CHAPITRE XV
i.A RELIGION, I/INSTRUCTIOS.
La est le salut de nos colonics.
Brogue, p. 12"».
Le christianismc est uric religion d'hommelibres.
TOCQI'EVILLK, p. 41.
£ 1. — A v nut i'aliolition d«e l'esclavage.
Je crois pouvoir rafilrmer, personne aux. colonies no Cut plus heureux de Emancipation des esclaves, apres les esclaves eux-memes, queles prelresdignes de ce nom. Parmi eux, lagrandemajoriteetaitcontraire al'esclavage : il genait le ministere et degradait la conduite de ceux-!a memes dont il ne blessait pas la conscience.
Si Ton me demanda.it ce qu'il y a de plus beau sur celte terre, je repondrais : Cest le christianisme! Si Ton mo demandait ce qui me parait le plus odieux au sein dfcs nations chretiennes, je repondrais : C'est l'esclavage!
Mais j'ajouterais aussitot : L'esclavage est impossible avec le christianisme1.
Cepcndant, on a beaucoup repete que Tesclavage avait
1 V. dans le 2° vol. le livre intitule le Christianisme et VEsclavage.
ete introduil aux colonies franeaises par ia monarchic cl par le clerge.
Montesquieu, qui combat Tesclavage avectant de force et d'esprit, a ecrit, d'apres le P. Labat1 :
« Louis XIII se fit une peine extreme de la loi qui rente dait esclaves les negres de ses colonies; mais quand on « lui eut bien mis dans l'esprit que c'elait la voie la plus « sure pour les convertir, il y consenlit. »
On ne comprend pas celte erreur dans un si grand ecrivain. Le premier aele legislatif, emane de la melropole, sur la Iraite des esclaves, est du H novembre 1 675, e'est-a-dire trente ans apres la mort de Louis X1IP.
On repete aussi communement que le dominicain Las- Casas a donne le funeste conseil d'introduire des negres aux Antilles, pour mulayer les naturels. Un seul his!orien, Herrera, tres-posterieur a Las-Casas, a accredite cette calomnie. Dans les discussions qu'il eut a soutenir contre l'esclavage des Indiens avec Quevedo, eveque du Darien, ou avec le confesseur et 1'historien de Charles- Quint, Sepulveda, celte opinion ne se trouve ni sur ses levres ni sur celles de ses contradicteurs. 11 a ecrit ses eloquentes protestations en 1514. On vendait deja des negres a Seville en 1405, a Lisbonne en 1442; il y en avaitaSaint-Domingue en 1500; Charles-Quint accordait le privilege de la traite aux Flamands en 151 1\
1 Esprit des lois, liv. XV, ch. iv, p. 182. — Le P. Labat, Nouveau.r Voyages mix ties deVAmerique, torn. II, p. 1U, an 1722.
2 Laeour, HiUoirc de la Guadeloupe, 1, chap, ix, p. 104.
5 Ibid., p. 1 02. — Muehler, trad, par l'abbe de la Treiche. — (Euvres de Johannes Genesius Sepulveda, 4 v. in-fol. Un bel cxemplaire exisle dans la prccieusebibliothequedeM. Cousin. — Robertson, tHsLd'Ameri(jue,\{v. III.
Ce n est done pas un roi chrelien, ce n'est pas un religieux qu'il faut accuser d'avoir invente I'esclavage.
Qui done enfin a introduit I'esclavage aux colonies?
Ce point d"histoire est fort obscur; on nesait jamais qui a seme l'ivraie dans un champ, et nul ne se vante delrc rinvcnleur du rnal. Cependant il est possible de saisir dans les anciens documents et en particulier dans la collection d'actesimprimes et de notes rnanuscrites reunies par M. Moreaude Saint-Mery, et laissees aux archives des colonies1 et dans les archives de la eommunaute du Sainl-Esprit, chargee depuissilongtemps du service religieux des colonies2, quclques indices qui mettent sur h trace des veritables origines de I'esclavage aux colonies.
Or ces documents etablissent que le clerge n'y est pour
I IV II t
On ne remonte presque jamais plus haut que l'edit de 1685, connu sous le nom de Code noir, public la meme annee qu'une autre loi regrettable, la revocation del'edit de Nantes. Get edit si justement reproche au fils de Colbert, le marquis deSeignelay et au roi LouisXIV, vinl corriger les abus de I'esclavage en en consacrant malheureusement quelques-uns; il ressemble plutot aux lois de 1845, qui reformerent I'esclavage, qu'a la loi de J 802, qui le relablit. II est necessaire de se reporter aux documents anterieurs.
Or, Facte <\% Association des seigneurs des lies de
1 J'en dois la connaissancc a Fobligeance du conservateur actucl, digne et intelligent continuntcur de Moreau, M. Pierre Margry.
2 Ces precieuses archives ni'ont etc ouvertes, avec une liberalite dont je no saurais me mc-ntrer trop rcconnaissant, par le R. P. Schwindenhammer, snperiear, el le P. Levavasseur.
lAmeriquc (1G26) est un contrat par lequel M. d'Enam buc et ses associes s'engagent a former un capital do 45,000 livres et a freter trois navires pour aller coloniser les ties Saint-Christuphe , Barbade et autres, a l9 entree du Perou, du 11* au 18e degre de latitude , tant afin de faire imtruire les habitants des dites iles en la relic/ion catholique, apostolique et romaine, que pour y trafiquer.
Lorsque le cardinal de Richelieu, cree grand maitre de la navigation en 1626, fit autoriser le 51 octobre de la merne annee cette premiere Compagnie, les leltres patentes declarent que Fentreprise a pour but premier de planter la foi chretienne a la gloire de Dieu el llxonneur duroi, et pour condition demener des pretres et de cultiver el traraillcr a toutes sortes de mines et de mttaur, moyennant un droit d un dixieme envers l'Elat. U n'esl pas question d'esclaves, mais de travailleurs europeens,
Le nouveau contrat du 12 fevrier 1655, quielenddu 10e au 50c degre le privilege de la Compagnie, contient des mesures analogues. La conversion demeure lc but principal (art. II). La Compagnie doit elablir 4,000 personnes en vingt ans (art. III). Toutes doivent etre Franchises et catholiques (art. IV). Mais voici deux articles tressignificatifs : « Art. XL Les descendants des colons et les saumges converlis seront reputes naturels frangais, capablesde toutes charges, honneurs, successions, donations.)) Art. XIII : Les artisans seront, aprcs six ans, reputes maitres de chef-d'oeuvre et aptes a ouvrir boutiques dans toutes les villes de France, meme a Paris apres dix ans.
II parait que les conditions avaient etc d'abord bien
COLONIES FRANCISES. 289
remplies, puisqu'un edit de mars 1642, confirme la compagnie et constate quelle a introduit 7000 coions, au lieu de 4,000, avec bon nombre de religieux.
On sait que le pape Alexandre VI, par une bulle de mai 1495, adressee aux rois de Castille, avait defendu, sous peine d'excommunication , a tous autres qu'aux Espagnols d'approcher des iles de l'Amerique 4.
Sur la demande du cardinal de Richelieu, le pape Drbain VIII leva ces censures, et le 12 juillet 1655 il donna pouvoir a quatre religieux dominicains 2 sous la protection du roi de France, pouvoir qui fut confirme plusieurs fois au meme ordre, puis partage avec plusieurs autres. Le P. Du Tertre, auquel nous empruntons ces details, fit partie du second envoi de missionnaires espagnols. Avant cette permission, avant Tetablissement desFrangais, des religieux dominicains avaient deja tente d'evangeliser les Antilles, et y avaient trouve la mo.rt3. Elles eurent des martyrs avant d'avoir des colons.
1 Le P. Du Tertre, IHstoirc general, 1'° edition, 1654, p. 50, donne en partie le texte de cette bulle curieuse, le void :
Quibuscumque personis, cujuscumquo dignitatis , etiam imperialis et regalis status, gradus, ordinis, vel conditionis, sub excommunicationis latae sentential poena, quam eo ipso, si contra fecerint, incurrant, districtius inhibemus, nc ad insulas et terras firmas invcntas, et inveniendas, detectas et detegendas, versus occidentem et meridiem, fabricando et construe; :do lineani, a polo arctici ad polum antarticum, sive terra? firman et insula? inventre et invenicndae sint versus Jndiam, aut aliam quamcunque partem, <|u;n linea distet a qualibet insularum qua) vulgariter nuncupantur de los Azores tjcapo Verd, centum leucis versus occidentem et meridiem, ut pra> fcrtur, pro mercibus habendts, vel quavis alia de causa accedere pra?sumant, absque vestra ac haredum et successorum vestrorum licencia s\ )ciali...
- Les PP. Pelican, Griffon, Nicolas et P admirable pere Raymond, qui se devoua a proteger ef a evangeliser les Cara'ibes. Du Tertre, p. 29.
3 Six en 1603 et six et 1604. Du Tertre, Ibid.
Le 16 aout 1661, le privilege de la Compagnie des lies est revoque ; elle avail degenere : au lieu d'exploiter les terres, elle les vendait; au lieu de civiliser les sauvages, elles les exterminait, malgre les remontrances des missionnaires. II fallut reconstituer une autre Compagnie, la Compagnie des hides occidentales.
L'edit du 28 mai-34 juillet 1664 qui Fapprouve et accorde (art. XVI) une prime de 50 livres par tonne aux colonies et de 40 livres par tonne importee, continue a se preoccuper des interets de la religion (art. 1) et, en assurantaux associes les droits seigneuriaux (art. XXIII), il repete (art. XXXV) que les artisans et .les sauvages converlis seront reputes regnicoles et Francais. Ainsi, bien loin d'organiser le travail servile en vued'une con version forcee, tous ces edits proclament Tanoblissement par le travail, et ne prevoient pas Temploi d'autres ouvriers que les colons et les indigenes.
Mais il n'est pas un seul lieu habite sur cette terre par des homines ou Tesclavag^ n'apparaisse comme un fait universel. Les sauvages, se faisant la guerre, avaient des esclaves ; memo, s'il faut en croireDuTertre, ces Gara'ibes qu'il depeint si doiw, si naifs^ si peu vicieux, si sociables1 quoique ivrognes, polygames et anlhropophages , apres avoir tue leurs ennemis2, reduisaient leurs femmes en servitude puis les epousaient, et s'ils en avaient des enfants -males, les tuaient et les mangeaient3. Les montagnes etaient habilees par des esclaves fugitifs. Des
COLONIES FRANCISES. 291
que la colonie produisit quelque chose, le meme historien rapporte que eela attira les Frangais pour y habiter, et les marchands pour y venire les esclaves, qui sent comme les deux bases d'nne colonie1.
Les habitants avaient reduit des sauvages en servitude; ils achelerent des negres, ils traiterent en eselaves les engages blancs ; ils eurent ainsi trois sortes d'eselaves.
Mais nous avons vu que les edits royaux ne prevoyaient et ne permettaient rien de semblable. Les missionnaires s'opposerent de toutes leurs forces a rextermination des Caraibes. « Le premier obstacle a la conversion des sauvages, dit Du Tertre, est I'horreur qu'ilsont congue du nom de chretien, a cause des extremes cruautes exercees par les chretiens sur eux et sur leurs peres2. »
Quant aux negres , le meme religieux exprime bien Topinion de ses confreres, en fletrissant le lionteux commerce que font de leurs semblables les habitants des hides* et la maniere dont ilstraitent ces pa acres miser ables1 ny plus ny moins que nous traitons les chevaux en France.... les hattant sur la chair nue ne plus ne moins que les Turcs.... et disant que battre un negre} cestle nourtir \ Puis il s'ecrie en termes touchanls : « 11 faut enfin que j'advoue ingenument et que j'adore avec toute humilite les profonds et inconcevables secrets de Dieu ; car je ne s<;ay ce qu'a fait cette malheureuse nation, a laquelle Dieu a attache comme une malediction particuliere
m ABOLITION DE L'ESC LAVAGE.
et hereditaire, aussi bien que la noirceur et la laideur du corps, l'esclavageet la servitude1. »
De eupides et cruelles passions furent plus fortes que ces sentiments charitables, qui eux-memes ne furent pas sans melange et sans alteration.
Les esclaves noirs se multiplierent en peu de temps. Des Hollandais chasses du Bresil en apporterent 1,200 a la Guadeloupe en 1655 Ces infortunes etaient assez nombreux pour que, des le 15 juillet 1648, une ordonnance du gouverneur de la Martinique prescrivit de cultiver des vivres pour les esclaves. Le 19 juin 1664, M. de Tracy, lieutenant general des iles de 1'Amerique, fait un reglement pour empecher les maitres de s'opposer a ce que les engages et les esclaves nkjres aillent a la messe, sous peine d'une amende de 120 livres de petun (tabac), ou en cas de recidive, sous peine de les voir vendrc pour etre mis en des mains pins chre(iennes) et pour defendre de les debaucher, sous peine de 20 a 50 coups de liane et d'une fleur de lis marquee sur Tepaule.
