A REPORTER
COLOMKS AM.LAISKS. 507
nioins de 150,000 blancs , qui fiugmmlaient chaque annee la population esclave par les horreurs de la traitc.
On lc sait, la traite fut attaquee et abolie avant l'esclavage.
Les immorlels auteurs de l'abolition de la traite ne perdirent cependant pas un seul jour la pensee de provoquer l'abolition de Tesclavage. Wilberforce l'annoncait des 1 792. Mais un double molifles retint.
lis esperaient que, faute de se recruter, l'esclavage s'eteindrait com me un ruisseau se desseche quand la source est iarie. lis croyaient qu'il etait sage d'arriver a la liberie pas a pas, par des ameliorations graduelles, et que c< cette plante celeste ne pouvait lever que sur un sol prepare a la recevoir1. »
Telle fut pendant vingt ans 1'opinion dominante; au-
Report 545,416
Grenade 25,040
Saint-Vincent 22,200
Barbade 85,150
Samte-Lucic 15,291
Dominique 14,175
Anligoa 29,121
Nevis 8,815
Montserrut 0,401
Saint -Christophe 10,780
Tortola 5,155
Bahama 10,080
Bermude 4,020
Guyanc 82,824
Honduras 1 ,001
Cap 55,750
Maurice . . 00,015
Total . . 770,590
' Wilberforcii, seance du2 avril 1792.
r»68 A IH) LIT ION 1)E l/ESf,LAYAGE
cun projet no prevalut centre elle, et tei elait encore I'aseendant de ces idees, lorsque M. Buxton, en son nom et au nom de Wi I Lei force, proposa formellement V abolition a la seance du 15 mai 1825, qu'il n'osa parlor lui-meme que d'abolition graduelle, et que M. (.aiming, adlierant au nom du gouvernement a eetle proposition, Tamenda par une redaction celebre, ou le mot de liberie n'est pas prononce. et oii le mot d'abolition est remplace par la promessede matures decisives et efficaces pour artwliorer le sort de la population exclave l. (Test le 15 mai 1825 que la proposition de M. Buxton fut adoptee, cost le 15 mai 1855 que lord Stanley, a dix annees de distance, presque jour pour jour, apporta au Parlement Tacte d'abolition.
Dans l'mtervalle, de grands efforts et une curieuse experience eurent lieu.
Desle 9 juillet 1825, lord Bathurst, secretaire d'Etat des colonies, adressa aux gouverneurs une circulaire, afin de leur ordonner de soumettre aux legislatures des ameliorations precises, sorte de programme preparatoire des mesures propres a amener la liberie; en voici le resume :
1° Avant tout, fortifier, repandre la reliyion, « source de loute amelioration veritable; »la loi fera librcs ceux que la religion aura fait hommes. Le gouvernement contribuerait au payement d'un clerge plus nombreux des que la legislature aurait rendu Taction de ce clerge possible par 1'abolition des marcbes du dimanchc et la con-
1 Precis de I' abolition de Vesclavage dans les colonies anglaises; Imprimerie royalc, 1840, 1. 1, p. 4.
VOLUMES ANGLUSKS. 7m
cession (Fun jour en remplacemeut du dimanche pour la culture dc lour champ.
2° Accorder aux esclaves lc temoigmge en justice, lire dans leur parole la conscience et la raison, des que la religion aurailappris a ces creatures relevees a respecter le nom de Dieu. N'admeUre au temoignage que les esclaves pourvus d'un certificat serieux emane de Fecclesiastique de I'liabitation ou de la paroissc; en cas de doule sur la condition, presumer en faveur de la liberie.
3° Favoriser les manages, surtout enlre esclaves de la meme habitation, aussitot que la religion aurait revele aux esclaves la (lignite et les devoirs du pere, de la mere, des epoux; fonder la famille chretienne, veritable base de la societe, premiere picrre de la civilisation, chefd'oeuvre du christianisme.
4° Encourager les aflranchissemenU, abolir les taxes qui les entravent, prendre des mesures pour que, sous pretexte d'affranchir, on n'abandonne pas un enfant ou un vieillard, pour que Facte, dument enregistre, ne soit pas perdu, pour que la capacite de contracter ne soit pas disputee a Tesclave, enfin pour queles droits des tiers, elablis sur sa personne, soient purges et ne tiennent pas indefiniment sa liberte en suspens et sa securite en peril.
5° Sans s'opposer absolument a la vente des esclaves en pavement des dettes de leurs maitres (car la plupart des esclaves hypotheques , substitues , appartenaient nioins aux maitres qu'a leurs creanciers), proposer de ne pas vendre en general les esclaves sans la terre; i. 24
r>70 ABOLITION DE LESCLAVAGE.
accorder pkilol le sequeslre que la vente; vend re tout, esclaves, uslensiles et habitation, autant que possible, sans division ; proliiber la vente du mari sans la fern me, de la femnie sans les enfants au-dessous de quatorze ans, mari, femme et enfants reputes teh, attendu aYmaye tic ne pas marier les exclaves; » nommer des commissaires ou protecteurs pour veiller stir ces actes.
6" Diminuer la rigucur des punitions, affranchir les femmes de la peine du fouet; abolir l'usage du fouet com me stimulant du travail des champs; ne punir que le lendemain du delit, en presence de celui qui a ordonne la punition et d'une personnelibre; tenir registre de la cause, de Fepoque et du degre de la punition. Infliger des peines aux maitres qui abusent.
7° Assurer aux esclaves la jouissance des proprietes qu'ils sont aples a posseder; dans ce but, etablir des banques (repargnes, et permettre au deposant de declarer a qui son depot doit revenir apres lui.
Curieuses dispositions, encore timides, mais sages et bien faites pour demontrer, d'une part, comment la liberie sort de la religion et s'appuie sur le droit; de l autre, comment lous les abus naissent inevitablement de l'esclavage ! L'hommc d'Etat qui a ecrit celte page de philosophic, autant que de politique, semble un medecin qui traite a la foisdes maladies etdes remedes de la nature humaine; maladies profondes, remedes simples et sans equivalents.
