CHAPITRE III
LNFMENCE DE L'EMANCPATION SIR LES COLONIES.
Avoir mis des hommes en liberte n'est pas tout, il laut ies mettre en societe. Or les aneiens esclaves se sont preeipites vers la propriete, en grand nombre ils onl desire , et ils goutent la vie de famille; mais ont-ils continue a travailler, on bien ont-ils rompu tout rapport avec leurs aneiens mattres, etsesont-ils retires loin des villes et des lieux habites?
On affirme qu'il en a ete ainsi, et on en donne pour preuves la necessite de renouveler le personnel agricole des colonies par une large immigration et, en outre, la diminution desastreuse de leur production.
II convient de repondre separement a ces deux affirmations exagerees.
§ 1. — lie travail et rinimlgration.
La condition economique des societes coloniales est fort differente de celle des societes europeennes.
En Europe, le lerritoire est oceupe par une population considerable, quelquefois surabondante. Le premier travail de eette population estdecultiverle sol qui la nourrit. Quand les bras sont rares, quand les salaires augmentent sous Tinfiuence d'une offre de travail considerable, ou bien la concurrence des travailleurs intervient pour les maintenir a un taux raisonnable, ou bien on se decide a reduire proportionneilemeiit la prodticiion sans alier chercher au loin, a grands frais, des ouvriers elrangers.
Aux colonies, d'immenses territoires sont occupes par une population insuffisante; on produit principalement des denrees d'exportation au lieu de denrees destinees a ralimentation des habitants; il faut done tout tirer du dehors, et par consequent onne pent reduire la production sans etre expose a la famine. En outre, si la rarete des bras augmente le prix du travail, on n'a pas sous la main une population voisine pour le faire baisser, et il s'en suit que plus le prixdu travail augmente, plus la quantite du travail diminue; si le prix du produit est protege par un monopole, on ne craint pas de payer tres-cher, mais on vend tres-cher, et la consommation souffre ou sarrete; si le monopole est detruit, on ne peut faire baisser le prix du travail, on produit a perte, on se ruine. Mais e'est bien pis quand le travail manque tout a fait, Orleo colonies vivent toujours sous cette menace. Comment fixer Pouvrier sur un point? Par le salaire? II peut se suffire en travaillanl pour lui-meme sur une terre et sous un ciel qui tra vaillenl aussi pour lui. Par la propriete? Le morcellement ne convient pas a la grande production ; or le sucre notamment, vraie richesse des colonies, ne peut etre produit
qu'en grand. II semble qu'on soit reduit a un seul inoyen, l'esclavage, qui retient par force 1'ouvrier k son ouvrage.
Cette difficulte serieuse expliqne Fobstination des colons a maintenir line institution si honteuse; ils croient toujours qu'ils ont falalement a sacrifier leur conscience ou leur richesse, et la conscience a le dessous ; mais en meme temps cette situation economique donne la vraie raison de Tune des suites incontestables de Femancipation dans les colonies anglaises, com me partout ailleurs, a savoir la desertion d'une partie des habitations et par suite la baisse de la production, la ruine de quelques proprietaires.
On dit : la liberie a pousse les esclaves a la paresse ; eel a n'est pas exact. Les paresseux sont devenus vagabonds; mais les diligents sont devenus proprietaires ou artisans. Le travail a etc deplace, non detruit; il est arrive la ce qui serait arrive dans tons les lieux ou une population peu nombreuse a devant elle un territoire (Hendu et fertile qui l'attire par l'appat de la propriete, et des villes qui lui offrent une vie plus variee, plus agreable, plus lucrative.
La est la grande difficulte de Femancipation des serfs dans les immenses territoires de la Russie; les terres ne seront plus cultivees si les cultivateurs se d^placent, et il est tout naturel qu'ils se deplacent s'ils trouvent ailleurs ce que tout homme cherche, plus de bonheur.