On voit encore, par un ignoble arret du 2 rnars 1665, le conseil de la Martinique trailer avec un certain negre Francisque pour qull fasse, avecsabande, la chasseaux esclaves fugitifs, moyennant 1,000 livres de petun et sa liberte, et le meme conseil (4 octobre 1 667) punir le recel des nkjres, indigos, sucre, cacao, gingembre, hordes, ustensiles, nippes, et auires marchandises , d'une peine corporelle et d'une amende de 4,000 livres de sucre, puis (1 7 juillet 1 679) inventer contre les esclaves fugitifs des peines atroces, le nez coupe, la jam be coupee, etc.
COLONIES FRANgAISES. 295 Ainsi, par une logique infaillible et rapide, la cupidite et la paresse avaient engendre l'oppression et la barbarie. C'est alors qu'intervint lVdit de mars 1G85, ou Code noir destine, dit le preambule, a maintenir la discipline de VEglise et & rigler ce qui coneerne Vital et la quaiile d1 exclave.
Get edit eut le tort de ne pas abolir l'esclavage, mais il ne le crea pas, et il eut l'intention de l'adoucir. II laisse subsister des peines odieuses : le fouet, les oreilies coupees, le lis marque sur l'epaule, le jarret coupe, la mort, peines qui nous revoltent justement, autant que les peines inlligees par d'autres edits plus anciens, le fer chauddonton pergait la langue des blasphemateurs, la langueeoupee, les levres fendues en cas de recidive (edits du 5 decembre 1487, 10 juillet 1495), autant que le fouet jusqu'au sang applique pour delits de chasse (edit de mars 151 5). Mais le Code noir donne aux esclavcs le bapleme (art. 2), le mariage(art. 8), le eulte (art. 5), le dim inehe (art. 4), Tenterrement en terresainte(arL 14), rafiVanchissement (art. 55), et reconnait aux affrancbis les memes droits qu'aux bommes libres (art. 59). 11 ordonnc d'employer des commandeurs Chretiens, punitla debauche, permet de nommer les esclaves tuteurs, etc. Cet acte est une honte, et pourtant c'est un progres. Apres un siecle et demi, on ne sera guere plus avance, on sera plus doux, on ne sera pas plus juste; on tentera encore d'empecher le mal d'etre un mal, sans y reussir. Plusieurs articles de ce Code et des lettres patentes de decembre 1725 seront d'ailleurs encore en vigueur, et un commentaleur de 1844, en relatant la disposition qui
m ABOLITION DE L'ESCLAYAGE.
punit d'tine amende de 500 livres le maitre qui a debau che son esclave, se contentera de dire : « Get article ne re§oitpas d'application \ »
Quoi qu'il en soit des consequences, Fexamen des origines prouve que ni la monarchic ni le clerge ne sont responsables de l'etablissement de Tesclavage aux colonies. G'est a la monarchic et en partiea la religion que la France doit les colonies. Ce n'est pas au gouvernement et au clerge que les colonies doivent la servitude, lis sont coupables de 1'avoir toleree , puis honteusement pratiquee2. (Test assez et c'est trop. II n'est pas vrai qu'ils Taient introduite. Qui Tappela? la cupidite des premiers colons. Qui Fapporta? la traite. Qui organisa la traile? les ports et la metropole. Innocent de 1'esciavage, le gouvernement de la monarchic est, nous le perrons, directement coupable d'avoir, dans rinterct du commerce des ports, autorise, encourage la traite, et il a pu colorer celte abomination de pretextes religieux ; mais la responsabilite dc TEglise ost ici encore hors de cause.
1 Code de Bourbon, par Delabarre-Nanteuil, 1844.
2 Proces-verbaux des seances de la Compaguie des lies, tenues le premier vendredi de chaque mois chez M. Daligre. Seance du 5 raai 1645 :
« Les religieux de Saint-Domingue, residant en File de la Guadeloupe, demandent douze negres pour le service de leurs deux inaisons... La Compagnie demandcra au sicur Houel, gouverneur dc laditc ile, que des premiers negres qui viendront en Tile il en donne quatre auxdits religieux, lesquels sont pries davoir soin d'inslruire en la foi les negres et sauvaires estant dans ladite ile.
« Et sur la proposition desdils religieux de pomoir avoir un lot dc negres qui sont exposes en vente quandil enarriveen ladite ile, en les payantau jirix des autres, en sera ecrit audit sieur Houel, pour donner la liberte auxdits religieux d'acheler desdits negres ainsi que les autres particidiers. >;
( A rcliives des colon ies . )
Le meme pape Urbain VIII qui donna aux Antilles, en 1635, des missionnaires de Tordre le plus ennemi de Tesclavage, protestait en 1639 contre les Porlugais, grands organisateurs de Tesclavage et de la traite, et un siecle apres, 1741, Benoit XIV rappelait au Bresil les memes prineipes qu'un siecle encore plus tard, 1839, Gregoire XVI repetait a l'Europe et au monde.
Ainsi, grace a Dieu, le clerge n'a pas propage 1'esclavage, mais, quels que soient les motifs qui justifient sa conduite, c'est un malheur deplorable qu'il ne 1'ait pas plus severement reprouve et qu'il ait fini par l'accepter seandaleusement pour son propre usage.
La religion a ete la vietime de cette faute, et le clerge l'a douloureusement expiee, car l'esclavage a corrompu les pretres, et, meme sans les corrompre, il a gene leur predication, fausse leur situation, avili leur ministere.
« Le christianisme est une religion d'hommes libres, dit admirablementM. deTocqueville. . . Commentparvenir a clever et a epurer la volonte de celui qui ne sent pas la responsabilitede ses propres actes? Commen t donner 1'idee de la dignite morale a qui n'est rien a ses propres yeux? II sera toujours bien difficile, quoi qu'on fasse, d'eclairer et de spiritualiser la religion d'un esclave, dont les travaux grossiers etincessantsremplissent la vie, etqui est naturellement et invinciblement plonge dans l'ignorance par le fait meme de sa condition... Si on y regarde avec soin, i on se convaincra que le negre est entierement indifferent aux verites religieuses, ou bien qu'il fait du christianisme une superstition ardente et grossiere l. »
1 Rapport de 1839, p. 41.
Mais, outre l'incompatibilile morale, l'esclavage opposait a la predication religieuse des obstacles materiels.
Quand et comment se fera Instruction religieuse? S'il demande au maitre un heure destinee au travail, lepretre I'obtiendra-t-il? s'il demande a l'esclave une heure destinee au repos, sera-t-il, pourra-t-il etre ecoute? Que dira-t-il d'ailleurs? Suspect au maitre s'il reveille un instinct de liberte, suspect, odieux a l'esclave s'il se fait le sanctificateur de Fesclavage, le pretre en est reduit a tenir a son tour en servitude une moitie de TEvangile, et a precher une justice boiteuse et des vertus que le ciel n'exige pas.
Les faits confirment ces previsions. Je compulse au hasard les documents qui m'environnent, et, dans les proces- verba ux de la commission nommee en 1 838 1 pour examiner la proposition deM. Passy, je lis ces reponses des temoins interroges :
« Des pretres de paroisse ont ete expulses sur la plainte des maitres, sous pretexte qu'ils inculquaient a la population noire des idees de liberte, et les prefets catholiques ont ete obliges de recommander a leurs pretres de s'abstenir de toute allusion au sujet de la liberte. »
« Ailleurs, dit le batonnier des avocats de Fort-Royal (Martinique), les noirs ont regarde les pretres comme charges d'une mission dont le but etait de les tromper et de defendre exclusivement les interets des maitres. C'est peut-etre a cela qu'il faut attribuer leur incredulity actuellc. »
Une situation si fausse n'etait pas de nature a inspi-
1 r.iMiothcquc de M. le due de Bro^lie.
COLONIES FRANQAISES. 297
rer beaucoup de vocations. Aussi le clerge des colonies fut-il toujours insuffisant, deslors, mal recrute et ainsi meled'elements corrompus, rebut des dioceses d'Europe, scandale des societes coloniales.
Ce malheur fut evite tant qu'on s'adressa a des congregations dont les sujets, prepares par une education speeiale, facilement remplaees, recueillis dans leur vieillesse, etaient en outre soumis a une autoriteplus efflcace que cellc des prefets apostoliques sur des pretres venus de tous les coins de la France. On n'a pas oublie a la Guyane, a la Martinique, a la Guadeloupe, les grands travaux des jesuites, des dominicains, des carmes, des capucins, des freres Saint-Jean-de-Dieu \ enfin, des membres de la congregation du Saint-Esprit.
Non-seulement ces religieux etaient pour les colonies un clerge pur et efficace, mais ils dirigeaient leurs habitations de maniere a en faire des habitations modeles. Bon exemple que, pour ma part, j'oserais appeler un
1 Commission dc 1830, reponses des delegues, proces-verbaux dc la Cbmbre des deputes, session 1840, p. 108 :
Le deldguede la Martinique : « Sur les habitations des religieux, le nomb^c des families etait plus grand, la disposition des ateliers etait plus parfaite, et cela s'est maintenu ; le bon effet produit par ces ordres monastiques se fait encore senlir purtout oil s'est exercee leur utile influence... »
Le ddlegue de la Guadeloupe : « «Tai absolument le meme temoignage u rendrc. »
Le delegue de la Guyane : « II y a eu a la Guyane des habitations considerables appartenant a des religieux. Ces habitations etaient tres-bien administrees. Les religieux avaieni civilise meme des Indiens, qui sont plus difficilos a civiliser que les negres. »
Le delegue de Bourbon : « 11 n'y a jamais eu d'ordres monastiques a Tile Bourbon (le delegue commet ici uno crreur), mais Tatelier colonial oil Y'mstruction religieuse etait la plus commune etait au premier rang des ateliers sous le rapport des maws, et le travail y etait actif et regulier. »
scandale, lant il me repugne d'aeeepter Tidee d'un esclavage modele, vertueux et lucratif, pratique par des religieux sucriers et eafeiers.
Dans une situation si fausse, et malgre les obstacles aggraves, tantot par les contre-coups des revolutions de la metropole, tantot par des difficultes avec les gouvernementslocaux, telle est la puissance bienfaisante du chrislianisme, tel a ete le zele de 1 • plupart de ses ministres, que cependant beaucoup de bhn religieux s'est fait aux colonies en tout temps, depuis le jour de leur fondation.
L'Evangile a rendu les inaitres plus doux, les esclaves plus heureux. De toutes les races, la race negre est peutetre la plus avide de religion, et le culte catholique, exclusivement reconnu par l'editde 1685, et depuis reste celui de 1'irnmense majorite des habitants, exerce sur eux un attraii incomparable. Malgre quelques defiances, comment en serait-il autrement? La religion ne jette pas seulement Tesperance a de pauvres ames, uniquement vouees, si elles n'attendent pas un monde meilleur, a 1'esprit de revolte, au desir delafuite, a l'accablement de la Iristesse ou a Tetourdissement d'une insouciance entretenue par la depravation; elle donne, en lesbaptisant, des parrains et des marraines a des etres sans famille ; elle eleve leur conscience affranchie jusqu'aux hauteurs sereines de la liberte morale; elle transforme leur malheur en merite1. lis ont dans les pretres des defenseurs, des confidents, des amis : a l'autel, ils re^oivent les hon-
1 Merite souvent lieroique ! On a vu des noirs fatigues, vieux, certains d'etre punisle lendemain, faire une lieue a pied, la nuit, trois fois pur soma inc, pour se rendre au catechisme.
COLONIES FRANQAISES. 299
neurs de Tegalite devant Dieu ; une famille leur est donnee en son nom ; des fetes viennent interrompre leur monotone existence; TEglise etait le lieu d'asile des esclaves, elle etait le seul point du monde ou ils se sentisssent reellement libres ou momentanement heureux.
II n'est pas inutile de montrer, par une histoire extremement sommaire de la religion 1 dans chacune des colonies a esclaves, quels furent ses malheurs, ses travaux, ses progres, jusqu'au moment de F abolition de Tesclavage.
1° La Clayane.
Avant la Revolution, la mission de la Guyane avait ete confiee aux jesuites. Ils n'avaient qu'une paroisse a Cayenne lorsque le P. Labat les visita en 1694, cependant leurs travaux n'avaient pas ete steriles. Les missionnaires avaient une grande et salutaire influence sur les noirs, tres-devoues, tres-dociles a ceux qu'ils appelaient des Monpdres. On se rappelle encore a la colonie que sous le gouvernement de M. d'Orvilliers un nombre considerable de negres s'etant reunis sur une montagne et dans les bois, on til marcher contre eux les habitants et toutes les troupes, mais sans succes. On craignait un soulevement general des noirs demeures tranquilles, lorsqu'un jesuite, le pere Poque, alia seul au milieu des
1 Cette histoire est le resume soit tTccrits publies, lels que la Mission de Cayenne, par leP. de Montczon; Lettres sur fesclavage, par M. Dugoujon, prefct apostolique de la Guadeloupe; YEsclavage aux colonies, par M. C;tstclli, prefet apostolique de la Martinique; soit des Annales de la Propagation de la f'oi, soit eniin de mcmoires manuscrits et de lettres inedites adressees «i» departcment de la marine, ou a la communaute du Saint-Esprit.
fugitifs, les ramena et les reconcilia. Ces pretres zeles n'avaient pas neglige les peuplades indiennes, en general douces, laborieuses, defiantes parcequ'elles avaient ete trompees, mais qu'on aurait pu, qu'on pourrail encore \ avec de meilleurs traitements, civiliser et utiliser. Trois missions speeiales avaient ete etablies pour ces peuplades en 1782, par le pere Jean-Xavier Padilla.