Pas une colonie n'avait devance ces conseils, pas une colonic ne les accepla pacifiquement ou completement. Les colonies a chartes declarerent inconstitutionnelle
COLONIES ANGLAISKS. 57!
rititervention du gouvernement. Les colonies de laCouronne resisterent. Les espcrances des esclaves netaienl pas moins poussees a bout que les resistances des maitres; il y eut des revokes, des incendies, des executions a mort, surtout a la Guyane (1823) eta la Jamaique (1824).
Apres sept annees, huit1 colonies n'avaieut adopte aucune des reformes preserites. Les douze autres avaient
absolument refuse les mesures relatives a l'enseignement religieux et a Tamelioration de ia justice, trois seulement2 abolirent le march e du dimanche. Toutes les colonies a charte refuserent la nomination des protectears, la concession dvun jour a Tesclave, les caisses d'epargnes, les restrictions aux ventes , les temperaments des punitions. Sauf a la Trinite et a Sainte-Lucie, aucune amelioration serieuse ne fut acceptee, et celles qu'on adopta reslerent a peu pres sans effet.
11 etait bien necessaire que le gouvernement exigeat ce qu'il fallait desesperer d'obtenir; ce devoir fut rempli. Le gouvernement commenga par donner l'exemple. Une circulaire de lord Goderich du 12 mars 1851 apprit aux colonies que tous les esclaves du domaine de la Couronne etaient affranchis.
Huit mois apres, le roi, par un ordre en conseii du 2 novembre 1851 , prescrivit et dcveloppa toutes les mesures enoncees dans ]a circulaire de 1825.
Les officiers, sous le nom de protectears ou assistants-
1 Honduras .Maurice, Antiguc , Bcrmudes , Montscrrat, Nevis, Sainl- Glu'istoplie, iles Vierges.
2 Cap, Barbade, Tahago. Precis public par lc nvnislere de la marine.
pvo'.cclean des esclaves, furent institues dans toules les colonies (art. 1-26); payespar lacouronne, revelus d'une autorite etendue, ils devaient n'etre interesses a aucun titre dans la propriete des esclaves.
Les marches du dimanche furent declares illegaux (art. 27, 28, 29, 50, 51), et le travail du dimanche fut puni (art. 51-35). 11 ne fut plus permis d'employer le fouet dans les plantations pour slimuler les esclaves, comme on fouette un cheval trop lent, ni de fouetter une femme, ou de donner plus de quinze coups a un homme sur-le-champ, sans temoins ou sur des cicatrices mal fermees, et les punitions durent etre enregistrees (art. 36-55).
Le manage enlre esclaves fut permis et regularise (art. 54-59).
L'esclave fut declare apte a citer en justice et a posseder toutes choses, si ce n'est deshateaux, instruments de fuile, ou des munitions et des armes a feu, instruments de revolte, ou d'autres esclaves, par un honteux ouhli de ses propres esperances (art. 60-62).
On institua des cours de requctes pour les esclaves, justice speciale, sommaire, peu couteuse et sans appel (art. 65).
On prohiba la separation des families par vente ou par succession (art. 66-69). Les affranchissements furent rendus faciles, exempts de taxes, et les abandons impossibles (art. 70, 71). Les esclaves purcnt se racheter (art. 74-85). La presomption legale en faveur de la liberie fut consacree (art. 86) et le temoignage des esclaves admisen justice (art. 87). Des mesures minutieuses reglerent la
fiOLUMi-iS ANGLAISES. 575
nourriture, I'enlretien, le vetement, le logement, k eouchage, le traitemcnt medical, la liberte religieuse, dus par les maitres aux esclaves, et la duree du travail du par les esclaves aux maitres (art. 88-104).
Des penalties sevcres (art. 105-110) servirent de sanctions a ces prescriptions, placees sous la garde des protectees et des juges (art. 105-1 16), tenus a leur tour a de frequents rapports aux gouverneurs, qui ne devaient ordonnancer leurs traitements qu'apres avoir recu les rapports (art. 118), etaienl d'ailleurs eux-memes lies envers la Gouronne par 1'obligalion de soumettre a son agrement leurs ordonnances (art. 1 19) el portaient une responsabilite egale a leur autorite.
L'ordre de 1851 suscita la plus violenle opposition. Dans loutes les colonies, les maitres protesterenl con t re cette violation de leur propriete.
I!s avaient bien raison f
La loi prescrivail au colon a quelle heure sa propriete devait se lever et se coucher, qu'elle recevrait par semaine, avec vingt et une pintes de farine ou cinquante-six bananes, sept harengs on aloses, qu'elle porterait un cliapeaud'ecorce, depailleou defeutre, une jaquettede drap, deux chemises, deux paires de pantalons ou de jupons d'Osnabruck, qu'elle aurait une couverture de laine, deux paires de souliers, un couteau ou des ciseaux , des rasoirs, une poele et une marmite (Ordre, art. 97). La loi ajoutait que le colon ne pourrait plus vendre a son gre cette propriete, ni la fouetter a sa fantaisie, ni l'empecher de se marier ou de s'affranchir. II etait clair que cette propriete n'etait plus une chose, ni meme
r>74 ABOLITION DE L'ESC LAVAGE.
un animal, mais une personne, une creature humaine, une ame. Quelle atteinte a la propriete!
Oui, si le maitre avail un droit, la loi elait abusive; mais si le droit du maitre n'en elait pas un, la loi etait juste, il lui manquait d'etre logique; il fallait proclamer la liberie, elle le fut.
La politique du gouvernement y conduisait, Topposition des colons y forca.
Un comite d enquete , nomme par la Chambre des communes pour examiner les moyens d'arriver a l'abolition de I'esclavage, fit, le 11 aout 1852, un rapport qui appelait la plus urgente attention de la legislation, Le gouvernement, place en Ire les esperances excilees des esclaves et les resistances obslinees des colons, se resolut a proposer Pemancipation generale avecla double condition d'une indemnite et d'un apprentissage. Lord Stanley, secretaire d'Ktat des colonies, presenta cette memorable mesure le 14 mai 1835.