Qu'on ne dise done pas que la liberie a tue le travail; elle a produit ce qu'elle devait naturellement produire dans la condition economique des societes coloniales; et i. 26
402 ABOLITION DE LESCLAVAGE.
cela est si vrai que si Ton demande dans laquelle des colonies anglaises le travail des anciens esclaves a le plus baisse et celle ou il a le moins change, on constate que la perturbation a ele grave a la Guyane, ou le rapport de la population au territoire est le plus petit, et nulle a la Barbade, ou le rapport de la population au territoire esl le plus grand.
Tenons compte aussi de Ten vie nalurelle a tout homme de fuir les licux ou il a souffert, et de bien s'assurer par la fuite qu'on ne l'y reprendra plus : quel prisonnier libere va se loger a deux pas de sa prison? Cette repugnance est d'autant plus vive que l'affranchi a plus souffert et qu'il est moins intelligent. La ou Fesclave avait ete bien traitc, la ou la liberie avait ete precedee d'une education intellectuelle et religieuse solides, la transition fut facile, comme a Antigoa, a la Trinite, a Sainte-Lucie1. La ou les traitements avaient ete plus durs, comme dans tant de lieux qu'on pourrait nommer, la ou F education avait ete negligee, comme a Tabago et Maurice, la desertion fut presqu'universelle et perseverante. Est-ce In faute de la liberte? Non, c'est la faule de Fesclavage.
Dans des conditions si redoulables et si faciles a prevoir, on auraitau moins du prendre a 1'avance quelques precautions. L'etat intermediaire d'apprentissage etait destined menager la transition, mais il prit fin brusquement, et les pouvoirs locaux ou le gouvernement ne prirent pas de mesures efficaces contre le vagabondage.
« 11 est generalement admis, ecrivait lord Grey on
* Rev. col., 1845, p. 26, 58.
COLONIES ANGLAISES. ior»
1855\ que la mesure deTabolition de l'esclavage voice en 1833, a ete tres-malheureusement defectueuse, en ce qu'elle ne renfermait aucune prescription suffisante pour obliger les npirs au travail a Tepoqueou les moyens de eontrainte directe auxquels ils etaient soumis comme esclaves viendraient a etre retires aux maitres. »
On ne songea pas, commeon ie tit en 1848 a Bourbon, a proposer aux noirs des engagements dequelques annees. Quelques annees plus tard, le meme lord Grey conseillc fort ingenieusement aux colonies de forcer les habitants au travail par l'impot, moyen de creer des ressources aux colonies et d'y rendre la vie assez couleusepour qu'on ne puissepas s'en tirer sans travail; maison n'elablit pas d'abord ces taxations. Bien plus, au lieu de retenir on de rappeler les esclaves par de bons traitements et de se concerter pour y parvenir, les uns leur marchandereril brutalement la case et le jardin qui les attachaient aux habitations, les autres accepterent des salaires exorbilants qui exagererent les pretentions des ouvriers et les prix demandes au consommateur. Cela eut lieu surtout a la Jamaique, ou tant d'annees furent perdues en lultes <leraisonnables.
On peut dire qu a peu pres en tous lieux le travail fut abandonne a lui-meme, et qu'on pla§a des esclaves affranchis de la veille en face de cette condition : Iravailler pour autrui sans y etre force ni par la eontrainte ni parlebesoin. Enverite, siquelque chose peutsurprendre au milieu de ces faits et de ces fautes, ce n'est pas que U»
1 Rev. col., 1854, p. 250
travail ait diminue, cest au contraire qu'il n'ai! pas entierement disparu. Or, comme nous le verrons dans les premieres annees de liberte, la production de quelques colonies, au lieu de baisser, a augmente; dans d'autres, il est vrai, elle a ele reduite de moitie; dans toutes, en moyenne, elle a baisse seulement d'un quart; dans aucuneelle n'a ete interrompue.
Quoiqu*il en soit de ces effets et de ces causes, il est evident qu'on sentit apres la liberte plus qu'avant ce qui est en tout temps la grande necessite des colonies, le besoin d'augmenter la population par une large immigration de travailleurs nouveaux, afin de ramener les salairesa untaux raisonnable, la production a un niveau eleve. De toutes parts les colons demanderent au gouvernement d'autoriser et de favoriser celte immigration.