« Les Indiens descendent les rivieres, dit un missionnaire2, ils bravent les flots dans leurs pirogues legeres, et presentent leurs enfants aux peres pour qu'ils les baptisent... Qu'il est touchant de voir le fier Indien, le cou orne d'un collier de dents de tigre ou de caiman, son arc et ses Heches d'une main, son casse-tete de l'autre, assister avec le plus grand respect au bapteme de son enfant... puis, apres la ceremonie, joyeux et benissant le pere, placer l'enfant dans sa petite pirogue, qu'il lance de nouveau a la mer, »
Les pretres du Saint-Esprit envoyes apres l'expulsion des jesuites (1775), sous le ministere do M. de Sarlines (1776), au nombre devingt avec un prefet apostolique, continuerent avec sucees leur bonne oeuvre. Grace a cetle influence, les rap[)orls des deux classes etaient exceptionnels dans cette colonic 3, et si doux, que la premiere explosion de la Revolution se passa sans desordre. Mais bientot le travail elant arrete par les causes indiquees ailleurs, les noirss'eparpillerentdans lesbois. Les pretres
4 Apergu de la situation des peuplades indiennes a la Gnyane (ranaise. par 31. Devllly. Rev. col., juillet 1850, p. 45. 3 Mission dc Sinnamary , par M. Hardy.
3 Observations sur Vctat de la colonie de Cayenne, par M. Terrasson. habitant. (Manuscrits du seminaire du Saint-Esprit).
ayant courageusement refuse le serment, on les arreta, on les condamna a la deportation. Trente-deux furent en effet deportes de la Guyane, pendant que d'autres pretres francjais etaientau eontraire deportes a la Guyane, et venaient y mourir de fievre et de misere, et y trouver une humble tombe, encore aujourd'hui veneree. On incendia les eglises. Le retablissement de Pesclavage en 1802aclieva ce que Tabolition violente avait commence, a Une grande partiedes noirs, dit un colon1, serefugierent dans les forets, surtout ceux qui avaient perdu tout principe de religion et etaient devenus de vrais jacobins noirs. Lorsqu'ils y eurent des vivres et se virent cn assez grand nombre, ils tenterent des incursions sur nos etablissements, y maltraiterent et assassinerent plusieurs proprietaires, y enleverent de force des ateliers fideles, et, non contents de se livrer au marronnage, ils firent usage du poison, arme si redoutee dans leurs mains. »
Pendantce temps, les pretres deportes furent disperses par la Providence pour servir, apres mille epreuves, arrestations, naufrages, a relever ou a seconder la religion sur d'autres points, les uns a la Guadeloupe, les autres a la Martinique, un a Saint Christophe, un autre a Ste-Croix.
De tous les pretres deportes, un seul, M. Legrand, revint a la Guyane, et seulement en 1809 ; il exerga son ministere avec le litre de prefet apostolique? meme sous Toccupation portugaise. II ecrivait, a la fin de 1816, a M. le due de Luxembourg, ambassadeur de France en Portugal 2 : « Je suis le seul pretre frangais qu'il y ait
' Manuscrits du seminaire du Sain [-Esprit. 1 Arcliives du seminaire du Saint-Esprit.
a Cayenne. Je fais ce que je puis en ville, mais les campagnes sont totalement dans Tabandon. D'ailleurs mon age et mes infirmites me donnent lieu de croire que le terme de ma carriere n'est pas bien eloigne. Demandez au gouvernement de nous envoyer des eooperateurs. » II eut la joie de voir arriver trois pretres en novembre 1817, puis il mourut en janvier 1818. De tristes demeles adminislratifs retarderent, sans les rendre cependant tout a fait steriles, grace au zele inebranlable de M. Guillier, successeur de M. Legrand, les effets de la mission, jusqu'a F administration bienfaisante de M. Jubelin, qui, heureusement pour la colonie, gouverna six ans (1829-1835).
Des freres et des sceurs furent retablis, les eglises reconstruites, les paroissesaugmentees, et lorsque la Revolution de 1848 eclata, elle avait ete precedee d'un evangelisation qui, bien qu'incomplete, eontribua cependant, puissamment au maintien de la paix publique.
2° La Martinique.
Nous retrouvons a la Martinique les memes fondateurs de la mission, les jesuites, et, par une coincidence touchante, les memes restaurateurs de la religion qu'a la Guyane frangaise. C'est au debut de Toccupation franchise (1649) que les jesuites y arriverent. Des 1694, le P. Labat y trouva avec eux les dominicains et les capucins, qui demeurerent seuls, apres 1773, avecun prefel apostolique pour chaque ordre. Les freres hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu y avaient etabli la belle habitation
COLONIES FRANgAISES. 305
Saint-Jacques. L'etat religieux etait assez satisfaisant an moment de la Revolution, suivie de si pres de Toccupation anglaise. Quelques pretres y resterent pendant la duree de cette occupation. Nous y retrouvons en 1807 M. Legrand, deporte de la Guyane, ou il devait bientot retourner. Plusieurs annees se passerent avec un clerge desorganise , ayant des superieurs dont la delegation etait contestable, jusqu'au moment ou le venerable chef de la communaute du Saint-Esprit, qu'on peut appeler le pere spirituel des colonies, car il releva dans toutes le sacerdoce, Mo Bertout, envoya en 1819 deux pretres et obtint la nomination, par une ordonnance du31 deeembre 1821, de deux prefets apostoliques , l'un pour la Martinique , 1'autre pour la Guadeloupe. Le premier, M. Carraud, y fit un bien immense, qui Feut ete davantage sans Tinsufiisance, sous tous les rapports, de presque lout le clerge colonial, et sans des difficultes administralives qui, au moment de la Revolution de 1830, causerent un long et penible interim. De 1834 a 1848, la prefecture fut confiee a un pretre fort connu pour ses convictions abolitionnistes, M. Castelli.Ellesfurent la cause, non pas unique, mais principale1, des obstacles qui, apres avoir entrave son ministere, determinerent son renvoi. II eut la joie d'etre rendu a ses fonctions au moment ou les esclaves allaient etre affranchis. Malgre ces epreuves et ces fautes, le bien se fit. La religion avait des longtemps oblenu dans beaucoup de paroisses les habitudes de
1 Lettre (Tun missionnaire, 1841 :
« Ce qui acheve de le perdre, c'est son opinion abolutionniste, qu'il n'a . pas assez cachee. »
priere, destruction, de moralisation, que la loi vint imposer, et si la preparation qui devait preceder l'abolition de Tesclavage n'etait pas plus avancee a la Martinique en 1848, ce n'etait pas a la majorite du clerge de la colonie qu'il fallait s'en prendre.
5° La Guadeloupe.
Avec les premiers colons, M. Duplessis et M. FQIive, debarquerent, en 1655, quatre dominicains. Le rccitdes efforts de Tun d'eux, leP. Raymond, pour proteger les pauvres Cara'ibes, nous a ete conserve par un manuscrit fort curieux1 et par Thistoiredu P. Du Tertre, autre dominicain envoye peu apres. Lorsque Tile eut ete vendue a M. de Boisseret et a M. Houel, ce dernier, apres une difficulty avec les dominicains, appela Its carmes deehausses deTouraine (1664). Le P. Labat y trouva aussi les jesuites et les capucins trente ans apres. La grande leproserie de la Desirade fut etablie en 1728. Tons les recits permettent de croire qu'a la fin du dix-huitieme siecle Tetat religieux et moral de la colonie avait fait les memes progres que la prosperity materielle. Depuis la Devolution, la religion n'a eu a traverser que des epreuves : proscrite et renversee d'abord, puis representee par un clerge incapable ou meme scandaleux ; enfin, confiee pendant de longues annees a la direction d'un prefet apostolique respectable, dont la charite fut admirable pendant la fievre jaune de 1858, ou au moment de l'e-
1 Achete par Tautcur a la vente de la collection Erdcven.
pouvanlable tremblement de lerre de 1845, mais timide, et qui avail donne pour instruction a son clerge de se rendre sur les habitations pour Instruction des esclaves seulement quand ils y etaient appeles. Or, comme il le disait lui-meme dans ses correspondances, « l'inslruction religieuse de la classc esclavc ne fait pas de grands progres... Lescolons d'une [ arlie imporlantede la colonie scmblent s'etrc donne le mot pour ne recevoir ni la visite des pretres ni celle des rn tgistrats. » 11 y avait moinsd'indifference ou de resistance sur quelques points, II semblait surtout que les grandes epreuves dont la colonie ful ecrasee ouvriraient les ames a de meiileures resolutions, encouragees dans les dernieres annees par les instructions et les lois venant de la melropole. Le zele patient du clerge, dirige par un nouveau superieur, obtint en effet des resultats plus satisfaisants; mais le mauvais vouloir de la plupartdes mailres resta le meme,sauf de belles exceptions, jusqu'a la Revolution de 1 848. 11 elait dans la destinee de la Guadeloupe d'arriver plus tard que les autres colonies aux progres moraux, mais plus tard aussi, par une equitable coincidence, aux progres materiels.
•4° lift Reunion.
L'ilc Bourbon fut plus beureuse. Lorsqu'uu siecle apres sa decouverte par le I'orlugais Mascarcnhas, elle fut colonisee paries Franc;ais, des religieux capucins y porterent l'Evangile, et Tun d'eux, le P. Hyacinlhe, en '075, apres le depart force du gouverneur, gouverna i. 20
Tile pendant Irois ans. Le culte fut confix aux la/aristesa partir de 1 756, et lorsque, pendant la Revolution, la colonic s'administraelle-meme, lesbiens des lazaristes furenf eonfisques, mais le culte ne fut pas aboli. Toutefois on peut dire que la religion mourut. La loi du divorce desorganisa les families des blancs; si elle n'eut pas le merne effel sur les noirs, c est que le mariage leur etait inconmi. Les missionnaires du Saint-Esprit Irouverent a leur arrivee en 1818 trois cures vacantes sur onze, nulle inslruetion, nulle piete; les progres furent bien lents, el le principal obstacle fut la resistance de la plupart des maitres, resistance a laquelle la fatalite d'une situation fausse les condamnait bien plus que la durete du coeur.
Je lis tou jours dans les correspondances de cette epoque la memo disposition : Quelques colons font exception et sontdes modeles; pour eux, pour leurs femmes surtoul, les esclaves sont une famille. Pour d'autres, ils sont un betail; quand Tesclave a assez travaille pour payer ce qu'il coute, il peut mourir. Entre ces deux extremes, il plairait a un grand nombre de maitres de choisir entre les vertus chretiennes, de detacher de l'Evangile les pages sur la patience en effagant les pages sur Tegalite, et de marcher acoompagne de deux hommes, Tun portant une croix pour precher la soumission, Tautre un fouetpour l'imposer. lis accepteraient l'instruction qui developpe les facultes si elle n'elevait les sentiments. Ils donneraient une heure a l'ecole s'il ne fallait pas Tenlever au labour.
Faut-il ajouter que Tautorite superieure fit pendanl longtemps peu de chose pour changer un etat de choses
COLONIES FKANCAISES. :»!>7
(jiii semblait en quelque sorle convenu et sans remede?
Les fautes, les vices d'une fraction du clerge, furent responsables a Bourbon, comme ailleurs, d'une parfiede celte douloureuse sli^rilile. Au lieu de converlir, plus d'un pretre se laissa corrompre; plus d'un surtout se laissa decourager. Precher la ehastete sous un lei elimat, la fraternite sous un tel regime, parler de desinteresseinenta des gens ardents a faire fortune, et de la bonte divine a des malheureux courbes par force au travail; etre agreablea deux partis qui se detestaient, n'etre suspect a aucun, persuader les verites delicates de l'Evangile a de jeunes Creoles bacheliers des colleges de Paris, et a de jeunes Africains eleves sur la cote de Zanguebar, meles a des parias de Tlnde et a des Chinois, ah ! c'etait, on en conviendra, une mission ingrale!