Le 20 mai, il armonQait au gouvernement des colonies cette determination par une depeche qui contenait ces mots :
« Le gouvernement regrette de prendre Finiliative de cette mesure. Mais il a du ceder a cet egard au voeu prononce de Topinion, apres avoir perdu tout espoir de se voir devancer et seconder paries legisL'ions coloniales. La securite des colonies, d'ailleurs, ne permettait pas une plus longue hesitation. »
L'acte fut vote le 12 ju'n 1835 par la Chambre des communes, le 25 juin par la Chambre des lords, et promulguee, avec la sanction de la Couronne, le 28 aout 1 855.
COLUMNS ANGUISKS. 575
Cctle belle loi, qui delivraune grandc nation de Popprobre d'un crime et 800,000 homines du poids de la servitude, se compose de 66 arlicles.
L'article 5 declare immediatement libres tous ies esclaves li^risportes sur le sol anglais.
Les arlicles 1 et 2 transformenl, a parfir du 1" aout 1854, tous les esclaves habitant le sol des colonies en apprentis travailleurs (apprenticed labourer) devant Iravailler au profit de leurs anciens maitres.
L'apprentissage devait durer :
1° Pour les apprentis ruraux attaches an ,so/, c est-adire habiliiellement employes sur les habitations de leurs maitres, jusqu'au lor aout 1840 (art. 4, 5);
2 ' Pour les apprenlis ruraux non attaches an sol, e'esta-dire habiluellement employes sur des habitations n'appartenant point a leurs maitres, jusqu'a la meme epoque (art. 4, 5);
5° Pour ies apprentis travailleurs non ruraux ]u$([u au ler aout 1858 (art. 6); ces delais etaient prolonges de quatre mois pour le cap de Bonne-Esperance, et de six mois pour Pile Maurice (art. 65).
Lapprenti pouvait , avant ces delais, etre libere (art. 7) ou se racheter (art. 8). Mais Paffranchissement ne dispensait pas le maitre de ses devoirs envers les vieillards et infirmes. La loi prolegeait aussi les en fan Is en chargeant les juges de paix de passer pour eux des contrats speciaux d'apprenlissage (art. 15).
Dans cet etat de liberie encore incomplet, Papprenti etait place sous la tutelle .de juges de paix speciaux (art. 14, 15, 18, 19). II etait defend u de separer les fa-
r>7<> ABOLITION DE L ESC LAY AG F.
milles (art. 10), de frauder la liberie en Iransportant l'apprenti hors de la eolonie h laquelle il appartien! (art. 9), de degrader en lui la dignite humaine par la peine du fouet (arl. 17). L'observation du dimanclie, rallocalion des subventions necessaires a la vieou dun (errain a cultiver pour les produire elaient assurees a l'ancien esclave (art. 21, 11). Le classcrnent des apprenlis, les formes et les conditions du rachat, ies regiements necessaires a la tranquillite publique, a la repression du vagabondage, a rallocalion des logemenls, vetements, nourriture, soins medieaux, a la fixation de la duree du travail el du repos, en un mot, toutes les mesures propres a assurer Texecution de la loi et des controls, elaient confiees aux legislatures locales ou aux pouvoirs locaux (art. 10, 25).
Pour faciliter ces mesures, il fut adresse aux colonies un projet d'ordre en conseil, rendu le 19 oclobre 1855, divise en douze chapilres, sorle de rfojlement dUidminnt ration publique propose comme modele.
Ces autorites restaient libres de ne pas faire passer de suiteau rang decitoyensceux qui venaient d'etre admisau rang d'hommes, elles pouvaienl les dispenser de certains services civilsou mililairesou les declarer impropres a la jouissance de certaines franchises politiques (art. 22). La loi assurait aux anciens maitres, a la fois comme dedommagement des services dont ils allaient etre prives et comme subvention au travail, une indemnite de 20 millions sterling ou 500 millions de francs a repartir par des commissions d'arbitres nominees par la Couronne enlre les dix-neuf colonies a esclaves, les lies et terri-
COLON IKS ANGLA1SES, 577
loires qui en dependent, d'apres le nombre des esclaves reeenses aux terrnes de la loi 51) Georges III, et d'apres la moyenne des prix de vente calcules pendant les huit annees anterieures a 1854 (art. 24-60) *.
Les Indes, Ceylan et Sainte-IIelene, etaient exceptees del'applieation de la loi (art. 64), qui, aucoutraire, etait deelaree applicable a la eolonie de Honduras, des que l enregisUeinent des esclaves yaurait etc etabli (art. 62).
Telle etait celte celebre loi qui eonsaerait 500 millions a la rangon de 800,000 hommcs.
On pouvail era i in I re que trop de prudence ne la rendit imprudente. Elle desserrait les noeuds sans les delier. Elle enflnmmait toutes les passions et n'en contentait audi ne. Le droit du mailre etait recomiu et brise : on imposait a sa jouissance des devoirs plus etendus et une lirnite etroite; interesse a Tordre, il l'etait presque aulant au desordre qui serait verm justifier ses sombres prophclies et faire douter de la liberie. L'esclaverecevait de la liberte le nom sans l'usage; un ajournement bien court pour celui qui jouit, bien long pour celui qui souffre, rendait incertaine cette esperance, qu'une reaction facile a craindre pouvait recuier encore ou subitement aneantir : il voyait le rivage sans le toucher. Transition perilleuse, qui exposait les colonies au desordre, les proprietes a la mine, la liberte a un couteux et sandant echec!
1 Noinbi'u des esclaves alfranchis 770,590
Yaleur moyenne do 1822 a 1830 50 liv. 08 sli.
Taux moyen de riiulemnite par lete. . . . 25 15
Moniant total de rindemntte 19,950,066 liv. 00
r>78 AIM) LIT ION DE l/ESCLAVAil K.
La sagesse et la fermete des gouverneurs, l'intluencc de la religion sur les noirs, la resignation intelligent des maitres assurerent au contra ire un merveilleux succes. ,(
« Toutes les fois que les propriety i resdesirentque la chose aille bien, elle va bien, » eerivait le gouverneur de In Jamaique, le 19 septembre 1855. C'esta ce gouverneur. le marquis de Sligo, a son predecesseur lord Mulgrave, a son successeursir Lionel Smith, querevient l'honneur d'avoir dirige une oeuvresi difficile dans cette belle colonie, qui represente a elle seule la moitie des revenus des colonies britanniqueset contenait pres de moitie des esclaves possedes par des mains anglaises ; 35,000 blanes s'y tronvaient en face de 522,421 esclaves sur un territoire <le 750 lieues carrees.
