COLONIES DU DANEMARK ET DE LA SUEDE
1° Colonies Oanokses.
Le Danemark possede trois iles dans les Antilles :
Sainte-Croix, achetee k la France en 1753, au prix de 738,000 livres, el qui a deux villes, Christianstadt et Frederickstadt ;
Saint-Jean, occupee par les Danois, en 1687;
Saint-Thomas, qui n a d'importantque son port franc.
Tombees entre les mains des Anglais en 1807 et 1808, elles ont 4te restituees au Danemark par la paix de 1814.
Sainte-Croix possedait, en 1835, d'apres un etat officiel de recensement, 161 habitations, 142 sucrieres et 19 vivrieres, peuplees par 26,681 habitants, dont 6 ,805 libres (1 ,800 Europeens), 19,876 esclaves.
On comptait, a Saint-Thomas, 22 habitations et 14,022 habitants, dont 8,707 libres (5,315 Europeens), 5,315 esclaves; a Saint-Jean, 2,475 habitants, dont 532 libres (107 Europeens), 1,943 esclaves.
C'est done un total de 43,178 habitants, 16,054 libres conlre 27,144 esclaves l.
Cette population est divisee en sept cultes : le catholicisme, qui reunit 13,000 ames environ; le lutherauisme, religion officielle, qui n'en a que 6,000; TEglise anglicane, 10,000; les moraves, 10,000; les calvinistes; les methodistes, les juifs, qui se partagent le reste.
La decadence des colonies danoises, la mine des colons, les souffrances de la population esclave, avaient fait, depuis 1814, de lamen tables progres.
Un officier general de la marine danoise, M. Dahlerup, envoye par son gouvernement en 1841, a declare qu'a Sainte-Croix soixante habitations avaient du etre abandonnees a TEtat, faute de pouvoir lui rembourser ses avances. De lourdes hypotheques grevaient une grande partie des autres habitations. A la meme epoque, le journal le Fwderlandet (2 avrii 1841) assurait que sur 151 habitations, 76 appartenaient a des maitres qui ne residaient pas dans la colonie, que 16 avaient fait retour a TEtat, que 60 etaient tombees entre les mains de creanciers. La mortalite augmentait d*une fagon affligeante. De 1807 a 1815, 7,000 individus sur 26,000 etaient morls, et presque tous les ans le chiffre des deces Temportaii
* Revue coloniale, 1845, p. 291, 495; 1845, p. 257 ; 1846, p. 209; 1847, p 195; 1848, p. 157, 422.
sur celui des naissances. II en etait de meme a Saint- Jean. Ce resultat etait du en partie a l'extinction des sentiments de la famille dans le coeur des esclaves, qui ne prenaient aucun soin des vieillards et des enfants, et en partie aux travaux excessifs dont ils etaient surcharges, malgre des reglements decretes en 1810, mais rarement executes. Les esclaves faisaient pour s'evader les tentatives les plus desesperees,
Les exportations de sucre de Sainte-Croix n'avaient pas baisse avec le chiffre de la population, ce qui prouve que le travail impose aux esclaves avail augmenle :
J 815-1 824 (dix aus) 25,400,000 livrcs
1825-1855 (neufans). .... 24,100,000 »
1834-1841 (hint aus) 21,400,000 »
La culture du sucre devenait d'ailleurs de jour en jour moins productive, a cause de l'epuisement du sol, qui se remarque dans tous les pays a esclaves.
Heureusement, le gouvernement danois, toujours inspire par Tesprit genereux qui valut a Christian VII l'honneur d'etre le premier sou verain de l'Europequiaitaboli la traite (Ordonnance du 16 mars 1 792), resolut de bonne heure de preparer I'emancipalion et d'ameliorer le sort des esclaves, comme il s'en etait reserve le droit, peu de temps apres la prise de possession de Sainte Croix, par un edit royal du 5 fevrier 1755.
Plus heureusement encore, il trouva dans le major general Van Scholten, gouverneur general des Antilles danoises, un homme intelligent et resolu, qui, parune
sage et ferme direction, sut preparer et hater l'heure de la liberte.
Jusqu'en 1845, les mesures prises eurent seulement pour objet Amelioration dtl sort des esclaves. Depuis cette epoque, qui est celle de 1'abolition de resclavag& par l'Angleterre, toutes les mesures tendirent sans detour a l'emancipation. C'est par des affranchissernents partiels qu'on esperait d'abord y parvenir peu a peu, et un rescrit royal du 22 novembre 1 854 prescrivit au gouvernement d'etablir le rachal force, le pecule Ugal, d'interdire les ventes publiques d'esclaves et la separation des enfants en bas-age de leurs parents, de constituer une juridiction exceplionnelle pour les causes entre les maitres et les esclaves, et de preparer une loi sur le travail, Tentretien, la discipline des esclaves, et une autre contre le vagabondage.