Ce vceu et les considerations qui precedent sont precisement les conclusions du rapport de la commission d'enquete nommee en 1842, ainsi que nous Tavons dit, a la demande de lord Stanley, etqui proclama si hautement les progres religieux, moraux et materiels des classes affranchies; la commission ajoutait :
« 2° Le travail a diminue parce que les noirs se sont adonnes a des travaux plus profitables pour eux que le travail des champs, et parce que, pour la plupart, ils ont pu, surtout dans les colonies etendues, se procurer facilement des terres, vivre a raise et s'enrichir sans etre obliges de donner aux planteurs, chaque semaine, plus de trois ou quatre journees de sept heures. Le bas prix des terres , consequence d'une fertilite qui fournit au
dela des besoins de la population, la mauvaise volonte des proprielaires, la severite des lois qui reglent les rapports des ouvriers et de ceux qui les emploient, voila les principales causes des difficultes eprouvees ;
« 3° La rarete des bras, le haut prix des salaires, a mine plusieurs grandes propriefces, surtout a la Jamaique, a la Guyane et a la Trinite, et diminue les produits d'exportation;
a 4° 11 y a lieu de faire avec les ouvriers des arrangements plus equitables, de reviser les lois, de provoquer, sous la surveillance d'officiers publics responsables , Timmigration d'une population nouvelle. »
Mais comment faire cette immigration? Soit avant l'emancipation, soit depuis , elle elait deja entreprise par 1'industrie privee, mais sur une assez petite echelle; des Indiens, desChinois, des Maderiens, enfinquelques Africains libres ou lih6rk\ avaient ete amenes aux di verses colonies, et cette immigration avait ete regularisee par de nombreux actes du gouvernement ou des legislatures locales2. Mais les colonies par desadresses, les ports par des petitions, ne cessaient de demander qu'elle fut plus librement autorisee et plus largement encouragee. C'est
1 LVAngleterre tira un grand parli des Africains liberes, c'est-a-dire des daves que ses croiseurs saisissaient sur les negriers ; ils e'taient declares libres, mais tenus a un engagement envers leur liberatrice. Proce'de plus ou moins legitime, on en conviendra, d'une philanthropic subtile et contestable !
* V. les actes dans le Precis de r Abolition publie par le ministere de la marine, III, p. 491 , nolarnment la depeche du ministre des colonies, lord J. Russell, au gouverneur de Sierra Leone, 20 mars 1841. Ibid., p. 506, ct Tordre en conseil du 7 septembre 1858, qui exige que les contrats ne soicnt passes qu'apres rarrivee dans la colonic.
4MC ADOLITIOiN l)E L'ESC LAVAGE.
ici que commence dans la metropole, au sein de l'opinion et des pouvoirs publics, une lutte animee enlre les besoins pratiques des colonies, les scrupules honorables des abolitionnistes et l'esprit politique du gouvernemenl.
Lord Stanley avait demande la nomination d'une seconde commission pour examiner Fetal des etablissements anglais sur la cote d'Airique et la possibility d'une emigration de travailleurs partant de cette cote pour les colonies des Indes occidentales ; cette commission demanda1 que ces etablissements, au lieu d'etre adminis- Ires par les marchands anglais, fussent replaces sous le gouvernement de la couronne. Ces marchands, en effet, s'ils ne faisaient pas la traite, au moins la facilitaient en vendant aux negriers les cargaisons que ceux-ci allaienl ensuite echanger contre des esclaves. La commission n<? doutait pas de l'immense avantage que le sejour aux Antilles assurerait aux Africains; civilises, christianises, ils reporteraient a leur pays ce bienfait de lumieres nouvelles, s'ils se rapatriaient; s'ils demeuraient aux colonies, ils feraient baisser par leur concurrence le prix du travail; immense resultat, car le jour ou le travail libre senit moins cher que le travail servile, celui-ci serail frappe a mort. Seulement la commission ne croyait ce recrutement possible que parmi les Africains libres ; on estimait qu'il y en avait 40 ou 50,000 a Sierra-Leone, quelques centaines a la Gambie et dans les autres etablissements anglais de la Cote d'Or, quelques milliers parnii des peuplades sans esclaves, comme les hommes de la cote de Krou.