A Antigoa et dans ses dependanees, Montserrat , la Barbade, Saint-Christophe, Nevis, Anguille, les ilesViergcs, la Dominique, leclergeetles missionnaires, consulted par le gouverneur, sir Rvan Murray Mac Gregor, declarerent que l'enseignement moral et religieux des esclaves etait assez avance pour leur meriler une liberation immediate, qui fut prononcee le 4 juin 1855 par leconseil de Tassemblee1.
A la Guyane, malgre Telendue du territoire et le voisinage de plus de 10,000 libres refugies dans l'interieur, I'ordre regna, le travail se maintint, la production augmenta, les ecoles se multiplierent, quelques 'roubles furent reprimcs sans verser le sang, grace au zele, a la
1 Precis IV, 3" partic, p. 258.
COLONIES AXGLAISES. 5; 9
fermele, a la bontc. »iu gouverneur, sir J. Carmichael- Smyth, dont la roort, survenue le 4 mars 1858, fut pleuree comme une calamite publiqut*.
A Maurice, ou Facte de 1853 ne fut applique qu'eri 1855, les suites fn.rent un peu plus penibles, roais h lacultedese procurer des Indiens soutint h production. Le gouvernement refusa Fan formation de faire vcnir des engages de la cote d'Afrique ou de Magadasear, de peur de faire revivre la traite; mais il encouragea les mesures prises par le gouverneur, sir William Nicolay, pour attirer des coolies ;k la. fin de 1857, File en contenail deja 8,690.
On respire, on remercie Dieu, lorsqu'apres avoir parcouru Fimmense collection des depechcs, des circulates, des ordres, des decisions de la Couronne, qui mirent a execution, avec autant de suite que d'intelligence, Facte de 1855, on ouvre une depeche de lord Glenelg du 6 novembre 185S1, qui, pres de cinq ans apres le commencement de Fapprentissage, en resume ainsi les effets :
« Jusqu'ici les resultats de la grande experience de Fabolition de Fesclavage ont justifie les plus vives esperances des auteurs el des avocats de cetle mesure. A examiner attentivement les abus qui ont pu se produire dans Fexecution, il me semble qu'ils doivent etre en grande partie attribues a Fancien systeme colonial. Qui- Conque avait reflechi sur la nature humaine et sur Fhistoire de Fesclavage pouvait s'attendre a ce qu'une telle
1 Precis I, 1'° parlie, p. 65, et 2' partie tout entiere.
reforme ne se fit pas sans inconvenienls. Je m'cslime done beureux de pouvoir affirmer qu'il s'est fail dans ce court laps de temps un progres dans l'etat social qui ajoutera au bonheur de l'humanite, et dont 1'histoire n'offril jamais un plus grand exemple. Ce qui distingue ?mrtout ce progres, e'est qu'il s'est accompli sans le moindre trouble, sans la plus legere commotion, sans le renversement d'aucune institution sociale ou le moindre affaiblissement de l'autorite souveraine. Au eontraire, plus de respect a entoure des lois qui offraient une plus egale protection aux droits de toutes les classes de la societe. Avec le sentiment d'une seeurite croissante, la valeur de la propriete s'est elevee au point qu'il est permis d'esperer que la crise finale et deja*si prochaine se fera sans que le bon ordre en soit trouble. »
Lord Glenelg continuait en indiquant aux gouverneurs les enquetes et les precautions par lesquelles ils devaient preparer le moment de Pemancipation definitive. II attendait ce moment avec une visible anxiete.
Eneffet, et par une apparente contradiction qui surprendra seulement un esprit snperficiel, plus le denoument etait proche et plus il semblait redoutable, en depit de l'admirable tranquillite qui avait suivi Tacte de
Cet acte avait divise les esclaves en trois classes et fixe des dates distinctives pour la liberation des deux premieres et de la troisieme; cetle difference reposait sur de faibles motifs et pretait a des difficultes pratiques et a des fraudes nombreuses. Ii avait abandonne a des reglemenls niille details ; or la vie se compose de details, e'est
COLONIES AXGLAISES. 381
par eux qu'clleest materiellement heureuse ou malheureuse ; c'est a leur abri que se refugient les abus, les mauvais vouloirs, les dissimulations et les rancunes. Ou les regies etaient incompletes, ou les maitres man- (|uaient aux regies , ou la repression n'atteignait pas les nianquements; en sorte que les esclaves etaient en beauooup de lieux maltraites ou mutins. A mesure que Tlieure approchait, les uns se degageaient de leurs devoirs, les autres aspiraientprematurement a leurs droits. La patience a long delai est plus facile qu'une patience qui voit le terme; c'est au dernier moment qu'on se lasse d'attendre.
M. de Tocqueville a ecrit que la prosperite meme du regne de Louis XVI hata la Revolution1.
« On dirait que les Fran§ais ont trouve leur position d'autant plus insupportable qu'elledeveriait meilleure. .. 11 arrive le plus souvent qu'un peuple qui avait supporte sans se plaindre, et com me s'il nc les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment des que lepoids s'cn allege... et l'experience apprendquele moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d'ordinaire celui ou il commence a se reformer. Le nial qu'on souffrait patiemment , comme inevitable, semble insupportable des qu'on congoit l'idee de s'y soustraire. Tout ce qu'on dte alors des abus semble mieux decouvrir ce qui en reste et en rend le sentiment plus cuisant; le mal est devenu moindre, il est vrai, mais la sensibilite est plus vive. »
1 VAncien Regime el la Revolution, ch. lGr p. k2C9.
382 ABOLITION l)E L'ESC LAVAGE
Les colonies offraient alors ce spectacle.
D'un autre cote, I'opinion de la metropole s'appuyoit tantotsur lesabus, tantot sur les bons effets de l'appivntissage pour demander qu'il fut abrege, etque la liberie fut proclamee definitivement et sans distinction a paiiir du ler aout 1858. Des petitions innombrables emirent ce Yoeu; Tune adressee, a la reine, etait signee par 600,000 femmes. De l'enceinte des meetings, I'opinion franchit les porles du Parlement, et les petitions devinrent des motions.
