patentes de 1 7C25, rcproduitcs, le croiroit-on ! par une ordonnance du 18 mai !<S19, interdisaient a Tesclave de porter des chaussures.

Ce changement dans les moeursdes nouveaux affranchis influe, on ne pent le nier, sur la production et le mouvemenl commercial. D'une part, beaucoup de travail se fait en dehors des cultures dont les produits figurent seals dans les statistiques officielles, et ne vient pas grossir la colonne des exporlations , de Tauire, beaucoup de petites ressources qui n'existaient pas appellent les importations. Nous Pavons deja dit, le travail est plutot deplace que diminue. La richesse n'est pas detruite,, elle est autrement repartie. Qu'on dise ce qu'on voudra pour contester les arguments a lirer des deux chiffres que nous avons precedemment cites, des importations et des spoliations, le premier prouve que ces paresseux pro-

1 Mais raugmentation des vins dans les qualrc colonies ne porte que sur 1SW, le eliiflrc rctomhe et est reste au-dessous du chiffrc de 1847 (V. Tageneral des Douancs, p. 58-59), inemc a la Reunion.

m ABOLITION I)E l/KSCLAY AGK.

duisent heaucoup \ et le second que ces pauvres consomment beaucoup. Mais pcut-etre, en salisfaisant leurs appetits, les csclaves retournent-ils a la vie nomade, oisive, sauvage? Cherchent-ils a s'instruire? Lesvoil-ou a lYglise, a Fecole, ou en prison? Nous avons vu l'etal de la criminaliie. Recherchons les prog res de la religion et de l'instruction.

4 Knife co'ctrale 1851, p. 195.

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