Elle demandait des heros Chretiens, il s'en trouva a Bourbon. M. Tabbe Monnet, arrive dans 1'ile en 1840, resolut de se vouer exclusivement a la moralisation des noirs; il obtint le concoursdeplusieurs deses confreres, et ses succes meriterent d'etre signales dans le rapport de M. le due de Broglie, qui resume ainsi le ternoignage du prefet apostolique de Bourbon1, entendu par la commission coloniale le 29 avril 1842 :
« L'inslruction a pris un veritable essor a Saint-Denis et dans les localites environnantes. M. Tabbe Monnet a deploye un zele admirable et une rare intelligence. II n'y a pas moins aujourd'hui de 10,000 noirs catechises par sessoins... 11 a trouve de puissants auxiliaires dans quelques noirs pieux qui sont devenus assez avances dans
1 Rappoit, p. 153.
508 ABOLITION I)E L'KSC LAVAGE.
l'enseignemcnt religieux pour pouvoir faire le catechisme et repeler les instructions sur les habitations.-. Depuis Irois ans le nombre des premieres communions a ete considerable, meme parmi les adultes... Des maitres prennent a cet egard la plus honorable initiative... Une grande impulsion a ete donnee aux manages... il en a ete fait plus de 400 depuis deux ans dans la population noire. » Le mouvement qui rejouissait quelques maitres en consternait d'autres. On savait que M. Monnet, comme le dit une correspondance, « en veritable pretre de Jesus- Christ, ne desirait rien tant que de voir luire enfin pour les malheureux noirs le jour de la liberte et de la regeneration spirituelle. » Lorsqu'il revint a Bourbon en 1847, apres un court sejour en France, telle fut Imposition des colons, que le gouverneur le fitaussitot repartir pour sa patrie. II mourut en allant evangeliser Madagascar.
Heureusement son ceuvre ne fut pas abandonnee. Dieu suscita, non plus quelques hommes, mais une communaute tout entiere pour la continuer et Tetendre.
ljeu d'annees apres 1 830, il se trouva a la fois au seminaire Saint-Sulpice de Paris un creole de Bourbon, un Creole de Maurice et un creole de Saint-Domingue1. Us se confierent leur pensee de se vouer a 1 evangelisation des noirs. Ce fut 1'crigine de la Communatite du Saint-Cwuv de Marie, a La fin generate de notre societe, a ecrit avec une sublime simplicity dans un document inedit Tun des trois ; fondateurs, est de s'occuper des peuples les plus
1 M. Levavassjur, M. Laval, M. Tisserant.
COLONIES FKANCAISES. 30t»
pauvres et les plus delaisses dans Tfiglise de Dieu. Les noirs se trouvant en ce moment plus qu'aucun autre peuple dans cette position, nous nous sommes offerls pour les evangel iser. »
Devenu pretre, le premier de ces hommes fut envoye a Bourbon , le second a Maurice, le troisieme mourut en vuede Saint-Domingue. lis avaient pris pour superieur un sainl, le pere Libermann, juif converti, qui prepara les fondements de la Communaute, destinee, dans la pensee de ses instituteurs, a evangeliser les noirs, a Haiti aux An" tilles comme dans les deux Guinees, la Senegambie et tout le reste de l'Afrique.
On ne pent lire sans emotion le memoire adresse a la congregation de la Propagande par le P. Libermann sur Fetal general de la population noire, dansle monde,
c<. .... A la porte del'Europe, dit-il, des millions d'hommes croupissent dans l'ignorance el le malheur, et personne ne songe a les en retirer. Cependant ces homn^& sont fails a Timage de Dieu comme les autres
« Daus les pays meme ou une misericordieuse piwidence semble les avoir conduils pour affranchir Iears atnes, en assujettissant leurs corps a une dure servil&fe, dans ces pays ou ils devraient trouver les richesses et fes consolations de la grace, leurs ames perissent de misere au milieu de Tabondance, et personne pour les seeourir »
Les travaux des missionnaires a Bourbon furent une preparation incomparable a l'emancipation, et la principle cause de 1' union el de la paix qui regn£rent quand clle ful prononcee.
En resume, les hommes d'Etat qui en France travaillaient a cette grande oeuvre re se trompaient pas quand ils appelaient 1 la religion a leur aide ; les colons qui s'y opposaient, ne se trompaient pas, quand ilsse defiaient d'elle. La religion n'est pas la liberie, niais elle est la mere de la liberie.
Mais lhistoire de la religion dans les quatre colonies i\ esclaves de la France jusqu'a l'emaneipation aboutit a cette double conclusion.
1° Tous les efforts, tous les credits, tous les encouragements ne parviennent pas a entrainer vers la mission ingrate de porter Tfivangile au seinde la servitude des vocations en nombre suffisant.
Avant Tordonnance du 6 seplembre 1839, il n'y avail dans nos qualre colonies que 82 pretres, soit a peine un pour 4,500 habitants sur une surface considerable2. Apres 1'ordonnance du 18 mai 1846, il y en avait seulement 127, soit un pour environ 3,000 habitants. On esperait que les cadres seraient remplis en 1847 3.
2° Le christianisme, qui apporte le devoir et Pesperance a toutes les conditions, sait adoucir et moraliser meme Tesclavageila population noire a Tame particulieremenl ouverte a ses enseignemenls, et ils portent des fruits, quand le maitre est exceptionnellement bou , I'apotre exceptionnellement saint. Mais en general, Tesclave, le maitre, le pretre, se depravent par la servitude. La religion elle-meme semble faussee et corrompue. Ses pro-
1 Ordonnanccs de 1839 et 1846.
a Rapport de M. le due de Broglie, p. 122.
3 6e annexe au rapport du ministre de la marine au roi, mars 1847.
COLONIES FKANQAISES. Sit
gres etaient impossibles avant Emancipation, infaillibles apres.
§2. — Apr£s 1'abolUion de 1'esclavage.
Dans toutes les colonies, la liberie fut proclamee devant l'autel. Les noirs la regurent com me un sacrement, dans une de ces heures rares, sublimes et joyeuses, ou la justice triomphe ici-bas. Dieu fut pris a temoin de la reconciliation des hommes.
« Quelques jeunes noirs de la ville, ecrit le prefet apostolique de la Guyane1 sont venus me prier de dire une messe pour leur obtenir la grace de ne pas abuser de la liberie. »
« Dieu soit beni ! s'ecrie le prefet aposlolique de la Martinique8, nous n'avons plus ici qu'un peuple libre, un peuple de freres, que nous sommes tous appeles a consoler, a eclairer, a diriger.... La moisson est bien grande : elargissons nos coeurs ! »
«Les missions colonialesdeviennentadmirables, dignes d'envie, » ecrit le prefet apostolique de la Guadeloupe5. Et dans un rapport au ministre de la marine, il declare « que les noirs se rendent avecempressement aux instructions,que les manages semultiplient,et que tant d'eleves se pressent aux ecoles, qu'il faut en tripler le nombre. »
A Bourbon, d?ou les missionnaires ecrivaient deja avant 1848: «Nous sommes les intermediaires des deux populations... on senile besoin de notre presence, etnous
1 Lettre inedite de 1848.
2 Mandement du 45 aout 1848.
3 Circulate du 17 juin 1848, rapp. du 22 aofttl848.
312 ABOLITION l)E LTESCLAV AGE.
en profitons pour faire le bien, » on vit a peine quelques noirs aller en lumulte jeter des chaines a la mer; tous demeurerent patients, confiants; ils attendaient depuis dixans la liberte, ils attendirent deux mois de plus le eommissaire general qui apportait le decret; puis deux mois encore, sans trouble, sans desordre, la proclamation de ce decret, qui eut lieu dans les temples de Dieu; ils entrerentdans la liberie comme par un second bapteme.
«I1 cut sans doute mieux valu, ecrivait en 1850 le P. Libermann, que les esclaves cussent ete bien prepares; mais, comme jamais ils ne l'auraient ete suffisamment, a cause de l'opposition des maitres, on peut regarder cette subite emancipation comme un bienfait de Dieu1.
Mais, bien loin d'etre finie, 1'oeuvn? moralisalrice deia religion commengait, Non-seulement il fallait Iraverser des jours de revolution et de ruine, faire passer dans It s moeurs la fraternite qui venait d'etre inscrite dans les lois, lutler contre des rancunes ardentes et de coupables incitations ; mais avant lout il convenait de reformer le clerge lui-meme, insuffisant, mal recrute, mal organise. Depuis longtemps les colonies demandaient des eveques. Les prefets apostoliques etaient investis d'une simple suprematie administrative. Ilsn'avaient ni la digniteexterieure, ni l'autorite reelle deseveques, ni l'independance qui resulle poureuxde l'inamovibilite. La commission coloniale de 1840% tout en demandant des eveques, avait hcsite devant cette condition, par un amour de ccn-
1 Memoirc inedit, archives du seminaite Hu Saint-Esprit . - Seance du 22 f«v. 1845.
Iralisation excessif. Place face a face d'un gouverneur omnipotent, un eveque dependant eut ete sans influence, et c'etait precisement cette dependance qui abaissait le caractere des prefels.
La communaute du Saint-Esprit, chargee du recrutement du clerge colonial, avait rendu les plus grands services. Ses missionnaires evangelisaient deja le Canada ct TAcadie au momentde P expulsion desjesuites (1775). On leur confia alors la Guyane (1776), puis le Senegal (1779), recouvre grace a deux de leurs missionnaires, et les iles Saint-Pierre et Miquelon. Fondec en 1705, supprimee en 1795, retablie en 1805 par Napoleon, qui la supprima de nouveau en 1809, retablie en 1816, installee aux frais de TEtat en 1820, et pourvue d'une subvention que le gouvernemenlde Juillet supprima en 1850, puis rendit en 1859, la communaute du Saint- Esprit avait fait les plus grands efforts pour augmenter le nombre et la qualite des pretres coloniaux. Lorsque 1'ordonnance du 6 septembre 1859 mitun credit annuel a la disposition du gouvernement pour ('augmentation du clerge et des eglises, la communaute put entretenir : a la Martinique, 44 pretres desservant 28 paroisses, a laGuadeloupe, 46 » 52 »
a Bourbon. ... 50 » 14 »
a la Guyane. . . 10 » 14 quartiers,
sans parler de quinze pretres au Senegal, a Saint-Pierre, aux lndes, a Madagascar. C'etait environ un pretre sur 2,000 a 5,000 habilanls.
Mais ee clergc conliniiail a n'avoir pour superieurs que des prefels et vice- pre (els. Le supericur de la corn-
514 ABOLITION 1)K I/KSCLAYAGbi.
munaute du Sainl-Coeur de ^larie, reunigpar lepapea eelle du Saint-Esprit, leP. Libermann, aussi sage que desinleresse, fitd'instantes demarches, quoiquedefavorables a l'influencc de sa communaute, pour qu'on donnat enfin des eveques aux colonies. Ses voeux furent exauees par les decfels du 22 juin et du 12 juillet 1850.
Sous l'inspiration d'un ministre auquel 1'Eglise et la societe doivent tant, M. de Falloux, on cessa demarchander ainsi lesvraies conditions du pouvoir religieux. Trois eveches furent crees, par decrets des 22 juin, 12 juillet 1850, a la Basse-Terre (Guadeloupe), a Port-Royal (Martinique), a Saint-Denis (Reunion)1. Plusieurs fois2 TAssemblee nationale se prononga pour leur institution, et par une loi des 6 novembre IGdecembre 18505, elle * pourvut aux frais de ieur installation. Le saint-siege appro uva et s'empiessa de consacrer cetle imporlanle mesure,qui fut definitivement reglee par un decret du 5 fevrier 1851. La Guyane seule demeura sous le regime ancien.
A ce moment l'effectif du clerge colonial fut porte.
pour la Martinique a 80 pretres,
pour Sa Guadeloupe a 85 »
pour la Reunion a 65 »
Les eveques des colonies furent rattachesau diocese de
* Les eveques nommes furent M. Lacarriere a la Guadeloupe; M. Lelierpeur a la Martinique; M. Desprez, a la Reunion.
* 4 mai, 29 juillet 1850.
5 Sur le rapport de M. Dariste, Moniteur, 1 850, p. 5601 .
COLONIES FRANQAISES. 5K>
Bordeaux commc metropolitain, et par suite appeles aux eonciles de celte province, tenus Tun a la Rochelle, en 1 853, 1'aulre a Perigueux en 1856. Les acles de ces conciles soumirentles dioceses coloniaux aux regies elablies par le concile precedent, tenu a Bordeaux en 1850, et <jui avait exprime des voeux pour leur erection. Le premier mouvement des peresdu concile de la Rochelle fut de benir Dieu de la fondation des eveches coloniaux et de Pemancipation des esclaves. II le fit en des termesqui meritent d'etre cites :
« Avant tout, nous rendons des actions de graces a Dieu pere des misericordes, qui disposant tout avec douceur, a mene a bonne fin par sa providence une affaire si necessaire au salut des ames, et semblablement au souverain pontife Pie IX qui, accedant aux religieuses prieres du prince President de la Republique, et changeant de simples prefectures apostoliques en eveches veritables et perpetuus, com me il a fait pour PAngleterre et lallollande mulgre la resistance et les emportements des heretiques et des hommes politiques, refute ainsi par les faits les plus evideals les pretendues inventions, calomnieuse merit repandues, d'un changementdesevequesenvicaires du pape1 »
Quant a Pemancipation , cette belle declaration approuvee par le Saint-Siege, doit eti e retenue2 :
« Un grand nombre de constitutions des Pontifes romains, remontant a plusieurs siecles, attestent combien
* Decreta concilii provincia? Burdigalensis, Rupellae celehrati, anno Domini l«53. c. v. p. 48.