A la Chambre haute, lord Brougham proposa le20 IVvrier 1858 la suppression definitive de l'apprentissage pour le ler aout suivant,
Des notions analogues furent faites a la Chambre des communes par sir G. Strickland, M. James Steward, sir Eardley Wilmot.En 1856, M.. Buxton avait obtenu la nomination d'une commission d'enquete1. Des discussions importantes suivirent le rapport et les motions plus radicals. « II serait plus facile de refouler le cours de la Tamise, s'ecria O'Connell, que de maintenir les noirs dans Tesclavage, malgre le voeu unanime du peuple anglais. » Le cabinet de lord Melbourne, appuye dans ses hesilations par lord Wellington , sir Robert Peel, et M. Gladstone, soutint le systeme de Tapprenlissage, parce qu'il avait reussi et parce qu'il constiluait envers les colons une sorte d'engagement. II preferait d'ailleurs
1 Couiposee de MM. Buxton, sir George Grey, O'Coniisll, Gladstone, Baines, sir Stratford Canning, Labouchere, Andrew, Johnston, Thornely, Patrick Stewart, Charles Lushington, Oswald, sir James Graham, lord Sandon, lord llenrick. V. le rapport du 13 aout 1836, Precis III, p. 5.
laisser aux legislatures locales le merile et la popularity de {'emancipation. Mais, convenant des abus et de l'insuflisance de Facte de 1833, il proposa un acte modificatif qui reglait tout ce que celui de 1833 avait omis ou abandonne, abrogeait des mesures mal prises par les pouvoirs coloniaux, et faisait intervenir avec plus d'autorite les volontes du Parlement et de la Couronne dans lous les rapports des maitres et des appreniis. Ce fut Facte du 11 avril 1858.
Lorsqu'il fut promulgue, les legislatures coloniales et les conseils de gouvernement n'hesiterent plus a se prononcer pour rernancipation immediate, deja acceptee a Antigoa.
Elle fut proclamee a la Jamaique, a la Trinite? a la Dominique, a laBarbade, a Sainte-Lucie, a la Guyane dans les mois de juin, juillet, aout 1838; a Maurice, le I I mars 1839 \
Ainsi Facte du 28 aout 1835, qui promettait la liberte apres un apprentissage qui devait durer jusqu'en 1840, fut devance; la prudence meme conseilla de ne pas prolonger si longlemps la patience.
Les partisans d'une preparation graduelle a l'emancipation peuvent tirer argument de la maniere dontse passa la periode de Tapprentissage. En effet, des renseignements qui romplissent les pages precedentes et de la depeche de lord Glenelg que nous avons citee, il resulte :
1 I'recis dtf C Abolition, etc. 11, p. 16.
584 ABOLITION 1)E I/ESCLAYAGIv
1° Que le passage des noirs de l'esclavage a la liberie s effect ua sans commotion;
2° Que, de 1834 a 1858, les crimes et delils, mils ou presque nuls a regard des personnes, allerent en diminuant a regard des biens ;
5° Que la production, moindre sur certains points, egale ou superieure sur certains aulres, se niaintinlen general pendant les qualre annees de l'apprentissagc1.
Mais la fin de l'apprenlissage fut brusque, et ceux qui ne eraignent point une solution immediate de la queslion de l'esclavage peuvent a leur tour tirer argument de cette cessation inopinee; car elle a ete suivie d'un succes non moins satisfaisant, ainsi qu'on va ie voir.
II est difficile, et il serait inutile d'entrer dans I'bistoire detaillee de chacune des dix-neuf colonies a eselaves de l'Angleterre. Les documents surabondent; De 1854 a 1840 seulement, le gouvernement anglais a publie (juinze volumes in-foliode 7,256 pages. Sous 1'impulsion de la commission presidee par M. de Broglie, le gouvernement frangais, de 1840 a 1845, a suivi cette grande experience avec une admirable attention et publie des rapports, des traductions, des pieces officielles du plus baut interet1.
1 V. le Precis de V Abolition de l'esclavage dans les colonies anglaise?, public par ordre de M. Tamiral Duperre, 5 vol., 1841 , et notatnment dans les 4e et 5e volumes, les rapports de MM. le proeureur general Bernard et le eapitaine Layrle sur la Jamaique (1834-1842), la Barbadc (1834-1841) Sainte-Lucie, Saint-Vincent, la Grenade, Saint-Cliristoplie (1858-1840), Anligoa (1836-1841); de MM. Aubert, Armand et Irnous sur la Trinite (1859- 1840); Vidal de Lingendes et Guillet sur la Guyane (1838-1839); Dejean de la Batie sur File Maurice (1838-1840). V. Timmense rapport en deux volumes
On ne saurait assez remereier ces deux gouvernements d'avoir donne tant d'importanee a cette genese de Pelcvalion a la liberte d'une partie de la famille humaine.
Pour se diriger sans se perdre dans cette foret de documents, il n'y a qu'un moyen, c'esfc d'ouvrir hardiment deux ou troislarges routes, etde planter a Pentree, com me autant d'ecriteaux, le nom des deux ou trois principales questions qui dominent toute cette histoire, puis de marcher en recueillant sur son chemin tous les faits dont Pensemble sera la reponse aux questions posees.
Quelle a ete Pinfluence de Pemancipation sur la condition des anciens esclaves ?
Quelle a ete Pinfluence de Pemancipation sur la production, le travail, la prosperity des colonies?
Tous les documents peuvent se classer, a Paide de quelques subdivisions, sous ces deux tetes de chapitre.
Une si longue etude serait une fatigue si elle ne reservait d'immenses compensations. II en est de 1'affranchissement d'un esclave comme de 1'education d'un enfant ; rien de plus monotone a suivre dans le detail ; mais quand on voit que lant de soins faslidieux ont fait un homme, on ne regrette rien de Pennui qu'ils ont cause. Je ne me plains point de la peine qui nPa conduit a des conclusions irrefragables, elevees, en depit de denegations interessees ou d'objections tirees d'observations partielles, a la hauteur de verites historiques.
in-folio de M. Jules Lethevallier a M. le due de Broglie. Consulter surtout les documents si utileinent inseres dans la Revue coloniale, 55 volumes dc 1842 a 1860.