1 llapp. deM. Leeliovallier. II, 055.
La commission n'admettait pas plus que lord Stanley qu'on put racheter les emigrant*, operation qui ressemblait trop a la traite pour ne pas conduire aux memes abus.
Des habitants de la Guyane avaient, en 1842, voulu laire acheter a la Cdte d'Or des esclaves qui avaient ete immediatement emancipes et conduits a Demerary comme ouvriers iibres. Le gouverneur communiqua ce plan a lord Stanley, et celui-ci consulta les conseils judiciaires de la couronne; voici leur reponse, qui est curieuse1 :
« L'achat d'esclaves a la Cote d'Or, meme dans le but de les emanciper immediatement et de les transporter de leur plein consentement a la Guyane, serait illegal; les parties engagees dans cette transaction seraient coupables d'avoir enfreint le 5ft statut de George IV, ch. cxin, et passibles des peines qui y sont portees.
« Les acheteurs d'esclaves sont declares coupables par 1'art. 10 de ce statut et condamnesa quatorze annees de deportation.
« Nous sommes d*avis que les termes de ce statut comprennent clairement le cas d'achat d'esclaves, rn&me dam le but de leur emancipation. II est probable qu'on a voulu en meme temps decourager le commerce des esclaves et favoriser la civilisation de 1'Afrique; mais il est evident que si l'achat d'esclaves est un mal, en ce sens qu'il engage ceux qui les vendenf a s'en procurer pour qu'on les leur achete, le prejudice est le meme que les esclaves rachetes regoiventou non la liberte. »
1 liev col, 1845, p. I.M.
Les conclusions de la commission d'enquele etaient semblables. Le resultat de cos conseils fut la depeche du 6 fevrier J 845, par laquelle l'enrolement des Africains libres ou de traile fut permis seulement sur trois points ou la surveillance des esclaves etait possible, Sierra- Leone, Bonavista, Loanda. L'enrolement par voie de rachatdemeura absolument prohibe.
L'enrolement des Indiens n'avait pas ete interdit, et PAngleterre avait dans ses propres possessions une population enorme d'ouvriers habitues ?.ux travaux tropicaux, ressource incomparable pour celles de ses colonies que la distance n'empecbait pas d'en profiter.
Des 1815, les condamnes de Calcutta avaient ete transposes a Maurice, et les habitants de cette colonie avaient pris l'habitude de seservir d'Indiens; ilsaimerent mieux y recourir que de faire les demarches ou les sacrifices necessaires pour utiliser les anciens affranchis, moins civilises, nous l'avonsvu, a Maurice, que partoutailleurs. En 1857, 20,000 Irdiens avaient deja ete introduits1. Soit que le gduverneur general de 1'Inde ait ete effraye de cette emigration qui faisait hausser le prix du travail et celui du riz dans 1'Inde1, soit que le gouvernement metropolitain ait ete alarme de l'avenir qu'une telle concurrence preparait aux affranchis, l'immigration indieane futprohibee en 1858.
Mais, des 1842, elle etait retablie par un ordre en conseil du 15 janvier, puis par un acte du Parlement du
1 Documenls du ministere do la marine. II, 252. V. 475. * liev. co/,, 1843, p. 461.
2 decembre el soumise a de minutieuses formalites1; puis, apres de nombreux abus, reduite au seul port de Calcutta, a partirdu ltr janvier 1844 et confieeau gouvernement. De 1854 a 1847, 94,004 coolies furent introduits a Maurice, qui n'employait autrefois que 25,000 esclaves aux travauxdes champs2. La colonie avait depasse alors les chiffres de production anterieurs a remancipalion, portes de 75 millions de livres de sucre en 1852, a 80 millions en 1846; mais en depensant 17,495,540 fr., en se grevant d'une dette enorme3, en s'exposant a unc immoralite effrayante4, en devenant une colonie asiatique au lieu d'une terre africaine. Les a utres colonies principales suivircnt cet exemple assez lentement. La Jamaique regut en 1844 250 Indiens, la Guyane 556, la Trinite 220; ce chiffre s'eleva pendant les deux annees suivantes5 :