- Ibid , c. vi. 50.
la sainte mere FEglise catholique a lou jours deplore le dur esclavage dans lequel on retenait une multitude d'hommes pour la perte de leurs dmes, et par combien d 'efforts elle n'a cesse de travailler a remedier a un si grand mal. Maintenant, grace a Dieu dontla providence n'est pas trompee dans ses desseins, un nouvel ordre de choses a eclate, et nous nous rejouissons dans le Seigneur du bienfait capital accorde a tant d'hommes qui, bien que d'une couleur differente, sont nos freres en Adam et en Jesus-Christ, el paraissent vouloir user de la liberte si longtemps desiree pour acquenr la liberte des enfants de Dieu.
Mais helas ! la moisson est grande, mais les ouvrierx sont pen nombreux! (Math. IX. 3 j.) »
Les eveques n'arriverent dans leurs dioceses qu'a la iin de 1851, pres de trois ans apres l'abolition de Tesclavage. Ici encore ce qui aurait du avoir lieu avant, ne fut fait qu'apres, assez longtemps apres pour que le bien et le mal de remancipation abandonnee a elle-meme fut dcja produit et juge.
Or le bien religieux commencait et continua de plus en plus a 1'emporter.
Le clerge ne pouvait etresubitement augmente? il s'esl accru cependant.
Le cadre officiel est tou jours de :
80 pour la Martinique, 85 pour la Guadeloupe, 74 pour la Reunion; mais en dehors de ce cadre, il y a des annexes, des desservances et des aumdneries non reconnues. Oncompte
COLONIES FKAXgALSKS. 517
environ un prelre pour 2,500 habitants; or on se souvient qu'avant 1848, il n'y en avait qu'un pour 5,000, avant 1839, un pour 4,500. Le chiffre actuelest d'ailleurs bien loin d'etre suffisant : en France, il y a un pretre pour 700 habitants, et les distances sont bien moindrcs, aucun diocese n'a 60 lieues com me la Reunion, 65commela Martinique, 85 comme la Guadeloupe.
Le nombre des eglises est considerablement augmente. Plusieurs ont etc baties par les noirs. Mais les paroisses sont trop grandes encore, et les temples trop rares.
Le bien moral opere a etc immense. On a pu en juger dans un chapitre precedent, au nombre des manages; on en jugera, au progres des ecoles.
Avant Tordonnance du 5 juin 1840, et les encouragements inscrits au budget de 1839, le rapport de M. le due de Broglie1 etablit que ('instruction elementaire et morale des enfants esclaves, dans nos colonies, etait deplorablement negligee, et, pour ainsi dire, nulle. II n'y avait pas un enfant sur vingt-cinq suivant memo le catechisme. L'impulsion donnee en 1840 par les prefets apostoliques et les gouverneurs produisit quelques heureux resultats. Cependant la commission coloniale demandait une depense de 1,740,000 francs pour la fondation des ecoles indispensables. Dans les colonies anglaises, pendant les trois premieres annees de Yapprenlissaye, le gouvernement avait consacre aux ecoles 75,000 liv. st. (1,875,000 fr.), et tel avait ete le zele des missionnaires et des autoriles que les colonies an-
1 Rapport, p. 92 ct suiv.
r>!8 ABOLITION 1>E l/ESC LAVAGE.
glaises possedaient 1 ecole pour 600 habitants, instruisant 1 enfant sur 9, a la meme £poque ou la France ne comptait qu'une ecole pour 1,000 habitants, instruisant 1 enfant sur 12.
Ce que la commission coloniale proposait en France en 1840 n'est pas encore realise partout.
Elle demandait, a la Martinique, 47 freres de Ploermel au lieu de 14; au budget de 1860 il en est paye sur les fonds du service local 50 ; — 54 soeurs de Saint- Joseph au lieu de 6; il y en a 40.
A la Guadeloupe, on regardait comme necessaire de porter de 15 a 54 le nombre des freres; il y en a 50; — de 7 a 54 le nombre des sceurs; il y en a 53.
A la Guyane, on proposait 25 freres au lieu de 5; il y en a 14 ; 51 soeurs au lieu de 9 ; il y en a 14.
A la Reunion, ou les ecoles de gargons sont dirigees par les Freres des ecoles chretiennes, on emettait le voeu que les ecoles et les ecoles de lilies fussent augmentees chacune de 12; le chiifre a ete accru, mais dans une moindre proportion.
On le voit, un notable progres a ete accompli ; mais il est regrettable qu on n'ait pas fait encore de plus larges sacrifices. Le programme trace en 1 840 n est pas encore rempli vingt ans apres.
Lempressement de la population affranchie a profiter de l'enseignement a ete tres-vif et tres-durable. On a pu imposer une retribution scolaire presque sans Taffaiblir 4.
1 La statistique complete du nombre des eleves n'a malheureuseinent pas
ete dressee
COLONIES FRANgAISES. 54ft
L* instruction primaire est en progres; ne l'oublions pas, elle etait nullc il a vingt ans; elle estgoutee, desirce, encouragee; elle etait repoussee, entravee, suspecte.
Le bien religieux proprement dit n'est pas moindre. Les lettres des eveques sont pleines des details les plus admirables sur le nombre des communions et la frequentation des eglises, sur les progres des oeuvres de charite et des associations religieuses.
J'ouvre un simple recueil intitule : Almanach religieux deFj/e dv la Reunion pour i860, et voici ce que j'y trouve :
L'ile estdivisee en deux arrondissements : Tarrondissement duvent et Tarrondissement sous le vent; le premier comprend 21 paroisses, le second 24. La population etant d* environ 140,000 habitants, non compris 40,000 immigrants, c' est done environ 3,000 ames parparoisse.il y a en outre 42 chapelles.
Dans ces quarante-cinq paroisses il existe :
Deux colleges ecclesiastiques ;
Quinze ecoles des Freres des ecoles chretiennes;
Dix-sept ecoles ou salles d'asile des soeurs de Saint- Joseph;
Deux hopitaux militaires ;
Un hospice de vieillards ;
Un hospice d alienes ;
Un penitencier, tenu par les religieux du Saint-Esprit ;
Deux etablissemenls malgaches ;
Une paroisse speciale pour les Indiens ;
520 ABOLITION DE l/ESC LAVAGE.
Deux confreries du Sacre-Coeur et ties Meres -Chretiennes ;
Deux societes de dames de Saint-Vincent de Paul ;
Trois ceuvres des Dames de la Charite ;
Quinze conferences de Saint-Vincent de Paul ;
Huit orphelinat, leproserie, ecoles ou autres etablissements des Filfes-de-Marie ;
Vingt-trois societes de Saint-Frangois Xavier;
Seize ceuvres de Notre-Dame de Bon-Seeours.
Ces dernieres societes son t des associalions de secours mutuels, les premieres enlreouvriers, les secondes entre ouvrieres, pour s'assister en cas de maladie el se reunir a TEglise. L'ivrognerie est une cause d'exclusion. A Saint- Denis, la societe de Saint Francois Xavier contient plus de 2 ,000 ouvriers, il en existe dans presque toutes les pa roisses. Les Filles de Marie sont un ordre fonde depuis 1 848 ; les soeurs sont blanches ou noires et Ton a vu d'anciennes esclaves devenues superieures des filles de leurs anciennes maitresses. Le Iriomphe de l'egalite chretienne peut-il aller plus loin1?
J'ajoute cette phrase, extraile d'unelettre inedite d'un des premiers eveques de Tile : c< Presque tous les aifranchis de 1848 sont des Chretiens pratiquanls... On Ics dit paresseux et dans la misere; il ne me faudrait pas cent francs par an pour secourir tous ces malheureux. »
Une oeuvre d'evangelisation speciale a ele elablie pour lesIndiensetlesMalgaches, mais,malchoisis, maltraites,
1 On s'etonnc qu'il ne se forme pas de prelres dans une population qui a tant de penchant pour la religion. Dix ans iTont pas suffi pour dormer a la famille de Taffranclii assez de consistance ni assez de lumieres. Le princij>al
COLONIES FHANQAISES. oil
sans femmcs, ces Indiens sonl la plaie d'un diocese, el souvent lahontedel'humanite. (Perigaenx IV.)
A la iMartinique, avant 1848, ilexistait seulement des bureaux de bienfaisance. Depuis cellc epoque la societe de Sainl-Vincent de Paul, la societe d'ouvriers de Saint- Joseph, deux ouvroirs, des societes de Dames de Charite, des missions pour la moralisation des noirs, ont repandu leurs bienfaits. 11 y a de 5 a 4,000 premieres communions par an, au moins la moitie parmi des adulles el des vieillards. II y a progres dans la moralite ; les manages et les legitimations, grace a la diminution du pre- ' ge de couleur, continuent a etre nombreux. Le progres n'estpas moins sensible dans Instruction. Un grand seminaire a cte fonde en 1851 a Saint-Pierre. La memo ville et Fori-de-France renferment un petit seminairecollege. Les ecoles des Freres de Ploermel 1 pour les gargons, des Soeurs de Saint-Joseph pour les fi lies, reunissent de 3 a 4,000 elcvcs, et le document auquel ces renseignements sont cmpruntes2 contient cetle phrase : « Ce n7est que depuis 1848 que le progres moral commence a etre sensible. L'ancien elat de choses ne le favcrisait nullement. »
Le mouvement religieux a la Guadeloupe n'a pas etc
obstacle est dans le prejugc de couleur. (Test a peine si les blancs respeclcraient un prelre noir, et les noirs eux-niemes ne s'adresscrnitmt pas a lui.
1 Cet ordre admirable, qui ti\.nsfornie des parsons bretons en apoircs des Antilles, du Senegal, de la Guyane et de Flndc, vicut de perdre son venerable fondateur, Tabbe Jean de La Mcnnais, que Dieu destinait a faire plus de bien que son infortune frere iTa fait de bruit .
2 Archives du seminairc du Saint-Esprit.
522 AiiOLITION OE I/ESCLAVAC.E.
moins prononee depuis la meme epoque. Des ecoles dans toutes les paroisses, des classes du soir pour les adulles, lasociete de Saint-Vinconlde Paul, les ouvroirs a la Basse- Terre, a la Pointe-a-Pilre, a Marie-Galante, beaucoup de premieres communions d'adultes, voila les faits signales par ies documents les plus veridiques1.
Enfin la mission de la Guyane a fonde de nouvelles residences, et les letlres des pretres admi rabies qui vont, affrontant la mort, evangeliser des formats, des Indiens et desnoirs, sont pleines de consolation et d espoir2.
C'estainsi qu'avec les forces d'un clerge qui est insuffisant et n'est pas irreprochablev quoique tres-ameliore, FEglise lutte sur ces terres lointaines contre l'ignorance, l'ivrognerie, le concubinage, la paresse, l'hostilite des classes, tristesresultats de notre nature aggraves par trois siecles d'esclavage. Que Ton rapproclie ces dioceses coloniaux d'un diocese du centre de la France, le diocese frangais reunira plus de ressources, le diocese colonial portera plus de fruits. Que Ton compare les esperances concues depuis 1848 et la slerilite constatee auparayantc Comment, si peu de bien dans la premiere periode , en tant d'annees? comment, tant debien dans la seconde, en si peu d'annees? Nous avons, des le commencement
1 En 1840, un effort energique avait porte pour la premiere fois a 40,257 le nombre des afirancliis et esclaves au-dessus et au dessous de quatorze ans assistant aux instructions paroissiales. En I860, le nombre des adulles suivant le catechisme etait, d'apres le rapport du gouverneur, de 25,761.
* *Je dispose de dix-buit missionnaires, ecrivait, le 48 septembre 1860, le prefet apostolique; plusieurs out a desservir 10 a 42 lieues. Trois quartiers, dont deux a la distance de 20 et 40 lieues, sont sans past airs. II faudrait que le nombre fut double! » (Archives de la Propagation de la Foi.)
COLO NIKS FKANQAISE*. 525
de ce chapitre, indique la vraie reponse : pas de liberie, pas de religion.
Les progres sont d'autant plus satisfaisanls, que les moyens d'aetion des eveques sont encore extremement insuffisanls, on ne saurail trop le repeter.
« Les cures manquent presque toujours de vicaires, disent 1 les Peres du concile de la Roehelle, et les paroisses sont tres-vastes pour la plupart. Les chaleurs sont aecablantes; les hauteurs sont roides et continuelles, et tandis que le pretre les franchit avec peine, on voit une foule d'affranchis assieger les eglises pour se marier et se preparer a la premiere communion; en sorte qu'on peut bien dire de ces peuples avec le prophete : « Les petits enfants ont demande du pain, et il n'y avait personne pour leur en donner. (Jerem. Thr. IV. 4.) »
11 n'y a pas assez de pretres, ni assez de missionnaires, ni assez de freres, ni assez de soeurs, ni assez d'eglises.