586 ABOLITION DE L'ESd LAVAGE.
Elles reposcnt a la fois sur le temoignage des hommes d'Etat les plus eminents et les plus divers de TAngleterre et sur l'autorite des chiffres, temoins impassibles qu'on ne peut pas plus accuser de seniimentalite que d'imposture.
CHAIMTKE II
INFLUENCE DE L'EMANCiPATlOiN SUR LA CONDITION DES CLASSES AFI-U \.\C11IES.
A la fin dc 1858, apres cinq ans d'experience, lord fllenelg, secretaire d'Etat des colonies, avait raconte le passage heureux de la servitude a Papprerdmage. Les memes faits avaient ete constates par le cotnite charge de diriger Tenquete de 1856, et qui eomptait au nombre de ses membres M. Buxton, M. O'Connell, sir James Graham, M. Labouchere et sir George Grey.
Apres trois nouvelles annees , le 22 mars 1842, lord Stanley, secretaire d'Etat des colonies, caracterise en ces termes la transition de l'apprentissage a la plqine liberte 1 :
« En somme, le resultat de la grande experience d'emancipation, tenfee sur 1'ensemble de la population des Indes occidentales a surpasse les esperances les plus ci-
J Napport de M. Lechevalier. Ue partie, ch. XtV, § rn, p. 929.
res des amis memes les plus ar dents do la prosptrite coloniale; non-seulement la prosperite materiel le de chacune des iles s'est grandement accrue , mais ce qui est mieux encore, il y a eu progres dans les habitudes industrieuses, perfectionnement dans le systeme social et religieux, et developpement, chez les individus, deccs qualites du cceur et de l'esprit qui sont plus necessaires au bonheur que les objels materiels de la vie.... Les negres sont heureux et satisfaits, ils selivrentau travail, ils ont ameliore leur maniere de vivre, augmente leur bien-etre, et en meme lemps que les crimes ont diminuc, les habitudes morales sont devenues meilleures. Le nom. bre des manages a augmente ; sous Tinfluence des ministres de la religion, Instruction s'est repandue. Tels sont les resultats de Emancipation; son succes a eli complet, quant au but principal de la mesure. »
Les faits saillants qui ressortent de toutes les enquetes sont ceux-ci : une tranquillite complete ; pas de vengeances, pas de tumulte, pas d'incenHies, pas de guerre civile; un nombre enorme de manages; les ecoles et les eglises remplies , insuffisantes ; enfin un goftt croissant de la propriete.
Ce dernier trait merite d'etre remarque.
« Le nombre des noirs devenus proprietaires par leur industrie et leur economic s'elevait, pour toute File de la Jamai'que, a 2,114 en 1858 ; deux ans apres,en 1840, on en comptait 7,340 A la Guyane, on a vu 150 a 200 noirs s'associer pour acheler des domaines de
1 Les lots .sont en general do. deux ou trois acres, ct quelquefois no dtipai. sent pas queltpics toises, Hev. col., 1845, p. 27. — Ibid., p. 850.
150,000, 250,000 et memede 400,000 francs. Desvillages importants s'etaient formes1, composes de jolies chaumi^res avec une bonne eglise et occupes par des habitants nombreux, appliques au travail etconvenablement vetus2. »
Lord Stanley completait ces temoignages sur le bonheur et le progres des affranchis par une autre preuve tiree de la valeur des exportations de TAngleterre aux colonies.
Pendant les six dernieres annees d'esclavage, elle avait ete de. . . 69,575,000 fr. Pendant Tapprentissage (1835-
1838), elle s'est eleveea 89,450,000 »
La premiere annee de la liberie
elleaatteint 100,061,575 »
Et la seconde annee 87,318,350 »
Sur tousces points, les temoignages frangais s'accordent completement avec les rapports anglais.
Voici ce qu'ecrivait de la Jamai'que M. le capitaine de vaisseau Layrle3 :
« Les noirs n'ont pas abandonnc les cultures, c'est un fait ; maintenant, si par travail on entend celui qui rapporte au planteur, celui qui, sous le regime precedent, profitait a une poignee de blancs qui le monopolisaient,
1 Au lcr Janvier 1815, les noirs avaicnt construit dans le seul comte de llerbicc 1484 maisons dopuis F emancipation, et mis en culture pres de 7,000 acres de terrains aehek's par eux. Rev. col., p. 50.
- Duns d'aulres colonies, conime la Tiinite, une foule de noirs s'etablit illegalemcnt coinme squatters sur les Icrrcs de In Cnuronne, et il fallut une proclamation du ^ouverncur pourle leur inlerdire. Ibid., p. 54.
5 Publications de la Marine, 5° v. , p. 21 , et Bro^lie, p. -42.
il sc fait moinscle travail; cola est vrai, mais si Ton fail entrer en lig tie de comptc le travail des noirs snr leuis propres terrains, (car il est notoire qu'il a ete fait depuis trois ans pour 2,500,000 fr. d'achats par les affranchis), on trouve que la diminution du travail n'a paseleaussi considerable qu'elle le parait d'abord; seulement le travail a pris une autre direction. »
Aux declarations de lord Stanley s'ajoute le rapport de la commission d'enquete, dont son discours avait pour but de provoquer la nomination. Voici la premiere conclusion de ce rapport, le 25 juillet 1842 1 :
« I/amelioration religieuse, morale et materielle des noirs est incontestable. »
Les sept annees (1842-1848) qui suivirent ces debuts virent se continuer les memes progres, mais avec des phases caracteristiques.
A la Jamaique, dont il est necessaire de s'oecuper sprcialement, parcequ'elle etaitla plus importante des colonies a esclaves de i'Angleterre, et parce que les differends qui s'eleverent entre la legislature locale et la meiropole, entre les anciens maitres et les nouveaux affranchis y rendir°nt Toeuvre de 1* emancipation plus difficile que partout ailleurs, a la Jamaique on estimaita 150 ou 200 le nombre des villages libres (free vill ayes) etablispar les noirs affranchis avant 1845 sur une etendue d'au moins 10,000acres2. Environ 10,000 chefs de familleyavaienl
« Rapport <!o M. Lcehevallier, II, 992.