Pendant ce temps, le gouvernement danois negociait avec l'Angleterre, dans le but d'obtenir, apres Emancipation, des droits moins eleves a Fimportation des sucres de ses colonies.
S'entourant de comites choisis parmi les planteurs les plus honorables, le gouverneur general mit a execution toutes les instructions qui lui elaient confiees. Le rachat force futconstitue a partir du 22 novembre 1834. Un reglement general du 7 mai 1858 determina les heures de travail, la discipline des ateliers, les soins dus aux esclaves, et un comite fut nomme pour regler ce qui concernait la nourriture, le logement, les jours de liberte. Le mot de non-libre remplaga desormais celui d'esclave. Le Conseil de gouvernement fut mis en posses-
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sion de la juridiction speciale. [/observation du dimanche fut imposee (20 deeembre 1836). Une ordonnance con Ire. le vagabondage et sur l'organisation de la maison de repression parut le 10 mai 1858, et, dix jours avant, une autre ordonnance prohiba la venle des esclaves sur les marches publics. Huit ecoles furent creees, et le concours des divers clerges a 1'oeuvre de l'education morale fut vivement reclame.
Une ioi du ier mai 1840 ratiGa la plus importantc de ces dispositions, loi remarquable a deux points devue:
Animee des meilleures intentions envers les esclaves, elle autorisc pourtant encore la peine du fouet, meme infligee aux femmes, mais en abolissant « les coups de tamarin ou de tout autre arbre sur le corps nu. » (art. 11); la peine de l'emprisonnement solitaire au pain et a Teau, mais pour quarante-huit beures au plus. Trisles vestiges qui accusent les abominations du regime anterieur.
Elle approuve les reglements minutieux faits sur la hauteur des cases, l'heure d'ouverture des moulins, le signal des cloches pour le leveret les repas, la conduite des mulcts, la coupe des herbes, la longueur du baton du commandeur, la fourniture des garcettes au bureau de police au prix convenable. Ainsi, pour intervenir dans tous les cas ou pouvait se glisser Tabus, les reglements doivent intervenir en toutes choses; ils en viennent a tout prevoir; les maitres deviennent a leur tour de vrais esclaves; la loi est partout mailresse quand elle n'est pas partout violee. Image exacte empruntee au regime de Tesclavage, de ce que serait la preten-
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due prevoyance universale du regime du socialisme!'
II auraitpu sembler plus simple de s'en rapporter a la bonne volonte et a Tinleret bien entendu des colons. Etait-ce possible? On va en juger.
Le gouvernement, s'abstenant de rien decider sur la concession dlun jour de liberte aux esclaves, avait charge le gouverneur de s'entendre a cet egard avec les planteurs.
A Saint-Jean, ceux-ci consentirent assez volontiers. Les planteurs de Saint-Thomas refuserent toute concession. Enfin, a Sainte-Croix, 63 habitations, occupant 6,801 esclaves, resisterent. Heureusement, la couronne possedait 16 habitations; 81 appartenaient a des Anglais; la majorite put done se constituer, et 98 habitations, occupant 10,025 esclaves, adhererenta la proposition du gouverneur. Une mesure de transaction fut proposee et consacree par la loi du 23 mars 1844, qui prescrivit Tobservation du dimanche, accorda aux esclaves le samedi, aux maitres la remise d'un droit de capitation, et developpa les ecoles .
Les planteurs avaient exprime, par la meme occasion,, leur opinion sur 1'emancipation, et ils etaient d'avis que 1' emancipation partielle etait funeste, parce que le rachat liberait precisement leurs meilleurs ouvriers, et que 1'emancipation ginirale etait impossible, jusqu'a ce que r education eut rendu Tesclave digne et capable de la liberte.
Conclusion ordinaire : ne rien faire, ajourner, et compter que le temps ecarlera une solution importune.
La Providence envoya aux esclaves d'autres secours que ce bon vouloir suspect.
Des que le gouvernement anglais eutadmis l'entree des sucres etrangers, une des principales craintes fut ecartee. La decadence en etait d'ailleurs arrivee a ce point qu'un esclave a Sainte-Croix rapportait moins que Tinteret de sa valeur, en sorte qu'une indemnite pouvail etre consideree par les planteurs comme un profit.