Jamaiqne 1,735 2,515
. Guyane 3,497 4,120
Trinile 2,083 2,076
La Guyane en regut encore 2,548 en 1847, el la Tri«
1 Rev. col., 1844, III, p. 559.
2 Ibid., 1845, VII, p. 205; 1847, XII, p. 354; 1848, I, p. 168; hcoolie cotite environ de 10 a 14 sh. par mois.
r> Les frais pour Tintroduction annuelle de 6,000 h. ctaient evalues, cn 18ii, a 50,000 liv. st. (Rev. col, 1845, VII, p. 475). Or 6,000 h. par an suffisaient a peine pour combler les deces et les departs; la depense reelle n ete de 180 a 250 fr. par tete. Ibid., 1849, p. 143.
* De 1834 a 1859, sur 25,468 coolies on comptait 727 femmes; sur les 40,318 inlroduits de 1842 a 1844, 455 femmes ; sur les 5,092 introduits en 1845,646 femmes; en tout, sur 94,004 Indiens, 13,284 femmes.
5 Rev. coL, 1847, XIII, p. 154, 1818, I, p. 170.
nite 1,024; mais 1'operation fut discontinued alors. Ellr avail ete inlerrompue pour laJamaique, des 1840, par I'Assemblee legislative.
L'emigration chinoixe, essayee a l'exemple de Java el autorisee en 1845? par lord Stanley n' avail pas pris mi grand developpement.
L'emigration afrkaine. reduite dans d'elroites limites, avait ptoduit des resultats insignifiants. En 1847, lord Grey permit I'enrdlement, sur un point quelconque de la c6te d'Afrique, notamment sur celle de Krou, mais tou jours en prohibant le rachat. Les colonies ne regurenl pas ainsi plus de 7 a 8,000 emigrants africains, libres ou liberes, de 1840 a 1847 2. Si Ton a joule a ce chiffre environ 14,000 maderiens3 recus en 1846 et 1847, on voit qu'avant 1848 Immigration n'avnil pas apporle dans lesdix-huit colonies a esclaves autres que Maurice plus de 50,000 emigrants, ce qui ne veut pas dire 50,000 travailleurs effeclifs. Ainsi done, si Ton excepte Maurice, les 5,200,000 quintaux produils par ces colonies en 1847, inferieurs seulement de 400,000 quintaux au produil moyen de 1814 a 1854r elaient reellement a peu de chose pres le produit du travail des anciens esclaves.
i l\ev. col., 1845, p. 514.
1846 de3,000 a 4,000. Rev. coL, 1848, I, p. 175.
3 Guyane. ...... 0,750
Saint-Vincent 1,702
Antigoa 1,068
I'ctites Colonies. . . . 1,945
Les colons demandaient que rimmigration par voie de mchat fut aulorisee. Les abolitionnistes soutenaient toujours, les uns, que cette operation etait un retour a la Iraite; les autres, qu'elle etait le meilleur moyen de la decourager 1 Le gouvernement resistait et il avait raison, caril forcait ainsi les colonies a chercher ailleurs la diminution du prix de revient, a multiplier les machines et a se donner de la peine pour retenir aux champs les affranchis en les traitant mieux, sans achever de les ecarter du travail pour une concurrence ecrasante.
On se montra plus large au moment ou les colonies, exposees a la concurrence etrangere par l'abaissement des tarifs, eurent besoin de plus de faveurs.
Mais, sauf a Maurice, rimmigration ne prit pas de vastes proportions.
I,e nombre total des immigrants inlroduits dans les colonies anglaises des Indes occidentales et a Maurice, depuis 1' abolition de l'esclavage jusqu'a la fin de 1849, est de 1 79,223 2 et dans ce nombre Maurice figure pour 106,658; il ne restedonc pour les autres colonies que 72,585, ainsi repartis : •
La Guyane 39,04 3
La Jamaique 44,519
1 linns un excellent travail sur rimmigration africaine (Rev. col., janvier 1858), M Dclarbre affirme que sir Robert Peel etait de cet avis. Quand on relit le discours prononce par cet illustre orateur le 27 juillet 1846, on voit qu'il parle settlement des travailleurs libres, et qu'il declare n avoir pas une grande confiance dans V introduction du libre travail. Ibid., 1846, 0,361.