Malgre ce triste denument, les dioceses coloniaux sont des chretientes en voie d'immense progres.
c< II y a a peine six ans, lisons-nous dans les actes du concile de Perigueux % tenu en 1856, par le concours du saint-siege et du gouvernement frangais, trois nouveaux dioceses ont ete eriges dans nos colonies. 11 est admirable que de fruits abondanls TEglise a recueillis depuis lors. »
Revenant sur Emancipation , les Peres du meme concile s'ecrient 1 .
1 Archives de ia Propagation de la foi, p. 55.
Acta concilii 1858, p. 51, ch. I, tit. iv. » P. 55, ch. Ill, 5.
« I! nous plait de rappeler ici l'avis de l'Apdtre, aux yeuxduquel il n'y avail ni Scythes, ni Grecs, alin qu'unis en Jesus-Christ, les fideles oublient la nation et la couleur, et qu'ils soient lous corps da Christ et membres de ses membres. »
La religion operera-t-elle cette desirable et difficile harmonie? Elle a pour elle Dieu et Tavenir. Ces paroles du eoncile mesurent du moins toute la distance qui separe le regime de la liberie de celui de l'esclavage. Autrefois la religion disait aux maitres : Soyez elements; aux esclaves : Soyez patients. Elle peut enfin dire a tons deux : Soyez freres.
Ce mot ne peut sincerement tomber des levres du pretre que depuis Tabolilion de Tesclavage.
En somme, la religion a fait aux colonies, avant cette epoque, tout le bien qu'elle pouvait leur faire. Les colonies n'avaient pas encore de colons europeens, quelle y comptait des marlyrs. Quand on egorgea injustement les Caraibes, elle les defendit. Quand on introduisit des esclaves, elle les prolegea, les instruisit, apprit a les bien trailer, conseilla de les affranchir. Les maitres lui durent la tranquillite des esclaves; les esclaves lui duren! la douceur des maitres, et a pen pres les seules joies qui pussent elever leur ame au-dessus des rigueurs de leur condition. Mais la religion ne penelrait pas au dela.
L'evangelisation complete de cette race infortunee exigeait la liberte de Tame, la liberie de la predication, la liberie du mariage. Sans la premiere, nulle responsabilile de Fetre moral; sans la seconde, pas de lumieres pour Tesprit; sans la troisieme, pas de bonnes mceurs.
COLONIES FRANQAISES. 525
Or le maitre tenait la volonie captive, refusait le temps necessairea la predication, Fautorisation n^cessaire au mariage. Telle atait, telle est en tons lieux, la part etroite que la servitude laissait a 1'Evangile.
Le jour ou les esclaves furent &nancipes, avec eux la religion fut mise en liberte.
CilAPITRE XVI
itfsi Ml'.
Avant Temancipation desesclaves. chacun des pas fails vers celle heure solennelle etait eclaire par d'immenses travaux, des rapports, des discussions, des enquStes. Un pere ne suit pas d'un ceil plus vigilant, jour par jour, les notes minutieuses qui attestent les progres de son enfant, que les pouvoirs publics n'apportaient desoin, de curiosite passionnee, de perseverance active, a constater les resultats des mesures obtenues du gouvernement.
Aujourd'hui Toeuvre est accomplie, et nul ne cherche a verifier les resultats d'une experience qui fut l'objet d'une si genereuse attente. Les plus ardents promoteurs de Temancipalion ressemblent a ces architecles qui visitenttous les jours un batiment pendant qu'on 1'eleve, et n'y mettent plus le pied quand il est acheve. II serait cependant bien utile que Topinion invitat le gouvernement frangais a ordonner et a publier une vaste enqufr*
COLONIES FKANQA1SES. r,c27
sur les resullats de I'abolition de Fcsclavage dans nos colonies.
L'etude d'un ecrivain isole ne saurait etre qu'unc cbauche imparfaite de ce travail desirable; elle n'a d'aulre merite que de grouper des documents epars, sans doute incomplets, et pourlant assez nombreux deja pour conduire a des conclusions precises, qu'il convient de resumer.
On pensera peut-etre qu'il est trop tot pour bien juger des evenements si recents. Ceux qui, des 1849 ou 1850, ont genii sur les premiers eclats de la liberte reconquise, meritent le reprocbe de s'etre trop presses. Si les consequences, toujours lourdes, d'une grande transformation sociale pesaient encore sur les colonies, on serait en droit de dire : Aitendez. Est-il surprenant que dix ans de liberte n'aient pas efface les maux accumules par deux siecles de servitude? Mais si ces maux sont presque enlierement gueris, une telle promptitude n'est elle pas un fait remarquable, et ne merite-t-il pas qu'on se hate de le constater? II serait trop tot pour se plaindre, ii n'est pas trop tot pour se feliciter.
Un autre motif de choisir le moment present s'ajoute a cette premiere raison. La loi du 25 mai 1860, qui opere sur les denrees colonial es un large degrevement d'impots;les lois de juilletctaout 1860, qui, enfacilitant 1'approvisionnement des Antilles et de la Reunion, eonduisent a la rupture du pacte colonial, rupture qui devient le voju et le mot d'ordre des colonies; les traites passes pour augmenter la population des travailleurs; toutes ces circonstances sont pour les colonies comrne
528 ABOLITION DE l/ESCUVAGE.
!e debut d'une ere nouvelic el d'une transformation, qui ne s'operera pas sans que bien des esprits ne se plaignent au nom du Tresor ou de la marine de la France. On accusers ('abolition de i'esclavage, si cetle grande experience reussit, de l'avoir rendue nccessairc, et si elle ne reussit pas, de 1'avoir rendue sterile. II elait utile de s'arreter a cette etape, de fixer les premiers effets de Emancipation, et de demontrer qu'avant les imporlantes lois de I860, et sans leur secours, les colonies francaises elaientdeja revenues a un etat de prosperite qui depassait celui de la periode anterieure.
On s'etonnera peut-etre que, dans un travail d'ensemble, une si grande place ait ete accordee aux colonies de la France. Elles sont si petites, que 1'experience tentee sur eel etroit theatre semhle peu decisive. Qu'est-ce que deux ou trois cent mille esclaves, apparienant a quelques milliers de maitres! Leur affranchissement est un bienfait, ce n'est pas un argument.
Je crois le contra ire.
Les colonies francaises meritent une place a part, d'abord parce qu'ei les sont francaises; mais, en outre, leur exemple est une demonstration doubletnent eclatante, une condamnation victorieuse de I'csclavage, une justification sans replique de Pemancipalion. Jamais, en effet pour adoucir, regler, civiliser en quelque sorte I'esclavage, il ne se rencontrera de meilleures conditions; jamais il ne pourrait etre aboli dans des conditions plus mauvaises.
L'humanite et Intelligence ne manquaient pas aux maitres; la volonte, la force, ne manquaient pas au gou-
COLONIES FRANCISES. 529
verncmcnl, ni aux gouverneurs, presque toujoursadmirablemcntchoisis. Des lois, des ordonnances, dcsdep&ches, des reglemcnls , traduisant loutes Jes preoccupations dc la conscience publique, semblaient tout prevoir, et ne laisser nucune place aux abus, Malgre lant de soins, la situation de la societe coloniale etait reellement pitoyable Au milieu des gemissemenls, des resistances, des menaces, conibaltus par des accusations passionnees, il etait diliicile de saisir la verile, et pourlant un accord involontaire s'etablissait sur quelques points entre les temoignages les plus dissemblables. Les plaintes des colons et les peintures des abolitionnistes demontraient a I'envi que les colonies etaient ruinees. Pendant que les sentences des tribunaux revelaient des exces odieux, de scandaleux acquitments accusaient la corruption des tribunaux. Les chiffres, ces rapporteurs impassibles, apprenaienl que la population ne croissait que par les balards, que le concubinage etait universel. En vain les lois avaient-elles multiplie les affrarichissemenfe; sous Tintluence des ordonnances du 12 juillet 1852, du 29 avril 1856, du 11 juin 1859, ils avaient augmente; mais leur nombre n'excedait pas 1 ,500 a 2,000 par an, 500 a 500 seulementdansla population agricole. Le total, de 1850 a 1847, avait ete de 50,240 dont plusde moitie a la Martinique; a peine 6,000 en dix-sept ansa Bourbon1. Ace
1 Martinique 25,661
Guadeloupe . 16,1 H
(lu\:ir:e 2,605
'jourbon. . 5,865
Total 50,240
(Tableau de population pour 1847, n° !3, ». 35.)
r»5) ABOLITION 1)E l/ESCLAVAGK.
train, ileui fallu plus de cent ans poor en finir, (rune fa- £on souvenlimmorale et toujour* dangereuse; car la situation fausse de ces affranchis, qui se defiaient du travail et a qui on marchandait l'egalile, accroissait le malaise sans avancer la solution \
Le conflit permanent de deux races hostiles, la guerre sourde des abus et des rancunes, la corruption des moeurs, le luxe en face de l'abjection, la paresse conduisant les blancs a lapathie et a la routine, un travail oblige menant les noirs a l'abrutissement; pas de vie publique, pas de pa trie; la terre et le cie! ne se lassant pasde prodiguer Fabondance, mais le sol, traite aussi comme un esclave, s'epuisant et sans cesse deserte; les proprietaires absents representee par des agents durs ou cupides; la richesse compromise, obcree, honteuse; la justice suspccte et boiteuse; ia religion abnissee, faussee; leslois, lanlotinhiimaines, tantottracassieres; les maitres d'esclaves devenus eux-mernes les esclaves de la loi, qui penetre d'une mahiere intolerable dans leur demeure, y sonne les henres, y taille les rations, et abolit la propriety sansabolir la servitude : voila au milieu de quelle societe vivaient uu certain nombre de maitres bons, intelligents, sinceres, victimes d'une situation qu'ils n'avaient pas faiter qui les affligeait et dont cependant ils n'osaient prevoir, encore moins solliciter le terme, tant etait enracinee la croyance que Emancipation des esclaves etait, pour les colonies, peut-etre le massacre, certainement la mine.
Les propheties sinistres troublaient ceux memo qu'elles
1 Le nombre des affranchissements, disail M. de Broglie (Rapp., p. 152),
COLONICS FRANCHISES. W>\
n'arrelaient pas, et les partisans les plus resolusde remancipation, dans le gouvernement, dans les Chambres, prenaientdes precautions intinies, marchaientlentement, et corrnne un homme qui porte une lumiere pres d'un baril de poudre.
Les evenements se jouerent de ces resistances et deces lenteurs. On vonlaitun delai preparatoire; il n'yeut j>as de delai.
On voulait, par Tapplication prealable de la loi sur Impropriation, une liquidation reguliere de l'enorine d-stte coloniale ; elle fut soudaine et violente.
On voulait que Tindemnite fut prealable : elle ne fut payee qu'apres 1'emancipation ; qu'elle fut au moins prompte : on Tattendit deux ans ; qu'elle fut large : on avait repousse 1 ,200 fr. ; on toucha 500 fr. a peine ; qu'elle servit de subvention au travail salarie : elle fut absorbee par les delles.
On voulait fonder des hospices, des ecoles, des prisons ; les credits etaient votes : on n'eut pas le temps de les acgmenter, a peine celui de les appliquer.
On voulait une large effusion de christianisme el destruction, sorte de retraile preparatoire a la dignile d'homme libre, et on demandait un clerge mieux gouverne, plus nombreux et plus pur: les ev£ches coloniaux ne furent 6tablis que trois ans apr&s.
On voulait fortifier les garnisons et les tribunatix, rie proclamer la liberie qu'en pleine paix armee : elle fut proclamee en pleine revolution dechamee.
dont la cause la plus frequenle n'est un secret pour personne, s'accroit de jour en jour au grand detriment de l'ordre public.
532 ABOLITION J)E L'E SCLAV AGE.
On voulait, par Introduction d'ouvriers libres, conjurer d'avance la desertion des ateliers, et donner 1'exemple du travail sans contrainte: les credits resterent sans emploi; on eut a organiser le travail aux colonies pendant qu'on essayail le socialisme en France.
On voulait, par un large degrevement sur les impots, encourager la production et dedommager les producteurs : le degrevement ne futobtenu qu'apres quatre ans, etne devint com pie t qu'apres douze ans.
On voulait initier lentement 1'affranchi a la vie civile; I'esclave, a peine fait homme, fut fait electeur, et on le gratiGa, sans transition, de la liberie illimitee de la presse et du suffrage universel.
En un mot. Tabolition de Tesclavage fut contemporaine de l'abolition de 1'ordre el de l'abolition du commerce.
Dans de telles circonstances, si la societe coloniale eut ete bouleversee, ensanglantee, couverle de ruines, qui done eut ete surpris ?