- Situation passee et presents de la Jamaique, par M. James Philips missionnaiiv baptist c tlans cetle colonic pendant 20 ans. 1843. Rev. col., 1844. IL |>. 489.
CULOMKS ANGLAISKS. 591
construit plus de 5,000 cases, etdepense enquatre ans, pouiTachat desterresetla construction des maisonsplus de4 millions. On celebrait environ 14,800 mariagesd'affranchis par an, 1 sur 29 individus. Les noirs s'elaienf impose de grands sacrifices pour la fondation d'un nombre considerable de chapelleset d'ecoles. Le concubinage et l'ivrognerie devenaient des exceptions, etua journal de Kingston potivait annoneer an commencement de 1 845 que la prison n'avait pas regu un seul detenu depuis cinq jours, fait qui ne s'etait pas presente depuis la fondation de la ville. Lord Elgin, en 1844, continue a signaler les progres de la population en moralite, les ameliorations apportees dans la construction et Tanrangement interieur des cases, 1'abandon des pratiques superstitieuses ! .
Oans uarapport adresse a la cour politique de la Guyane par les magistrats speciauxdes divers districts, en 1845, on lit que le nombre des noirs proprietaires etait de 1<>,906, et qu'ils avaient construit plus de 5,000 maisons2, line loi fut necessaire pour ordonner la vente immediate des terrains occupes sans titres suffisants.
On avait accuse les affranchis d'avoir allume des ineendies qui consternerent la Guyane en 1844 ; une enquete demontFa qu'ils avaient au contraire confribue de tous leurs efforts a les eteindre. II en fut de meme, dans 1'incendiede Bridgetown, a la Barbade3.
Au mois de juin 1 844, une insurrection de noirs eclato
1 lieu, col., 1844. Ill, p. 19:2; 1 84T>, V, 1§1. * Ibid, IV, p. 265; 1845, V, p. 451 . R Ibid., 1845, VI, p. 122.
m ABOLITION DE L'ESC LAVAGE,
a la Dominique, mais seulemenl dans une partie tresrestreinte de Tile. Les noirs avaienl pris le recensement pour un retour a Tesclavage. Des malfaiteurs, et, dit-on, quelques i^irs evades des colonies franchises, avaient pousse a la revolte. Apres trois jours l'ordre fut retabli et une execution capitale servit d'exemple1.
Des 1844, une partie des affranchis etait revenue aux habitations, et les documents de cette annee2 nous apprennent qu'a la Jamaique, la proportion des terres en culture etait a peu pres la meme qu'au t ;mps del'esclavage ? que la journee (neufheures) etait redescendue a 1 sh. 6 deniers au maximum. Undiscours du secretaire du gouvernement a la Guyane, contient cette parole : « Dans aucune autre partie du monde la condition des ouvriers n'est meilleure, les salaires ne sont pluseleves (1 fr. 25 a 2 fr. 05), et les vivres ne sont a meilleur marc5ie que dans la Guyane anglaise. »
Dans les autres colonies, telles que Sainte-Lucie, la Barbade, la Trinite, Saint-Vincent, Antigoa, en 1844, comme avant cette epoque, des resultats non moins satisfaisants sont signales. A la Trinite, notamment, les planteurs n'ont pas perdu leur temps a de vaines recriminations, ils n'ont pas fait de coalition pour reduire les salaires ou augmenter le loyer des cases et jardins; iis ont cree de suite la concurrence par rimmigration, et les salaires de 2 fr. 60 et meme 5fr. 20, en temps de recolte, tomberent vite a 2 fr. 50 et 3 fr. 10. On sait qu'a
' hen. col.,\m, III, \k -420, 5u2.
- Ibid., Lsr>, VII, p. 80, 1)0.
Antigoa, la production depassa de suite celle des annees du travail servile.
En general, les progres de la civilisation furent en raison directe de l'instruction religieuse. Ce que les missionnaires baptistes, moraves, wesleyens, anglicans, deployment de zele pour mener les noirs a la liberte, puis a la vertu, est admirable. Aussi la ou la religion ne fut pas encouragee, a Maurice, ou le gouvernement anglais n'entretenait que huit , puisdix pretres pour 80 ,000ames, parce que la population etait catholique, on vit la morale etlapiete fleurir parmi les affranchis evangelises par des pretres heroiques comme le fondateur de la mission, M. Laval, mais en dehors de cette action salutaire, ia plupart des noirs voues par 1'ignorance a tous les vices etsurtouta Tivrognerie1.
LorsquTen 1846, le gouvernement anglais presenta aux chambres un resume des rapports de tous les gouverneurs2, ce futun tableau uniforme des excellents effets de ia liberte sur la conduite des affranchis a la Jama'ique % k Sainte-Lucie, a Montserrat, aux iles Vierges, k Nevis, a Saint-Christophe.
La premiere part dans ces resultats etait due a ces gouverneurs et au gouvernement lui-meme. J'aime a citer de belles paroles de lord Grey. A peine arrive au pouvoir, il chargeait le comite de l'instruction publique dans les colonies d'examiner la question de Teducation morale et
1 Annalcs de la propagation de lafoi, lettre de mars 1845.
2 Rev. col.f 1846, X, p, 425.
5 V. specialcment, pour la Jama'ique en 1845 et 1846, les rapports de lord Elgin, Rev col., 1847, p. 310; et 1847, XII, 231.