- Rapp. de la Commission de romigration, mars 1850. Rev. col., 1850, V, p. 220.
LaTrinitc 15,356
Grenade 1 ,470
Saint-Vincent 1 ,197
Antigoa 1,075
Dominique . 732
Sainte-Lucie 665
Nevis 427
Saint-Christophe 95
Del 849 a 1855, les colonies reQurentol,861nouveaux immigrants, donl 19,519 pour la Guyane, tandis que Tile Maurice, a elle seule, recevait 76,542 immigrants1.
Si Ton groupe par origine lous ces travailleurs, et si on forme le total, on voit qu'en resume les colonies anglaises avaient regu, a la fin de 1855, 255,999 immigrants, savoir :
27,906 Africains.
26,533 Maderiens.
2,107 Cfainois.
151,191 Indiens.
Ce tableau prouve plusieurs points importants :
1° L'Angleterre a tenu fermement la main a ce que immigration des Africains rachctes demeurllt interdite; en vingtansses colonies n'ontreguqu'environ 1,000 Afri-
1 Bev. co£., 1858, XIX, p 178.
COLONIES ANGLAISES. 413 cains par an l, lous Africains libres ou liberes, et cela est si vrai, bien qu'on puisse supposer que des transports IVauduleux aient brave les ordrcs du gouvernement, que ['immigration africaine de Sierra-Leone ne iigure plus dans les statistiques officielles depuis 1855, parce que les captures ont diminue, et que les Africains ne consented plus a emigrer.
2° II est vrai que TAngleterre avait dans ses possessions des Indes orientales une ressource dont les autres nations ne disposent pas. Plus de 150,000 immigrants sur 235,000 ont cette origine.
3° Maurice absorbe plus de la moitie de r immigration; il reste moins de 100,000 immigrants pour les autres colonies2.
Or, a Maurice la production du sucre a triple pendant que sa population quadruplait : une partie du personnel agricole a done ete renouvelee et un grand nombre des anciens esclaves a change d'occupation. Mais, dans les autres colonies, un accroissement de moins de 100,000 immigrants en face de l'ancienne population esclave, qui alteignait le chiffre de 703,677 personnes, est vraiment insignifiant. 11 est done evident, que dans les Indes occidentales , le principal element du travail est encore et sera pour longtemps la population noire. L' opinion qui consiste a croire que , depuis Emancipation , l'immigration seule a sauve le travail, est un prejuge, et e'est ce que de-
1 De 1841 a 1851 : 14,115 partis de Sierra Leone, Bev. col., 1852, VIII, p. 291.
*Rev. col., 1854, XII, p. 450.
i 1 4 A HO LIT ION DE L'ESCLAVAGE.
clare formellement la commission anglaise de remigration dans son rapport presente an Parlement on 1853 l.
Le succes de l'emancipation, disait lord Stanley en 1842 , a ete cornplet quant au but principal de la memre; on peutdire la merae chose de I'immigration. Le succes a ete complet, quant au but principal de la mesure, qui elait l'abaissement des salaires et l'augmentation de la production, dont le chapilre suivant presentera les progres; mais il est egalement vrai qu'au point de vue moral, l'immigration a ete etest un fleau, non-seulement a l'epoque ou elle etait une entreprise non surveillee de la speculation privee, mais meme apres l'i)itervention du gouvernement. C'est une belle chose qu< tous ces reglements ou l'humanite s'efforce de protegei par les plus minutieuses precautions la vie et la liberty de la derniere des creatures, d'un pauvre Indien ou d'un miserable n&gre; mais, dans la pratique, commentces reglements sont-ils executes? Les colons de Tile Maurice s'adressent aux. maisons de commerce de Calcutta 4, el celles-ci emploient des Indiens, connus sous le nom de duffadars, sorles de marchands d'hommesou racoleurs, qui speculent sur Tenrole, speculent sur le negocianl, et par des manoeuvres plus ou moins honteuses, procurent aux colons quels ouvriers? des vagabonds, des coureurs de bazar, le rebut de la population.