Enfin les mesures du gouverneur Van Scholten avaient amene un meilleur etat moral, sans pouvoir arreter la depopulation. L'opinion europeenne, ebranlee par Texemple de TAngleterre et les projets de la France, retentissait jusqu'en Danemark, On n'eut done pas lieu d'etre surpris lorsqu'en 1846 un depute, M. David, ayant propose aux Etats, assembles a Rotschild, 1'emancipation immediate et simultanee, moyennant indemnite, la proposition fut accueillie avec sympathie. Apres un rapport favorable, l'assemblee des etats, a la majorite de 57 voix contre 19, mit en demeure le gouvernement de presenter u n projet de loi ayant pour objet V emancipation complete. On ne s'engagea pas sur la question d'indemnite, qu'on evaluait a 2,000,000 de dollars danois (5,500,000 francs), savoir : 10 a 12 livres sterling par esclave, prix analogue a celui fixe par l'Angleterre pour les colonies similaires d'Antigoa et de Tortola (14 livres, 550 francs),
Le 28 juillet \ 847, jour anniversaire de la naissance de la reine douairiere, qui avait vivement sollicite remancipation, le roi Charles VIII rendit un decret qui abolissait l'esclavage, mais ajournait a douze annees la
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cessation du pouvoir des maitres, declarant libres les enfants a nailre dans l'intervalle.
Mais ce decrel, qui donnait et retenait a la fois la liberte, causa dans les Antilles danoises une agitation que le contre-coup des evenements de fevrier 1848, en France, porta au comble. Les noirs, persuades que le decret pour leur emancipation etait apporle, mais qu'il elait soustrait par les maitres, se rendirent en corps k la ville, sans armes et paisibles, pour s'en assurer. Devant cette manifestation, qui pouvait devenir sanglante, le gouverneur proclama la liberte immediate, le 5 juillet
Les planteurs resisterent; la milice prit parti pour eux. Une collision eut lieu, et dix ou douze noirs furent tues. La revoke devint generate; des troupes envoyees par le gouverneur de Porto-Rico tuerent cent trente et un noirs, et les anciens esclaves, domptes, furent soumis aux peines les plus severes. Mais ces malheureux evenements rendirent plus impossible encore le retour de l'obeissanee. Le roi de Danemark confirma Emancipation, et les planteurs, qui auraient mieux fait de s'y preler de bonne grace, furent heureux de devoir le maintien de 1'ordre au major Van Scholten, pendant que les esclaves lui devaient la liberte.
2° Colonies suedoises ' .
L'ile de Saint-Barthelemy, cedee,en 1784, a la Suede par la France, en echange du droit de deposer ses mar-
1 Rev. col, 1844, II, 482. 1845, Janvier et juillet, 1846, 10, p. 210.
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ebandises dans le port de Gothenbourg et de les reexporter sans payer de droits, a du quelque importance aux guerres maritimes, pendant lesquolles son port, librement ouvert au commerce de toutes les nations, a fait d'immenses affaires. Mais aride, ne fournissant pas, aux environs de la ville de Gustavia, assez d'herbe pour nourrir les 15 on 20 chevaux de ses principaux habitants, elle merite a peine le nom de colonic On evalue a 1,700 le nombrede ses habitants : 551 etaient esclaves en 1846,
Des 1844, le roi Oscar avail fait connaitre auxEtals son desir de prononcer l'abolition de resclavage. En 1846, la legislature mit a la disposition du gouvernemenl une somme annuelle de 50,000 francs pour operer le rachat successif des 551 esclaves, et leur mise en liberie est aujourd'hui complete.
Quel a ete le resultal de l'abolition de Tesclavage dans ces pctites possessions?
II nous a ete impossible de nous procurer les chiffres de leur production , mais tout le monde sait que Tile Saint- Thomas est devenue un entrepot riche et important, que Sainte-Croix est une colonic florissante. Aucun echo n'a apporte depuis dix ans le bruit du desordre ou do la detresse de ces petites societes.
Ce que nous avons dit suffit a demontrer que la,
i70 ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.
corame partout, Fesclavage n'avait produitaucun bien, et l'abolition n'a produit aucun mal. Un ouragan, un coup de vent, un degre de plus ou de moins dans la temperature, auraient exeree une influence plus nuisible et plus durable que l'heureuse nnise en iiberte de 25 a 50,000 creatures humaines, injustementasservies.