industrielle des affranchis, et par une cireulaire du 27 ianvier 1847 \ il recommandait chaleureusement YMwmtion pour que l'eraancipation soit, disait-il, « le commencement d'une ere de liberie eclairee, reposant sur des bases plus solides que les lois humaines et inaugurant le progres des vertus chretiennes et de la felieite pub)iquef » et mm I' instruction* & qui fait rouvrier intelligent et range, cree de nouveaux besoins, augmente Faction du corps et de l'esprii, et est le meilleur moyen de mettre le travail en rapport avec les besoins du planteur. »
Ges sentiments, ces efforts n'etaient pas l'exclusif apanage du parti whig ; les ministeres changeaient sans que le devouement a cette grande osuvre eprouvat lemoindre changement Jamais plus de perseverante ardeur ne fut consacree au service d'une plus juste cause. Le succes encourageait ces nobles actions en depassant toutes les esperances, et, lorsque, le 7 fevrier 1848, lord Georges Bentinck, peu de temps avant sa mort , demanda a la Ghambre des communes la nomination d'un comite 2 pour faire une enquete sur la situation des colonies, lord John Russell, en ouvrant le 16 juin la discussion sur les conclusions du rapport du comite, put resumer Thistoire des resul tats de 1 'emancipation a cette epoque par ces paroles :
c< L'objet del'acte de 1834, etait de donner la liberie a 800,000 personnes, d'assurer 1'independance, la prosperite, le bonheur de ceux qui etaient esclaves. Personne ne nie, je pense, qu'il n'ait ete rempli. Je crois qu'il n'y
1 Rev col. , 1847, XII, 124.
* Ibid., 1848-1849, p. 0.
?f pas une classe de travailleurs phis heureuse que la population affranchie des Indes oecidentales. Cette condition satisfaisante est la consequence de Facie de 1834. »
Qu'on interroge l'histoire des dix annees suivantes, el Ton rencontre les memes fails constates par les temoignages les plus severes ou les plus indulgents .
A la Giiyane, magnifique province de 60,000 milles carres traversee par ce beau fleuve d'Esseqtfibo qui a "21 milles de large a son embouchure, et habitue par plusde 120,000 ftntfes, voici ce qu'ecrivaitttti colon d'ailleurs tres-pessimiste 1 :
c< La portion de la population native qui, dans d'autres contrees, constitue la classe ouvriere est estimee a 70,000 Ames. lis presentent le singulier spectacle qu'on fie peut contempler dans aucune autre partie du monde, d'un peuple& peine sorti de Tesclavage, et jouissant deja de proprietesen terres et en maisons pour lesquelles ils ont payepresd'un million de livres sterling. »
Une commission frangaise chargeeen 1855, parlegouverneur de la Martinique ? de visiter les deux lies de la Barbade et de la Trinite, ecrit2 :
« L'aspect de la Barbade est eblouissant au point de vue ;ti?ricoleet manufacturier ; l ile eiitiere est un vaste champ de cannes qui se tiennent et se suivent, plantees a une distance moyenne de 6 pieds carres. Pas une herbe ne salit ces belles et reguli&res cultures. Les sticreries sonl
1 La Guy am atiglaise apres quinze ans de liberty, par un proprietnire. liev. col., 1854, 12, 132, 225.
*yRapp. de MM. Northimib-Pcrcin el Hajot. liev col, 1854, 11, 255.
vastes, propres, et lout le materiel de la fabrication installs avec luxe.... La population de Tile est immense, car elle s'eleve a 156,000 ames sur 167 milles carres, sur un sol qui ne lui appartient pas, et qui ne peut lui appartenir.... »
La Trinite a subi de plus dures epreuves, dont elle est sortie, nous le verrons, en rempla^ant a peu pres ses 20,000 affranchis par des Indiens ; mais le bonheur et la tranquillite de ses affranchis etaient les memes.
Voici le tableau qu'un colon dela JamaiquetraQait, vers la meme epoque, de l'etat de la societe de couleur, qui compose presque entierement la population de cette ile, occupee sur une surface de 6,400 milles carres, par 569,000 noirs et par 16,000 blancs seulement 1 :
« On peut supposer que les blancs y ont la preeminence.... Mais a part cette preeminence qui est le resultat de la richesse et de Intelligence dans toute societe, les blancs n'ont sur leurs concitoyens aucun privilege.... L'homme de couleur tient une position qui n'a rien d'inferieur, et nous ne trouvons pas a nous plaindre qu'il soit sur le meme pied que nous.... Notre barreau n est pas nombreux ; mais ce sont des avocals de couleur qui tiennent les premieres places... Des medecins de couleur y exercent concurremment avec les blancs... Ce sont la des faits importantsa constater, car tous ces progres se sont accomplis depuis Tabolition de l'esclavage dans cette ile. Nous avons conslate parl'experience que Thomme de couleur peut s'elever aux pre-
1 Rev. col, 1851,7,459.
miers rangs de la societe civile et y tenir aussi bien sa place que tout Europeen d'origine. »
Si Ton consulte les rapports sur l'education, la religion, la eriminalite, dans les diverses colonies, on constate partout le progres de la famille par le mariage et par la propriete, le zele a frequenter et meme a fonder des eglises et des eeoles, la tranquillite parfaite dont jouissent des le premier jour les personnes et les biens. Sans doute ces sentiments et ces efforls ne sont pas universels; sur un grand nombre d'elres depraves a la fois par leur nature et par l'eselavage, la paresse a repris ses droits, la debauche et 1'ivrognerie n'ont pas perdu les leurs. « U faut beaucoup d'indulgence, a ecrit tres-sagement un colon1, pour ceux qui ont eprouve dans leur vie et la pesanteur des chaines de l'esclavage et les joies sans bornes de la liberie; leurs souvenirs ne sont pas assez effaces, leurs sentiments pas assez changes pour qu'ils ne continuent pas a rechercher les jouissances de la paresse apres une longue journee de travail; mais ce sera la faute des colons seuls, si on laisse les enfants de ces hommes croitre pour devenir, comme cela a eu lieu deja pour un trop grand nombre, un reproche et un danger pour le pays. »
Mais, en derniere analyse, quatre ans, dix ans, vingt ans apr&s l'abolition de l'esclavage, on a le droit de repeter :
La liberte n'a pas mene 800,000 hommes a la barbaric Leur amelioration morale, religieuse et intellectuelle
1 Reo. col., 1854, 12, p. 226.
est incontestable, la terre parte plusieurs milliers de proprietaires de plus, I'huraanite eompte plusieurs centaines de milliers d'h^mmes eleves d'un degre dans Veehelle4esetres. line grande action a ete aecomplie par un grand pen pie.