Impossible d'amener a quitter leur sol natal les femmes indiennes d'une classe honorable et d'une moralite non
1 Hev. col., 1858, XIX, 105.
* Rev. coLf 1844, III, p. 458.
COLONIES ANGLA1SKS. \ I
douteuse. 11 s'ensuit, disent tous les rapports, que les relations entre les deux sexes onl le caractere le plus marque de la degradation, que le concubinage se pratique plus frequemiuent et plus ouvertement, et que les passions qui en sont la consequence conduisent a des querelies f unestes et a des effusions de sang l. On esperait a Maurice que le nombre des femmes arriverait a 50 pour 100 en 1 860; mais, en 1851 , i! y avail encore 7 hommes pour "2 femmes.
Dans les autres colonies, les vices, les crimes, ont de meme aborde avec les immigrants.
Somme toute, voici quel est le resultat de Inexperience anglaise qu*, I a Timmigration :
L'immigration en famille serait seule morale et settle efficace, mais, en famille, Thomme ne veut pas quitter sa patrie; sans famille, il ne se fixe pas au lieu d'immigration. En famille, l'immigration est eouteuse; sans famille, elle est toujours a recommencer. C'est un expedient ulile a la production, nuisible a la civilisation. II resteraaux colonies, apres un demi-siecle d'immigration , un surcroit de population, et ce sera un grand bien; mais celte population sera chetive, melee, vicieuse, si Ton n'arrive pas a recruter ou a former des families.
Or, de tous les immigrants, quel est le meilleur? celui qui se fixe le plus volontiers, celui qui travaille le mieux, se civilise le plus vite et fonde le plus aisement une famille, c'est l'Africain; l'lndien leremplace, il ne le vaut
1 Hev. col., 1858, XIX, p. 165.
pas. Mais comment obtenir des families africaines? aux colonies, par Tinfluence largement repandue de la religion chretienne; en Afrique, par la fondation de vastes etablissements ou s'etablissenf peu a peu des families libres et converties. Jusque-ia l'immigration sera nulle, si Ton se bo^ne aux Africains deja libres; suspecle, si l'on s'en procure par voie de rachat.
Mais, sans parler de Tavenir, bornons-nous a constater, pour le passe, ces deux resultats dignes de rejouir les partisans de l'abolition de l'esclavage :
En premier lieu, les anciens esclaves devenus libres sont, la ou ils travaillent, de meilleurs ouvriers et des hommes plus moraux que tous les immigrants qu'on leur compare; en second lieu, bien que leur travail ail diminue, surtout a la Jamai'que, a la Guyane et a la Trinite, cependant l'immigration dans les colonies anglaises a ete, sauf a Tile Maurice, peu considerable, et c'est au travail des anciens esclaves qu'est due, presque en totality, la production actuelle.
Or, nous allons voir ce qu'est devenue la production dans les colonies anglaises depuis Tacte d'emancipation.
§ 2. — La production, la lot des sucres, la liberie commerciale.
Anterieurement a Tepoque ou l'esclavage fut aboli dans les colonies anglaises, leur situation etait loin d'etre prospere, et Tenquete ouverte en 1832 1 avait
1 Rap. sur les questions coloniales, par M. Jules Lechevalier, t. II, p. 331. Texte dm rapport fait au parlenient anglais, lc 10 avril 1832.
COLONIES ANGLAiSES. 417
etabli que celte detresse, aggravee par l'incertitude que les debats sur Emancipation faisaient peser sur les proprietes, remontait a des causes plus reelles et plus profondes; la plus grave etait Tavilissement des prix, r&ultat de Texces de la production. On evaluait a 50 fr. 20 cent, le prix de revienl de 100 livres de Sucre, y compris le fret, rnais sans rien calculer pour l'interetdu capital, et a 29 fr. 60 cent, le prix de vente; le deficit etait done de 0 fr. 60 cent. La somme des produits coloniaux etant superieure a la consommation de la metropole, il avait fallu affronter sur d'autres marches la concurrence de produits greves de moindres frais. Les mesures pour ameliorer le sort des esclaves, et Tabolition de la traite avaient a la fois hausse la valeur et Tentretien des travailleurs. Le maintien des restrictions imposees aux importations par le systeme colonial, l'interdiction des raffineries, Tetablissement de droits eleves, genaient les colonies. L^nquete revelait une detresse presque universelle, et la commission concluait a la levee de plusieurs prohibitions et a un abaissement considerable des droits.