Or a la Martinique, en 1 848, a la Guadeloupe, en 1849, le sang a coule, le feu a etc mis. Mais la Revolution est responsable de ces desordres rapides et non pas Femancipation. Que serait-il arrive sanselle? Voila ce qu'il est juste de se demander. Elle fut invoquee d'une commune voix, comme le seul moyen de calmer la Revolution et Je transformer la vengeance en gratitude, la colerc en douceur. Ou sunt, depuis les premiers moments, les \iclimes que la liberie a faites? Ou sont les represailles qu'elle a dechainees? Ou sont les prisons qu'elle a oblige de construire? Ou sont les regiments don! elle a rendu
la presence necessaire? A la Martinique, a la Guadeloupe, la revolution sociale a fait moins de ma I que dans trente departements de la France. A la Guyane, aucun trouble, malgre la facilite de fuir et de se cacher; a Bourbon, pas un incendie, pas une vengeance, pas une faillite. Partout des elections bruyantes et partout conservatrices.
Sans doute la production a ete reduite, mais jamais elle n'a ete tarie; le travail a ete diminue, mais jamais il n'a cessse to»U a fait; la propriete a souffert, ce dernier coup a consomme la ruine de proprietaires endettes, cela est incontestable ; mais ces souffrances etaient ressen ties en France et dans le resle du monde en meme temps qu'aux colonies. Elles ont dure plus longtemps; cependant cinq ans s'etaient a peine ecoules, et le mouvement total des affaires avait depasse, dans les quatre colonies, les chiffres anterieurs a 1848 ; apres dix ans, le chiffre de 1'exportation seule etait triple a la Reunion, depasse d'un tiers a la Martinique, atteint a la Guadeloupe.
La Guyane, a peine colonie productive, transformee en colonie penitentiaire, pourvue par la deportation de 4 a 6,000 consommateurs, exportait moins, mais sans que le chiffre total de ses affaires eut cesse de s'accroitre.
Les facilites de se procurer des travail leurs nouveaux par 1'immigration n'expliquent pas seules les succes de la Reunion et les progres des Antilles; car, a la Reunion, les prodiiils ont plus augmente que les travailleurs; aux Antilles, les anciens chiffres etaient atteints avant que Timmigration n'y eut contribue notablement.
Sans doute, un grand nombre de noirs se rcfusent au
travail, gagne la montagne, et regarde la liberie comme le droit de ne rien faire.
Prenez-vous-en a la nature du sol et a la nature de l'homme. Dans aucun pays du monde l'homme ne travaille plus quecela n'est necessaire pour satisfaire ses besoins, ses gouts, ses desirs; dans aucun pays du monde rhomme ne travaille volontiers pour aulrui, lorsqu'il peut trouver son compte a travailler pour lui-mcme \
Prenez-vous-en surtout a l'esclavage. D'oii done vient l'horreur des anciens esclaves pour leur ancien travail ? La liberie en est l'occasion, mais la servitude en est la cause. Un homme visitait une habitation abandonnee; des affranchis dormaient oisifs non loin de la. .« Voila, lui dit-on, ce que la liberte a faitdu travail. — Voila, repondit-il, ce que la servitude a fait des travailleurs. »
Mais le nombre des travailleurs a beaucoup moins diminue qu'on ne le dit, et de plus, le travail est plulot deplace que diminue. Le paysan est devenu artisan, ou plutot proprietaire, il n'esl pas toujours devenu vagabond. Que Ton conteste tant qu'on voudra les arguments tires du progres des importations et des exportations, le premier chiffre prouve que ces pretendus pauvres consomment beaucoup, et que ces pretendus paresseux prod uisent beaucoup .
Or de deux choses Tune, ou bien il faut autant de travailleurs pour autant de produils, et, dans ce cas, le chiffre des travailleurs n'a pas baisse si largement
1 BrogUe, p. 523
qu'on rafflrme, ou bien moins d'hommes libres, travaillanl moins d'heures par jour, ont produit plus qu'un grand nombre d'esclaves, et, dans cecas, la superiorite du travail libre sur le travail servile est demontreei
Cette derni&re hypothese est la vraie, a un double point de vue.
Le travail du blanc nest pas moins ameliore qu6 celui du noir. Or c'est la ce qui importe. [^intelligence des blancs, la vigueur des noirs, voila les deux premiers ca» pitaux des colonies. Saint Domingue est l'exemple d'une lerre abandonnee aux seuls noirs, mais si on Tavait rendue aux seuls blancs, sans leurs anciens esclaves, qu'en auraient-ils pu faire? Pendant l'esclavage, l'indolence des blancs etait proverbiale; ils s'etaient laisse vaincre en dormant.
Disons-le k l'honneur de la liberte et a celui des colons. Depuis 1'emancipation, ilsontpris courageusement leur parti, ils ont cesse de gemir pour agir. A la Reunion, l outillage a ete change, lesprocedesameliores ; le revenu est double; on ne craint pas de payer pour Engagement de cinq ans d'un ouvrier le double de ce qu'on a re^u pour le prixd'un esclave, Ceux qui ont achete avec eonfiance des habitations en 1848 ont realise d'enormes fortunes; le progres a suivi la richesse, et la derniere exposition generale de Tagriculture nous a monire du sucre de la Reunion qui n'a pas besoin d'etre raffine. Aux Antilles, on ne se contente plus de maudire la sucrerie indigene, on Timite ; on a fonde des usines centrales, on introduit des machines et des engrais, on essaye le drainage, on prend des brevets, on demande le credit foncier, on se
sert du credit agricole, on appelle le libre-echange;en un mot, on sort de ces traditions, routiniercs et ruineuses, compagnes funestes de l'esclavage ; oh cherche a realiser ces quatre conditions premieres de tout progres economique: le perfectionnernentdesproeedes, Tabondance cfes bras, la facilite du credit, l'elargissement des debouches, Voici un raisonnement qui m'a toujours frappe : La prosperite de Tile de la Reunion est incontestablement tres-superieure a ce qu elle etait avant l'abolition de Tesclavage. II est, en outre, impossible de prelendre que cetlc colonic ait re$u de la nalure un avantage-per • petuel sur les autres. Car, avant 1848, la Guadeloupe etait la plus florissante de nos colonies, la Martinique venait apres, puis Bourbon en dernier lieu ; Tordfe est precisement renverse : Bourbon marche en avant, puis la Martinique, enfin la Guadeloupe.
Done, quelque facheuses qiraient ete les suites de remancipation, il n'est pas permis d'afiirmer que cette mesure a pour consequence infaillible, inevitable, la ruine des colonies, car cette consequence a ete evitee a la Reunion.
En second lieu, puisque trois colonies sous l'influence d'une meme cause sont dans des conditions entierement diverses, e'est que cette cause nTa pas agi seule sur elles. Ou bien il s'y est joint d'autres maux, ou bien on a employe d'autres remedes. II est injuste de dire que cette cause a fait toutle mal, puisque la meme cause ailleurs n'a pas faitle meme mal. Les faits justifient parfailement ce raisonnement.
A la Reunion, le gouvernement a eie plus pi evoyant ;
COLONIES FRANCHISES/- r>*>7
sansdelai, des engagements tie travail onlete conlracf.es par ses soins. Los noirs etaient plus religieux. Los colons, plus nombreux, se sonl montres plus actifs, plus resolus; ils ont plus compte sur eux-memes. On a reduit le n ombre dcs sucreries, mais on y a multiplied le nombre des machines. Sur J 18 lisines, 115 sont mues par des appareils a vapeur (1856). On a fait venir des travailleurs, aehele du guano ; avec 116 sucreries, on exploite plus de 40,000 hectares.
La Martinique avec 544 sucreries n'exploite pas 20,000 hectares, elle ne recoit que pour 40,000 fr. de machines 1856), pendant que la Ileuuion en reeevailpour 550,000 francs. Mais pourtant cctte eolonies'cst relevee. Un gouveraeur energique, M. l'amiral de Gueydon, a donnc a la reorganisation du travail les soins les plus intelligents. La Martinique a depasse la Guadeloupe a qui elle demeurait inferieure. Celle-ci a pourtant plus d'ouvriers, plus de terres, de meilleures conditions.
En resume, Taelivite des blancs a pu, a la Reunion, et pouvait partout reparer les suites de la liberie des noirs. La superiorite des usines est la cause de la prosperite de celte ile, bien plus que la facilile de la maind'oeuvre. II suffit qu'une terre, sans condilion exccpliounelle prospere avec des travailleurs fibres, pour qu'on soit sans excuse aillcurs, en les retenant en servitude.
On no m'accusera pas d'avoir oublie les interels mate riels, au risque d'etonner, de fatiguer ceux qui ne verraient pas assez clairemenl le lien ctroit qui unit la question dela richesse et celle du progres moral. On pourrait
dire : apres tout ce n'etait pas en faveur des colons qu'on a proclame la liberie ; ils avaient protite de 1'esclavage, ils onl souffert de l'emancipation : c'est une expiation que la justice approuve. II y a dans le monde deux ou trois millions de kilogrammes de sucre de moins, c'est un malheur, mais trois cent mille creatures humaines etaient asservies, elles sont libres ;quellequesoit la perte, legain la surpasse, et c'est trop de pitie devant un progres si magnifique.
Ce raisonnement console le rnoraliste, mais il ne persuade pas les interesses; or la question est dans la main des interesses : a Cuba, a Richmond, a Porto-Rico, a la Nou velle-Orleans, a Surinam, a Madrid, a la Haye, on ne se payerait pasd'unsemblable argument; aux interets il faut tenir le langage des interets.
Le moralisle lui-m£me aurait tort de se conlenter d'un progres moral. Ce qu'il importe de demontrer, c'est que cequi est moralement mauvais n'estpas materiellement bon.
Cependant le progres moral passe evidemment en premiere ligne. Or, a ce point de vue, le succes de I'emaneipation est complet.
Ec iiombredes manages, des reconnaissances, des legitimations, a ete enorme. Au debut, cesactes ontpuetre une mode; lesesclaves avaient hate d'etre appeles wowsiewr ou madame; les plus vieux surtoutrehabilitaientd'anciennes habitudes; le concubinage est loin d'avoir disparu. Mais apres tout le mouvemenl a dure ; l'homme libre a repris son rang dans Testime de la femme, que, tout autrefois, ledesir de la liberie, le besoin de protection, le gout de
COLON IKS FKANCAISES. ZjV *
la toilette etdu bien-etre, les satisfactions de la vaniteaulant que Tascendantde la dependance, poussail au concubinage. Lesenfanls ne sont plus abandonnes. La famille est constitute. Le gout de la propriete consolide la famille; la petite propriete s'etend; le noir paye Timpot, comprend les institutions frangaises et s'y plie aisement, entre, a la Reunion, dans les societes desecours mutuels, et placerait a la caisse d'epargne, si elle etait elablie.
Les ecoles sont pleines, bien que Tinstruction ne soit pas obligatoire ni gratuite. La religion est respectee, goutee, pratiquee, et sous la haute direction les eveques, elle a reconquis sa dignite en etendant sa bienfaisante influence.
II faut remarquer, ecrivaient en 1840, lesautorites de la Guadeloupe1, dans la population esclave, trois classes : « La premiere, ayant un commencement de civilisation, estassez portee au travail, a Feconomie et ne serait pas trop eloignee de Fesprit de famiile — Ce sont des negres ranges, maries, ou vivant comme s'ils Fetaient; malheureusement, Us sont en petite minorite.
« La secondese compose d'hommes actifs, vigoureux, mais sans moeurs ni conduite, e'est le plus grand nombre. S'ils travaillent, ce n'esi que pour se procurer les moyens de satisfaire a leur passion pour les femmes etpour la boisson.
« La troisiemeestcette classe de paresseuxindifferents qui consacre a Foisivete et au sommeil tousles instants qui n'appartiennent pas au maiire. Sans passions comme
1 Rapport de M. de Broglie, p. 134.
sansdesirs, ils se laisseraient mourir de faim s'il fallait obtenir r existence par un travail penible. »
On peut Taffirmer aujourd'hui, la classe des esclaves maries et ranges, qui etait la minorite, est devenue beaucoup plus nombreuse; la classe des esclaves ivrognes et debauches diminue; les esclaves paresseux sont restes paresseux et pourlant ils ne mendient pas et ne meurent pas de faim. Je ne sais pas si Ton pourrait faire un tableau plus satisfaisant de plusieurs des regions agricoles dela France, sans parler descontrees industrielles.
Est-ce a dire que les colonies soient un paradis? Non, mais elles sont beaucoup plus eloignees qu'elles ne l'etaient de ressembler a un enfer.
Est-ce a dire que leur situation soit sans peril, et leur prosperile sans ombre?
Nullement.
Au point de vue moral, la reconciliation des races est loin d'etre complete, [/immigration de races nouvelles, sans famille, sans moeurs, sans Dieu, est un danger scrieux et qui scrait morlel si cette immigration n'elail essenliellement provisoire el severement surveillee. Elle aiderait les colons a retomber dans leurs anciennes habitudes, a discuter du prix des coolies, commeils discutaient du prix des negres, et, sous le nom d'enrolement volonlaire, et (['engagement temporaire, a praliquer la traite et l'eselavage, moins les mols, moins lesapparences. Elle augmente deja tous les jours Timmoralitc, la criminalite et prepare Tappauvrissement de la race.
Au point de vue materiel, les colonies ont a lutter, comme les societeseuropeennes, contre les difficultes ge-
nerales, m'esde l'elat acluel dcs classes laborieuses, plus capricieuses, plus mobiles, plus eclairees, plus difficiles qu'aulrefois; depuis r emancipation, fait bien remarquable? lesalairede l'ouvrier n'a pas sensiblementhaussede prix, mais on peut evidemment moins compter sur son travail. Ellesont a lutter en outre contrclesdifficultes specials de leur situation danslemonde, une population trop faible pour Tetendue du territoire, un territoire qui produit avec une incomparable fertilite des denrees precieuses, mais produites egalement et de plus en plus dans des pays cent fois plus grands, cent fois plus peuples, et dontla principalc, le sucre, est devenue sur le sol meme de la melropole l'objet d'uneindustrie energique. En deux mots, les colonies out trop peu debras,tropde concurrents.
C'etait leur malheur il y a quarante ans; il est le memo : Emancipation n'y est pour rien. Mais, grace a elle, ces petites societes se presentent a la lutte, plus honnetes, plus fortes, plus actives, degagees du souci d'une crise toujours mena^ante qui pesait a la fois sur les situations etsur les consciences.
Elles peuvent affronter, et elles sollicitent, au lieu d'un marche unique, le libre placement de leurs produits sur tous les points du monde.
Cet affranchissement commercial n'esl pas la rupture du lien qui ratlache les colonies a la metropole meme commercialement. Les habitudes, les relations failes, les voies du credit et de transport survivent aux tarifs et aux reglements. Politiquement, est-il a craindre que nos colonies songent jamais a se separer de la France? Crainte chimerique! Quand on n'est pas Frangais, on voudrait
542 ABOLITION DE L'ESGLAVAGE.
1'etre. Une grande nation, line grande marine est necessaire a la protection deces peliles socieles, qui n'echangeraient pas !e sort d'ilots perdus dans Timmensite des mers contre Thonneur et le profit de s'appeler les provinces exterieures de la France.
Mais il est clair que I'emancipation des esclaves a denoue mi des liens du pacte colonial ; l'existence du sucre indigene, l'admission du sucre etranger, I'abaissement des droits d'importation, le decret qui met a la charge des colonies toutes les depenses locales, rompt une maille de plus. L'Etat ne garantit plus aux colonies ni le placement de leurs denrees, ni Fasservissement de leurs ouvriers. La liberie du produit sera la consequence de la liberie du travail.
Gette crise inevitable est l'accomplissement de ce qu'on peutappeler la loi du developpement colonial.
L'histoire des colonies prcsente trois phases successives. En naissant, elles regoivent tout de la metropole. Plus fortes, elles changent tout avec elle, com me un jardin qui donne ses fruits a celui dont il recoil ses semences. Grandies avec le temps, elles sortent peu a peu de ces lisieresproleclrices,et pourvoienllibremenla la satisfaction de leurs besoins et au placement de leurs produits, soil qu'assez forles pour s'affranchir entitlement de la souvcrainele de la metropole, comme les Etals-Unis et leBresii, elles prennent place parmi les nations qui ont un nom et un drapeau, soit que, plus faibles, elles d emeu rent comme Cuba et les colonies resides anglaiscs, soumises a la souverainote d'une metropole, mais seulemenl dans Ford re politique.
Les societes, dans le developpement de leurs destinees commerciales ou poliliques commencent ainsi par le momopole ets elevent a la liberie. On a cru fonder des colonies dans Tinteret exclusif d'une nation: cetle vue d'un palriotisme etroit re§oit du lemps d'inevilables dementis. Si Ton a voulu travailler au bien general de l'humamte, on ne se sera pas trompe. Les colonies sont aux grandes nations ce que les fondations sont aux grandes families. Un jour vient ou elles cessent de dependre exclusivement d'elies, mais c'est le jour ou elles peuvenl cxister par elles-memes ; Thumanite en profile et leur laisse le nom des fondaleurs.
Elevons-nous a des lemons plus hautes, en jetant un regard d'ensemhle sur la longue histoire de Tesclavage et de Temancipation dans les colonies fran§aises. L'esclavage , en derniere analyse, ne se defend au point de vue moral, que par un motif unique, il est V education d'une race inferieure. Ce motif calmait les scrupules de Louis Xlll et les remords de Louis XVI ; il elait sur les levres des adversaires de Wilberforce et de Clarkson, et trois siecles avant , dans les discours des anlagonistes de Las Casas1, il etait toute i'argumenlation des colons de la Guadeloupe et des colons de la
1 On sait que Charles-Quint presida en 1515, a Ba»eelone, une conference soleimelle pour entendre Quevedo, eveque du Darien, el Barthelemy de Las Casas , Tillustre et infatigable protecteur des Indiens, en presence do Taniiral des Indes, don Diego Coloinb. L'evcque du Darien declara quetous les habitants du nouveau monde qifil avail observes lui avaient pavu une csp&ce d'hommes destines a la servitude par rinferiorite de leur intelligence et de leurs talents natuvels et quil serai t impossible de les instruire, ni de leur laire fairc aucun progres vers la civilisation si on ne lostenait pas sous Taulorite continuelle d'un maitrc. Las Casas s'elcva avec indignation centre Tidee
41 MiUblilU.N I)!4, l/hMLAV A«JK.
Jamaique, il est la reponse habituellc des dames sensiblcs.dc la Ha vane, il est le pretextc des sermons des precheurs do la Caroline, la these amplifiee par les ecrivains de Baltimore, Texcuse sommaire des plan leu rs de la Nouvelle-Qrleans.
On ne manque pas d'ajouler que Peseta vage est un woven de eonvertir une race pai'enne au christianisme.
\insi les esclaves sont des ecoliers et des catechumenes, les maitres sont des instiluleurs et des predieateurs, les habitations sont des pensionnats et des petits seminaires, Peselavage est une methode d'education et de coilversion .
Apres trois sieeles de ce regime, on parte de liberte. Prenez garde ! s'ecrient d'une voix tousles maitres, vous allez jcter dans la societe des etres ignorants et depraves! Quoi ! P education et la conversion de vos ecoliers n'est pas achevee. Ou les eleves sont incorrigibles, ou la methode est mauvaise ; il est temps d'en changer et de renoncer a ce pitoyable argument. Les craintes des maitres dementent leurs promesses.
Par la grace de Dieu, la servitude n'est decidement pas un moyen de civiliser ou de eonvertir aucun membre de lafamille humaine. Les vrais docteurs de la foi le save nl bien. A Tun des souverains qui avaientpu se laisser toucher par cet espoir de conversion, a Jean, roi de Portugal, voici ce qu'ecrivait le pape Benoit XIV, le 20 decembre 1 741 :
ipfil y cut aucune race d'hommes nes pour la servitude, ct attarpia cetle opinion comme irretigieuse, inhumaine et fausse en pratique.
Robertson, Hist. (TAmerique, liv. HI.
liULUMUS l^UAiSgAlSEvS. 545
« Des hommes qui sa disent Chretiens ouhlicnt les sentiments dc charite ^epandus dans rios coeurs par le Saint- • Esprit, au point de reduire en servitude les - malhpureux Indiens, les peuples des cotes orientales et occidentals du Bresil et autres regions.... Bien plus, its les vendent, les depouillent dc leurs biens, et 1 inhumanite qu'ils deploient contre eux est la principale cause qui les delourne d'embrasser la foi du Christ, en ne la leur faisant en visager qu'avec horreu r . »
Un siecle avant, en 1657, Tun des premiers missionmures et le premier historien des colonies, le pereDu Terlre, signalait la meme cause comme le principal obstacle a la propagation de l'fivangile.
Deux siecles apres, en 1855, le premier concile tenu en France apres 1' emancipation des esclaves dans nos colonies, le concile de la Rochelle pronongait ces belles paroles: « L'figlise catholique a toujours gemi de la dure servitude imposee a d'innombrables creatures humaines> a u grand detriment de leurs times, in animarum snarum peruicicm1. »
Comment se fait-il que les partisans etles adversaires de Tesclavage, invoquent des deux cotes l'appui de la religion chrctienne? Bienfai trice des hommes en servitude, elleseule apprend a supporter un si grand mal ; moderatrice des hommes rendus a laliberte, elle seule apprend a ne pas abuser d'un si grand bien. La religion, apres avoir enseigne au maitre la bonle, a 1'esclave la patience, inspire a tous deuxle desir de l'af f ranch issement , et c'est a elle encore que Ton demande de menager la transition
1 Acta Concilii Pmpellensis, cap. VI, i, p. 51.
546 ABOLITION DK L'E SCLAV AGE.
vers la liberie, el (Ten lemperer les suites. La religion n'est pas la liberie, mais elle est la mere el la premiere institulrice de la liberie.
Comment Teselave s'eleve-t-il au rangd'hommelibre? Par trois degres : la religion, la famille, la propriete. Comment 1' horn me libre descend-il au niveau de Fesclave ? En perdant la propriete, la famille, la religion. Qu'est-ee done que le socialisme ferait des hommes, en leur ravissant ces biens essentiels ? des eselaves.
L'esclavage n'aurait jamais disparu des colonies franchises, sans un pouvoir central tres-fort ; on le voitbien aux Etats-Unis ; e'est un de cescas ou 1'initiative ne saurait venir de Finleret individuel, puisque e'est cet interel meme qu'ii s'agit de vaincre. Mais le pouvoir central n'aurait rien fait si l'opinion n 'avail ete tres-libre et Iresexcilee ; on le vit bien sous Louis XV ou sous Napoleon, on le voitbien en Espagne. Un pouvoir concentre ope re de grands desseins, a condition qu'une opinion tres-libre les conseille. Le pouvoir a lesqualites, maisaussi lesdefauts de l'experience; il en a Tincredulile, les lentcurs, la facile resignation a ce qu'on nomme les maux necessaires. L'opinion est la conscience, elle a des remords, elle vise a Tideal, eFmemeen ses chimeres, elle est genereuse. Si l'esclavage n' avail etc un remords de l'opinion, l'emancipation ne serait pas de venue un dessein du pouvoir; e'est lui qui a prononce l'emancipation, e'est elle qui l'a voulue.
Quel est le meilleur mode d'emancipaiion ?
L'exemple des colonies franchises nous r^pond : C'esl Emancipation immediate et simultanee.
A attendre, on n'obtient Hen ; a oser, onne risque rien. Deux siecles on a attendu que 1'heure sonn&t, et jamais l'heure n'a sonne. Deuxfois la liberie a ete lancee sur les colonies avec la revolution, deux fois la revolution a fait beaucoup de mal; la liberte, tres-peu. Gette race des negres est si douce que sous le joug elle ne resiste past hors du joug elle n'abuse pas. La liberie n'a pas la vertu de lui rendre les qualites que le Createur lui refusa; seule, privee comme a Saint-Domingue de Intelligence des blancs, elle retourne a la vie oisiveet donne naissance a une societe tres-inferieure. Mais, apres tout, sous ces climats qui enervent les blancs, quand ils essayent une a une loutes les races pour remplacer la race noire, c'est a la race noire qu'il faut revenir; on n'en trouve aucune plus vigoureuse et plussoumise, plus capable de devouemerit, plus accessible au christianisme, plus heureuse d'echappera sa degradation native.Cette race d'hommes se divise, comme toutel'espece humaine, en diiigents et en paresseux; la liberie n'a plus la charge des seconds, et elle tire du travail des premiers un meilleur parti que la servitude.
I/esclavage elait si peu fonde sur la nature que, cree par la force brutale, il ne se maintenait que par la force legale, c'est-a-dire, parlacontrainted'uneinfiniequantite de lois et de reglements. Pour preparer la transition vers la liberie, une quantite non moindre a ete red i gee; pour diriger la liberte naissante , on avait promulgue dixhuit decrels. Or toules les lois conlre les dangers de la servitude oni ete impuissantes, loutes les mesures contre les perils de la liberie ont ete innliles. Sans doute, les
ancicns rois qui elaient chretiens, humains, sinceres, so sont dit en permellanl I'esclavage : c< Prenons les plus grandes precautions pour que le mal fasse du bien. » En Pabolissant, les reformateurs ont dit a leur tour avec une egale bonne foi : « Prenons les plus grandes precautions pour que le bien ne fasse pas de mal. » Double erreur! le mal engendre le mal, le bien ne fait que du bien.
Mais on ne passe pas du mal au bien sans expiation, et on n'expie pas sans souffrances. L'histoire de P abolition de I'esclavage dans les colonies franchises est une preuve presque scientifique de ces grandes lois de la morale.