A ceux qui pretendaient que Tabolition de la traite avait cause ces maux, on pouvait repondre qu'une enquete precedente, ouverte en 1807 *, avant cette mesure, avait revele la meme detresse. Seulement il etait vrai que le maintien de ce trafic conservait aux colonies etrangeres un avantage scandaleux au detriment de celles qui s*en abstenaient.
1 V. dans le meme document !3 rapport de la Commission de 1807, p. 287.
418 ABOLITION DK L'RSCLAYAGK.
Les colonies anglaises, an moment de Emancipation, recevaient les a vantages et subissaient les charges du system ede monopolereciproque connu souslenom de facie colonial. Obligees de recevoir les produits anglais et sous pavilion anglais, elles portaient a la metropolela presque totalite de leurs produits a la faveur d'un tarif de prohibition. Le sucre colonial notamment payaitun droitde24 tli. 1° quintal seulement, tandisque le sucre etranger avait a acquitter un droit de 65 $h. Ce tarif ne fut pas touche pendant dix ans, apres Temancipation; la premiere modification est en effet de 1844. Ainsi toute la periode d ' apprentissage et les six premieres annees de la liberte se passerenta la faveur d'un droit protecteur.
La quantite moyenne de sucre importee chaque annee <les Indes occidentales1 pendant les six annees qui pre'eederent I 'emancipation avait ete de 5,965,054 quintaux2. E He fut pendant les quatre annees d'apprentissage de 5,058,000 quint.; pendant la premiere annee de la liberte (1859) de 2,824,000 quint. ; pendant la deuxieme (1840) de 2,210,000 quint.; elle fut pendant la troisieme annee (1841) de 2,151,117 quintaux.
A partir de ce minimum les chiffres remontentet atteignent :
En 1842, 2,475,715 quintaux;
En 1843, 2,505,577 quint.;
* Discours de lord Stanley, 4842.
4 Si Ton prend ia moyenne de quatre annees (1831-1834), e'est seulement 3,841,837 quintaux; c' est seulement 3,640,712 quintaux si Ton prend la moyenne de vingt annees (1814-1834). Ces moyennes sont prises tour a tour comme point de depart dans les tableaux officiels.
COLONIES AISGLAISES. 419
En 1844, 2,444,811 quint.;
En 1845, 2,847,698 quint.
Mais, sous Tinfluence de cette diminution de quantite, les prix s'eleverenl de 119 fr, 50 cent, en 1831, 1 34 fr. 70 cent, en 1834,successivementa 143 fr. 90 c, 162 frM et meme 185 fr. 60 cent, en 1840.
En sorte que le revenu brut des colons augmenta, puisque, selon les calculs de lord Stanley, la vente produisit pendant les six anirees anterieures a Temancipation, une moyenne de 26,600,000 fr.; pour les qua tre annees d'apprentissage, 31,115,000 francs ; pour la premiere annee de liberte, 32,650,000 francs; pour la seconde annee de liberte, 29,120,000 francs.
Dans son memorable rapport de 1843 sur les questions coloniales en France *, M. le due de Broglie presente les memes calculs, avec cTautres developpements, et il les resume ainsi :
c< Reduction d'un quart dans les importations en sucre provenant des colonies a esclaves, reduction d'lm lien dans les importations en rhum et en cafe, voila quant a present les faits qui correspondent a l'introduction du travail libre dans ces colonies. »
« Les colons, pris en masse, ont regu Tindemnite, ont vendu a plus haut prix et obtenu un revenu brut superieur a celui quails obtenaient auparavant. »
Si Ton examine la production de chaque colonic, on voit qu'a Maurice, ou Timmigration etait et continua a
etre en grande aclivite, les chiffres ont ete, des la premiere annee de liberie, plus eleves qu'avant.